LA DROITE : QUELLES DROITES ?

Sens commun et crise de sens politique au Brésil de Bolsonaro

Enjeux nationaux et internationaux

Par Mis en ligne le 17 septembre 2020

Régressions sociales

La régres­sion sociale, poli­tique et éco­no­mique que subit le Brésil, non seule­ment depuis l’élection du pré­sident néo­fas­ciste Bolsonaro, mais depuis le coup d’État de 2016 contre Dilma Rouseff s’avère sans pré­cé­dent dans l’histoire post­dic­ta­to­riale du pays. Une des mesures phares du gou­ver­ne­ment inté­ri­maire de Michel Temer (mai 2016-décembre 2018) a été de faire approu­ver un amen­de­ment consti­tu­tion­nel qui lui a permis de geler les dépenses du gou­ver­ne­ment dans les ser­vices publics, en termes réels, pour les vingt pro­chaines années. C’est éga­le­ment sous Temer que le projet de loi sur la réforme des retraites a été amorcé, réforme qui, en gros, répond aux exi­gences du capi­tal finan­cier par une attaque aux droits des tra­vailleurs et des tra­vailleuses et qui les oblige à tra­vailler plus long­temps pour une retraite beau­coup moins impor­tante. Deux ans après la réforme du Code du tra­vail de Temer, qui a lar­ge­ment flexi­bi­lisé le marché du tra­vail et coupé les avan­tages sociaux sous pré­texte de créa­tion d’emplois, on ne constate aucun effet sur le marché du tra­vail. C’est aussi Temer qui a entamé un plan ambi­tieux de pri­va­ti­sa­tion des prin­ci­pales entre­prises éta­tiques du pays, incluant le Pré-Sal (réserve de pétrole en haute mer), l’Eletrobras (éner­gie), le Lotex (jeux de hasard), la Casa da Moeda (fabri­ca­tion de la mon­naie), les aéro­ports, les ports, les ser­vices de poste, etc. On a compté au total 238 pro­jets de pri­va­ti­sa­tion. Enfin, Temer a éga­le­ment tenté d’ouvrir les vannes ama­zo­niennes aux com­pa­gnies minières. Bien que son plan n’ait pas tout à fait fonc­tionné, la voie était ouverte à Bolsonaro qui, lui, connaît un grand succès dans le dos­sier, comme en témoignent les feux de forêt en Amazonie à la fin de l’été. La cerise sur le « gâteau » du gou­ver­ne­ment Temer a été l’approbation d’un amen­de­ment consti­tu­tion­nel, le PEC 181, inter­di­sant l’avortement dans les trois seuls cas où il était encore auto­risé au Brésil : viol, gros­sesse à risque pour la mère et anen­cé­pha­lie fœtale.

Quant au gou­ver­ne­ment Bolsonaro, il s’avère dif­fi­cile de dres­ser une liste exhaus­tive de toutes les mesures de régres­sion sociale implan­tées par ce gou­ver­ne­ment en place depuis seule­ment une année, mais on peut en iden­ti­fier les prin­ci­pales. En édu­ca­tion, on a observé ce prin­temps des coupes géné­ra­li­sées dans les bud­gets des uni­ver­si­tés publiques, les­quelles sont gra­tuites, donc acces­sibles aux plus démuni·e·s, et de meilleure qua­lité. Certaines d’entre elles ont vu leur budget de fonc­tion­ne­ment amputé de 30 %, met­tant ainsi en péril toute leur struc­ture d’enseignement. Bolsonaro a éga­le­ment mené une guerre idéo­lo­gique spé­ci­fique contre les dépar­te­ments de socio­lo­gie et de phi­lo­so­phie sous pré­texte que l’argent des contri­buables doit servir à « lire, écrire et faire des cal­culs » et qu’il doit être investi dans des sec­teurs qui génèrent des retours immé­diats comme le génie, la méde­cine et la méde­cine vété­ri­naire. Comme si ce n’était pas assez, il a éga­le­ment réduit de moitié le budget du CAPES, l’équivalent du Conseil de recherche en sciences humaines, et coupé 12 000 bourses de maî­trise et de doc­to­rat cette année[2]. Le CAPES décla­rait en sep­tembre qu’il ne pour­rait finan­cer aucune nou­velle recherche en 2019. Reniant ses pro­messes, le gou­ver­ne­ment a éga­le­ment coupé 2,4 mil­liards de reais (envi­ron 800 mil­lions de dol­lars) à l’éducation pri­maire et secon­daire[3].

En envi­ron­ne­ment, on a vu les feux de forêt an Amazonie aug­men­ter de 83 % en moyenne depuis le début de l’année 2019[4]. Allumés par des hommes ayant une quasi-béné­dic­tion du gou­ver­ne­ment fédé­ral, ces feux, qui sont éga­le­ment uti­li­sés comme tech­nique de défri­chage par brûlis, ont servi cette fois d’abord et avant tout à déga­ger de nou­velles terres pour l’élevage du bétail. Selon le cher­cheur Romulo Batista de Greenpeace, 65 % des terres brû­lées en Amazonie sont trans­for­mées en terres d’élevage bovin. Le Brésil est pré­sen­te­ment le plus grand expor­ta­teur de viande bovine au monde. Cette indus­trie est domi­née par trois mul­ti­na­tio­nales bré­si­liennes, JBS, Minerva et Marfrig, qui sont res­pon­sables de 60 % des expor­ta­tions de viande bré­si­lienne en 2016. Bolsonaro, qui a reçu un large appui du tout puis­sant sec­teur de l’agro-industrie (agro­bu­si­ness), avait déclaré lors de son élec­tion que l’Amazonie ne repré­sen­tait pour lui qu’un poten­tiel d’exploitation éco­no­mique. Les popu­la­tions autoch­tones rive­raines, au mode de vie tra­di­tion­nel, subissent direc­te­ment cette attaque à leur ter­ri­toire, comme en témoignent les assas­si­nats de lea­ders autoch­tones à l’été et à l’automne 2019.

L’économie bré­si­lienne a récem­ment subi sa plus grande contrac­tion de l’histoire, recu­lant de 7 % entre 2015 et 2016, pour se refaire quelque peu entre 2017 et 2018 avec une crois­sance de 1,1 %. L’agro-industrie compte pour presque 22 % du PIB bré­si­lien, ce qui lui donne le poids poli­tique le plus impor­tant parmi les trois « fronts » les plus puis­sants du Congrès : évan­gé­lique, mili­taire et poli­cier, et agro-indus­trie. Il y a pré­sen­te­ment 73 mili­taires et poli­ciers élus au pou­voir légis­la­tif (quatre fois plus qu’en 2014) et 91 député·e·s évan­gé­liques au Congrès (sur 513 dépu­tés). En 2012, le Brésil comp­tait 7,6 mil­lions de chô­meurs contre 12,6 mil­lions cette année (le taux de chô­mage actuel est de 11,8 %), sans comp­ter que 28,7 mil­lions de Brésiliens et de Brésiliennes sont en sous-emploi, c’est-à-dire qu’ils ne tra­vaillent pas autant qu’ils le dési­re­raient[5].

Enfin, on ne peut passer sous silence l’oppression et la cri­mi­na­li­sa­tion que subissent les mou­ve­ments sociaux, comme le Mouvement des sans-terre, les mou­ve­ments autoch­tones et les qui­lom­bo­las (des­cen­dants d’esclaves). La Commission pas­to­rale de la terre (CPT[6]) qui réper­to­rie les assas­si­nats en milieu rural depuis les années 1970 a dénom­bré 71 assas­si­nats de mili­tants et mili­tantes de mou­ve­ments sociaux en 2017 et 28 en 2018. Dans cette der­nière année, on a compté 2300 familles expul­sées de leurs terres par des entre­prises pri­vées de sécu­rité et 11 200 familles évin­cées par les pou­voirs publics. L’un des conflits ruraux les plus impor­tants concerne l’eau. En 2017, on recen­sait 197 conflits, alors qu’en 2018 on en recen­sait 276 impli­quant 368 000 per­sonnes. Dans 80 % des cas, les vic­times étaient des pêcheurs et des rive­rains qui per­daient leur accès à l’eau au profit de com­pa­gnies minières.

Tous ces évè­ne­ments se pro­duisent dans un contexte de divi­sion sociale exa­cer­bée et ali­men­tée par un puis­sant dis­cours poli­tique d’extrême droite. On se rap­pel­lera, par exemple, en octobre 2018, de cette jeune femme de 19 ans qui s’est fait attra­per en pleine rue par de jeunes hommes qui lui ont gravé au cou­teau une croix gammée sur le ventre, car elle por­tait un auto­col­lant avec le dra­peau LGBTQ et le #EleNao (lui non). Bolsonaro a déjà affirmé qu’il n’y a « aucun doute » que le nazisme était un mou­ve­ment de gauche, une tac­tique employée par les nazis eux-mêmes. Il défend, ainsi que plu­sieurs géné­raux élus, l’idée que la dic­ta­ture mili­taire, res­pon­sable de la tor­ture et de la mort de cen­taines de femmes et d’hommes bré­si­liens, devrait plutôt être consi­dé­rée comme « la révo­lu­tion démo­cra­tique de 1964 », et que le coup d’État mili­taire ne serait rien d’autre qu’une « tran­si­tion de régime ». Lorsque Bolsonaro déclare que l’erreur des mili­taires est de ne pas avoir éli­miné assez d’opposants, qu’ils auraient dû en tuer 30 000 de plus, à com­men­cer par l’ancien pré­sident Fernando Henrique Cardoso, il trace évi­dem­ment un point de rup­ture en atta­quant direc­te­ment le régime démo­cra­tique.

« Nous avons perdu la bataille idéologique »

Comment expli­quer de tels évè­ne­ments ? Comme le disait un diri­geant natio­nal du Mouvement des sans-terre (MST), « nous avons perdu la bataille idéo­lo­gique », ou ce que Gramsci appe­lait le « sens commun », élé­ment cru­cial dans la « guerre de posi­tion ». Selon l’interprétation de Kate Crehan[7], le sens commun gram­scien signi­fie l’accumulation de « connais­sances popu­laires » prises pour acquises et que l’on retrouve dans toute com­mu­nauté humaine. Cette accu­mu­la­tion four­nit un ensemble hété­ro­gène de cer­ti­tudes assu­mées qui struc­turent le pay­sage de fond dans lequel les per­sonnes sont socia­li­sées et tracent leurs par­cours de vie. Le sens commun se carac­té­rise aussi par deux autres élé­ments : il est mul­tiple et fait de contra­dic­tions. Ainsi, chaque classe sociale a son sens commun et celui-ci est le fruit d’un monde frac­turé. Dans chaque sens commun, on retrouve aussi, d’une part, du « bon sens », c’est-à-dire une vision éclai­rée du monde qui reflète éga­le­ment l’esprit créa­tif des per­sonnes et, d’autre part, une vision étroite du monde qui se laisse bercer par le confort et le fami­lier.

Pendant la cam­pagne élec­to­rale, plus Bolsonaro deve­nait ouver­te­ment violent et auto­ri­taire, plus il mon­tait dans les son­dages ; juste avant les élec­tions, 53 % des Brésiliens consi­dé­raient la police comme les « gar­diens de Dieu dont la tâche est d’imposer l’ordre ». L’excellente jour­na­liste bré­si­lienne Eliane Brum, qui couvre la poli­tique du pays depuis 30 ans, appelle cette situa­tion un « phé­no­mène d’autovérité[8] ». En disant tout et n’importe quoi, indé­pen­dam­ment de la vio­lence impli­quée, Bolsonaro est perçu comme étant « sin­cère », « hon­nête », qui « n’a pas la langue de bois », alors que les autres poli­ti­ciens sont perçus comme « cor­rom­pus » et « mal­hon­nêtes ». L’appui qu’il a reçu des femmes en consti­tue la démons­tra­tion. En dépit du fait que les femmes ont créé un mou­ve­ment influent avec les plus grandes mani­fes­ta­tions de femmes de l’histoire du Brésil, 46 % des femmes ont voté pour Bolsonaro (contre 40 % pour Haddad). Un autre exemple est la pro­por­tion de la popu­la­tion LGBTQ qui a voté pour lui. Selon un son­dage Datafolha du 25 octobre 2018, cette pro­por­tion est de 29 %[9]. Autrement dit, à l’intérieur de groupes sociaux, on retrouve, d’une part, un sens commun com­posé de visions étroites du monde, d’opinions ras­su­rantes et fami­lières repro­duites dans un cercle social res­treint et her­mé­tique à la cri­tique ; d’autre part, y coexiste éga­le­ment un « bon sens » pré­sent chez les per­sonnes de ces mêmes groupes qui s’opposent à la xéno­pho­bie et à la miso­gy­nie de Bolsonaro.

La notion gram­scienne de sens commun nous aide éga­le­ment à com­prendre que la « guerre de posi­tion », soit la guerre des idées dans la construc­tion de l’hégémonie à laquelle par­ti­cipent des récits poli­tiques anta­go­nistes, se retrou­vait au centre de la situa­tion bré­si­lienne. « Nous avons perdu la bataille idéo­lo­gique » signi­fie qu’un nou­veau récit poli­tique a péné­tré et conquis suf­fi­sam­ment d’électeurs et d’électrices pour faire élire un néo­fas­ciste. Les mou­ve­ments sociaux des quinze der­nières années ont fait l’erreur stra­té­gique de ne pas avoir consa­cré suf­fi­sam­ment de res­sources à l’éducation popu­laire à la Paulo Freire ou ce que les mou­ve­ments appellent le « tra­vail de base ». Alors que le gou­ver­ne­ment au pou­voir était ori­gi­nai­re­ment issu et appuyé par les luttes popu­laires, les mou­ve­ments sociaux, dont bon nombre de mili­tantes et de mili­tants influents avaient inté­gré le gou­ver­ne­ment, ont vécu une période de « démo­bi­li­sa­tion des masses ». Pendant les treize années du Parti des tra­vailleurs (PT) au pou­voir, il leur était dif­fi­cile d’exercer une réelle cri­tique et de contes­ter ouver­te­ment un gou­ver­ne­ment issu de leurs rangs. De plus, les poli­tiques d’assistance sociale (Bolsa Familia, Fome Zero, etc.) se sont avé­rées un grand succès, car elles ont sorti 26,3 mil­lions de per­sonnes de la pau­vreté[10]. En résumé, les mou­ve­ments sociaux étaient pris entre l’arbre et l’écorce et, pen­dant ce temps, ils ont délaissé le tra­vail de conscien­ti­sa­tion poli­tique par l’éducation popu­laire, un tra­vail où, his­to­ri­que­ment, ils ont pour­tant excellé, notam­ment dans les années 1980-1990. Je suis depuis plu­sieurs années les ana­lyses internes des mou­ve­ments sociaux bré­si­liens. Ils font le constat que lorsque le nou­veau récit poli­tique d’extrême droite arrive sur la scène publique, la popu­la­tion n’est pas assez outillée poli­ti­que­ment pour le contrer. À cela s’ajoute le fait que la droite s’est orga­ni­sée et que, depuis juin 2013, la gauche a perdu le mono­pole des rues. Enfin, autre échec, les mou­ve­ments sociaux et la gauche en géné­ral n’ont pas su mobi­li­ser et uti­li­ser les médias sociaux avec autant de finesse. La cam­pagne de Bolsonaro a été gagnée en grande partie sur WhatsApp. Les mou­ve­ments sociaux sont très conscients que l’éducation popu­laire doit aussi se réin­ven­ter à l’ère du numé­rique. Le sens commun qui accepte l’augmentation de la vio­lence ins­ti­tu­tion­nelle pour contrer la vio­lence, la montée du racisme et de la xéno­pho­bie, le recul des droits des tra­vailleurs et des tra­vailleuses et la dic­ta­ture comme étant fina­le­ment « pas si mal » est devenu domi­nant chez une large partie de la popu­la­tion. La gauche a perdu une impor­tante bataille dans la guerre de posi­tion.

Crise de sens politique

Pour bien le com­prendre, le projet poli­tique de Bolsonaro doit être ins­crit à la fois dans un pro­ces­sus plus large au niveau natio­nal et dans la ten­dance mon­diale actuelle. La crise finan­cière de 2008 ne frappe le Brésil qu’en 2013. Mais quand elle arrive, elle est vio­lente. En 2014, on observe une baisse signi­fi­ca­tive du prix des matières pre­mières, la vache à lait de l’économie bré­si­lienne, suivie d’une hausse du prix de l’énergie en 2015. Dépendant de l’économie d’exportation, le gou­ver­ne­ment bré­si­lien se voit inca­pable de main­te­nir le « com­pro­mis de classes » carac­té­ris­tique des gou­ver­ne­ments pétistes[11]. Le projet néo­dé­ve­lop­pe­men­ta­liste, qui consiste à implan­ter des poli­tiques de redis­tri­bu­tion tout en main­te­nant les pri­vi­lèges de l’industrie et de la finance natio­nales, arrive à sa fin avec la déban­dade de l’économie. Autrement dit, sans crois­sance éco­no­mique forte, impos­sible de satis­faire l’élite éco­no­mique et de main­te­nir les pro­grammes sociaux. Les effets d’une telle situa­tion se font de plus en plus sentir dans la popu­la­tion, pen­dant que la droite se réor­ga­nise sur le plan poli­tique, mais aussi sur le plan popu­laire avec la créa­tion de groupes comme le Movimento Brasil Livre (MBL, Mouvement Brésil libre). En face, la gauche est déstruc­tu­rée et n’apporte pas de réponse rapide. Ce n’est qu’en sep­tembre 2015 qu’est créé le Frente Brasil Popular (Front popu­laire du Brésil), une coa­li­tion de mou­ve­ments sociaux, syn­di­cats, asso­cia­tions et partis de gauche, ainsi que le Povo Sem Medo (le Peuple sans peur), une coa­li­tion de mou­ve­ments sociaux de gauche qui se consi­dèrent plus radi­caux et qui n’acceptent pas les partis poli­tiques. On retrouve dans la pre­mière coa­li­tion le MST, la Centrale unique des tra­vailleurs (CUT) et le Parti socia­lisme et liberté (PSOL) ; la deuxième est sur­tout menée par le Movimento de Trabalhadores Sem Teto (MTST) (Mouvement des tra­vailleurs sans-toit). Malgré les nom­breuses mani­fes­ta­tions et actions poli­tiques, ces deux coa­li­tions ne par­viennent pas à remo­bi­li­ser les masses. Le pays est fon­ciè­re­ment divisé et le récit poli­tique anti­pé­tiste, rapi­de­ment devenu « anti­gau­chiste », prend du galon auprès de la popu­la­tion. La droite en a assez et décide de renouer avec le capi­tal inter­na­tio­nal. Elle saisit le « momen­tum » et orga­nise le coup d’État de 2016. Mais ce n’était pas suf­fi­sant. Il fal­lait éga­le­ment se débar­ras­ser de l’éléphant dans la pièce, l’ancien pré­sident Lula. Avec la montée en puis­sance du pou­voir poli­tique du judi­ciaire, sous le cou­vert d’une lutte à la cor­rup­tion, elle par­vient à incar­cé­rer l’ancien pré­sident sans aucune preuve cré­dible. Comme dit Noam Chomsky ou Aldofo Pérez Esquivel, prix Nobel de la paix, Lula est aujourd’hui le plus impor­tant pri­son­nier poli­tique de la pla­nète. Devançant ses adver­saires par plus de 20 % dans les inten­tions de vote, Lula était de loin le favori aux élec­tions d’octobre 2018. S’il reve­nait au pou­voir, toutes les années d’organisation de la droite tom­be­raient à l’eau. En prison, le poli­ti­cien le plus talen­tueux de l’histoire du Brésil est tout de même par­venu à cata­pul­ter un quasi-inconnu sur la scène natio­nale, Fernando Haddad, presque au sommet du pays. Parallèlement, aucun leader de la droite n’a su se hisser à la hau­teur, ce qui a eu pour effet de main­te­nir la déstruc­tu­ra­tion de la droite reliée à un parti. Cette situa­tion de jeux et de mani­pu­la­tions poli­tiques, tein­tée de cor­rup­tion et de conflits d’intérêts, a eu pour effet de dis­cré­di­ter aux yeux de plu­sieurs la soli­dité des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques du pays, notam­ment la Cour suprême dont les juges se posi­tion­naient publi­que­ment en faveur ou contre cer­tains poli­ti­ciens et poli­ti­ciennes. Dans la foulée, nous avons assisté à l’implosion du centre droit, les deux partis les plus tra­di­tion­nels de la poli­tique bré­si­lienne, le Parti de la social-démo­cra­tie bré­si­lienne (PSDB) et le Parti du mou­ve­ment démo­cra­tique bré­si­lien (PMDB), inca­pables de se réor­ga­ni­ser pour les élec­tions. Cette caco­pho­nie juri­dique et sociale a fini par créer une crise de sens poli­tique – anti­gau­chisme, absence de direc­tion forte, absence de partis poli­tiques solides et de mou­ve­ments de droite comme de gauche suf­fi­sam­ment orga­ni­sés – per­met­tant à un messie de venir « sauver le pays ». Profitant de la situa­tion, la fameuse stra­té­gie du « out­si­der anti-esta­blish­ment » a été employée avec succès, et ce, même si cela fai­sait 27 ans que Bolsonaro était député fédé­ral et qu’il n’avait réussi à faire approu­ver que deux pro­jets de loi durant sa car­rière. La seule ins­ti­tu­tion non cri­ti­quée par la popu­la­tion dans tout ce drame a été… l’armée. Pas éton­nant que Bolsonaro ait réussi à faire élire autant de géné­raux et de colo­nels qui com­posent son entou­rage immé­diat. Pas éton­nant non plus que le dis­cours de com­battre la vio­lence cri­mi­nelle (plus de 60 000 homi­cides par année) par la vio­lence ins­ti­tu­tion­nelle (plus de pou­voir à l’armée et à la police) séduit une bonne partie de la popu­la­tion.

Pour ter­mi­ner, en repre­nant une ana­lyse d’Alfredo Saad-Filho[12], le néo­li­bé­ra­lisme a éli­miné des mil­lions d’emplois qua­li­fiés au niveau mon­dial, notam­ment dans les pays déve­lop­pés, où on a vu des métiers dis­pa­raître ou expor­tés à l’extérieur. Ailleurs dans le monde, les occa­sions d’emploi dans le sec­teur public ont dras­ti­que­ment dimi­nué en raison des pri­va­ti­sa­tions et des coupes dans les agences publiques. La sta­bi­lité d’emploi se fait aussi de plus en plus rare dans presque tous les sec­teurs de l’économie, pen­dant que les salaires et les condi­tions de tra­vail se dété­riorent. La fameuse classe moyenne se voit moins riche et de plus en plus endet­tée, anxieuse et vul­né­rable. Les effets d’une telle situa­tion sont notam­ment la désor­ga­ni­sa­tion et la divi­sion des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. Ces pro­ces­sus nous aident à com­prendre le déclin des partis poli­tiques et des orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nels au profit de nou­velles figures, notam­ment d’extrême droite, ce que Saad-Filho appelle la montée du « néo­li­bé­ra­lisme auto­ri­taire ». Le para­doxe du néo­li­bé­ra­lisme auto­ri­taire est qu’il fait la pro­mo­tion de la per­son­na­li­sa­tion du poli­tique à tra­vers des lea­ders « spec­tacle » qui opèrent en l’absence d’institutions inter­mé­diaires (partis poli­tiques, syn­di­cats, mou­ve­ments sociaux et, ulti­me­ment, de la loi) tout en réaf­fir­mant un fort com­pro­mis entre le néo­li­bé­ra­lisme et leur pou­voir per­son­nel. Ils implantent et font la pro­mo­tion de pro­grammes poli­tiques qui s’adressent prio­ri­tai­re­ment à leur base élec­to­rale. Dans le cas de Bolsonaro, cela se tra­duit par la lutte à la cor­rup­tion (même tac­tique employée en 1954, 1960, 1989 et 2013), un conser­va­tisme moral (sou­tenu par les évan­gé­liques et la lutte pour la sécu­rité publique) et un ultra-néo­li­bé­ra­lisme (son ministre de l’Économie, Paulo Guedes, est un fervent dis­ciple de l’école de Chicago). Un autre exemple des contra­dic­tions du sens commun.

Dans ce contexte, les mou­ve­ments sociaux comme le Mouvement des sans-terre se sont donné comme prio­rité la guerre de posi­tion, c’est-à-dire la reprise de l’éducation popu­laire ou ce que le MST appelle la for­ma­tion poli­tique, tout en cher­chant des moyens de l’adapter à l’ère du numé­rique. Une autre prio­rité est de penser l’organisation de la vie par-delà l’électoralisme, penser une nou­velle stra­té­gie de construc­tion du pou­voir poli­tique. Il faut éga­le­ment se réap­pro­prier une sym­bo­lique cap­tu­rée par la droite, comme le dra­peau natio­nal. Pour ce faire, le ren­for­ce­ment des coa­li­tions pré­sentes est essen­tiel, notam­ment la Frente Brasil Popular, ainsi que la visi­bi­lité poli­tique et cultu­relle des pro­po­si­tions des mou­ve­ments sociaux à tra­vers des évè­ne­ments publics (fes­ti­vals, foires d’alimentation, tra­vail col­lec­tif de masse, etc.). Enfin, la cam­pagne natio­nale et inter­na­tio­nale pour la libé­ra­tion de Lula[13] est fon­da­men­tale. Si Lula sort de prison, la confi­gu­ra­tion des forces poli­tiques peut bas­cu­ler. Tout cela dans l’optique de ce qu’ils appellent la « résis­tance active », soit la pro­tec­tion des acquis sociaux, tout en atta­quant sur cer­tains fronts où ils jugent pou­voir avan­cer comme l’éducation et les terres en Amazonie.

Dan Furukawa Marques[1]est pro­fes­seur adjoint en socio­lo­gie à l’Université Laval


  1. D’origine bré­si­lienne, M. Marques vit au Canada depuis 1999.
  2. Redação Galileu, « Capes não finan­ciara novas pes­qui­sas em 2019 : quase 12 mil bolsas foram cor­ta­das no ano », Jornal O Globo, 3 sep­tembre 2019.
  3. Estadão Conteúdo, « MEC contra­ria dis­curso e tira verba da edu­ca­ção básica, além de facul­dades », Revista Exame, 6 mai 2019.
  4. « Nombre record de feux dans la forêt ama­zo­nienne au Brésil », Radio Canada, 21 août 2019.
  5. Daniel Silveira et Alvarenga Darlan, « Falta tra­balho para 27,7 milhões de bra­si­lei­ros, aponta IBGE », Jornal O Globo, 17 mai 2018.
  6. La Commission pas­to­rale de la terre fait partie des com­mis­sions pas­to­rales de la Conférence des évêques du Brésil. Elle fut créée pour défendre les pay­sans. NdR
  7. Kate Crehan, Gramsci’s Common Sense. Inequality and Its Narratives, Durham et Londres, Duke University Press, 2016.
  8. Eliane Brum, « Bolsonaro e a auto­ver­dade », El Pais Brasil, 16 juillet 2018.
  9. Ursula Passos et Gustavo Fioratti, « Entre LGBTs, Haddad lidera com 57 % e Bolsonaro tem 29 % », Folha de Sao Paulo, 26 octobre 2018.
  10. Luciana Nunes Leal, « Combate a pobreza foi o maior feito do PT », Estado de São Paulo, 16 mai 2016.
  11. Pétiste : gou­ver­ne­ment du PT (Parti des tra­vailleurs). NdR
  12. Alfredo Saad-Filho, « Fascism in Brazil. A tra­gedy in four Acts », bra​sil​wire​.com, 9 novembre 2018.
  13. Lula a été remis en liberté le 8 novembre 2019, au len­de­main d’un arrêt de la Cour suprême qui concerne des mil­liers de déte­nus, après plus d’un an et demi d’incarcération. Lula a déjà fait part de son inten­tion de par­ti­ci­per à de grandes tour­nées à tra­vers le Brésil, les fameuses « cara­vanes » qui lui ont permis d’accroître sa popu­la­rité auprès des plus pauvres, pour incar­ner l’opposition à M. Bolsonaro. Mais un pre­mier rebon­dis­se­ment judi­ciaire s’est pro­duit le 27 novembre. Une cour d’appel a for­te­ment alourdi sa peine pour l’une des affaires de cor­rup­tion le concer­nant. Lula va cepen­dant rester en liberté en raison d’un arrêt de la Cour suprême lui per­met­tant d’attendre l’épuisement de tous les recours vers des ins­tances supé­rieures. Un deuxième rebon­dis­se­ment a eu lieu le 4 décembre : la cour de jus­tice fédé­rale a acquitté Lula et Dilma Roussef des accu­sa­tions de faire partie d’une orga­ni­sa­tion cri­mi­nelle ayant pour objec­tif de détour­ner des fonds publics vers le PT. Le juge a éga­le­ment expli­qué que les accu­sa­tions repré­sen­taient en réa­lité une ten­ta­tive pour « cri­mi­na­li­ser une acti­vité poli­tique », une grande vic­toire pour Lula et Dilma.

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