Scénario du pire et alternative écosocialiste

Avec le changement climatique la crise écologique de la planète a pris un tournant décisif. Premier constat : tout s’accélère bien plus vite que prévu.
Par Mis en ligne le 31 août 2009

L’accumulation de gaz car­bo­nique, la montée de la tem­pé­ra­ture, la fonte des gla­ciers polaires et des « neiges éter­nelles », la déser­ti­fi­ca­tion des terres, les séche­resses, les inon­da­tions : tout se pré­ci­pite, et les bilans des scien­ti­fiques, à peine l’encre des docu­ments séchée, se revèlent trop opti­mistes. On penche main­te­nant, de plus en plus, pour les four­chettes les plus élé­vées, dans les pré­vi­sions pour l’avenir pro­chain. On ne parle plus – ou de moins en moins – de ce qui va se passer à la fin du siècle, ou dans un demi-siècle, mais dans les dix, vingt, trente pro­chaines années. Il n’est plus seule­ment ques­tion de la pla­nète que nous lais­se­rons à nos enfants et petits-enfants, mais de l’avenir de cette génération-ci !

Un exemple, assez inquié­tant : si la glace du Groenland fon­dait, le niveau de la mer pour­rait monter de six mètres : cela veut dire l’inondation, non seule­ment de Dacca et autres villes mari­times asia­tiques, mais aussi de…New York, Amsterdam et Londres. Or, des études récentes montrent que la sur­face de la calotte gla­ciaire du Groenland au dessus de 2000 mètres ayant fondu est supé­rieure de 150% à la moyenne mésu­rée entre 1988 et 2006. 1 Selon Richard Alley, gla­cio­logue de la Penn State University, la fusion de la calotte du Groenland, qu’on avait l’habitude de cal­cu­ler en cen­taines d’années, pour­rait se pro­duire en quelques décé­nies. 2

Cette accé­lé­ra­tion s’explique, entre autres, par des effets de rétro­ac­tion (feed-back). Quelques exemples :

  1. la fonte des gla­ciers de l’Arctique – déjà bien enta­mée – en rédui­sant l’albedo, c’est à dire le dégré de réfléxion du rayon­ne­ment solaire (il est maxi­mum pour les sur­faces blanches) – ne peut qu’augmenter la quan­tité de cha­leur qui est absorbé par le sol ; des scien­ti­fiques ont cal­culé que la réduc­tion de 10% de l’albedo de la pla­nète aurait l’effet équi­valent d’une aug­men­ta­tion de cinq fois du volume de CO2 dans l’atmosphère. 3
  2. la montée de la tem­pé­ra­ture de la mer trans­forme des sur­faces immenses des océans en déserts sans planc­ton ni pois­sons, ce qui réduit leur capa­cité à absor­ber le CO2. Ce phé­no­mène s’est accé­léré, selon un étude récente, quinze fois plus vite que prévu dans les modèles exis­tants ! 4

D’autres pos­si­bi­li­tés de rétro­ac­tion existent, encore plus dan­ge­reuses. Jusqu’ici peu étu­diées, elles ne sont pas incluses dans les modèles du GIEC, mais risquent de pro­vo­quer un saut qua­li­ta­tif dans l’effet de serre :

  1. les 400 mil­liards de tonnes de car­bone pour le moment empri­son­nés dans le per­gli­sol (per­ma­frost), cette tundra congé­lée qui s’étend du Canada à la Sibérie. Si les gla­ciers com­mencent à fondre, pour­quoi le per­gli­sol ne fon­drait pas lui-aussi ? En se décom­po­sant, ce car­bone se trans­forme en méthane, dont l’effet de serre est bien plus puis­sant que le CO2.
  2. Des quan­ti­tiés astro­no­miques de méthane se trouvent aussi dans les pro­fon­deurs des océans : au moins un tril­lion de tonnes, sous forme de cla­thrates de méthane. Si les océans se réchauffent, la pos­si­bi­lité existe que ce méthane soit libéré dans l’atmosphère, pro­vo­quant un saut dans le chan­ge­ment cli­ma­tique. Par ailleurs, ce gas est inflam­mable : des cher­cheurs Russes ont observé, dans la Mer Caspienne, des émis­sions de méthane sous forme de torches enflam­mées qui montent à des cen­taines de mètres. 5 Selon l’ingénieur chi­miste Gregory Ryskin, une érup­tion majeure du méthane océa­nique pour­rait géné­rer une force explo­sive équi­va­lente à 10 mille fois tout le stock d’armes nucléaires de la pla­nète. 6 Mark Lynas, qui cite cette source, tire la conclu­sion qu’une pla­nète avec six degrés de plus serait bien pire que l’Enfer décrit par Dante dans la Divine Comédie…Ajoutons que, selon le der­nier rap­port du GIEC, la montée de la tem­pé­ra­ture pour­rait dépas­ser les six degrés, consi­dé­rés jusqu’ici comme le maxi­mum prévisible.

Tout ces pro­ces­sus com­mencent de façon très gra­duelle, mais à partir d’un cer­tain moment, ils peuvent se dévé­lop­per par sauts qua­li­ta­tifs. La ménace la plus inquié­tante, de plus en plus envi­sa­gée par les cher­cheurs, est donc celle d’un runa­way cli­mate change, d’un glis­se­ment rapide et incon­trô­lable du réchauf­fe­ment. Il existent peu de scé­na­rios du pire, c’est à dire, si la tem­pé­ra­ture dépasse les 2°-3° degrés : les scien­ti­fiques évitent de dres­ser des tableaux catas­tro­phiques, mais on sait déjà les risques encou­rus. A partir d’un cer­tain niveau de la tem­pé­ra­ture, la terre sera-t-elle encore habi­table par notre espèce ? Malheureusement, nous ne dis­po­sons pas en ce moment d’une pla­nète de réchange dans l’univers connu des astronomes…

La dis­cus­sion de ces « scé­na­rios du pire » n’est pas un vain exer­cice apo­ca­lyp­tique : il s’agit de réels dan­gers, dont il faut prendre toute la mesure. Ce n’est pas non plus du fata­lisme : les jeux ne sont pas encore faits, et il est encore temps d’agir pour inver­ser le cours des évé­né­ments. Mais il nous faut le pes­si­misme de la raison, avant de lais­ser toute sa place à l’optimisme de la volonté…

Les solutions des élites dirigeantes

Qui est res­pon­sable de cette situa­tion, inédite dans l’histoire de l’humanité ? C’est l’homme, nous répondent les scien­ti­fiques. La réponse est juste, mais un peu courte : l’homme habite sur Terre depuis des mil­lé­naires, la concen­tra­tion de CO2 a com­mencé à deve­nir un danger depuis quelques décé­nies seule­ment. En tant que mar­xistes, nous répon­dons ceci : la faute en incombe au sys­tème capi­ta­liste, à sa logique absurde et myope d’expansion et accu­mu­la­tion à l’infini, à son pro­duc­ti­visme irra­tion­nel obsédé par la recherche du profit .

Quelles sont donc les pro­po­si­tions, les solu­tions, les alter­na­tives pro­po­sées par les « res­pon­sables », les élites capi­ta­listes diri­geantes ? C’est peu de dire qu’elles ne sont pas à la hau­teur du défi. On peut ranger leurs posi­tions en trois grands groupes :

1) Les autruches : ceux qui pré­tendent que la terre est plate et que le chan­ge­ment cli­ma­tique n’a pas de source « anthro­pique » : ce serait le résul­tat des tâches du soleil, etc (inutile d’allonger la liste des expli­ca­tions far­fe­lues). C’était, il n’y a pas long­temps, la posi­tion de l’administration Bush. Elle a été défen­due par un cer­tain nombre – décrois­sant – de scien­ti­fiques, cer­tains lour­de­ment sub­ven­tion­nés par l’industrie pétro­lière. 7 On a tenté de silen­cier l’opinion de scien­ti­fiques « gênants » comme James Hansen, le res­pon­sable cli­ma­tique de la NASA. Ce néga­tio­nisme cli­ma­tique est une bataille d’arrière garde, en perte de vitesse. Même Bush et Cie n’osent plus défendre cette thèse, dis­cré­di­tée par le consen­sus de la com­mu­nauté scientifique.

2) Les par­ti­sans du « busi­ness as usual » : certes, le pro­blème existe, mais il peut être résolu par le volon­ta­riat des entre­prises, et par des mésures tech­niques, sans qu’il soit nécés­saire de prendre des déci­sions contrai­gnantes chif­frées C’est la ligne actuelle de Bush, avec le sou­tien de quelques autres gou­ver­ne­ments. Elle a même été approu­vée lors de la der­nière réunion du G8 (juin 2007), cette pom­peuse ren­contre des puis­sants de ce monde, qui a solen­nel­le­ment décidé, avec l’accord des USA, de l’Union Européenne, du Japon et du Canada – les grands pol­lueurs de la pla­nète – qu’il fal­lait « prendre sérieu­se­ment en consi­dé­ra­tion » la pro­po­si­tion de réduc­tion des émis­sions de CO2. Nicolas Sarkozy s’est bruyam­ment féli­cité d’avoir convaincu George W. Bush d’inclure, in extre­mis, l’adverbe « sérieu­se­ment » dans la réso­lu­tion…8

Cette pos­ture peut se com­bi­ner avec une sorte d’ « oppor­tu­nisme » affai­riste : puisque le réchauf­fe­ment global est inévi­table, essayons d’en tirer le mieux pour nos affaires.

Un exemple est éclai­rant : la fonte de la ban­quise arc­tique en été . Le phé­no­mène se pro­duit bien plus vite que prévu : selon les der­nières obser­va­tions scien­ti­fiques, (février 2008), on pré­voit leur com­plète dis­so­lu­tion non plus vers 2050 mais vers 2013 ! Comment expli­quer cet embal­le­ment ? Selon le scien­ti­fique Jean Claude Gascard, coor­do­na­teur du pro­gramme euro­péen d’étude de l’Artctique, il est essen­tiel­le­ment du à l’albedo : l’océan absorbe plus de cha­leur que la glace, qui le réflé­chit. « Les choses bougent beau­coup plus vist »e que ce que tous les modèles avaient prévu. Nous vivons ce qui devait se pro­duire dans trente ou qua­rante ans. Tout le monde est au tra­vail pour com­prendre pour­quoi les modèles ne suivent pas ». 9

Elle risque d’avoir des consé­quences dra­ma­tiques ; d’une part, un effet de rétro­ac­tion ; comme nous l’avons vu plus haut, tandis que la glace réflé­chis­sait, comme un miroir, la cha­leur solaire (albedo élévé), la mer ou la terre l’absorbent, inten­si­fiant ainsi le chan­ge­ment cli­ma­tique ; d’autre part le danger, à terme, d’une montée du niveau de la mer sub­mer­geant des pays entiers. Or, que font les gou­ver­ne­ment limi­trofes de la region, USA, Russie et Canada ? Ils se dis­putent, à coups d’expéditions mili­taires patrio­tiques, le tracé des res­pec­tives zones de sou­ve­rai­nété, en vue de la future exploi­ta­tion du pétrole qui git actuel­le­ment sous les glaciers…

Un autre exemple inté­réss­sant, qui concerne cette fois la Commision Européenne : un rap­port confi­den­tiel atti­rait l’attention sur le danger d’une inon­da­tion de cer­tains pays, tels que l’Hollande, comme résul­tat pro­bable de l’élévation du niveau de la mer. Le rap­port consi­dé­rait l’hypothèse d’un démé­na­ge­ment massif de la popu­la­tion concer­née, ce que crée­rait des oppor­tu­ni­tés extra­or­di­naires pour l’industrie du bâtiment…

Quelles sont les mesures tech­niques pou­vant faire front à la ménace ? On trouve ici une grande diver­sité de pro­po­si­tions. Certains relèvent de la « géo-ingé­nié­rie » la plus déli­rante : semer les océans avec des fer­ti­li­sants, pour favo­ri­ser l’essor du planc­ton ; dif­fu­ser dans la stra­to­sphère des myriades de frag­ments de miroirs, pour réflé­chir la cha­leur solaire. Et ainsi de suite, l’imagination tech­no­cra­tique est assez fér­tile. Une autre voie, plus clas­sique, c’est de pro­po­ser l’énérgie nucléaire, qui est censée ne pas pro­duire pas des émis­sions, comme alter­na­tive. Sauf que, pour rem­pla­cer l’ensemble des énér­gies fos­siles, il fau­drait construire des cen­taines de cen­trales nucléaires, avec un nombre inévi­table d’accidents – un, deux, trois, plu­sieurs Tchernobyls ? – et une masse astro­no­mique de déchets radio­ac­tifs – cer­tains avec une durée de mil­liers d’années – dont per­sonne sait que faire. Sans parler du risque majeur de pro­li­fé­ra­tion mili­taire des armes atomiques.

Mentionnons aussi le der­nier remède miracle, par­raîné par Bush et Lula, mais qui inter­esse aussi l’Europe : rem­pla­cer le pétrole – de toute façon des­tiné à s’épuiser – par les bio­car­bu­rants. Les céréales ou le maïs, plutôt que de nour­rir les peuples affa­més du Tiers Monde, rem­pli­ront les tanks des voi­tures des pays riches. Selon la FAO (Food and Agriculture Organisation) des Nations Unies, les prix des céréales ont déjà consi­dé­ra­ble­ment aug­menté, à cause de forte démande des bio­car­bu­rants, vouant à la faim des mil­lions de per­sonnes des pays pauvres. Ajoutons que, selon un nombre gran­dis­sant de scien­ti­fiques, le bilan car­bone de la plu­part de ses agro-car­bu­rants n’est pas vrai­ment favo­rable, leur pro­duc­tion géné­rant – par les fer­ti­li­sants, les trans­ports, etc – autant d’émissions qu’ils sont censés éco­no­mi­ser (par rap­port au pétrole). Sans parler de la défo­res­ta­tion que la pro­duc­tion agro-capi­ta­liste de ces car­bu­rants est en train de pro­vo­quer, déjà, au Brésil, en Indonésie, et dans d’autres pays. Ce n’est qu’encore une ten­ta­tive, assez vaine, de sauver un sys­tème de trans­port irra­tion­nel fondé sur la voi­ture et le camion.

La plus inté­rés­sante de ces solu­tions-miracle tech­niques est la cap­ture et séques­tra­tion du car­bone, qui concerne sur­tout les cen­trales éléc­triques. Reste que pour le moment on ne connaît que quelques rares expé­rience locales, et beau­coup d’experts mettent en doute l’efficacité de la méthode.

3) Les accords inter­na­tio­naux contrai­gnants. C’est le cas de Kyoto, portée notam­ment par les gou­ver­ne­ment euro­péens. Kyoto répré­sente, à cer­tains égards, une vraie avan­cée, par le prin­cipe même d’accords inter­na­tio­naux avec des objec­tifs chif­frés et des péna­li­tés. Cela dit, son dis­po­si­tif cen­tral, le « Marché des Droits d’Emission » s’est révélé bien décé­vant : l’ Europe, le groupe de pays le plus engagé, n’a réussi, pen­dant dix années, à réduire les émis­sions que de 2% ; on voit mal com­ment elle pourra atteindre en 2012 l’objectif déclaré de 8% – un objec­tif si modeste qu’il n’aurait pra­ti­que­ment aucune inci­dence sur l’effet de serre. 10 Cet échec n’est pas un hasard : les quotas d’émission dis­tri­bués par les « res­pon­sables » étaient tel­le­ment géné­reuses, que tous les pays ont fini l’année 2006 avec des grands excé­dents de « droits d’emission ». Résultat : le prix de la tonne de CO2 s’est effon­dré de 20 euros en 2006 à moins d’un euro en 2007…. L’autre dis­po­si­tif de Kyoto, les « Mécanismes de Développement Durables » – échange entre droits d’émission au Nord et inves­tis­se­ments « propres » dans les pays du Sud – n’a, de l’avis géné­ral, qu’une portée limi­tée, parce que invé­ri­fiable et ser­vant à cou­vrir toutes sortes de com­bines et abus. 11

Une des vertus de Kyoto cepen­dant c’est de porter la ques­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique sur le ter­rain poli­tique. Voici une bonne nou­velle : le gou­ver­ne­ment conser­va­teur d’Australie – dirigé par John Howard, un ami de Georges Bush et un néga­teur obs­tiné du réchauf­fe­ment de la pla­nète – vient de perdre les éléc­tions au profit de son adver­saire tra­vailliste qui s’est engagé à signer les accords de Kyoto : c’est la pré­mière fois dans l’histoire d’un pays, que la ques­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique joue un rôle impor­tant dans une éléction.

Il y a quelques mois a eu lieu à Bali, en Indonésie, la confé­rence des Nations Unies sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, qui doit pré­pa­rer l’après-Kyoto, c’est à dire un nou­veau traité pour la période qui com­mence en 2013. Le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain par­ti­cipe aux négo­cia­tions, et tente d’imposer sa méthode : pas de chiffres contrai­gnants, des accords sépa­rés par gaz et par sec­teur indus­triel. Ces dis­cus­sions vont durer encore une ou deux années. Rien d’important en sor­tira, à moins que les popu­la­tions de la pla­nète, du Nord au Sud, et de l’Est à l’Ouest, se mobi­lisent et réus­sissent à impo­ser des chan­ge­ments véritables.

Peut-on attendre un réveil tardif de la part des oly­gar­chies domi­nantes ? Rien n’est à exclure, mais toutes les pro­po­si­tions jusqu’ici – le rap­port Stern en est un exemple éclai­rant – sont par­fai­te­ment inca­pables de ren­ver­ser le cours des choses. Comme le constate Hervé Kampf, jour­na­liste au quo­ti­dien Le Monde, dans son inter­es­sant ouvrage Comment les riches détruisent la pla­nète : « le sys­tème social qui regit actuel­le­ment la société humaine, le capi­ta­lisme, s’arc-boute de manière aveugle contre les chan­ge­ments qu’il est indis­pen­sable d’opérer si l’on veut conser­ver à l’existence humaine sa dignité et sa pro­messe ». 12

Pour affron­ter les enjeux du chan­ge­ment cli­ma­tique – et de la crise éco­lo­gique géné­rale, dont ceux-ci sont l’expression la plus ména­çante – il faut un chan­ge­ment radi­cal et struc­tu­rel, qui touche aux fon­de­ments du sys­tème capi­ta­liste : une trans­for­ma­tion non seule­ment des rap­ports de pro­duc­tion (la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion) mais aussi des forces pro­duc­tives. Cela implique tout d’abord une véri­table révo­lu­tion du sys­tème énér­ge­tique, du sys­tème des trans­ports et des modes de consom­ma­tion actuels, fon­dées sur le gas­pillage et la consom­ma­tion osten­ta­toire, induits par la publi­cité. Bref, il s’agit d’un chan­ge­ment du para­digme de civi­li­sa­tion, et de la tran­si­tion vers une nou­velle société, où la pro­duc­tion sera démo­cra­ti­que­ment pla­ni­fiée par la popu­la­tion ; c’est à dire, où les grandes déci­sions sur les prio­ri­tés de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion ne seront plus déci­dées par une poi­gnée d’exploiteurs, ou par les forces aveugles du marché, ni par un oly­gar­chie de bureau­crates et d’experts, mais par les tra­vailleurs et les consom­ma­teurs, bref, la popu­la­tion, après un débat démo­cra­tique et contra­dic­toire entre dif­fe­rentes pro­po­si­tions. C’est ce que nous dési­gnons par le terme eco­so­cia­lisme.

Un détour par Marx et Engels

L’œuvre de Marx et d’Engels peut-elle nous être utile dans cette réfléxion sur l’alternative eco­so­cia­liste ? Les éco­lo­gistes accusent Marx et Engels de « pro­duc­ti­visme ». Cette accu­sa­tion est-elle justifiée ?

Non, dans la mesure où per­sonne n’a autant dénoncé que Marx la logique capi­ta­liste de pro­duc­tion pour la pro­duc­tion, l’accumulation du capi­tal, des richesses et des mar­chan­dises comme but en soi. L’idée même de socia­lisme – au contraire de ses misé­rables contre­fa­çons bureau­cra­tiques – est celle d’une pro­duc­tion de valeurs d’usage, de biens néces­saires à la satis­fac­tion de néces­si­tés humaines. L’objectif suprême du pro­grès tech­nique pour Marx n’est pas l’accroissement infini de biens (« l’avoir ») mais la réduc­tion de la jour­née de tra­vail, et l’accroissement du temps libre (« l’être »).13

En fait, il existe une ten­sion non réso­lue dans l’œuvre de Marx et d’Engels, entre la récon­nais­sance du carac­tère des­truc­tif, par rap­port à l’environnement, du « pro­grès » capi­ta­liste, et l’acceptation des forces pro­duc­tives crées par le capi­ta­lisme comme base éco­no­mique de la nou­velle société.

Le pre­mier aspect est pré­sent dans des nom­breux pas­sages du Livre I du Capital, dont le plus connu se trouve dans la conclu­sion du cha­pitre sur la grande indus­trie et l’agriculture. Dans ce texte il est expli­ci­te­ment ques­tion des ravages pro­vo­quées par le capi­tal sur l’environnement natu­rel, et il esquisse une vision dia­lec­tique des contra­dic­tions du « pro­grès » induit par les forces productives :

« La pro­duc­tion capitaliste…détruit non seule­ment la santé phy­sique des ouvriers urbains et la vie spi­ri­tuelle des tra­vailleurs ruraux, mais trouble encore la cir­cu­la­tion maté­rielle (Stoffwechsel) entre l’homme et la terre, et la condi­tion natu­relle éter­nelle de la fer­ti­lité durable (dauern­der) du sol, en ren­dant de plus en plus dif­fi­cile la res­ti­tu­tion au sol des ingré­dients qui lui sont enle­vés et usés sous forme d’aliments, de vête­ments, etc. Mais en bou­le­ver­sant les condi­tions dans les­quelles s’accomplit presque spon­ta­né­ment cette cir­cu­la­tion, elle force de la réta­blir d’une manière sys­té­ma­tique, sous une forme adé­quate au déve­lop­pe­ment humain inté­gral et comme loi régu­la­trice de la pro­duc­tion sociale. (…) En outre, chaque pro­grès de l’agriculture capi­ta­liste est un pro­grès non seule­ment dans l’art d’exploiter le tra­vailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque pro­grès dans l’art d’accroître sa fer­ti­lité pour un temps, est un pro­grès dans la ruine de ses sources durables de fer­ti­lité. Plus un pays, les Etats Unis du Nord de l’Amérique par exemple, se déve­loppe sur la base de la grande indus­trie, plus ce pro­ces­sus de des­truc­tion s’accomplit rapi­de­ment. La pro­duc­tion capi­ta­liste ne déve­loppe donc la tech­nique et la com­bi­nai­son du procès de pro­duc­tion sociale qu’en sapant (unter­gräbt) en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le tra­vailleur ». 14

Plusieurs aspects sont notables dans ce texte : tout d’abord, l’idée que le pro­grès peut être des­truc­tif, un « pro­grès » dans la dégra­da­tion et la dété­rio­ra­tion de l’environnement natu­rel. L’exemple choisi n’est pas le meilleur, et appa­raît trop limité – la perte de fer­ti­lité du sol – mais il ne pose pas moins la ques­tion plus géné­rale des atteintes au milieu natu­rel, aux « condi­tions natu­relles éter­nelles », par la pro­duc­tion capitaliste.

Il s’ensuit que le socia­lisme ne peut pas répro­duire les pra­tiques des­truc­trices du pro­duc­ti­visme capi­ta­liste. Dans plu­sieurs écrits Marx et Engels pré­sentent la conser­va­tion de l’environnement natu­rel comme une tâche fon­da­men­tale du socia­lisme. Par exemple, le volume III du Capital oppose à la logique capi­ta­liste de la grande pro­duc­tion agri­cole, fondée sur l’exploitation et le gas­pillage des forces du sol, une autre logique, de nature socia­liste : « le trai­te­ment consciem­ment ration­nel de la terre comme éter­nelle pro­priété com­mu­nau­taire, et comme condi­tion inalié­nable (unveräus­ser­li­chen) de l’existence et de la repro­duc­tion de la chaîne des géné­ra­tions humaines suc­ces­sives ». Un rai­son­ne­ment ana­logue se trouve quelques pages plut haut : « Même une société tout entière, une nation, enfin toutes les socié­tés contem­po­raines prises ensemble, ne sont pas des pro­prié­taires de la terre. Ils n’en sont que les occu­pants, les usu­frui­tiers (Nutzniesser), et ils doivent, comme des boni patres fami­lias, la lais­ser en état amé­lioré aux futures géné­ra­tions ». 15 En d’autres termes : Marx semble accep­ter le « Principe Responsabilité » cher à Hans Jonas, l’obligation de la chaque géné­ra­tion de res­pec­ter l’environnement – condi­tion d’existence pour les géné­ra­tions humaines à venir.

« La seule liberté pos­sible est que l’homme social, le pro­duc­teurs asso­ciés réglent ratio­nel­le­ment leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être domi­nés par sqa puis­sance aveugle et qu’ils accom­plissent ces échanges en dépen­sant le mini­mum de force et dans les condi­tions les plus dignes et les plous conformes à la nature humaine ». 16

Cependant, il est vrai que l’on trouve sou­vent chez Marx ou Engels (et encore plus dans le mar­xisme ulté­rieur) une pos­ture peu cri­tique envers le sys­tème de pro­duc­tion crée par le capi­tal et une ten­dance à faire du « déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives » le prin­ci­pal vec­teur du pro­grès. Le texte « cano­nique » de ce point de vue c’est la célèbre Préface à la Contribution à la Critique de l’Economie Politique (1859), un des écrits de Marx les plus mar­qués par un cer­tain évo­lu­tion­nisme, par la phi­lo­so­phie du pro­grès, par le scien­tisme (le modèle des sciences de la nature) et par une vision nul­le­ment pro­blé­ma­ti­sée des forces pro­duc­tives : “ A une cer­tain stade de leur d

éve­lop­pe­ment, les forces pro­duc­tives maté­rielles de la société entrent en contra­dic­tion avec les rap­ports de pro­duc­tion exis­tants (…). De formes de déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives qu’ils étaient, ces rap­ports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révo­lu­tion sociale. (…) Une for­ma­tion sociale ne dis­pa­raît jamais avant que soient déve­lop­pées toutes les forces pro­duc­tives qu’elle est assez large pour conte­nir (…) ”. 17 Dans ce pas­sage célèbre, les forces pro­duc­tives appa­raîssent comme “ neutres ”, et la révo­lu­tion n’a pour tâche que d’abolir les rap­ports de pro­duc­tion qui sont deve­nus une “ entrave ” à un déve­lop­pe­ment illi­mité de celles-ci.

On trouve un rai­son­ne­ment ana­logue dans la célèbre conclu­sion du cha­pitre sur l’accumulation pri­mi­tive du Capital, Marx écrit : « Le mono­pole du capi­tal devient une entrave pour le mode de pro­duc­tion qui a grandi et pros­péré avec lui et sous ses aus­pices. La socia­li­sa­tion du tra­vail et la cen­tra­li­sa­tion de ses res­sorts maté­riels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enve­loppe capi­ta­liste. Cette enve­loppe se brise en éclats. L’heure de la pro­priété capi­ta­liste a sonné. (…) La pro­duc­tion capi­ta­liste engendre elle-même sa propre néga­tion avec la fata­lité qui pré­side aux méta­mor­phoses de la nature ». 18 Outre le déter­mi­nisme fata­liste et posi­ti­viste, ce pas­sage semble lais­ser intacte, dans la pers­pec­tive socia­liste, l’ensemble du mode de pro­duc­tion crée « sous les aus­pices » du capi­tal, ne met­tant en ques­tion que « l’enveloppe » de la pro­priété privée, dévé­nue un obs­tacle pour les res­sorts maté­riels de la production.

Dans ces écrits Marx et Engels semblent conce­voir la trans­for­ma­tion socia­liste sim­ple­ment comme l’appropriation col­lec­tive des forces et moyens de pro­duc­tion déve­lop­pés par le capi­ta­lisme : une fois abolie l' »entrave » que répre­sentent les rap­ports de pro­duc­tion et en par­ti­cu­lier les rap­ports de pro­priété, ces forces pour­ront se déve­lop­per sans limites. Il y aurait donc une sorte de conti­nuité sub­stan­tielle entre l’appareil pro­duc­tif capi­ta­liste et le socia­liste, l’enjeu socia­liste étant avant tout la ges­tion pla­ni­fiée et ration­nelle de cette civi­li­sa­tion maté­rielle créée par le capital.

Dans cette optique, la trans­for­ma­tion socia­liste consis­te­rait avant tout dans l’appro­pria­tion sociale des forces pro­duc­tives crées par la civi­li­sa­tion capi­ta­liste et leur mise au ser­vice des tra­vailleurs. Pour citer un pas­sage de l’Anti-Dühring d’Engels – cet ouvrage cano­nique pour des géné­ra­tions de socia­listes : dans le socia­lisme « la société prend pos­ses­sion ouver­te­ment et sans détours des forces pro­duc­tives qui sont deve­nues trop grandes pour toute autre direc­tion que la sienne. »19

La même logique « conti­nuiste » pré­side aux pas­sages de l’Anti-Dühring, où il est ques­tion du socia­lisme comme syno­nyme de déve­lop­pe­ment illi­mité des forces pro­duc­tives : « La force d’expansion des moyens de pro­duc­tion fait sauter les chaînes dont le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste l’avait chargé. Sa libé­ra­tion des chaînes est la seule condi­tion requise pour un déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives inin­ter­rompu, pro­gres­sant à une rythme tou­jours plus rapide, et par suite, pour une accrois­se­ment sans bornes de la pro­duc­tion elle-même ».20

L’expérience du « socia­lisme réel » illustre bien les pro­blèmes qui résultent d’une prise en charge col­lec­ti­viste de l’appareil pro­duc­tif capi­ta­liste : dès les débuts de l’URSS a pré­do­miné la thèse d’une appro­pria­tion sociale des forces pro­duc­tives exis­tantes. Certes, pen­dant les pré­mières années qu’ont suivi la Révolution d’Octobre, un cou­rant éco­lo­giste a pu se dévé­lop­per, et cer­taines mesures pro­tec­tion­nistes (limi­tées) ont été prises par les auto­ri­tés sovié­tiques. Cependant, avec le pro­ces­sus de bureau­cra­ti­sa­tion sta­li­nienne, les ten­dances pro­duc­ti­vistes – que ce soit dans l’industrie, avec les Plans Quinquenaux, ou dans l’agriculture, avec le triomphe du Lyssenkisme – s’imposent par des méthodes tota­li­taires, tandis que les éco­lo­gistes sont mar­gi­na­li­sés ou liqui­dés. La catas­trophe de Tchernobyl est un exemple extrême – mais pas le seul – des consé­quences désas­treuses de l’imitation des tech­no­lo­gies pro­duc­tives occi­den­tales (aggra­vées par une ges­tion bureau­cra­tique). L’expérience de l’URSS et des autres ex-pays « socia­listes » – selon cer­tain mar­xistes, plutôt une variante du capi­ta­lisme d’Etat – montre bien qu’un chan­ge­ment des formes de pro­priété qui n’est pas accom­pa­gné d’une ges­tion démo­cra­tique, et d’une réor­ga­ni­sa­tion du sys­tème pro­duc­tif, ne peut que conduire à une impasse.

L’alternative ecosocialiste

Qu’est-ce donc l’écosocialisme ? Il s’agit d’un cou­rant de pensée et d’action éco­lo­gique qui fait siens les acquis fon­da­men­taux du socia­lisme – tout en le déba­ras­sant de ses sco­ries pro­duc­ti­vistes . Pour les éco­so­cia­listes la logique du marché et du profit – de même que celle de l’autoritarisme bureau­cra­tique de feu le « socia­lisme réel » – sont incom­pa­tibles avec les exi­gences de sau­ve­garde de l’environnement natu­rel. Tout en cri­ti­quant l’idéologie des cou­rants domi­nants du mou­ve­ment ouvrier, ils savent que les tra­vailleurs et leurs orga­ni­sa­tions sont une force essen­tielle pour toute trans­for­ma­tion radi­cale du sys­tème, et pour l’établissement d’une nou­velle société, socia­liste et écologique.

L’éco-socialisme s’est dévé­loppé sur­tout au cours des trente der­nières années, grâce aux tra­vaux de pen­seurs de la taille de Manuel Sacristan, Raymond Williams, Rudolf Bahro (dans ses pré­miers écrits) et André Gorz (ibidem), ainsi que des pré­cieuses contri­bu­tions de James O’Connor, Barry Commoner, John Bellamy Foster, Joel Kovel (USA), Juan Martinez Allier, Francisco Fernandez Buey, Jorge Riechman (Espagne), Jean-Paul Déléage, Jean-Marie Harribey, Pierre Rousset (France), Elmar Altvater, Frieder Otto Wolf (Allemagne), et beau­coup d’autres, qui s’expriment dans un réseau de révues telles que Capitalism, Nature and Socialism, Ecologia Politica, etc.

Ce cou­rant est loin d’être poli­ti­que­ment homo­gène, mais la plu­part de ses répre­sen­tants par­tage cer­tains thèmes com­muns. En rup­ture avec l’idéologie pro­duc­ti­viste du pro­grès – dans sa forme capi­ta­liste et/​ou bureau­cra­tique – et opposé à l’expansion à l’infini d’un mode de pro­duc­tion et de consom­ma­tion des­truc­teur de la nature, il répre­sente une ten­ta­tive ori­gi­nale d’articuler les idées fon­da­men­tales du mar­xisme avec les acquis de la cri­tique écologique.

James O’Connor défi­nit comme eco­so­cia­listes les théo­ries et les mou­ve­ments qui aspirent à subor­don­ner la valeur d’échange à la valeur d’usage, en orga­ni­sant la pro­duc­tion en fonc­tion des besoins sociaux et des exi­gences de la pro­tec­tion de l’environnement. Leur but, un socia­lisme éco­lo­gique, serait une societé éco­lo­gi­que­ment ration­nelle fondée sur le contrôle démo­cra­tique, l’égalité sociale, et la pré­do­mi­nance de la valeur d’usage.21 J’ajouterais que : a) cette société sup­pose la pro­priété col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion, une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique qui per­mette à la société de défi­nir les buts de la pro­duc­tion et les inves­tis­se­ments, et une nou­velle struc­ture tech­no­lo­gique des forces pro­duc­tive ; b) l’écosocialisme serait un sys­tème basé non seule­ment sur la satis­fac­tion des besoins humains démo­cra­ti­que­ment déter­mi­nés mais aussi sur la ges­tion ration­nelle col­lec­tive des échanges de matières avec l’environnement, en res­pec­tant les ecosystèmes.

L’écosocialisme déve­loppe donc une cri­tique de la thèse de la « neu­tra­lité » des forces pro­duc­tives qui a pré­do­miné dans la gauche du 20ème siècle, dans ses deux ver­sants, social-démo­crate et com­mu­niste sovié­tique. Cette cri­tique, pour­rait s’inspirer, à mon avis, des remarques de Marx sur la Commune de Paris : les tra­vailleurs ne peuvent pas s’emparer de l’appareil d’Etat capi­ta­liste et le mettre à fonc­tion­ner à leur ser­vice. Ils doivent le « briser » et le rem­pla­cer par un autre, de nature tota­le­ment dis­tincte, une forme non-éta­tique et démo­cra­tique de pou­voir politique.

Le même vaut, muta­tis mutan­dis, pour l’appareil pro­duc­tif : par sa nature, et sa struc­ture, il n’est pas neutre, mais au ser­vice de l’accumulation du capi­tal et de l’expansion illi­mité du marché. Il est en contra­dic­tion avec les impé­ra­tifs de sau­ve­garde de l’environnement et de santé de la force de tra­vail. Il faut dont le « révo­lu­tion­na­ri­ser », en le trans­for­mant radi­ca­le­ment. Cela peut signi­fier, pour cer­taines branches de la pro­duc­tion – les cen­trales nucléaires par exemple – de les « briser ». En tout cas, les forces pro­duc­tives elles-mêmes doivent être pro­fon­dé­ment modi­fiées. Certes, des nom­breux acquis scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques du passé sont pré­cieux, mais l’ensemble du sys­tème pro­duc­tif doit être mis en ques­tion du point de vue de sa com­pa­ti­bi­lité avec les exi­gences vitales de pré­ser­va­tion des equi­libres écologiques.

Cela signi­fie tout d’abord, une révo­lu­tion énér­gé­tique, le rem­pla­ce­ment des énér­gies non-renou­ve­lables et res­pon­sables de la polu­tion, l’empoisonnement de l’environnement et le réchauf­fe­ment de la pla­nète – char­bon, pétrole et nucléaire – par des énér­gies « douces » « propres » et renou­ve­lables : eau, vent, soleil, ainsi que par la réduc­tion dras­tique de la consom­ma­tion d’énérgie (et donc des émis­sions de CO2).

Mais c’est l’ensemble du mode de pro­duc­tion et de consom­ma­tion – fondé par exemple sur la voi­ture indi­vi­duelle et d’autres pro­duits de ce type – qui doit être trans­formé, ensemble avec la sup­pres­sion des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­listes et le début d’une tran­si­tion au socia­lisme. J’entends par socia­lisme l’idée ori­gi­naire, com­mune à Marx et aux socia­listes liber­taires, qui n’a pas grand chose à voir avec les pré­ten­dus régimes « socia­listes » qui se sont écrou­lés à partir de 1989 : il s’agit de « l’utopie concrète » – pour uti­li­ser le concept d’Ernst Bloch – d’une société sans classes et sans domi­na­tion, où les prin­ci­paux moyens de pro­duc­tion appar­tiennent à la col­lec­ti­vité, et les grandes déci­sions sur les inves­tis­se­ments, la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion ne sont pas aban­don­nés aux lois aveugles du marché, à une élite de pro­prié­taires, ou à une clique bureau­cra­tique, mais prises, après un large débat démo­cra­tique et plu­ra­liste, par l’ensemble de la popu­la­tion. L’enjeu pla­né­taire de ce pro­ces­sus de trans­for­ma­tion radi­cale des rap­ports des humains entr’eux et avec la nature est un chan­ge­ment de para­digme civi­li­sa­tion­nel, qui concerne non seule­ment l’appareil pro­duc­tif et les habi­tudes de consom­ma­tion, mais aussi l’habitat, la culture, les valeurs, le style de vie.

Quel sera l’avenir des forces pro­duc­tives dans cette tran­si­tion au socia­lisme – un pro­ces­sus his­to­rique qui ne se compte pas en mois ou années ?

Deux écoles s’affrontent au sein de ce qu’on pour­rait appel­ler la gauche écologique :

L’école opti­miste, selon laquelle, grâce au pro­grès tech­no­lo­gique et aux énér­gies douces, le dévé­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives socia­listes peut connaître une expan­sion illi­mi­tée, visant à satis­faire « chacun selon ses besoins ». Cette école ne prend pas en compte les limites natu­relles de la pla­nète, et finit par répro­duire, sous l’étiquette « dévé­lop­pe­ment durable » le modèle socia­liste ancien.

L’école pes­si­miste, qui , par­tant de ces limites natu­relles, consi­dère qu’il faut limi­ter, de forme dra­co­nienne, la crois­sance démo­gra­phique et le niveau de vie des popu­la­tions. Il fau­drait prendre la voie de la décrois­sance, au prix du rénon­ce­ment aux mai­sons indi­vi­duelles, au chauf­fage, etc. Comme ces mésures sont fort impo­pu­laires, cette école caresse, par­fois, le rêve d’une « dic­ta­ture éco­lo­gique éclairée ».

Il me semble que ces deux écoles par­tagent une concep­tion pure­ment quan­ti­ta­tive de la « crois­sance « ou du dévé­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives. Il y a une troi­sième posi­tion, qui me paraît plus appro­priée, dont l’hypothèse prin­ci­pale est le chan­ge­ment qua­li­ta­tif du dévé­lop­pe­ment : mettre fin au mons­trueux gas­pillage de res­sources par le capi­ta­lisme, fondé sur la pro­duc­tion, en grande échelle, de pro­duits inutiles ou nui­sibles : l’industrie d’armement est un exemple évident. Il s’agit donc d’orienter la pro­duc­tion vers la satis­fac­tion des bésoins authen­tiques, à com­men­cer par ceux qu’on peut dési­gner comme « bibliques » : l’eau, la nour­ri­ture, le vête­ment, le loge­ment – aux­quelles il faut ajou­ter, bien entendu, la santé, l’éducation et la culture.

Comment dis­tin­guer les besoins authen­tiques de ceux arti­fi­ciels et fac­tices ? Ces der­niers sont induits par le sys­tème de mani­pu­la­tion men­tale qui s’appelle « publi­cité ». Pièce indis­pen­sable au fonc­tion­ne­ment du marché capi­ta­liste, la publi­cité est vouée à dis­pa­raître dans une société de tran­si­tion au socia­lisme, pour être rem­placé par l’information four­nie par les asso­cia­tions de consom­ma­teurs. Le cri­tère pour dis­tin­guer un bésoin authen­tique d’un autre arti­fi­ciel, c’est sa per­sis­tence après la sup­pres­sion de la publicité…(Coca-cola !).

La voi­ture indi­vi­duelle, par contre, répond à un besoin réel, mais dans un projet eco­so­cia­liste, fondé sur l’abondance des trans­ports publics gra­tuits, celle-ci aura un rôle bien plus réduit que dans la société bour­geoise, où elle est deve­nue un fétiche mar­chand, un signe de pres­tige, et le centre de la vie sociale des individus.

Certes, répon­dront les pes­si­mistes, mais les indi­vi­dus sont mus par des désirs et des aspi­ra­tions infi­nies, qu’il faut contrô­ler et refou­ler. Or, l’écosocialisme est fondé sur un pari, qui était déjà celui de Marx : la pré­do­mi­nance, dans une société sans classes, de l’ « être » sur « l’avoir », c’est à dire la réa­li­sa­tion per­son­nelle, par des acti­vi­tés cultu­relles, ludiques, éro­tiques, spor­tives, artis­tiques, poli­tiques, plutôt que le désir d’accumulation à l’infini de biens et de pro­duits. Ce der­nier est induit par le féti­chisme de la mar­chan­dise inhé­rent au sys­tème capi­ta­liste, par l’idéologie domi­nante et par la publi­cité : rien n’indique qu’il consti­tue une « nature humaine éternelle ».

Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de conflits, entre les exi­gences de la pro­téc­tion de l’environnement et les besoins sociaux, entre les impé­ra­tifs éco­lo­giques et les nécés­si­tés du dévé­lop­pe­ment, notam­ment dans les pays pauvres. C’est à la démo­cra­tie socia­liste, libé­rée des impé­ra­tifs du capi­tal et du « marché », de résoudre ces contradictions.
Oui, nous répon­dra-t-on, elle est sym­pa­thique cette utopie, mais en atten­dant, faut-il rester les bras croi­sés ? Certainement pas ! Il faut mener bataille pour chaque avan­cée, chaque mésure de réglé­men­ta­tion des émis­sions de gaz à effets de serre, chaque action de défense de l’environnement.

Le combat pour des réformes eco-sociales peut être por­teur d’une dyna­mique de chan­ge­ment, à condi­tion qu’on refuse les argu­ments et les pres­sions des inter­êts domi­nants, au nom des « règles du marché », de la « com­pe­ti­ti­vité » ou de la « modernisation ».

Certaines demandes immé­diates sont déjà, ou peuvent rapi­de­ment deve­nir, le lieu d’une conver­gence entre mou­ve­ments sociaux et mou­ve­ments éco­lo­gistes, syn­di­cats et defen­seurs de l’environnement, « rouges » et « verts ». Ce sont des démandes qui sou­vent « pré­fi­gurent » ce qui pour­raît être une société éco-socialiste :

  • la pro­mo­tion de trans­ports publics – trains, métros, bus, trams – bon-marché ou gra­tuits comme alter­na­tive à l’étouffement et la pol­lu­tion des villes et des cam­pagnes par la voi­ture indi­vi­duelle et par le sys­tème des trans­port routiers.
  • la lutte contre le sys­tème de la dette et les « ajus­te­ments » ultra-libé­raux imposé par le FMI et la Banque Mondiale aux pays du Sud, aux consé­quences sociales et éco­lo­giques dra­ma­tiques : chô­mage massif, des­truc­tion des pro­tec­tions sociales et des cultures vivrières, des­truc­tion des res­sources natu­relles pour l’exportation.
  • défense de la santé publique, contre la pol­lu­tion de l’air, de l’eau (nappes phréa­tiques) ou de la nour­ri­ture par l’avidité des grandes entre­prises capitalistes.
  • dévé­lop­pe­ment sub­ven­tionné de l’agriculture bio­lo­gique, à la place de l’agro-industrie.
  • la réduc­tion du temps de tra­vail comme réponse au chô­mage et comme vision de la société pri­vi­lé­giant le temps libre par rap­port à l’accumulation de biens.22

La liste des mesures nécés­saires existe, mais elle est dif­fi­ci­le­ment com­pa­tible avec le néo-libe­ra­lisme et la sou­mis­sion aux inter­êts du capi­tal… Chaque vic­toire par­tielle est impor­tante, à condi­tion de ne pas se limi­ter aux acquis, mais mobi­li­ser immé­dia­te­ment pour un objec­tif supé­rieur, dans une dyna­mique de radi­ca­li­sa­tion crois­sante. Chaque gain dans cette bataille est pré­cieux, non seule­ment parce qu’il ralen­tit la course vers l’abîme, mais parce qu’ils permet aux gens, aux tra­vailleurs, aux indi­vi­dus, aux femmes, aux com­mu­nau­tés locales, notam­ment pay­sannes et indi­gènes, de s’organiser, de lutter et de prendre conscience des enjeux du combat, de com­prendre, par leur expé­rience col­lec­tive, la faillite du sys­tème capi­ta­liste et la néces­sité d’un chan­ge­ment de civilisation.

Ce texte est le contenu d’un rap­port fait en février 2008 dans un sémi­naire de la IVème Internationale sur le chan­ge­ment climatique.

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