Savoirs et connaissances dans la lutte pour la transformation

Par Mis en ligne le 18 septembre 2010

Nous sommes des héri­tiers des luttes anté­rieures et des ten­ta­tives, tou­jours par­tielles, de concep­tua­li­ser des outils d’analyse. Marx et bien d’autres ont ouvert des « chan­tiers » que nous conti­nuons à déchif­frer, tout en ouvrant de nou­veaux chan­tiers, cor­res­pon­dant aux nou­velles réa­li­tés et aux nou­velles luttes. En réa­lité, le « mar­xisme » n’est pas (et n’a jamais été) une « science » du moins dans le sens tra­di­tion­nel du terme. Dans le mar­xisme, il y a des élé­ments de « scien­ti­fi­cité » qui repré­sentent des construc­tions théo­riques adé­quates pour com­prendre le réel. Mais ces élé­ments sont « mêlés » à toutes sortes de bifur­ca­tions et intui­tions qui s’avèrent, à la longue et dans la lutte, inutiles et nui­sibles. C’est ainsi que l’ensemble du corpus théo­rique auquel se réfère la gauche, et dans lequel le tra­vail de Marx occupe une place impor­tante (mais non unique) doit être com­pris comme un « labo­ra­toire », un « work-in-progress ».

Pour explo­rer ces chan­tiers, les intel­lec­tuels doivent consi­dé­rer un cer­tain nombre d’autres élé­ments. Une des richesses du mar­xisme est l’importance que Marx et d’autres accordent à la rela­tion dia­lec­tique entre théo­rie et pra­tique, par­fois appe­lée « praxis ». Pour les intel­lec­tuels de gauche, le point de départ doit car­ré­ment être le refus d’une quel­conque « tour d’ivoire», même quand elle est à « gauche ».

Deuxième consi­dé­ra­tion impor­tante, les intel­lec­tuels ne sont pas seule­ment des pro­fes­seurEs d’université. Le tra­vail intel­lec­tuel ne se fait pas seule­ment à l’université, mais bien dans tous les lieux et sites où il y a pro­duc­tion de connais­sances. Parmi ces lieux et sites, il y a les mou­ve­ments popu­laires où les masses sont en lutte. Ces masses dis­posent de riches savoirs, elles réflé­chissent sur ce savoir et pro­duisent de nou­velles connais­sances et de nou­velles théo­ries. Au bout de la ligne, les savoirs issus des luttes popu­laires s’avèrent en géné­ral plus impor­tants et plus riches théo­ri­que­ment et concep­tuel­le­ment que ceux qui résultent des études livresques. Le cri­tère déci­sif de ces savoirs et de ces connais­sances, par ailleurs, relève de la pra­tique. Il vaut la peine de rap­pe­ler la réflexion de Mao à cet effet :

« Pour connaître un phé­no­mène, il faut par­ti­ci­per per­son­nel­le­ment à la lutte pra­tique qui vise à trans­for­mer la réa­lité, à trans­for­mer ce phé­no­mène ou cet ensemble de phé­no­mènes, car c’est le seul moyen d’entrer en contact avec eux en tant qu’apparences (…) La connais­sance com­mence avec l’expérience (…) C’est pour­quoi la pra­tique est le cri­tère de la vérité. Le point de vue de la vie, de la pra­tique, doit être le point de vue pre­mier, fon­da­men­tal de la théo­rie de la connais­sance .»(De la pra­tique)

Par contre, ces savoirs, tous les savoirs en fin de compte, n’apparaissent pas « spon­ta­né­ment ». Ils res­sortent d’un « tra­vail », d’un effort de sys­té­ma­ti­sa­tion et de syn­thèse extrê­me­ment exigeants :

« Partir de la connais­sance sen­sible pour s’élever acti­ve­ment à la connais­sance ration­nelle, puis partir de la connais­sance ration­nelle pour diri­ger acti­ve­ment la pra­tique révo­lu­tion­naire afin de trans­for­mer le monde sub­jec­tif et objec­tif. La pra­tique, la connais­sance, puis de nou­veau la pra­tique et la connais­sance. La tâche véri­table de la connais­sance consiste à s’élever de la sen­sa­tion à la pensée, à s’élever jusqu’à la com­pré­hen­sion pro­gres­sive des contra­dic­tions internes des choses, des phé­no­mènes tels qu’ils existent objec­ti­ve­ment, jusqu’à la com­pré­hen­sion de leurs lois, de la liai­son interne des dif­fé­rents pro­ces­sus, c’est-à-dire qu’elle consiste à abou­tir à la connais­sance logique .» (De la contra­dic­tion)

Les savoirs et les connais­sances sont des pro­duc­tions, des construc­tions, des éla­bo­ra­tions qui requièrent des enquêtes, des hypo­thèses théo­riques, des éla­bo­ra­tions, qui n’ont pas vrai­ment de fin, et qui exigent un tra­vail scien­ti­fique continu. Encore une fois, la réflexion de Mao est pertinente :

« Dans le pro­ces­sus géné­ral du déve­lop­pe­ment de l’univers, le déve­lop­pe­ment de chaque pro­ces­sus par­ti­cu­lier est rela­tif. Par consé­quent, dans le flot infini de la vérité abso­lue, la connais­sance qu’ont les hommes d’un pro­ces­sus par­ti­cu­lier à chaque degré de son déve­lop­pe­ment n’est qu’une vérité rela­tive. (…) Dans son déve­lop­pe­ment, un pro­ces­sus objec­tif est plein de contra­dic­tions et de luttes, il en est de même d’un mou­ve­ment de la connais­sance humaine. Le mou­ve­ment de trans­for­ma­tion, dans le monde de la réa­lité objec­tive, n’a pas de fin, et l’homme n’a donc jamais fini de connaître la vérité dans le pro­ces­sus de la pra­tique. » (De la contra­dic­tion)

* Cette pré­sen­ta­tion a été pré­pa­rée pour l’Université d’été des NCS en août dernier.

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