Santé et bonheur

Par Mis en ligne le 27 février 2010

Non, il ne s’agit pas de vœux [1] en retard mais d’une chro­nique consa­crée au livre de Richard Wilkinson, L’égalité c’est la santé, qui vient d’être publié aux édi­tions Demopolis. Le titre résume la thèse géné­rale : les dif­fé­rences en termes de santé que l’on observe sur des popu­la­tions com­pa­rables s’expliquent par leur degré rela­tif d’inégalité. Toutes choses égales par ailleurs, un groupe social éga­li­taire est en meilleure santé.

On peut mon­trer par ailleurs [2] que les écarts de per­for­mances de santé s’expliquent par les dépenses de santé mais aussi par la part du sec­teur public dans ces dépenses. Et comme Jean Gadrey avait de son côté établi [3] que les inéga­li­tés étaient cor­ré­lées néga­ti­ve­ment au poids des dépenses publiques, on a donc un tri­angle gagnant :

plus de dépenses publiques = moins d’inégalités = meilleure santé.

Cette approche permet de mieux poser le débat sur les indi­ca­teurs de bien-être. Au lieu d’enfoncer des portes ouvertes (le PIB ne mesure pas le bien-être) et de vou­loir en élar­gir la défi­ni­tion, au risque de moné­ti­ser ce qui ne peut et ne doit pas l’être, il est plus utile de tra­vailler sur les rela­tions entre éga­lité, socia­li­sa­tion et bien-être. La méthode de Wilkinson conduit aussi à rompre avec cette nou­velle et curieuse dis­ci­pline : l’économie du bon­heur. Certes, le point de départ est le même : quand le PIB aug­mente, la pro­por­tion de gens qui se déclarent heu­reux ne change pas. On en déduit que le bon­heur est une notion rela­tive, mais tout cela est fondé sur des enquêtes qua­li­ta­tives dif­fi­ciles à inter­pré­ter. Avec la santé, on peut au contraire mobi­li­ser des indi­ca­teurs objec­tifs, les deux grands clas­siques étant l’espérance de vie et le taux de mor­ta­lité infan­tile. On peut même élar­gir la notion de santé publique, et Wilkinson montre par exemple que les homi­cides sont plus fré­quents dans les socié­tés inéga­li­taires.

Cela ne l’empêche pas de tra­vailler sur des indi­ca­teurs plus sub­jec­tifs mais il les met en rela­tion avec des don­nées sociales quan­ti­fiées. Wilkinson montre ainsi que les indi­vi­dus font moins confiance à autrui dans les pays où les écarts de reve­nus sont plus impor­tants. C’est toute la dif­fé­rence avec La société de défiance [4], l’étude réac­tion­naire de Yann Algan et Pierre Cahuc (Prix du livre d’économie 2008 !) qui fai­saient du degré de confiance un attri­but qua­si­ment géné­tique de chaque natio­na­lité. Tout l’intérêt du tra­vail de Wilkinson est au contraire de faire le lien entre rap­ports sociaux et fac­teurs psycho-sociaux, avec un rôle par­ti­cu­lier attri­bué au degré d’intégration dans des réseaux sociaux. Les nom­breuses études sta­tis­tiques mobi­li­sées montrent de manière sai­sis­sante que ces fac­teurs psycho-sociaux sur­dé­ter­minent le niveau de santé au-delà de la simple prise en compte des condi­tions de vie maté­rielles.

La nature humaine ne serait pas condam­née à la cupi­dité mais oscil­le­rait entre deux aspi­ra­tions contra­dic­toires : coopé­ra­tion et domi­na­tion. Et chaque société opère un « dosage » spé­ci­fique entre ces deux ordres de moti­va­tion. Il va sans dire que les contre-réformes libé­rales ont pour effet de décou­ra­ger le désir de coopé­ra­tion et d’engendrer un repli géné­ral sur une forme régres­sive et conflic­tuelle d’individualisme. Le mes­sage est alors très clair : l’égalité est la condi­tion abso­lue du bien-être social et de la véri­table liberté, défi­nie comme « le sen­ti­ment de ne pas être méprisé et traité en infé­rieur ».

Mais on a du mal à suivre Wilkinson quand il tire les leçons du socia­lisme réel pour en déduire que « le marché est une néces­sité incon­tour­nable dans nos vies » et que « le mode de pro­duc­tion moderne est beau­coup trop com­pli­qué pour pou­voir l’organiser par d’autres biais que le profit ». Suit un éloge peu convain­cant de l’actionnariat sala­rié qui ren­voie à la sous-esti­ma­tion par Wilkinson du poids des rap­ports sociaux conçus comme rap­ports de classe. Malgré ces réserves, il s’agit d’une contri­bu­tion qui contri­bue à donner un fon­de­ment maté­ria­liste à l’égalité comme élé­ment cen­tral de tout projet de trans­for­ma­tion sociale.


Notes

* Politis n°1091, 25 février 2010.

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