Valleyfield, mémoires et résistances

Salaberry-de-Valleyfield : un nom, une histoire

Il était une fois Valleyfield

Par Mis en ligne le 01 mars 2020

Salaberry-de-Valleyfield est ainsi nommée à la suite d’un com­pro­mis entre, d’une part, la popu­la­tion fran­co­phone qui sou­hai­tait attri­buer à la ville le nom de Salaberry en l’honneur du lieu­te­nant-colo­nel Charles-Michel d’Irumberry de Salaberry qui gagna la bataille de Châteauguay en 1813 et, d’autre part, le pro­prié­taire de l’importante fabrique de papier de la ville, Alexander Buntin qui sou­hai­tait, quant à lui, attri­buer à la ville le nom d’un « moulin à papier » de son Écosse natale, le Valleyfield Mills. Après des débats enflam­més entre les deux camps, on réso­lut d’accoler les deux noms afin de mettre un terme au conflit. Aujourd’hui ville de 41 000 habi­tants à 96 % fran­co­phones, Salaberry-de-Valleyfield est issue de diverses vagues de fusions muni­ci­pales dont la der­nière, en 2002, engloba Grande-Île et Saint-Timothée. Entourée d’eau, Salaberry-de-Valleyfield est consi­dé­rée comme la capi­tale régio­nale du Suroît. Par ailleurs, et c’est l’objet de ce dos­sier, son his­toire est liée étroi­te­ment aux luttes et résis­tances ouvrières et citoyennes. On peut parler ici d’une impor­tante ville ouvrière.

Une île de fabrication humaine

Cette ville est géo­gra­phi­que­ment située au début d’une déni­vel­la­tion de 25 mètres entre le lac Saint-François et le lac Saint-Louis. Elle est bordée à l’ouest par le fleuve Saint-Laurent. À l’est, on retrouve le canal de Beauharnois, d’une lar­geur de un kilo­mètre et d’une lon­gueur d’un peu plus de 24 kilo­mètres, creusé dans les terres agri­coles. Ce canal com­prend quelques écluses pour fran­chir la déni­vel­la­tion. Historiquement, c’est ce canal qui a permis l’ouverture, en 1959, de la voie mari­time du Saint-Laurent qui est deve­nue un impor­tant moteur indus­triel de l’Ontario et des États-Unis en per­met­tant aux trans­at­lan­tiques de rejoindre les Grands Lacs. C’est éga­le­ment le long de ce canal que la ville de Salaberry-de-Valleyfield a construit et inau­guré en 1965 un port qui reçoit plus d’une cen­taine de navires par année et des­sert les entre­prises de la région. Ce port est aussi relié au com­plexe inter­mo­dal de la com­pa­gnie fer­ro­viaire CSX qui relie l’est et le sud-est des États-Unis. Situé à l’extrême sud-ouest du Québec, ce port consti­tue curieu­se­ment le point de départ des navires qui assurent le ravi­taille­ment des com­mu­nau­tés inuites du Grand Nord qué­bé­cois et cana­dien.

Capitale régionale du Suroît

Salaberry-de-Valleyfield est loca­li­sée à une soixan­taine de kilo­mètres du centre de Montréal, dans le coin sud-ouest du Québec, à 20 km de la fron­tière onta­rienne et à 37 km de celle des États-Unis. Elle réclame le titre de capi­tale régio­nale du Suroît en raison de sa posi­tion éco­no­mique et his­to­rique dans la région du Haut-Saint-Laurent. Parce que le Suroît cor­res­pond davan­tage à une région tou­ris­tique plutôt qu’administrative, ses déli­mi­ta­tions sont rela­ti­ve­ment confuses. Tantôt la région cor­res­pond à une cer­taine réa­lité géo­gra­phique en ce sens qu’elle regroupe les muni­ci­pa­li­tés régio­nales de comté (MRC) du Haut-Laurent, de Beauharnois-Salaberry et de Vaudreuil-Soulanges, qui couvrent le sud-ouest de la pro­vince de Québec. À d’autres moments, elle s’appuie sur des ins­tances admi­nis­tra­tives inven­tées par l’hétérogène région de la Montérégie, qui lui ajoute les MRC de Roussillon et des Jardins de Napierville dans les domaines de la santé, de la culture ou de l’éducation.

Le fait de qua­li­fier Salaberry-de-Valleyfield de capi­tale régio­nale du Suroît cor­res­pond à une réa­lité dans la mesure où on y retrouve plu­sieurs éta­blis­se­ments impor­tants : un cégep, un palais de jus­tice, un hôpi­tal, les bureaux régio­naux des divers ser­vices pro­vin­ciaux et fédé­raux, Valspec, une salle de spec­tacle majeure qui fait partie du réseau qué­bé­cois des tour­nées des pro­duc­tions artis­tiques. Elle joue un rôle éga­le­ment sur les plans cultu­rel et spor­tif grâce à dif­fé­rentes acti­vi­tés : le Festival des arts, les Mardis en musique, les régates annuelles, etc. Cependant, cette réa­lité s’est trans­for­mée au cours des der­nières années. Par exemple, après avoir mis en commun les res­sources des MRC de Vaudreuil-Soulanges, de Beauharnois-Salaberry et du Haut-St-Laurent pour créer un Office du tou­risme du Suroît qui a vécu pen­dant 21 ans, voici qu’en 2015, dans le contexte des coupes du gou­ver­ne­ment qué­bé­cois, on décide de mettre fin à l’organisme et de ren­voyer cette res­pon­sa­bi­lité à cha­cune des MRC concer­nées et aux muni­ci­pa­li­tés qui les com­posent.

On peut résu­mer la trame de fond de cette muta­tion et les consé­quences s’y rat­ta­chant de la façon sui­vante. La MRC de Vaudreuil-Soulanges, qui compte main­te­nant envi­ron 153 000 habi­tants et connaît un taux d’augmentation de sa popu­la­tion supé­rieur à 16 % depuis les dix der­nières années, devient peu à peu une pro­lon­ga­tion de la zone métro­po­li­taine de l’ouest de Montréal. Nettement plus favo­ri­sée que la moyenne qué­bé­coise sur le plan des reve­nus, de la sco­la­ri­sa­tion et de la moyenne d’âge de sa popu­la­tion, la MRC Vaudreuil-Soulanges conçoit de plus en plus son déve­lop­pe­ment de façon auto­nome.

Cette nou­velle réa­lité pose cer­tains pro­blèmes aux MRC de Beauharnois-Salaberry (65 000 habi­tants) et du Haut-Saint-Laurent (21 000 habi­tants) ainsi qu’à la ville de Salaberry-de-Valleyfield (42 000 habi­tants) qui abrite une des com­mu­nau­tés les plus défa­vo­ri­sées de la Montérégie. Dans ce contexte, l’avenir de l’Hôpital du Suroît, situé à Salaberry-de-Valleyfield est remis en ques­tion. Le projet de construc­tion d’un nouvel hôpi­tal sur le ter­ri­toire de Vaudreuil, pro­jeté par le gou­ver­ne­ment libé­ral sor­tant et promis par le gou­ver­ne­ment actuel de la Coalition Avenir Québec, pré­voit que le Centre mère-enfant, créé grâce au sou­tien finan­cier de la Fondation de l’Hôpital du Suroît, sera démé­nagé au futur hôpi­tal de Vaudreuil. Bref, on s’inquiète de plus en plus de ce que devien­dra l’hôpital de Salaberry-de-Valleyfield et des ser­vices qui y seront dis­pen­sés.

Une ville ouvrière

Bien que les sec­teurs public et para­pu­blic aient fourni un nombre impor­tant d’emplois, Salaberry-de-Valleyfield a tou­jours été une ville ouvrière. La ville a été fondée en 1874, pra­ti­que­ment en même temps que l’usine de tex­tile Montreal Cotton. Fournisseuse d’emplois, d’électricité, de loge­ments et de nour­ri­ture à une grande partie de la popu­la­tion, la com­pa­gnie exer­çait un pou­voir impor­tant sur l’ensemble de la ville. Autrement dit, Salaberry-de-Valleyfield a été, pen­dant des décen­nies, la ville d’une com­pa­gnie, une com­pany town, selon l’expression consa­crée. Avec ses 3 000 femmes et hommes employés, les ins­tal­la­tions de la Montreal Cotton à Salaberry-de-Valleyfield consti­tuaient le châ­teau fort de la com­pa­gnie, la plus impor­tante fila­ture de coton au Canada.

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Collection Dominion Textile, MUSO – Musée de société des Deux-Rives, Salaberry-de-Valleyfield

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Collection Peter Rozon, MUSO – Musée de société des Deux-Rives, Salaberry-de-Valleyfield

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Originaires d’Irlande, d’Écosse et de Grande-Bretagne, les diri­geants, le per­son­nel-cadre et les contre­maîtres se sont ins­tal­lés dans le « quar­tier des Anglais », pra­ti­que­ment dis­paru aujourd’hui. De leur côté, les ouvrières et les ouvriers, les mill hands comme on les appe­lait alors, étaient des Canadiens fran­çais, ce qui ne faci­li­tait pas les rela­tions de tra­vail. Les condi­tions de tra­vail étaient par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ciles. On main­te­nait dans l’usine un niveau d’humidité per­ma­nent pour éviter le bris des fils. En 1890, on y comp­tait le taux de mor­ta­lité le plus élevé de l’industrie. La com­pa­gnie était la cham­pionne des acci­dents de tra­vail et des ampu­ta­tions.

Ces condi­tions de tra­vail ont été la source de nom­breux conflits de tra­vail[1], dont la célèbre grève de 1946, un évé­ne­ment mar­quant pour Salaberry-de-Valleyfield[2]. C’est à la suite de cette grève que la com­pa­gnie a com­mencé à perdre son contrôle sur la ville. Plus tard, pro­fi­tant du poten­tiel hydro­lo­gique de la ville, plu­sieurs autres entre­prises se sont ins­tal­lées au cours des années 1940 et 1960, dont : Defence Industries Limited (deve­nue Expro et aujourd’hui pro­priété de General Dynamics), Canadian Electronic Zinc, Goodyear, Schenley (deve­nue Diageo), Gildan.

Pratiquement tous syn­di­qués, ayant gagné au fil des luttes des salaires res­pec­tables, les tra­vailleurs et les tra­vailleuses de ces entre­prises ont consa­cré la répu­ta­tion de Salaberry-de-Valleyfield comme ville ouvrière et comme lieu d’un mou­ve­ment syn­di­cal excep­tion­nel­le­ment com­ba­tif.

Aujourd’hui, cepen­dant, un cer­tain nombre de ces indus­tries, dont les plus impor­tantes, sont dis­pa­rues ou ont sérieu­se­ment réduit leur nombre d’employé-e-s. La fila­ture de coton a défi­ni­ti­ve­ment démé­nagé toutes ses ins­tal­la­tions ailleurs au cours des années 1980 et Goodyear a mis fin à sa pro­duc­tion de pneus, ce qui a entraîné plu­sieurs mil­liers de mises à pied. Ces entre­prises ont été rem­pla­cées par quelques PME dont les salaires sont net­te­ment moins élevés et une pro­tec­tion et une vie syn­di­cales moins impor­tantes.

De ville indus­trielle rela­ti­ve­ment pros­père des années 1960 à 1980, Salaberry-de-Valleyfield est deve­nue aujourd’hui une ville dont la moyenne d’âge est rela­ti­ve­ment élevée et le déclin appré­ciable. On y retrouve éga­le­ment les indices de pau­vreté les plus impor­tants de la Montérégie.

Pierre LaGrenade est ani­ma­teur de la coa­li­tion inter­syn­di­cale COTON 46 à Salaberry-de-Valleyfield


  1. Voir, du même auteur, l’article « Une classe ouvrière qui résiste » dans ce numéro.
  2. Voir l’article « Valleyfield 1946 » d’Andrée Lévesque et Pierre LaGrenade dans ce numéro.

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