S’organiser pour la transition anticapitaliste

Par Mis en ligne le 08 septembre 2010

La géo­gra­phie his­to­rique du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste a atteint un point d’inflexion cri­tique dans lequel les confi­gu­ra­tions géo­gra­phiques du pou­voir se déplacent rapi­de­ment, et ce, alors que de sérieuses contraintes viennent peser sur la dyna­mique temporelle1 [1].

Les 3 % de crois­sance cumu­lée (géné­ra­le­ment consi­dé­rés comme le taux de crois­sance-plan­cher indis­pen­sable pour une éco­no­mie capi­ta­liste en bonne santé) sont de plus en plus dif­fi­ciles à sou­te­nir sans avoir recours à toutes sortes de fic­tions (du genre de celles qui ont carac­té­risé les mar­chés d’actifs et les opé­ra­tions finan­cières des vingt der­nières années). Il y a de bonnes rai­sons de croire qu’il n’y pas d’alternative à un nouvel ordre mon­dial de la gou­ver­nance qui pour­rait être contraint de gérer une tran­si­tion vers une éco­no­mie à 0 % de crois­sance. Pour y par­ve­nir de manière équi­table, il n’y a alors pas d’autre solu­tion que le socia­lisme ou le com­mu­nisme. Depuis la fin des années 1990, le Forum social mon­dial est devenu le lieu d’où peut s’énoncer l’idée qu’« un autre monde est pos­sible ». Il lui revient à pré­sent de dire com­ment un autre socia­lisme ou un autre com­mu­nisme sont pos­sibles et com­ment opérer la tran­si­tion vers ces alter­na­tives. La crise actuelle offre l’occasion d’une réflexion sur ce que cela est sus­cep­tible d’impliquer.

Les carac­té­ris­tiques de la crise

La crise qui sévit trouve son ori­gine dans les réponses appor­tées à la crise des années 1970. Ces réponses com­pre­naient notam­ment :

(a) une offen­sive vic­to­rieuse contre le mou­ve­ment ouvrier orga­nisé et ses ins­ti­tu­tions poli­tiques, en mobi­li­sant des sur­plus de main d’œuvre glo­bale, en ins­ti­tuant des chan­ge­ments tech­no­lo­giques per­met­tant des réduc­tions d’effectifs et en ren­for­çant la concur­rence. Il s’ensuivit des régres­sions de salaires à échelle glo­bale (baisse de la part des salaires dans le PNB à peu près par­tout) et la créa­tion d’un volant de main d’œuvre jetable et mar­gi­na­li­sée, plus vaste encore qu’auparavant ;

(b) la désta­bi­li­sa­tion des struc­tures anté­rieures de pou­voir mono­po­liste et le dépla­ce­ment du stade anté­rieur du capi­ta­lisme mono­po­liste (dans le cadre de l’Etat nation) en expo­sant le capi­ta­lisme à une concur­rence inter­na­tio­nale beau­coup plus agres­sive. L’intensification de la concur­rence mon­diale s’est tra­duite par une baisse des pro­fits des entre­prises non finan­cières. Le déve­lop­pe­ment géo­gra­phique inégal et la concur­rence inter­ter­ri­to­riale sont deve­nus des traits dis­tinc­tifs du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, ouvrant ainsi la voie aux pre­miers signes d’un glis­se­ment du pou­voir hégé­mo­nique, en par­ti­cu­lier, mais pas exclu­si­ve­ment, vers l’Asie ;

(c) l’utilisation et la mise en exergue de la forme la plus fluide et la plus mobile de capi­tal – le capi­tal argent – dans la réal­lo­ca­tion des res­sources en capi­tal à échelle glo­bale (devant bien­tôt passer par les mar­chés élec­tro­niques), à l’origine de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion dans les régions cen­trales tra­di­tion­nelles, de nou­velles formes d’industrialisation (ultra-oppres­sives) et d’extraction de res­sources natu­relles et de matières pre­mières agri­coles sur les mar­chés émer­gents. Il en est résulté une amé­lio­ra­tion de la ren­ta­bi­lité des entre­prises finan­cières et l’apparition de nou­velles manières de mon­dia­li­ser et de pré­tendre résor­ber les risques avec la créa­tion de mar­chés de capi­taux fic­tifs ;

(d) à l’autre extré­mité de l’échelle sociale, ceci s’est tra­duit par un recours accru à « l’accumulation par la dépos­ses­sion » comme moyen d’accroître le pou­voir de la classe capi­ta­liste. Les nou­velles offen­sives d’accumulation pri­mi­tive contre les popu­la­tions indi­gènes et pay­sannes se sont accen­tuées en pro­por­tion des pertes d’actifs des classes popu­laires dans les éco­no­mies du centre (comme en témoigne le marché des sub-primes immo­bi­lières aux Etats-Unis qui a trans­féré une énorme perte d’actifs sur les popu­la­tions afro-amé­ri­caines en par­ti­cu­lier) ;

(e) par l’augmentation d’une demande effec­tive par ailleurs en recul, en pous­sant l’économie de la dette (gou­ver­ne­men­tale, des entre­prises, des ménages) vers sa limite (en par­ti­cu­lier aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, mais dans bien d’autres pays encore, comme Dubaï ou la Lettonie) ;

(f) par la com­pen­sa­tion de l’anémie des taux de retours sur inves­tis­se­ments dans la pro­duc­tion en recou­rant à la construc­tion de toute une série de bulles sur les mar­chés d’actifs, ayant toutes la forme d’une chaîne de Ponzi, qui a culminé avec l’éclatement de la bulle immo­bi­lière en 2007-8. Ces bulles d’actifs repo­saient sur le capi­tal finan­cier et pro­fi­taient d’importantes inno­va­tions finan­cières telles que les déri­vés et les titres de créance garan­tis.

Les forces poli­tiques qui se sont struc­tu­rées pour mener à bien ces tran­si­tions étaient clai­re­ment por­teuses d’un carac­tère de classe et se sont dotées d’une idéo­lo­gie bien iden­ti­fiée : le néo­li­bé­ra­lisme. Cette idéo­lo­gie repo­sait sur l’idée selon laquelle les mar­chés concur­ren­tiels, le libre échange, l’initiative indi­vi­duelle et le dis­cours entre­pre­neu­rial, four­nis­saient les meilleures garan­ties de la liberté indi­vi­duelle et que l’Etat « sur­pro­tec­teur » [« nanny state »] devait être déman­telé pour le bien de tous. Mais dans la pra­tique, cela impli­quait que l’Etat devait assu­rer l’intégrité des ins­ti­tu­tions finan­cières, d’où l’apparition (avec la crise de la dette du Mexique et des pays émer­gents en 1982) d’un « risque moral » majeur au sein du sys­tème finan­cier. L’Etat (local et natio­nal) se voyait de plus en plus tenu d’assurer un « climat favo­rable aux affaires » afin d’attirer les inves­tis­se­ments dans un envi­ron­ne­ment hau­te­ment concur­ren­tiel. Les inté­rêts des popu­la­tions pas­saient après ceux du capi­tal et en cas d’un conflit entre les uns et les autres, il fal­lait sacri­fier les inté­rêts des popu­la­tions (ce qui est devenu la norme des plans d’ajustement struc­tu­rel du FMI à partir des années 1980). Le sys­tème ainsi créé s’apparente à une véri­table forme de com­mu­nisme de la classe capi­ta­liste.

Ces condi­tions, bien entendu, variaient consi­dé­ra­ble­ment selon l’endroit du monde concerné, les rap­ports de classes exis­tants, les tra­di­tions poli­tiques et cultu­relles et les dépla­ce­ments de l’équilibre du pou­voir poli­tico-éco­no­mique.

La gauche face à la crise

Alors com­ment la gauche doit-elle abor­der la dyna­mique de cette crise ? En période de crise, l’irrationalité du capi­ta­lisme est expo­sée au grand jour. Le capi­tal excé­den­taire et le tra­vail excé­den­taire se trouvent côte-à-côte sans qu’apparemment l’on puisse par­ve­nir à les remettre ensemble, sur fond d’immenses souf­frances humaines et de besoins non satis­faits. Au milieu de l’été 2009, un tiers des biens d’équipement des Etats-Unis étaient inuti­li­sés tandis que 17 % de la main d’œuvre était au chô­mage, sur des temps par­tiels impo­sés, ou rele­vait de la caté­go­rie des tra­vailleurs « décou­ra­gés ». Quoi de plus irra­tion­nel !

Le capi­ta­lisme peut-il sur­vivre au trau­ma­tisme actuel ? Oui. Mais à quel prix ? Cette ques­tion en cache une autre. La classe capi­ta­liste peut-elle per­pé­tuer son propre pou­voir face à cette ava­lanche de dif­fi­cul­tés éco­no­miques, sociales, poli­tiques, géo­po­li­tiques et envi­ron­ne­men­tales ? Là encore, il faut répondre « oui » sans la moindre hési­ta­tion. Mais la majo­rité de la popu­la­tion devra céder les fruits de son tra­vail aux déten­teurs du pou­voir, renon­cer à un grand nombre de droits et d’actifs dure­ment gagnés (du loge­ment jusqu’aux droits à la retraites), et devra sup­por­ter des dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales de toutes sortes, pour ne rien dire des reculs tous azi­muts de ses condi­tions d’existence, ce qui veut dire, la famine pour nombre de ceux qui, tout en bas de l’échelle, en sont déjà réduits à sur­vivre. Les inéga­li­tés de classes iront crois­santes (comme on le voit déjà). Tout ceci néces­si­tera pro­ba­ble­ment plus qu’une répres­sion poli­tique ordi­naire, le recours aux vio­lences poli­cières et l’intervention mili­ta­ri­sée de l’Etat afin de mater l’agitation.

Dès lors que ceci reste lar­ge­ment impré­vi­sible et compte tenu de la grande varia­bi­lité des espaces de l’économie glo­bale, les incer­ti­tudes quant aux issues pos­sibles se ren­forcent en période de crise. Toutes sortes de pos­si­bi­li­tés locales se font jour, soit pour des capi­ta­listes émer­gents dans tel ou tel nouvel espace où ils peuvent trou­ver l’occasion de s’attaquer à de vieilles hégé­mo­nies de classe et de ter­ri­toire (comme lorsque la Silicon Valley aux Etats-Unis a pris la place de Detroit à partir du milieu des années 1970), soit pour des mou­ve­ments radi­caux alors à même de se confron­ter à un pou­voir de classe déjà désta­bi­lisé. Dire que la classe capi­ta­liste et le capi­ta­lisme peuvent sur­vivre ne signi­fie pas qu’ils y sont pré­des­ti­nés, ni que la ques­tion de leur forme future est d’ores et déjà réglée. Les crises sont des moments de para­doxes et de pos­si­bi­li­tés.

Que se pas­sera-t-il cette fois-ci ? Si l’objectif est de retrou­ver les 3 % de crois­sance, il faut alors trou­ver des occa­sions d’investissements nou­veaux et ren­tables de l’ordre de 1 600 mil­liards de dol­lars en 2010, pour tour­ner autour de 3 000 mil­liards d’ici 2030. On est loin des 150 mil­liards d’investissements nou­veaux néces­saires en 1950 et des 420 mil­liards de 1973 (valeurs en dollar cor­ri­gées en fonc­tion de l’inflation). Les vrais pro­blèmes pour trou­ver des débou­chés suf­fi­sants pour le capi­tal excé­den­taire ont com­mencé à appa­raître après 1980, en dépit de l’ouverture de la Chine et de l’effondrement du bloc sovié­tique. Ces dif­fi­cul­tés furent en partie réso­lues grâce à la créa­tion de mar­chés fic­tifs où la spé­cu­la­tion sur les actifs pou­vait libre­ment se déve­lop­per. Où ira tout cet inves­tis­se­ment à pré­sent ?

Si on laisse de côté les contraintes incon­tour­nables du rap­port à la nature (et l’enjeu majeur du réchauf­fe­ment cli­ma­tique), les autres bar­rières poten­tielles de la demande effec­tive sur le marché, de tech­no­lo­gies et de dis­tri­bu­tions géographiques/​géopolitiques, seront pro­ba­ble­ment dif­fi­ciles à fran­chir, même à sup­po­ser, ce qui est peu vrai­sem­blable, que n’apparaisse aucune oppo­si­tion cré­dible à la pour­suite de l’accumulation du capi­tal et au ren­for­ce­ment du pou­voir de classe. Quels espaces res­tent encore dis­po­nibles dans l’économie glo­bale pour per­mettre d’absorber les excé­dents de capi­tal ? La Chine et l’ex-bloc sovié­tique ont déjà été inté­grés. L’Asie du Sud et du Sud-Est s’en approche rapi­de­ment. L’Afrique n’est pas encore com­plè­te­ment inté­grée mais elle est la seule à offrir la capa­cité d’absorption de tout ce sur­plus de capi­tal. Quelles nou­velles lignes de pro­duc­tion peuvent être ouvertes afin d’absorber la crois­sance ? Il se peut qu’il n’y ait pas de solu­tions capi­ta­listes effec­tives à long-terme à cette crise du capi­ta­lisme (hormis les retours aux mani­pu­la­tions de capi­tal fictif). A ce stade, les chan­ge­ments quan­ti­ta­tifs mènent à des glis­se­ments qua­li­ta­tifs et il faut prendre au sérieux l’idée que l’on pour­rait en être pré­ci­sé­ment à ce point d’inflexion dans l’histoire du capi­ta­lisme. La remise en cause de l’avenir du capi­ta­lisme comme sys­tème social viable devrait, par consé­quent, être au centre du débat actuel.

Il semble pour­tant que cette dis­cus­sion ne mobi­lise pas grand monde, même à gauche. A la place, on conti­nue d’entendre les incan­ta­tions habi­tuelles sur la per­fec­ti­bi­lité de l’humanité grâce aux mar­chés concur­ren­tiels et au libre-échange, à la pro­priété privée et à la res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle, à une fis­ca­lité faible et à un enga­ge­ment mini­ma­liste de l’Etat en matière d’aide sociale, même si tout ceci sonne de plus en plus creux. Une crise de légi­ti­mité se pro­file. Mais à l’évidence, les crises de légi­ti­ma­tion ne sur­viennent pas au même rythme que celles des mar­chés bour­siers. Il a fallu trois ou quatre années, par exemple, avant que n’apparaissent, vers 1932, des mou­ve­ments sociaux de masse (pro­gres­sistes ou fas­ci­sants) en réponse au krach bour­sier de 1929. L’intensité avec laquelle le pou­voir poli­tique cherche à sortir de la crise actuelle n’est sans doute pas étran­gère à cette crainte poli­tique de la menace d’illégitimité.

Les trente der­nières années, cepen­dant, ont vu l’émergence de sys­tèmes de gou­ver­nance appa­rem­ment imper­méables aux pro­blèmes de légi­ti­mité et allant jusqu’à se dés­in­té­res­ser de la recherche même d’un consen­sus. La com­bi­nai­son d’autoritarisme, de cor­rup­tion par l’argent de la démo­cra­tie par­le­men­taire, de sur­veillance, de mesures poli­cières et de mili­ta­ri­sa­tion (en par­ti­cu­lier avec la guerre contre le ter­ro­risme), de contrôle des médias, semble nous conduire vers un monde où la cana­li­sa­tion du mécon­ten­te­ment par la dés­in­for­ma­tion, la frag­men­ta­tion des oppo­si­tions et la cana­li­sa­tion de cultures oppo­si­tion­nelles via la pro­mo­tion des ONG, tend à deve­nir la norme, sou­te­nue si néces­saire par une coer­ci­tion bru­tale.

Une crise sys­té­mique

L’idée que la crise puisse avoir des ori­gines sys­té­miques n’a qua­si­ment pas cours dans les prin­ci­paux médias (ce, malgré la ten­ta­tive d’économistes très en vue comme Stiglitz, Krugman et même Jeffrey Sachs, de reprendre à leur compte une partie des armes cri­tiques his­to­riques de la gauche en confes­sant de très occa­sion­nels éclairs de luci­dité). La plu­part des ini­tia­tives gou­ver­ne­men­tales visant à conte­nir la crise en Amérique du Nord et en Europe se ramènent à la per­pé­tua­tion de l’existant, et par consé­quent, au sou­tien apporté à la classe capi­ta­liste. Le « risque moral » qui fut le pre­mier déclen­cheur des défaillances finan­cières fran­chit main­te­nant un nou­veau cap avec les plans de sau­ve­tage des banques. Les pra­tiques réelles du néo­li­bé­ra­lisme (par oppo­si­tion avec sa théo­rie uto­pique) ont tou­jours consisté en l’assistance pure et simple au capi­tal finan­cier et aux élites capi­ta­listes (avec l’argument habi­tuel que les ins­ti­tu­tions finan­cières doivent être pro­té­gées quoi qu’il arrive et qu’il est du devoir du pou­voir d’Etat de créer un climat favo­rable aux affaires et devant per­mettre de déga­ger de confor­tables marges béné­fi­ciaires). Ceci n’a pas fon­da­men­ta­le­ment changé. Ces pra­tiques sont jus­ti­fiées à partir d’une idée dou­teuse selon laquelle la « marée mon­tante » des ini­tia­tives capi­ta­listes « remet­tra tout le monde à flots », ou que les avan­tages de la crois­sance cumu­lée pro­fi­te­ront à tous comme par magie (ce qui n’arrive jamais excepté lorsque quelques miettes tombent de la table des riches).

Alors com­ment les capi­ta­listes se sor­ti­ront-ils de la crise actuelle et avec quelle rapi­dité ? Le rebond des valeurs bour­sières de Shanghai et Tokyo jusqu’à Francfort, Londres et New York est un bon signe, nous dit-on, malgré un chô­mage tou­jours crois­sant à peu près par­tout. On peut rele­ver le carac­tère de classe de cette vison : il faut se réjouir du rebond des valeurs bour­sières pour les capi­ta­listes parce qu’il est censé tou­jours pré­cé­der un rebond de « l’économie réelle », là où les emplois pour les tra­vailleurs sont créés et où les reve­nus sont gagnés. Le fait que le der­nier rebond bour­sier, en 2002 aux Etats-Unis, n’a été qu’une « reprise sans emplois » semble avoir été déjà oublié. Le public anglo-saxon en par­ti­cu­lier semble gra­ve­ment frappé d’amnésie. Il oublie et par­donne faci­le­ment les trans­gres­sions de la classe capi­ta­liste et les désastres pério­diques dont elle est la cause et les médias capi­ta­listes s’empressent de pro­mou­voir une telle amné­sie. Les éco­no­mies chi­noise et indienne conti­nuent de croître, à grandes enjam­bées, pour la pre­mière. Mais dans le cas de la Chine, la contre­par­tie en est une expan­sion gigan­tesque du prêt ban­caire pour des pro­jets à risques (les banques chi­noises étaient res­tées en marge de la folie spé­cu­la­tive glo­bale, mais se chargent main­te­nant de la relayer). La sur­ac­cu­mu­la­tion de capa­ci­tés pro­duc­tives pro­gresse rapi­de­ment et les inves­tis­se­ments infra­struc­tu­rels de long terme dont la pro­duc­ti­vité ne sera connue que dans plu­sieurs années, sont en plein essor (même sur les mar­chés immo­bi­liers urbains). La demande chi­noise flo­ris­sante entraîne der­rière elle des éco­no­mies axées sur l’offre de matières pre­mières comme l’Australie ou le Chili. Le scé­na­rio d’un krach qui pour­rait en résul­ter en Chine ne peut être écarté mais il lui faudra un cer­tain temps pour se pré­ci­ser (dans une sorte de ver­sion de long-terme du cas de Dubaï). Dans le même temps, l’épicentre global du capi­ta­lisme glisse de plus en plus vite vers l’Est de l’Asie.

Le retour des fic­tions

Dans les centres finan­ciers anciens, les jeunes requins de la finance ont déjà encaissé leurs bonus et ont col­lec­ti­ve­ment créé un ensemble d’institutions finan­cières pour encer­cler Wall Street et la City de Londres pour se par­ta­ger les restes des géants finan­ciers d’autrefois, en récu­pé­rer les meilleurs mor­ceaux et recom­men­cer comme avant. Les banques d’investissement encore en piste aux Etats-Unis (Goldman Sachs et J. P. Morgan), malgré leur réin­car­na­tion en hol­dings ban­caires ont réussi à être exemp­tées (grâce à la Réserve fédé­rale) des dis­po­si­tions régle­men­taires et font d’énormes pro­fits (et pro­vi­sionnent en consé­quence pour verser d’énormes bonus) en spé­cu­lant dan­ge­reu­se­ment avec l’argent des contri­buables sur des mar­chés de déri­vés non-régle­men­tés et tou­jours en expan­sion. L’effet de levier à l’origine de la crise se répète de plus belle et comme si de rien n’était. Les inno­va­tions dans la finance se déve­loppent avec de nou­velles moda­li­tés d’emballage et de vente de dettes (capi­tal fictif) pro­po­sées à des ins­ti­tu­tions (comme les fonds de pen­sions) déses­pé­ré­ment à la recherche de nou­veaux débou­chés pour le capi­tal excé­den­taire. Les fic­tions (tout comme les bonus) sont de retour !

Des consor­tiums rachètent les biens immo­bi­liers saisis et attendent que le marché remonte pour revendre à profit, ou alors se consti­tuent une réserve de fon­cier haut de gamme en pré­vi­sion d’une reprise de l’activité immo­bi­lière. Les banques clas­siques cachent des liqui­di­tés, pro­ve­nant pour une bonne part des réserves publiques, en comp­tant bien assu­rer bien­tôt, là encore, des ver­se­ments de bonus com­pa­rables au passé tandis que toute une série d’entrepreneurs res­tent à l’affût dans l’espoir de tirer parti de ce moment de « des­truc­tion créa­trice » ali­menté par un flot d’argent public.

Dans le même temps, le pou­voir brut de l’argent, aux mains de quelques-uns, s’attaque à tout ce qui peut res­sem­bler à de la ges­tion démo­cra­tique. Les lob­bies phar­ma­ceu­tiques, de l’assurance santé et des hôpi­taux, par exemple, ont déboursé plus de 133 mil­lions de dol­lars au cours du pre­mier tri­mestre de l’année 2009 pour impo­ser leurs volon­tés dans les réformes de la santé aux Etats-Unis. Max Baucus, en posi­tion stra­té­gique à la tête de la com­mis­sion des finances du Sénat res­pon­sable du projet de loi sur la santé a reçu 1,5 mil­lion de dol­lars en contre­par­tie d’une loi qui remet aux mains des com­pa­gnies d’assurance un grand nombre de nou­veaux clients peu pro­té­gés contre une exploi­ta­tion et une extor­sion impi­toyables (Wall Street est aux anges). Nous entre­rons bien­tôt dans un nou­veau cycle élec­to­ral léga­le­ment cor­rompu par une énorme puis­sance d’argent. Aux Etats-Unis, les partis de « K Street » (ses lob­byistes et autres think tanks) et de « Wall Street » seront réélus en bonne et due forme tandis que l’on exhorte les Américains à tra­vailler pour échap­per au chaos créée par la classe diri­geante. On nous rap­pelle que nous en avons vu d’autres et qu’à chaque fois, les Américains ont retroussé leurs manches, se sont serré la cein­ture et ont sauvé le sys­tème de son mys­té­rieux méca­nisme d’autodestruction, méca­nisme dans lequel la classe diri­geante assure qu’elle n’a aucune res­pon­sa­bi­lité. Au bout du compte, la res­pon­sa­bi­lité per­son­nelle est l’affaire des tra­vailleurs, pas des capi­ta­listes.

Socialisme et com­mu­nisme

S’il s’agit bien là des grandes lignes de la stra­té­gie de sortie de crise, on peut être qua­si­ment cer­tain de se retrou­ver dans la même situa­tion dans les cinq années qui viennent. Plus on sor­tira rapi­de­ment de cette crise et moins on détruira de capi­tal excé­den­taire main­te­nant, moins il y aura place pour un retour à une crois­sance active durable. La perte d’actifs, à ce stade (au milieu de l’année 2009), selon le FMI, se monte à 55 000 mil­liards de dol­lars, ce qui cor­res­pond presqu’exactement à une année de pro­duc­tion glo­bale de biens et de ser­vices. Nous en sommes déjà reve­nus aux niveaux de pro­duc­tion de 1989. On peut tabler sur des pertes d’au moins 400 000 mil­liards de dol­lars avant de voir le bout du tunnel. Un sur­pre­nant calcul a d’ailleurs récem­ment sug­géré qu’à lui seul, l’Etat amé­ri­cain doit garan­tir plus de 200 000 mil­liards de dol­lars d’actifs. L’éventualité que tous ces actifs s’effondrent est tout à fait mar­gi­nale, mais que nombre d’entre eux puissent effec­ti­ve­ment être concer­nés, voilà une pers­pec­tive qui donne gran­de­ment à réflé­chir. Pour ne prendre qu’un seul exemple concret : Fannie Mae et Freddie Mac, main­te­nant reprises en main par le gou­ver­ne­ment des Etats-Unis, détiennent ou garan­tissent plus de 5 000 mil­liards de dol­lars en emprunts immo­bi­liers dont un grand nombre sont en grande dif­fi­culté (des pertes de plus de 150 mil­liards de dol­lars ont été enre­gis­trées rien qu’en 2008). Alors quelles sont donc les autres solu­tions ?De longue date, nom­breux sont celles et ceux qui, dans le monde, ont rêvé qu’une alter­na­tive à la (à l’ir)rationalité capi­ta­liste pou­vait être défi­nie et atteinte ration­nel­le­ment en mobi­li­sant les pas­sions humaines dans la recherche col­lec­tive d’une vie meilleure pour tous. Ces autres voies, his­to­ri­que­ment connues sous les noms de socia­lisme et de com­mu­nisme, ont été expé­ri­men­tées en divers lieux et à divers moments. Par le passé, comme dans les années 1930, la vision de l’un ou de l’autre était por­teuse d’espoir. Mais plus récem­ment, ils ont tous deux perdu de leur éclat, jugés inadé­quats et aban­don­nés, pas seule­ment à la suite de l’échec des expé­riences his­to­riques du com­mu­nisme qui n’ont pas su tenir leurs pro­messes et aux pen­chants des régimes com­mu­nistes à dis­si­mu­ler leurs erreurs sous la répres­sion, mais aussi du fait de leurs pré­sup­po­sés, jugés erro­nés, quant à la nature humaine et à la per­fec­ti­bi­lité poten­tielle de la per­sonne et des ins­ti­tu­tions humaines.

La dif­fé­rence entre socia­lisme et com­mu­nisme vaut la peine d’être rele­vée. Le socia­lisme vise une ges­tion et une régu­la­tion démo­cra­tiques du capi­ta­lisme de manière à calmer ses excès et à redis­tri­buer les richesses qu’il pro­duit pour le bien commun. Il consiste à répar­tir la richesse en amé­na­geant une fis­ca­lité pro­gres­sive tout en garan­tis­sant que les besoins fon­da­men­taux (édu­ca­tion, santé, et même, loge­ment) sont satis­faits par l’Etat en étant sous­traits aux forces du marché. Nombre de réa­li­sa­tions majeures du socia­lisme redis­tri­bu­tif de l’après-guerre, en Europe mais pas seule­ment, ont été inté­grées socia­le­ment au point d’être pro­té­gées contre l’offensive néo­li­bé­rale. Même aux Etats-Unis, la sécu­rité sociale et Medicare sont des ser­vices extrê­me­ment popu­laires qui, pour la droite en géné­ral, s’avèrent qua­si­ment impos­sibles à remettre en cause. En Grande-Bretagne, les that­ché­riens n’ont pas pu tou­cher au ser­vice de santé publique si ce n’est de façon mar­gi­nale. L’assistance sociale en Scandinavie et presque par­tout en Europe occi­den­tale semble être un fon­de­ment inébran­lable de l’ordre social.

Le com­mu­nisme, quant à lui, vise à ren­ver­ser le capi­ta­lisme en créant un mode de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion des biens et des ser­vices entiè­re­ment dif­fé­rent. Dans l’histoire du com­mu­nisme réel­le­ment exis­tant, le contrôle social de la pro­duc­tion, de l’échange et de la dis­tri­bu­tion, pas­sait par le contrôle éta­tique et la pla­ni­fi­ca­tion sys­té­ma­tique. La ten­ta­tive a échoué sur le long terme même si, de manière inté­res­sante, sa variante chi­noise (et son appli­ca­tion anté­rieure comme à Singapour, par exemple) a beau­coup mieux réussi que le modèle néo­li­bé­ral pur à géné­rer la crois­sance capi­ta­liste pour des rai­sons que l’on ne pourra ana­ly­ser ici. Les ten­ta­tives actuelles de ravi­ver l’hypothèse com­mu­niste sont carac­té­ri­sées par le refus de tout contrôle éta­tique et se tournent vers d’autres formes d’organisations sociales col­lec­tives en reje­tant les forces du marché et l’accumulation du capi­tal comme fon­de­ments de l’organisation de la pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion. Sont placés au cœur d’une nou­velle forme de com­mu­nisme des sys­tèmes de coor­di­na­tion entre des col­lec­tifs de pro­duc­teurs et de consom­ma­teurs orga­ni­sés de manière auto­nome, struc­tu­rés en réseaux hori­zon­taux et non plus en sys­tème hié­rar­chique de déci­sions des­cen­dantes. Les tech­no­lo­gies contem­po­raines de la com­mu­ni­ca­tion rendent ce modèle cré­dible. On ren­contre par­tout dans le monde toutes sortes d’expérimentations qui, à petite échelle, déve­loppent ces formes éco­no­miques et poli­tiques. On y observe une cer­taine forme de conver­gence entre les tra­di­tions mar­xistes et anar­chistes, évo­quant leur esprit géné­ral de col­la­bo­ra­tion qui remonte aux années 1860 en Europe.

La mul­ti­pli­cité des mou­ve­ments anti­ca­pi­ta­listes

Même si rien n’est sûr, il est vrai­sem­blable que 2009 mar­quera le début d’un long réveil dans lequel la ques­tion des alter­na­tives au capi­ta­lisme, radi­cales et de grande ampleur, refera pro­gres­si­ve­ment sur­face à un endroit ou un autre de la pla­nète. Plus l’incertitude et la misère se pro­longent, plus la légi­ti­mité des formes exis­tantes de l’activité éco­no­mique sera remise en cause et plus se ren­for­cera l’exigence de construc­tion de quelque chose d’autre. Plutôt que de simples emplâtres, des réformes radi­cales appa­raî­tront peut-être plus urgentes pour la refonte du sys­tème finan­cier.

Le déve­lop­pe­ment inégal des pra­tiques capi­ta­listes à tra­vers le monde a, en outre, fait naître par­tout des mou­ve­ments anti­ca­pi­ta­listes. Les éco­no­mies à domi­nante éta­tique d’une grande partie de l’Asie de l’Est donnent lieu (au Japon et en Chine) à des contes­ta­tions dif­fé­rentes des mul­tiples luttes contre le néo­li­bé­ra­lisme qui se sont répan­dues à tra­vers une bonne partie de l’Amérique latine où le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire de pou­voir popu­laire boli­va­rien s’est construit dans un rap­port par­ti­cu­lier aux inté­rêts de classe capi­ta­listes aux­quels il lui reste encore à se confron­ter réel­le­ment. Les dif­fé­rences sur la tac­tique et les pro­grammes en réponse à la crise parmi les Etats de l’Union euro­péenne se ren­forcent alors même qu’est mise en route une deuxième ten­ta­tive d’élaboration d’une consti­tu­tion uni­fiée de l’UE. On ren­contre éga­le­ment des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires et réso­lu­ment anti­ca­pi­ta­listes, mais pas tou­jours pro­gres­sistes, dans nombre de régions aux marges du capi­ta­lisme. Des espaces ont été ouverts à l’intérieur des­quels peut s’épanouir quelque chose de tout à fait dif­fé­rent en termes de rap­ports sociaux domi­nants, de styles de vie, de capa­ci­tés pro­duc­tives et de concep­tions men­tales du monde. Il s’agit aussi bien des tali­bans, du pou­voir com­mu­niste népa­lais, des zapa­tistes du Chiapas et des mou­ve­ments indi­gènes de Bolivie, que des mou­ve­ments maoïstes de l’Inde agraire, et ce, malgré le monde qui les sépare en matière d’objectifs, de stra­té­gies et de tac­tiques. Le pro­blème cen­tral est qu’au total, il n’y a pas de mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste résolu et suf­fi­sam­ment unifié en mesure de mettre en cause le règne de la classe capi­ta­liste et la per­pé­tua­tion de son pou­voir sur la scène mon­diale. Il n’y a pas non plus une manière évi­dente de s’attaquer aux bas­tions des pri­vi­lèges des élites capi­ta­listes ou de jugu­ler leur puis­sance d’argent comme leur puis­sance mili­taire. S’il existe des ouver­tures vers un autre ordre social, nul ne peut vrai­ment dire ce qu’il est ni où il se trouve. Mais l’absence de force poli­tique capable d’articuler un tel pro­gramme (et à plus forte raison, de le mettre en œuvre), n’est pas une raison pour s’interdire de com­men­cer à envi­sa­ger des alter­na­tives.

« Que faire ? », la célèbre inter­ro­ga­tion de Lénine, à coup sûr, ne peut trou­ver de réponse sans une idée de qui pour­rait faire quoi et où. Mais un mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste global a peu de chances de voir le jour sans une pers­pec­tive direc­trice de ce qu’il faut faire et de ce pour quoi il faut le faire. Il y a un double blo­cage : le manque de vision alter­na­tive fait obs­tacle à la for­ma­tion d’un mou­ve­ment d’opposition et l’absence d’un tel mou­ve­ment empêche l’énonciation d’une alter­na­tive. Alors com­ment dépas­ser ce blo­cage ? Le rap­port entre la vision de ce qu’il faut faire et de son pour­quoi, et la for­ma­tion d’un mou­ve­ment poli­tique implanté dans une diver­sité de lieux, à même de rem­plir cette tâche, doit être pensé en spi­rale. Il doit y avoir ren­for­ce­ment mutuel si l’on veut arri­ver à accom­plir quelque chose. Sans cela, l’opposition poten­tielle est condam­née à rester can­ton­née dans un cercle fermé en deçà de toute pers­pec­tive de chan­ge­ment construc­tif, nous expo­sant alors à un avenir sans fin de crises du capi­ta­lisme aux consé­quences de plus en plus mor­ti­fères. La ques­tion de Lénine exige une réponse.

La prin­ci­pale ques­tion à trai­ter est assez claire. La crois­sance cumu­la­tive n’est pas pos­sible indé­fi­ni­ment et les pro­blèmes qui assaillent le monde depuis trente ans mettent en évi­dence une limite à l’accumulation conti­nue du capi­tal qui ne peut être dépas­sée, si l’on excepte de pures fic­tions elles-mêmes sans avenir. Il faut ajou­ter à cela le fait qu’un grand nombre de gens dans le monde vivent dans des condi­tions de pau­vreté abjectes, que les dom­mages envi­ron­ne­men­taux s’aggravent dans une dérive incon­trô­lée, que par­tout la dignité humaine est pié­ti­née tandis que les riches amassent des for­tunes (le nombre de mil­liar­daires en Inde a doublé, en 2008, de 27 à 52) et que les leviers du pou­voir poli­tique, ins­ti­tu­tion­nel, judi­ciaire, mili­taire et média­tique sont soumis à une main­mise poli­tique, aussi étroite que dog­ma­tique, telle qu’ils ne peuvent plus guère servir qu’à la per­pé­tua­tion du statu quo et à l’encadrement de la contes­ta­tion.

Pour une théo­rie « co-révo­lu­tion­naire »

Une orien­ta­tion poli­tique révo­lu­tion­naire qui ne craint pas de s’attaquer à l’accumulation sans fin du capi­tal pour remettre en cause son rôle de moteur fon­da­men­tal de l’histoire de l’humanité, doit dis­po­ser d’une com­pré­hen­sion fine des logiques du chan­ge­ment social. Les échecs des ten­ta­tives pas­sées de construire un socia­lisme et un com­mu­nisme durables doivent être évités et il faut tirer les leçons de cette his­toire extrê­me­ment com­pli­quée. Dans le même temps, il faut recon­naître l’absolue néces­sité d’un mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste révo­lu­tion­naire cohé­rent. L’objectif fon­da­men­tal de ce mou­ve­ment est de prendre en charge le contrôle social tant de la pro­duc­tion que de la dis­tri­bu­tion des excé­dents. Il nous faut d’urgence une théo­rie révo­lu­tion­naire expli­cite adap­tée à notre époque.

Je pro­pose de parler d’une « théo­rie co-révo­lu­tion­naire » déri­vée d’une inter­pré­ta­tion de l’analyse que fait Marx de la manière dont le capi­ta­lisme naît du féo­da­lisme. Le chan­ge­ment social s’accomplit dans un déploie­ment dia­lec­tique de rap­ports entre sept moments internes au corps poli­tique du capi­ta­lisme com­pris comme ensemble, ou assem­blage, d’activités et de pra­tiques :

(a) les formes tech­no­lo­giques et orga­ni­sa­tion­nelles de pro­duc­tion, d’échange et de consom­ma­tion

(b) les rap­ports à la nature

(c) les rap­ports sociaux entre les gens

(d) les concep­tions men­tales du monde, regrou­pant des savoirs et des grilles d’interprétations cultu­relles et des croyances

(e) des procès de tra­vail et de pro­duc­tion de biens spé­ci­fiques, de géo­gra­phies, de ser­vices ou d’affects

(f) des agen­ce­ments ins­ti­tu­tion­nels, légaux et gou­ver­ne­men­taux

(g) l’encadrement de la vie quo­ti­dienne qui sous-tend la repro­duc­tion sociale.

Chacun de ces moments a sa dyna­mique interne et est por­teur de ten­sions et de contra­dic­tions internes (il suffit de penser aux repré­sen­ta­tion men­tales du monde) mais tous sont co-dépen­dants et co-évo­luent en inter­ac­tion les uns avec les autres. La tran­si­tion vers le capi­ta­lisme s’est faite par le mou­ve­ment de sou­tien mutuel de l’ensemble de ces sept moments. De nou­velles tech­no­lo­gies et de nou­velles pra­tiques ne pou­vaient être iden­ti­fiées sans une nou­velle repré­sen­ta­tion men­tale du monde (com­pre­nant la concep­tion du rap­port à la nature et des rap­ports sociaux). Les théo­ri­ciens du social ont l’habitude de ne prendre qu’un seul de ces moments pour y voir la clé ultime de tout chan­ge­ment. Que ce soit les repré­sen­tants du déter­mi­nisme tech­no­lo­gique (Tom Friedman), les déter­mi­nistes envi­ron­ne­men­taux (Jarad Diamond), les déter­mi­nistes de la vie quo­ti­dienne (Paul Hawkin), les déter­mi­nistes du procès de tra­vail (les auto­no­mis­tas), les ins­ti­tu­tion­na­listes, et ainsi de suite, tous se trompent. Ce qui compte, c’est le mou­ve­ment dia­lec­tique propre à l’ensemble de tous ces moments, malgré le déve­lop­pe­ment inégal ins­crit dans ce mou­ve­ment même.

Lorsque le capi­ta­lisme fran­chit l’une de ses phases de renou­vel­le­ment, il le fait pré­ci­sé­ment en co-enga­geant tous ces moments, ce qui, bien entendu, ne va pas sans ten­sions, luttes, com­bats et contra­dic­tions. Mais, que l’on observe la confi­gu­ra­tion de ces moments vers 1970, avant le défer­le­ment néo­li­bé­ral et que l’on observe ce à quoi ils res­semblent à pré­sent, et l’on verra qu’ils ont tous changé au point de redé­fi­nir les carac­té­ris­tiques en vigueur du capi­ta­lisme com­pris comme tota­lité non-hégé­lienne.

Un mou­ve­ment poli­tique anti­ca­pi­ta­liste peut com­men­cer n’importe où, dans le procès de tra­vail, dans les concep­tions men­tales, dans le rap­port à la nature, dans les rap­ports sociaux, dans l’élaboration de tech­no­lo­gies et de formes orga­ni­sa­tion­nelles révo­lu­tion­naires, à partir de la vie quo­ti­dienne ou dans des ten­ta­tives de refor­mer des struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles et admi­nis­tra­tives incluant la recon­fi­gu­ra­tion des pou­voirs d’Etat. Le tout est de s’assurer que le mou­ve­ment poli­tique cir­cule d’un moment à l’autre dans une dyna­mique de ren­for­ce­ment mutuel. C’est ainsi que le capi­ta­lisme est sorti du féo­da­lisme et c’est de cette manière que quelque chose de radi­ca­le­ment dif­fé­rent, qu’on l’appelle com­mu­nisme, socia­lisme ou ce que l’on voudra, doit naître du capi­ta­lisme. Les ten­ta­tives anté­rieures de créer une alter­na­tive com­mu­niste ou socia­liste ont été inca­pables de main­te­nir en mou­ve­ment cette dia­lec­tique entre les divers moments et d’englober les dimen­sions d’imprévisibilité et d’incertitude propres à ce mou­ve­ment dia­lec­tique entre les moments. Le capi­ta­lisme a sur­vécu pré­ci­sé­ment en main­te­nant ce mou­ve­ment dia­lec­tique entre les divers moments et en englo­bant de manière construc­tive les ten­sions inévi­tables, y com­pris les crises, qui en résultent.

Le chan­ge­ment se pro­duit, bien entendu, à partir de cer­tains états de choses et il lui faut savoir uti­li­ser les pos­si­bi­li­tés imma­nentes à la situa­tion déjà exis­tante. Dès lors que la situa­tion exis­tante varie consi­dé­ra­ble­ment du Népal aux côtes paci­fiques de la Bolivie, aux cités dés­in­dus­tria­li­sées du Michigan et aux villes de Bombay et Shanghai, encore en expan­sion, en pas­sant par les centres finan­ciers mal­me­nés mais loin d’être éli­mi­nés que sont New York et Londres, les expé­ri­men­ta­tions de chan­ge­ment social les plus diverses, à divers endroits et à des échelles géo­gra­phiques dis­tinctes, repré­sentent des manières à la fois pos­sibles et poten­tiel­le­ment ins­truc­tives de rendre (ou non) un autre monde pos­sible. Et dans chaque cas, il peut sem­bler que l’un ou l’autre aspect de la situa­tion exis­tante repré­sente la clé d’un avenir poli­tique autre. Mais la pre­mière règle d’un mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste global doit être : ne jamais comp­ter sur le déploie­ment dyna­mique d’un moment (a, b, c, …) sans soi­gneu­se­ment mesu­rer la manière dont s’adapte et résonne l’interaction avec tous les autres.

Construire des alliances trans­ver­sales

Des pos­si­bi­li­tés à-venir pra­ti­cables émergent de l’état exis­tant des rap­ports entre les dif­fé­rents moments. Les inter­ven­tions poli­tiques stra­té­giques tant à l’intérieur qu’à tra­vers les diverses sphères peuvent faire avan­cer l’ordre social sur une autre tra­jec­toire de déve­lop­pe­ment. C’est ce que des diri­geants avisés et des ins­ti­tu­tions tour­nées vers l’avenir font en per­ma­nence dans des contextes locaux et il n’y a aucune raison de penser qu’il pour­rait y avoir quoi que ce soit de par­ti­cu­liè­re­ment étrange ou uto­pique dans le fait d’agir de la sorte. La gauche doit cher­cher à construire des alliances qui relient ou qui soient trans­ver­sales à toutes celles et ceux qui tra­vaillent au sein de ces diverses sphères. Un mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste doit être beau­coup plus étendu que les groupes mobi­li­sés sur les ques­tions des rap­ports sociaux ou sur les ques­tions de la vie quo­ti­dienne en elles-mêmes. Les défiances tra­di­tion­nelles entre, par exemple, les déten­teurs d’expertises tech­niques, scien­ti­fiques et admi­nis­tra­tives et les ani­ma­teurs des mou­ve­ments sociaux sur le ter­rain, doivent être pen­sées et sur­mon­tées. Nous avons main­te­nant sous la main, avec le mou­ve­ment contre le chan­ge­ment cli­ma­tique, un exemple signi­fi­ca­tif de la manière dont ces alliances peuvent com­men­cer à se faire.

Dans ce cas précis, le rap­port à la nature est le point de départ, mais tout le monde com­prend qu’il doit avoir une réper­cus­sion sur tous les autres moments et même si cer­tains entre­tiennent l’illusion d’une solu­tion pure­ment tech­no­lo­gique au pro­blème, il devient de plus en plus évident chaque jour que sont impli­qués la vie quo­ti­dienne, les concep­tions men­tales, les confi­gu­ra­tions ins­ti­tu­tion­nelles, les procès de pro­duc­tion et les rap­ports sociaux. Tout ceci passe donc par un mou­ve­ment de restruc­tu­ra­tion de la société capi­ta­liste comme tota­lité et par la confron­ta­tion à la logique de crois­sance à la base même du pro­blème.

Dans tout mou­ve­ment de tran­si­tion, cela dit, il doit y avoir un ensemble d’objectifs com­muns fai­sant à peu près consen­sus. Certaines normes direc­trices peuvent être énon­cées. Elles pour­raient com­prendre (j’avance ces pro­po­si­tions au simple titre de contri­bu­tion à la dis­cus­sion) le res­pect de la nature, l’égalitarisme radi­cal dans les rap­ports sociaux, des confi­gu­ra­tions ins­ti­tu­tion­nelles basées sur un prin­cipe d’intérêts com­muns et de pro­priété com­mune, des pro­cé­dures admi­nis­tra­tives démo­cra­tiques (par oppo­si­tion avec les impos­tures moné­ti­sées qui ont cours aujourd’hui), des procès de tra­vail gérés par les pro­duc­teurs directs eux-mêmes, une vie quo­ti­dienne comme explo­ra­tion libre de nou­veaux genres de rap­ports sociaux et de manière de mener sa vie, des concep­tions men­tales cen­trées sur la réa­li­sa­tion de soi au ser­vice des autres et des inno­va­tions tech­no­lo­giques et orga­ni­sa­tion­nelles orien­tées vers la pour­suite du bien commun plutôt que vers le sou­tien au pou­voir mili­ta­risé, à la sur­veillance et à la rapa­cité entre­pre­neu­riale. Ce pour­raient être les axes co-révo­lu­tion­naires autour des­quels pour­rait conver­ger et s’articuler l’intervention sociale. C’est uto­pique, évi­dem­ment ! Et alors ? Nous ne pou­vons pas nous per­mettre de ne pas l’être.

Regardons plus pré­ci­sé­ment un aspect par­ti­cu­lier du pro­blème que je ren­contre dans mon propre lieu de tra­vail. Les idées pro­duisent des effets et les idées fausses peuvent se révé­ler dévas­ta­trices. L’échec des poli­tiques basées sur une pensée éco­no­mique erro­née a joué un rôle cru­cial dans la débâcle des années 1930 et dans l’apparente inca­pa­cité d’y trou­ver une issue valable. Bien qu’il n’y ait pas consen­sus chez les his­to­riens et les éco­no­mistes quant à savoir pré­ci­sé­ment quelles poli­tiques échouèrent, il y accord pour dire que le prisme des connais­sances qui a servi de cadre de com­pré­hen­sion de la crise devait être inté­gra­le­ment repensé. C’est Keynes et ses col­lègues qui s’en char­gèrent. Mais arrivé au milieu des années 1970, il appa­rut clai­re­ment que les ins­tru­ments des poli­tiques key­né­siennes étaient deve­nus inopé­rants, ne serait-ce que du point de vue de leur moda­lité de mise en œuvre, et c’est dans ce contexte que le moné­ta­risme, la théo­rie de l’économie de l’offre et la (magni­fique) modé­li­sa­tion mathé­ma­tique de la micro-éco­no­mie des com­por­te­ments du marché ont sup­planté les syn­thèses macro-éco­no­miques de l’approche key­né­sienne. Le cadre théo­rique moné­ta­riste et plus étroi­te­ment néo­li­bé­ral qui a pré­valu après 1980 est aujourd’hui remis en ques­tion. Cette approche a échoué lamen­ta­ble­ment.

La force maté­rielle des idées

Il nous faut de nou­velles concep­tions men­tales pour com­prendre le monde. Quelles peuvent-elles être et qui les pro­duira, compte tenu du malaise socio­lo­gique et intel­lec­tuel entou­rant la pro­duc­tion et plus géné­ra­le­ment (mais de manière tout aussi impor­tante) la dif­fu­sion du savoir ? Les concep­tions men­tales pro­fon­dé­ment inté­rio­ri­sées et asso­ciées aux théo­ries néo­li­bé­rales, à la néo­li­bé­ra­li­sa­tion et au tour­nant vers l’université-entreprise et les média-entre­prises ont joué un rôle tout à fait signi­fi­ca­tif dans la pro­duc­tion de la crise actuelle. Par exemple, toute la ques­tion de ce qu’il faut faire du sys­tème finan­cier, du sec­teur ban­caire, du rap­port Etat-finance et du pou­voir des droits de pro­priété privée, ne peut être envi­sa­gée sans sortir de la boîte à idées reçues. Il en va d’une révo­lu­tion dans la pensée à des niveaux aussi divers que l’université, les média, le gou­ver­ne­ment, comme à l’intérieur des ins­ti­tu­tions finan­cières elles-mêmes.

Bien qu’aucunement dis­posé à pro­mou­voir l’idéalisme phi­lo­so­phique, Karl Marx esti­mait que les idées étaient une force maté­rielle dans l’histoire. Les concep­tions men­tales sont, après tout, l’un des sept moments de cette théo­rie géné­rale du chan­ge­ment co-révo­lu­tion­naire. Les déve­lop­pe­ments auto­nomes et les conflits internes visant à déter­mi­ner quelles concep­tions men­tales doivent deve­nir hégé­mo­niques ont, par consé­quent, un impor­tant rôle his­to­rique à jouer. C’est la raison pour laquelle Marx, avec Engels, écri­vit Le Manifeste com­mu­niste, Le Capital, et quan­tité d’autres ouvrages. Ces tra­vaux pro­posent une cri­tique sys­té­ma­tique, bien qu’incomplète, du capi­ta­lisme et de ses ten­dances à la crise. Mais comme le dit Marx avec insis­tance, c’est lorsque ces idées cri­tiques passent dans les domaines des confi­gu­ra­tions ins­ti­tu­tion­nelles, des formes orga­ni­sa­tion­nelles, des sys­tèmes de pro­duc­tion, dans la vie quo­ti­dienne, les rap­ports sociaux, les tech­no­lo­gies et le rap­port à la nature, que le monde peut alors vrai­ment chan­ger.

L’objectif de Marx étant de chan­ger le monde et non de se conten­ter de l’interpréter, les idées devaient être for­mu­lées avec une cer­taine charge révo­lu­tion­naire. Voilà qui heur­tait fron­ta­le­ment des manières de penser à la fois plus proches et plus utiles à la classe diri­geante. Le fait que la pensée ago­nis­tique de Marx, ces der­nières années en par­ti­cu­lier, a été la cible de condam­na­tions et d’exclusions répé­tées (pour ne rien dire de la mul­ti­pli­cité des édul­co­ra­tions et més­in­ter­pré­ta­tions) laisse entendre que ses idées sont pro­ba­ble­ment trop dan­ge­reuses pour que la classe diri­geante s’en accom­mode. Si Keynes confessa à plu­sieurs reprises n’avoir jamais lu Marx, il fut tou­te­fois entouré et influencé, au cours des années 1930, par nombre de per­sonnes (comme sa col­lègue éco­no­miste Joan Robinson) qui elles, s’en étaient char­gées. Nombre d’entre elles s’opposèrent vigou­reu­se­ment aux concepts fon­da­men­taux de Marx et à son mode de rai­son­ne­ment dia­lec­tique tout en se révé­lant extrê­me­ment atten­tifs et récep­tifs à ce qu’il avait su anti­ci­per. Il n’est pas exa­géré de dire, me semble-t-il, que la révo­lu­tion de la théo­rie key­né­sienne n’aurait pas vu le jour sans la pré­sence sub­ver­sive d’un Marx caché quelque part en cou­lisse.

Le pro­blème, de nos jours, est que la plu­part des gens n’ont pas la moindre idée de qui était Keynes et de ce qu’il défen­dait, et dans le même temps, la connais­sance de la pensée de Marx est quasi-inexis­tante. La condam­na­tion des cou­rants de pensée cri­tiques et radi­caux, ou plus pré­ci­sé­ment, l’enfermement du radi­ca­lisme dans les limites du mul­ti­cul­tu­ra­lisme, des pro­blé­ma­tiques iden­ti­taires et du choix cultu­rel, engendre une situa­tion déplo­rable dans l’université et au-delà, et qui sur le fond, n’est pas dif­fé­rente de celle qui consiste à deman­der aux ban­quiers de trai­ter les pro­blèmes avec les ins­tru­ments qu’ils ont eux-mêmes créés. L’adhésion géné­rale aux idées post­mo­dernes et post-struc­tu­ra­listes, qui célèbrent le par­ti­cu­lier aux dépens de la recherche d’une vue d’ensemble, ne faci­lite pas les choses. Oui, le local et le par­ti­cu­lier sont d’une impor­tance vitale et les théo­ries qui s’avèrent inca­pables, par exemple, de penser la dif­fé­rence géo­gra­phique font beau­coup de mal. Mais y trou­ver un pré­texte pour exclure toute consi­dé­ra­tion qui débor­de­rait les fron­tières de sa paroisse serait consa­crer la tra­hi­son des intel­lec­tuels et l’anéantissement de leur rôle tra­di­tion­nel.

Une nou­velle géné­ra­tion étu­diante

Les milieux d’universitaires, d’intellectuels et autres experts en sciences sociales et dans le champ des huma­ni­tés, sont aujourd’hui, dans l’ensemble, mal-équi­pés pour entre­prendre la tâche col­lec­tive de trans­for­ma­tion des struc­tures du savoir. Ils ont, à vrai dire, eux-mêmes été pro­fon­dé­ment impli­qués dans la construc­tion de nou­veaux sys­tèmes de gou­ver­ne­men­ta­lité néo­li­bé­rale qui ignorent les ques­tions de légi­ti­mité et de démo­cra­tie, et nour­rissent l’autoritarisme tech­no­cra­tique. Rares sont celles et ceux mon­trant une dis­po­si­tion à une démarche de remise en ques­tion. Les uni­ver­si­tés conti­nuent de pro­mou­voir les mêmes pro­grammes inutiles sur la théo­rie éco­no­mique néo­clas­sique ou la théo­rie poli­tique du choix ration­nel comme si de rien n’était, pen­dant que les écoles de com­merces les mieux cotées se contentent d’ajouter un cours ou deux d’éthique com­mer­ciale ou concer­nant la meilleure manière de gagner de l’argent avec les faillites des autres. Mais après tout, la crise est le résul­tat de l’avidité humaine et l’on ne peut rien y faire !

La struc­ture actuel­le­ment domi­nante du savoir est clai­re­ment dys­fonc­tion­nelle et illé­gi­time. Le seul espoir qu’il nous reste est qu’une nou­velle géné­ra­tion d’étudiant-e-s intel­li­gent-e-s (au sens large de toutes celles et ceux qui cherchent à connaître le monde) s’en rende bien compte et s’attache à la trans­for­ma­tion de cette struc­ture du savoir. Ce fut le cas dans les années 1960. A d’autres moments char­nières de l’histoire, des mou­ve­ments ins­pi­rés par les milieux étu­diants, consta­tant le déca­lage entre la situa­tion du monde et ce qu’il leur était ensei­gné et res­servi par les médias, ont été capables d’agir pour que ça change. De tels mou­ve­ments donnent aujourd’hui des signes, de Téhéran à Athènes et sur nombre de campus uni­ver­si­taires euro­péens. La manière dont se com­por­tera la nou­velle géné­ra­tion d’étudiants en Chine est pro­ba­ble­ment une pré­oc­cu­pa­tion majeure dans l’antre du pou­voir poli­tique à Pékin.

Un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire jeune, conduit par les étu­diants, avec toutes les incer­ti­tudes et les dif­fi­cul­tés qui peuvent être les siennes, est une condi­tion néces­saire mais non suf­fi­sante pour pro­duire cette révo­lu­tion des concep­tions men­tales qui peut être à même de nous conduire à une solu­tion plus ration­nelle des pro­blèmes actuels de la crois­sance indé­fi­nie.

Plus géné­ra­le­ment, que se pas­se­rait-il si un mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste pre­nait forme à partir d’une alliance large regrou­pant les exclus, les mécon­tents, les dému­nis et les dépos­sé­dés ? L’image d’une telle popu­la­tion se sou­le­vant un peu par­tout, reven­di­quant et gagnant la place qui lui revient dans la vie sociale, poli­tique et éco­no­mique, a de quoi éveiller l’enthousiasme. Elle est aussi l’occasion de se poser la ques­tion de ce que pour­rait être la nature de ces reven­di­ca­tions et du type d’action à mener.

Des trans­for­ma­tions révo­lu­tion­naires ne peuvent être accom­plies sans, au mini­mum, trans­for­mer nos propres idées, sans aban­don­ner nos pré­ju­gés et convic­tions les plus chères, sans renon­cer à diverses satis­fac­tions et à divers droits d’ordre quo­ti­dien, et sans nous sou­mettre à une nou­veau régime de vie quo­ti­dienne, sans chan­ger nos rôles poli­tiques et sociaux, sans réas­si­gner nos droits, devoirs et res­pon­sa­bi­li­tés et sans alté­rer nos com­por­te­ment pour mieux nous confor­mer aux besoins col­lec­tifs et à la volonté com­mune. Le monde qui nous entoure (nos géo­gra­phies) doit se voir donner une forme radi­ca­le­ment nou­velle, tout comme nos rap­ports sociaux, le rap­port à la nature et tous les autres moments du pro­ces­sus co-révo­lu­tion­naire. On peut com­prendre, dans une cer­taine mesure, que cer­tains pré­fèrent la poli­tique du déni à la confron­ta­tion active avec tout cet ensemble d’exigences.

Il peut être aussi récon­for­tant de se dire que tout ceci pour­rait être accom­pli paci­fi­que­ment et volon­tai­re­ment, que nous pour­rions nous dépos­sé­der nous-mêmes, nous reti­rer à nous-mêmes, en quelque sorte, tout ce qu’aujourd’hui nous pos­sé­dons et qui fait bar­rage à la créa­tion conti­nue d’un ordre social plus juste. Mais on ne peut faire sem­blant de croire que les choses pour­raient sim­ple­ment être ainsi et qu’aucune lutte active, incluant une part de vio­lence, ne sera néces­saire. Le capi­ta­lisme est né, comme le dit Marx, par le feu et le sang. Bien que l’on doive pou­voir se mon­trer plus adroit pour en sortir que pour y entrer, un pas­sage pure­ment paci­fique vers la terre pro­mise reste quand même fort peu pro­bable.

Les divers cou­rants de pensée dans la gauche

(a) Il y a, pre­miè­re­ment, le sec­ta­risme habi­tuel issu d’une his­toire de l’action radi­cale et des diverses énon­cia­tions de la théo­rie poli­tique de gauche. Bizarrement, s’il y a un endroit où l’amnésie est moins mar­quée, c’est dans la gauche (les scis­sions entre anar­chistes et mar­xistes remon­tant aux années 1870, entre trots­kistes, maoïstes et com­mu­nistes ortho­doxes, entre les cen­tra­li­sa­teurs vou­lant diri­ger l’Etat et les auto­nomes et les anar­chistes anti-éta­tistes). Les que­relles sont âpres et fac­teurs de dis­cordes au point de se deman­der si un peu plus d’amnésie ne serait pas sou­hai­table au bout du compte. Mais au-delà de ces sectes révo­lu­tion­naires et de ces fac­tions poli­tiques tra­di­tion­nelles, tout le champ de l’action poli­tique a subi une trans­for­ma­tion radi­cale depuis le milieu des années 1970. Le ter­rain de la lutte poli­tique et des pos­si­bi­li­tés poli­tiques s’est déplacé tant sur le plan géo­gra­phique qu’organisationnel.

Il existe aujourd’hui un grand nombre d’organisations non-gou­ver­ne­men­tales (ONG) jouant un rôle poli­tique à peine visible avant le milieu des années 1970. Financées à la fois par l’Etat et par le privé, inté­grant sou­vent des orga­ni­sa­teurs et des pen­seurs idéa­listes (elles consti­tuent un vaste pro­gramme d’emploi), et le plus sou­vent consa­crées à des ques­tions spé­ci­fiques (l’environnement, la pau­vreté, les droits des femmes, la lutte contre l’esclavage et les tra­fics humains, etc.), elles évitent le ter­rain poli­tique de l’anticapitalisme malgré leur adhé­sion à des causes et à des idées pro­gres­sistes. Dans cer­tains cas, cela dit, elles sont acti­ve­ment néo­li­bé­rales, par­ti­cipent à la pri­va­ti­sa­tion de fonc­tions de l’Etat pro­vi­dence ou encou­ragent des réformes ins­ti­tu­tion­nelles propres à faci­li­ter l’entrée dans le marché de popu­la­tions mar­gi­na­li­sées (les pro­grammes de micro-finances et de micro­cré­dits des­ti­nés aux popu­la­tions à faibles reve­nus en sont l’exemple même).

Les radi­caux et les mili­tants sin­cères se retrouvent dans ce monde des ONG, mais leur action, au mieux, se limite à amé­lio­rer l’existant. Collectivement, le bilan de leurs réa­li­sa­tions est inégal, bien que dans cer­tains domaines, tels que les droits des femmes, la santé et la pro­tec­tion envi­ron­ne­men­tale, ils peuvent rai­son­na­ble­ment se pré­va­loir d’une contri­bu­tion majeure à l’amélioration des condi­tions de vie. Mais la trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire par les ONG est impos­sible. Elles sont bien trop à la merci des pos­tures poli­tiques et pro­gram­ma­tiques de leurs dona­teurs. Par consé­quent, même si, en aidant à retrou­ver un pou­voir de déci­sion à échelle locale, elles contri­buent à ouvrir des espaces dans les­quels des alter­na­tives anti­ca­pi­ta­listes deviennent pos­sibles, voire, sou­tiennent l’expérimentation de ces alter­na­tives, elles ne font rien pour empê­cher la récu­pé­ra­tion de ces alter­na­tives dans la pra­tique capi­ta­liste domi­nante, et pour tout dire, elles l’encouragent. Le pou­voir col­lec­tif des ONG, à l’heure actuelle, s’illustre dans le rôle domi­nant qu’elles jouent au sein du Forum social mon­dial où les ten­ta­tives pour forger un mou­ve­ment pour la jus­tice glo­bale, une alter­na­tive glo­bale au néo­li­bé­ra­lisme, se sont concen­trés ces dix der­nières années.

(b) Une deuxième mou­vance oppo­si­tion­nelle vient des anar­chistes, des auto­no­mistes et des orga­ni­sa­tions popu­laires locales qui refusent tout finan­ce­ment exté­rieur même lorsque cer­taines de ces forces conti­nuent de s’appuyer sur une base ins­ti­tu­tion­nelle alter­na­tive (comme l’église catho­lique et ses ini­tia­tives au niveau des « com­mu­nau­tés de base » en Amérique latine, ou les sou­tiens diver­si­fiés des églises aux mobi­li­sa­tions poli­tiques dans les zones de relé­ga­tion intra-urbaines à majo­rité noire [inner cities] aux Etats-Unis). Ce groupe est loin d’être homo­gène (on pense d’ailleurs aux âpres polé­miques qui opposent, par exemple, les anar­chistes sociaux à ceux qu’ils accusent de réduire l’anarchisme à un simple « style de vie » [life­style anar­chists]). S’y exprime cepen­dant une anti­pa­thie com­mune pour la négo­cia­tion avec le pou­voir d’Etat et un atta­che­ment à la société civile comme sphère où le chan­ge­ment est pos­sible. Les capa­ci­tés auto-orga­ni­sa­trices des gens dans leurs situa­tions quo­ti­diennes doivent être le point de départ de toute alter­na­tive anti­ca­pi­ta­liste. Leur mode d’organisation favori est la mise en réseau hori­zon­tale. La forme d’économie poli­tique qu’ils pré­fèrent est ce que l’on a main­te­nant cou­tume d’appeler les « éco­no­mies soli­daires » basées sur le troc, les col­lec­tifs et les sys­tèmes de pro­duc­tion locale. Ils se dis­tinguent par leur oppo­si­tion de l’idée qu’une direc­tion cen­trale, quelle qu’elle soit, puisse être néces­saire et rejettent les rap­ports sociaux hié­rar­chi­sés ou les struc­tures de pou­voir hié­rar­chi­sées ainsi que les partis poli­tiques conven­tion­nels. Ce genre d’organisation existe par­tout et dans cer­tains cas, elles sont par­ve­nues à s’assurer une visi­bi­lité poli­tique de pre­mier plan. Certaines sont sur un registre radi­ca­le­ment anti­ca­pi­ta­liste et adhèrent à des objec­tifs révo­lu­tion­naires, et dans cer­tains cas, vont jusqu’à défendre le sabo­tage entre autres formes d’actions (dans un loin­tain écho aux Brigades rouges en Italie, au groupe Baader Meinhoff en Allemagne ou au Weather Underground dans les Etats-Unis des années 1970). Mais l’efficacité de tous ces mou­ve­ments (indé­pen­dam­ment de leur frange plus vio­lente) est limi­tée par leur réti­cence et leur inca­pa­cité à conver­tir leur mili­tan­tisme en forme orga­ni­sa­tion­nelle à large échelle, à même de se confron­ter à des pro­blèmes glo­baux. Les pré­sup­po­sés selon les­quels le local est le seul niveau d’intervention valable et que tout ce qui res­semble à de la hié­rar­chie est for­cé­ment contre-révo­lu­tion­naire mettent les uns et les autres dans l’impasse dès qu’il s’agit d’aborder des enjeux plus géné­raux. Il demeure que de tels mou­ve­ments consti­tuent indis­cu­ta­ble­ment une large base d’expérimentation pour une orien­ta­tion poli­tique anti­ca­pi­ta­liste.

(c) Une troi­sième grande ten­dance vient des trans­for­ma­tions qui ont tra­versé les tra­di­tion­nelles orga­ni­sa­tions du monde du tra­vail et les partis poli­tiques de gauche, des filia­tions sociale-démo­crates jusqu’aux formes trots­kistes et com­mu­nistes d’organisation de partis poli­tiques. Cette ten­dance n’est pas hos­tile à la conquête du pou­voir d’Etat ou aux formes d’organisation hié­rar­chi­sées. Elle consi­dère d’ailleurs ces der­nières comme néces­saires à l’intégration de l’organisation poli­tique entre diverses échelles poli­tiques. Du temps où la sociale-démo­cra­tie était hégé­mo­nique en Europe et influente aux Etats-Unis même, le contrôle éta­tique de la dis­tri­bu­tion des excé­dents était devenu l’instrument déci­sif de réduc­tion des inéga­li­tés. Le fait de ne pas avoir pris le contrôle social de la pro­duc­tion des excé­dents et donc, de ne pas s’être réel­le­ment atta­qué au pou­voir de la classe capi­ta­liste, fut le talon d’Achille de ce sys­tème poli­tique, mais nous ne devrions pas oublier les avan­cées qu’il réa­lisa, même s’il ne peut suf­fire aujourd’hui, à l’évidence, de reve­nir à un tel modèle poli­tique, entre dis­cours du bien-être social [wel­fa­rism] et key­né­sia­nisme éco­no­mique. Le mou­ve­ment boli­va­rien en Amérique latine et l’arrivée au pou­voir de gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes social-démo­crates est un des signes les plus pro­met­teurs d’un retour de l’étatisme de gauche sous une nou­velle forme.

Tant les orga­ni­sa­tions du monde du tra­vail que les partis poli­tiques de gauche ont subi de forts contre­coups dans le monde capi­ta­liste au cours des trente der­nières années. Les uns et les autres se sont lais­sés convaincre ou ont été contraints d’apporter un sou­tien large à la néo­li­bé­ra­li­sa­tion tout en lui main­te­nant un visage un peu plus humain. On peut voir dans le néo­li­bé­ra­lisme (comme on l’a noté pré­cé­dem­ment) un mou­ve­ment d’ampleur, assez révo­lu­tion­naire (conduit par cette diri­geante révo­lu­tion­naire auto-pro­cla­mée que fut Margaret Thatcher), de pri­va­ti­sa­tion des excé­dents, ou du moins, d’arrêt de leur dyna­mique de socia­li­sa­tion.

Si l’on per­çoit des signes de renais­sance des orga­ni­sa­tions du monde du tra­vail et des orien­ta­tions poli­tiques de gauche (par dis­tinc­tion avec la « troi­sième voie » qu’ont célé­brée les néo-tra­vaillistes bri­tan­niques sous Tony Blair et qui a fait l’objet d’imitations désas­treuses par nombre de partis social-démo­crates euro­péens), des signes de l’émergence de partis poli­tiques plus radi­caux dans divers endroits du monde, la réfé­rence exclu­sive à une avant-garde ouvrière est aujourd’hui remise en cause, tout comme est remise en cause la capa­cité de ces partis de gauche radi­cale qui par­viennent à accé­der à des res­pon­sa­bi­li­tés poli­tiques, à avoir un impact signi­fi­ca­tif sur le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme et à faire face à la dyna­mique désor­don­née d’une accu­mu­la­tion por­teuse de crises. Le bilan des Verts alle­mands au pou­voir n’est pas exac­te­ment miro­bo­lant si on le com­pare à leur profil poli­tique dans l’opposition et les partis social-démo­crates se sont com­plè­te­ment four­voyés en tant que force poli­tique réelle. Mais les partis poli­tiques de gauche et les syn­di­cats gardent un cer­tain poids et leur prise en charge de cer­tains aspects du pou­voir d’Etat, comme c’est le cas avec le PT bré­si­lien ou le mou­ve­ment boli­va­rien au Venezuela, a clai­re­ment eu un impact sur la pensée de gauche, et pas seule­ment en Amérique latine. Le pro­blème com­pli­qué de l’interprétation du rôle du parti com­mu­niste en Chine, avec son contrôle exclu­sif du pou­voir poli­tique, et ce que peuvent réser­ver ses choix futurs, ne se règle pas faci­le­ment non plus.

La théo­rie co-révo­lu­tion­naire pré­sen­tée ici semble indi­quer qu’un ordre social anti­ca­pi­ta­liste ne peut être construit sans prise et trans­for­ma­tion radi­cale du pou­voir d’Etat et sans refonte du cadre consti­tu­tion­nel et ins­ti­tu­tion­nel aujourd’hui au ser­vice de la pro­priété privée, du sys­tème du marché et de l’accumulation sans fin du capi­tal. La concur­rence inter-éta­tique et les luttes géo-éco­no­miques et géo­po­li­tiques sur tous les fronts (des échanges et de l’argent jusqu’aux ques­tions d’hégémonie) sont bien trop impor­tantes pour être lais­sées aux mou­ve­ments sociaux locaux ou aban­don­nées parce que trop vastes pour que l’on s’en soucie. Le rema­nie­ment de l’architecture du com­plexe éta­tico-finan­cier et les ques­tions urgentes de la mesure com­mune de la valeur que confère l’argent ne peuvent igno­rées dans la recherche de la construc­tion d’alternatives à l’économie poli­tique capi­ta­liste. Il y a donc quelque chose de ridi­cule à vou­loir igno­rer l’Etat et la dyna­mique du sys­tème inter-éta­tique et aucun mou­ve­ment révo­lu­tion­naire anti­ca­pi­ta­liste ne peut l’accepter.

(d) La qua­trième grande mou­vance est celle que forment tous les mou­ve­ments sociaux qui ne sont pas tant guidés par telle ou telle phi­lo­so­phie poli­tique ou orien­ta­tion que par le besoin prag­ma­tique de résis­ter au dépla­ce­ment et à la dépos­ses­sion (entraî­née par la gen­tri­fi­ca­tion, le déve­lop­pe­ment indus­triel, la construc­tion de bar­rages, la pri­va­ti­sa­tion de l’eau, le déman­tè­le­ment des ser­vices sociaux et de l’accès à l’éducation publique, entre autres). Cela passe par une atten­tion par­ti­cu­lière portée à la vie quo­ti­dienne dans la ville (grande et petite), dans le vil­lage, ou tout autre cadre four­nis­sant la base maté­rielle à l’activité poli­tique contre les menaces que les poli­tiques éta­tiques et les inté­rêts capi­ta­listes font inva­ria­ble­ment peser sur des popu­la­tions vul­né­rables. Ces formes de contes­ta­tions poli­tiques sont mas­sives.

Là encore, il y a un large éven­tail de mou­ve­ments sociaux de ce type, cer­tains pou­vant se radi­ca­li­ser au fil d’une prise de conscience que les pro­blèmes sont d’ordre sys­té­mique plutôt que par­ti­cu­lier et local. Le rap­pro­che­ment de tels mou­ve­ments sociaux dans des alliances pour la terre (par exemple, Via Campesina, le mou­ve­ment des sans terre au Brésil, ou les mobi­li­sa­tions pay­sannes contre le pillage des terres et des res­sources par les grandes entre­prises capi­ta­listes en Inde) ou dans des contextes urbains (le droit à la ville et les mou­ve­ments de repos­ses­sion de la terre au Brésil et main­te­nant aux Etats-Unis) montrent que la voie peut être ouverte aux alliances larges pour débattre et s’attaquer aux forces sys­té­miques qui pro­duisent ici de la gen­tri­fi­ca­tion, là une construc­tion de bar­rage, à tel autre endroit, des pri­va­ti­sa­tions, etc. Plus prag­ma­tiques qu’idéologiquement orien­tés, ces mou­ve­ments, à partir de leur propre expé­rience, peuvent néan­moins par­ve­nir à des inter­pré­ta­tions sys­té­miques. Dès lors que nombre d’entre eux sont pré­sents au même endroit – dans la grande ville, par exemple – ils peuvent (comme on ima­gine que ce fut le cas pour les ouvriers des fabriques des pre­miers temps de la révo­lu­tion indus­trielle) faire cause com­mune et com­men­cer à forger, sur la base de leur propre expé­rience, une conscience du fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme et de ce qu’il est col­lec­ti­ve­ment pos­sible de faire. C’est le ter­rain sur lequel la figure du diri­geant « intel­lec­tuel orga­nique », dont il est tant ques­tion chez Gramsci, de l’autodidacte qui se dote d’une com­pré­hen­sion du monde de pre­mière main dans de dures expé­riences, mais qui éla­bore sa propre inter­pré­ta­tion plus géné­rale du capi­ta­lisme, a beau­coup à appor­ter. C’est un pri­vi­lège que de faire son édu­ca­tion en écou­tant des diri­geants pay­sans du MST bré­si­lien ou des diri­geants des luttes contre le pillage des terres par les grandes entre­prises. Dans ce cas, la tâche de celles et ceux qui sont ins­truit-e-s, exclu-e-s et en colère est d’amplifier les voix subal­ternes et de faire connaître les condi­tions d’exploitation et de répres­sion, ainsi que les réponses pou­vant être por­teuses d’un pro­gramme anti­ca­pi­ta­liste.

(e) Le cin­quième épi­centre de trans­for­ma­tion sociale se situe dans les mou­ve­ments d’émancipation consa­crés aux ques­tions d’identité – femmes, enfants, homo­sexuels, mino­ri­tés raciales, eth­niques et reli­gieuses, demandent toutes et tous une même place au soleil – et dans tout l’éventail des mou­ve­ments envi­ron­ne­men­taux qui ne sont pas expli­ci­te­ment anti­ca­pi­ta­listes. Les mou­ve­ments reven­di­quant l’émancipation sur cha­cune de ces ques­tions sont inéga­le­ment dis­tri­bués géo­gra­phi­que­ment et sont sou­vent divi­sés géo­gra­phi­que­ment en termes de besoins et d’aspiration. Mais les confé­rences glo­bales sur les droits des femmes (Nairobi en 1985, qui condui­sit à la décla­ra­tion de Pékin en 1995) ou sur l’antiracisme (avec la confé­rence beau­coup plus contro­ver­sée qui eut lieu à Durban en 2009) tentent de trou­ver un ter­rain commun, comme c’est éga­le­ment le cas avec les confé­rences sur l’environnement, et il ne fait pas de doute que les rap­ports sociaux changent avec toutes ces dimen­sions, au moins dans cer­taines par­ties du monde. Lorsque leurs pro­blé­ma­tiques sont for­mu­lées en termes essen­tia­listes, ces mou­ve­ments peuvent appa­raître incom­pa­tibles avec la lutte des classes. Il est clair que dans une grande partie de l’université, ces approches ont pris le pas sur l’analyse de classe et l’économie poli­tique. Mais la fémi­ni­sa­tion de la force de tra­vail à échelle glo­bale, la fémi­ni­sa­tion quasi-uni­ver­selle de la pau­vreté et l’instrumentation des dis­pa­ri­tés de genres au ser­vice du contrôle sur la main d’œuvre, font de l’émancipation des femmes, et au bout du compte, de leur libé­ra­tion contre les répres­sions qui pèsent sur elles, une condi­tion néces­saire de l’affinement des objec­tifs de la lutte des classes. On peut en dire autant de toutes les autres formes d’identités sou­mises à la dis­cri­mi­na­tion ou à la répres­sion directe. Le racisme et l’oppression des femmes et des enfants ont joué un rôle fon­da­men­tal dans l’apparition du capi­ta­lisme. Mais le capi­ta­lisme tel qu’il existe aujourd’hui peut, en prin­cipe, sur­vivre sans ces formes de dis­cri­mi­na­tion et d’oppression, bien que sa capa­cité poli­tique à sur­vivre ait voca­tion à être sévè­re­ment res­treinte, voire, pour­rait ne pas sur­vivre, face à une force de classe plus uni­fiée. L’adoption très limi­tée du mul­ti­cul­tu­ra­lisme et des droits des femmes dans le monde de l’entreprise, en par­ti­cu­lier aux Etats-Unis, donne quelques signes de l’adaptation du capi­ta­lisme à ces dimen­sions du chan­ge­ment social (l’environnement y com­pris), tout en en reve­nant à la pré­émi­nence des divi­sions de classes comme dimen­sion prin­ci­pielle de l’action poli­tique.

Ces cinq grandes ten­dances ne sont pas mutuel­le­ment exclu­sives et ne recouvrent pas la tota­lité des modes orga­ni­sa­tion­nels de l’action poli­tique. Certaines orga­ni­sa­tions asso­cient ces cinq ten­dances avec habi­leté. Mais il reste beau­coup à faire pour ras­sem­bler ces diverses ten­dances autour de la ques­tion sous-jacente : le monde peut-il chan­ger maté­riel­le­ment, socia­le­ment, men­ta­le­ment et poli­ti­que­ment, en vue de mettre un terme non seule­ment à l’état désas­treux des rap­ports sociaux et envi­ron­ne­men­taux si répan­dus dans le monde, mais éga­le­ment à la per­pé­tua­tion indé­fi­nie de l’accumulation capi­ta­liste ? C’est la ques­tion sur laquelle toutes celles et ceux qui connaissent la colère et l’aliénation doivent insis­ter encore et encore, tout en appre­nant de celles et ceux qui sont expo­sés à l’expérience directe de la souf­france et qui font preuve d’un si grand savoir-faire en matière d’organisation des résis­tances aux ter­ribles consé­quences vécues, sur le ter­rain, de l’accumulation capi­ta­liste.

Marx et Engels l’affirment dans leur pré­face du Manifeste com­mu­niste : les com­mu­nistes n’ont pas de parti poli­tique. Ils se consti­tuent sim­ple­ment, à tout moment et en tout lieu, comme celles et ceux qui com­prennent tant les limites, les carences et les ten­dances des­truc­trices de l’ordre capi­ta­liste, que les innom­brables masques idéo­lo­giques et les fausses légi­ti­ma­tions que les capi­ta­listes et leurs apo­lo­gistes (en par­ti­cu­lier dans les médias) pro­duisent afin de per­pé­tuer leur propre pou­voir de classe. Les com­mu­nistes sont toutes celles et ceux qui tra­vaillent d’arrache-pied à pro­duire un avenir autre que celui que le capi­ta­lisme nous réserve. Voilà une défi­ni­tion inté­res­sante. Si le com­mu­nisme ins­ti­tu­tion­na­lisé tra­di­tion­nel est bel et bien mort et enterré, il y a, parmi nous, selon cette défi­ni­tion, des mil­lions de com­mu­nistes de fait, ceux-là bien vivants, prêts à agir à partir de leur com­pré­hen­sion des choses, prêts à répondre de manière créa­tive aux impé­ra­tifs anti­ca­pi­ta­listes. Si, comme le disait le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste de la fin des années 1990, « un autre monde est pos­sible », alors pour­quoi ne pas aussi dire qu’« un autre com­mu­nisme est pos­sible » ? Les condi­tions actuelles du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste exigent quelque chose de cet ordre, si l’on veut espé­rer une trans­for­ma­tion pro­fonde.

Traduction de Thierry Labica

[les inter-titres sont de la rédac­tion]

1 [2] Cet article est le texte de l’intervention pro­non­cée par l’auteur au Forum social mon­dial 2010 de Porto Alegre (cf. david​har​vey​.org). Il est paru en fran­çais dans le n°7 (nou­velle série) de la revue ContreTemps, 3è tri­mestre 2010.

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