Rouge comme un printemps

Par , Mis en ligne le 23 juin 2012

Réflexion sur le mouvement étudiant

Ce qui n’était à l’origine qu’un conflit de faible inten­sité des­tiné à se résoudre de lui-même par l’effet com­biné de l’usure du temps et la peur de l’échec, s’est len­te­ment trans­formé en une véri­table crise dont l’ampleur pose avec une acuité nou­velle la récur­rente ques­tion du contrat social. Manifestement dépassé par les évé­ne­ments, mais conforté par les son­dages, le gou­ver­ne­ment libé­ral a sous-estimé cette frange de la jeu­nesse étu­diante dont la déter­mi­na­tion s’est déployée dans la durée, la créa­ti­vité et l’intelligence. L’esquive et le refus de dis­cu­ter d’un mora­toire (dont l’annonce aurait suffi à court-cir­cui­ter la radi­ca­li­sa­tion des étu­diants), ont fini par consti­tuer – pour l’essentiel – la stra­té­gie impro­vi­sée d’un gou­ver­ne­ment dont l’apparente fer­meté atteste, au final, de sa fai­blesse et de la déli­ques­cence de la chose publique. Bien que cette crise ne soit ni ter­mi­née, ni por­teuse d’une issue radi­cale sur le plan poli­tique, il convient de la réflé­chir à la lumière des contra­dic­tions qu’elle semble avoir exa­cer­bées. Loin de toute pré­ten­tion à l’exhaustivité, nous sou­hai­tons ici reve­nir sur quelques élé­ments.

1) Une lutte poli­tique

L’importance de ce mou­ve­ment réside d’emblée dans l’unité qui s’est éta­blie entre la mise en cause de la ratio­na­lité domi­nante en matière fis­cale et la nature même du savoir. En fon­dant leur prin­ci­pale reven­di­ca­tion sur ce pos­tu­lat, les étu­diants posaient d’emblée les jalons d’une lutte aux enjeux poli­tiques : l’accessibilité à l’éducation supé­rieure étant, à leurs yeux, consub­stan­tielle à une redis­tri­bu­tion de la richesse inhé­rente à une réforme de la fis­ca­lité et à un contrôle plus serré de la ges­tion des uni­ver­si­tés. Tout au long de ces quinze semaines, ce sont les étu­diants qui ont ainsi occupé le ter­rain poli­tique en situant l’enjeu du débat dans le contexte plus large d’une crise du mode de déve­lop­pe­ment, se posi­tion­nant de manière irré­ver­sible comme acteur incon­tour­nable du « sys­tème uni­ver­si­taire ». Les étu­diants ont réin­jecté du poli­tique là où le gou­ver­ne­ment ne voyait que rééqui­li­brage de moyennes et rat­tra­page bud­gé­taire : l’Éducation étant pour les pre­miers une res­pon­sa­bi­lité de l’État et, pour le second, un inves­tis­se­ment pure­ment indi­vi­duel inhé­rent à la dyna­mique à la fois concur­ren­tielle et cumu­la­tive du capi­tal humain. Incarnation ache­vée d’une concep­tion mana­gé­riale de l’État, Jean Charest, imper­tur­bable, s’est placé dans la pos­ture du ges­tion­naire prag­ma­tique sou­cieux des équi­libres bud­gé­taires et des per­for­mances chif­frées des ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires. À cet effet, l’attitude du gou­ver­ne­ment libé­ral atteste d’une concep­tion tra­ves­tie de la démo­cra­tie et du rôle de l’État. Jadis ins­tance repré­sen­ta­tive de l’unité sym­bo­lique du lien social et de la conjonc­tion du géné­ral et du par­ti­cu­lier, l’État s’est pro­gres­si­ve­ment trans­formé en méca­nismes inté­grés de régu­la­tion des demandes de groupes et d’individus dont la ges­tion obéit à une logique étroi­te­ment comp­table que sous-tend les règles du marché[1]. En d’autres termes, l’État s’est vidé de sa sub­stance poli­tique en fixant comme hori­zon ultime de la gou­ver­nance l’aménagement du pré­sent éco­no­mique sans autres fina­li­tés que la repro­duc­tion de l’ordre exis­tant. Or dans ses prin­cipes ori­gi­nels, la démo­cra­tie ren­voie à l’existence d’une com­mu­nauté de citoyens par­ta­geant un monde commun et animée, au-delà de la plu­ra­lité des inté­rêts et des conflits qu’elle génère, d’une volonté de trans­cen­der les par­ti­cu­la­rismes afin d’assurer la péren­nité de l’ensemble. En rup­ture avec cette concep­tion, le parti de Jean Charest semble se repré­sen­ter la société comme le fruit de l’agrégation d’individus déliés rompus à la seule défense de leurs inté­rêts privés : le chef du gou­ver­ne­ment ne s’adressant pas tant aux citoyens qu’aux contri­buables dont les états d’âme lui sont rendus par l’écho des son­dages et les coups de gueule répé­tés d’une presse bas de gamme. Le recours aux tri­bu­naux par des étu­diants qui inter­prètent leur sou­ve­rai­neté indi­vi­duelle comme seul hori­zon légi­time est, à cet égard, révé­la­teur d’un type de société où les droits sont for­cé­ment appe­lés à s’affronter.

2) Une société divi­sée par de nou­veaux cli­vages

Confirmée par les son­dages d’opinion, la manière d’appréhender les mani­fes­ta­tions est fonc­tion d’un anta­go­nisme récur­rent entre les régions et les villes. Plus inquié­tant tou­te­fois est le désac­cord qui oppo­se­rait la géné­ra­tion mon­tante à celle des ainés. Par ailleurs, si elle a divisé les étu­diants, la ges­tion lamen­table de ce conflit semble avoir conso­lidé un cli­vage idéo­lo­gique qui atteste, selon nous, d’une trans­for­ma­tion réelle de la mor­pho­lo­gie de la société qué­bé­coise. Polarisé pen­dant près de quatre décen­nies par la ques­tion natio­nale, le Québec semble aujourd’hui tra­versé par les mêmes ten­sions que celles qui déchirent la grande majo­rité des socié­tés démo­cra­tiques. Porteuse de débats par­fois vio­lents, la ques­tion iden­ti­taire n’a tou­te­fois jamais empê­ché les contra­dic­tions de se résoudre, par­tiel­le­ment tout au moins, dans l’adhésion consen­suelle à la reven­di­ca­tion d’un statut par­ti­cu­lier propre à notre condi­tion de mino­ri­taire. De cet équi­libre fra­gile certes, mais réel poli­ti­que­ment, découle toute une série de légis­la­tions garantes de notre survie col­lec­tive. Or ce qu’on dési­gnera demain comme un prin­temps qué­bé­cois marque, sym­bo­li­que­ment sans doute, la fin de ce consen­sus et le ren­voie à la péri­phé­rie de la bataille pour l’indépendance du Québec. La déter­mi­na­tion des étu­diants et l’intransigeance du gou­ver­ne­ment sont en partie l’expression d’une cas­sure révé­la­trice de la résur­gence des idéo­lo­gies. Cela se va tra­duire, à gauche, par l’affirmation d’une plu­ra­lité de ten­dances, dont une frange radi­cale à la marge, qui s’inscrit dans la mou­vance alter­mon­dia­liste des indi­gnés. En rup­ture avec la tra­di­tion ouvrière et syn­di­cale issue du XIXe siècle, ces mou­ve­ments pro­téi­formes sont enga­gés prin­ci­pa­le­ment, depuis la fin des années 1990, dans la lutte contre les effets délé­tères du capi­ta­lisme et la dété­rio­ra­tion du climat. Cette renais­sance de la gauche sur­vient dans un contexte où le libé­ra­lisme éco­no­mique semble avoir épousé les contours de la société glo­bale ava­lant toutes les dimen­sions consti­tu­tives du réel et s’imposant comme idéo­lo­gie par­fai­te­ment opé­ra­tion­nelle fai­sant corps avec ce der­nier.

À droite, nous assis­tons à un retour d’un dis­cours légi­ti­ma­teur à fois éco­no­mique et popu­liste qui tend à se conso­li­der comme réponse à la cri­tique de gauche et à ce qu’elle per­çoit, dans son rejet déclaré d’un modèle inter­ven­tion­niste en faillite, comme une menace à la liberté indi­vi­duelle. Décomplexée et sûre d’elle-même, la droite a investi le champ média­tique, et dis­pose, même dans sa ver­sion la plus gros­siè­re­ment mus­clée, d’une récep­ti­vité nou­velle, symp­to­ma­tique de l’émergence d’un conser­va­tisme majo­ri­taire. Hypothèse sur­pre­nante, s’il en est une, le prin­temps qué­bé­cois aurait donc faci­lité l’accouchement d’une droite plus struc­tu­rée. La pola­ri­sa­tion des Québécois en deux camps idéo­lo­gi­que­ment anta­go­niques serait ainsi un des ava­tars de l’intégration à l’espace conti­nen­tal nord-amé­ri­cain : le culte de la sécu­rité n’étant qu’un des aspects visibles d’un ensemble de faits qui ébranle consi­dé­ra­ble­ment les cer­ti­tudes entou­rant le carac­tère dis­tinct du Québec. Ce phé­no­mène est éga­le­ment le corol­laire de la crise des démo­cra­ties sociales et de la remise en ques­tion du prin­cipe de soli­da­rité sur lequel repo­sait l’État pro­vi­dence. À la faveur de la mon­dia­li­sa­tion, la ges­tion de la dette, celle du défi­cit bud­gé­taire et la concur­rence se sont impo­sés comme impé­ra­tifs ration­nels contri­buant ainsi à frag­men­ter l’imaginaire col­lec­tif en fra­gi­li­sant les méca­nismes de redis­tri­bu­tion de la richesse, et, à plus long terme, l’idée même de société.

Miroir gros­sis­sant de cette figure de l’individu auto­ré­fé­ren­tiel, libre entre­pre­neur de sa vie et per­for­mant, l’implacable refus du pre­mier ministre Charest, reflète le dépé­ris­se­ment au sein de la culture poli­tique des Québécois des grandes idées dont avait accou­ché la Révolution tran­quille. De toute évi­dence, le Québec contem­po­rain est dif­fé­rent de celui qui a permis la Révolution tran­quille. Le vieillis­se­ment de la popu­la­tion a eu des effets défor­mants sur le prisme à tra­vers lequel le Québécois moyen, pas­si­ve­ment consen­tant, appré­hende le monde. Société de contri­buables et de consom­ma­teurs apa­thiques animés par la quête du confort et la pré­ser­va­tion du pou­voir d’achat, le Québec donne l’impression d’être frappé d’une fri­lo­sité struc­tu­relle qui s’est expri­mée dans la condam­na­tion du désordre redouté et de la déso­béis­sance civile. Ventre mou de la démo­cra­tie, la « majo­rité silen­cieuse » trouve son équi­valent dans cette masse d’étudiants dont on ne sait rien parce qu’ils ne votent pas, n’assistent pas aux assem­blées de leur asso­cia­tion et n’expriment aucune opi­nion. Ni verts, ni rouges, ils sont, depuis le début du conflit, en attente, se refu­sant à eux-mêmes, au péril de leur ses­sion, le droit de parler.

Le gou­ver­ne­ment libé­ral, tout en fai­sant une mau­vaise lec­ture des évé­ne­ments, s’est montré habile à récu­pé­rer en l’exacerbant la crainte de l’électeur moyen. Qui plus est, le recours à une loi spé­ciale a créé lit­té­ra­le­ment un climat d’état de siège propre à gal­va­ni­ser la rage et aviver la peur. L’écart entre l’action des uns et la com­pré­hen­sion qu’en avaient les autres n’a fait que se creu­ser iné­luc­ta­ble­ment, confir­mant de ce fait, l’impression d’une divi­sion mar­quée entre une mino­rité agis­sante mena­çant la paix sociale et une majo­rité car­bu­rant à la sagesse et la res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle sur laquelle veille la police et un État tuté­laire.

3) Les nou­veaux visages de l’individualisme

La ger­mi­na­tion du mou­ve­ment étu­diant trouve ses ori­gines dans un uni­vers éco­no­mique frappé par une crise récur­rente de la crois­sance et le recours sys­té­ma­tique aux mesures d’austérité. Curieusement, la pré­sente conjonc­ture n’est pas favo­rable, objec­ti­ve­ment, à un tel mou­ve­ment. À cet égard, l’époque dite des trente glo­rieuses (1945-1975) parce qu’elle ouvrait l’horizon des pos­sibles, auto­ri­sait, corol­lai­re­ment, une pro­jec­tion des aspi­ra­tions col­lec­tives dans un au-delà marqué au sceau du pro­grès. La mobi­lité ascen­dante et la cer­ti­tude d’obtenir des gains ont consti­tué ensemble un ter­reau pro­pice à la mobi­li­sa­tion de ce que le socio­logue Alain Touraine appe­lait, dans les années 1960, les nou­veaux mou­ve­ments sociaux. La par­ti­cu­la­rité du pré­sent mou­ve­ment est pré­ci­sé­ment qu’il émerge et se déve­loppe dans un contexte d’érosion tran­quille des acquis sociaux et d’une révi­sion à la baisse des salaires et des condi­tions de tra­vail. Le mou­ve­ment de la jeu­nesse[2] est d’autant plus sur­pre­nant qu’il surgit à un moment où les classes moyennes, han­tées par le spectre mena­çant d’un lami­nage, se braquent et se replient pen­dant que les caté­go­ries sociales les plus défa­vo­ri­sées se voient pré­ca­ri­ser davan­tage. C’est dans ce contexte qu’il nous faut saisir la méfiance du plus grand nombre : la lisi­bi­lité du prin­temps qué­bé­cois ren­voyant, par ailleurs, aux figures de la sub­jec­ti­vité contem­po­raine. À cet égard, les évé­ne­ments qui ont scandé l’actualité entre février et juin 2012 témoignent de la ren­contre inédite dans l’histoire de la moder­nité qué­bé­coise entre l’individu et le col­lec­tif. Il s’agit ici d’un enjeu de taille pour les sciences sociales pour les­quelles l’individualisme a consti­tué la clef de voute de l’analyse des socié­tés occi­den­tales. Ce phé­no­mène lon­gue­ment étudié aurait conduit, dans sa phase paroxys­mique (1980 2000), à une crise des grands méta­ré­cits et de l’action col­lec­tive conco­mi­tante au déclin du mou­ve­ment ouvrier. Toutefois, s’il fut le signe indu­bi­table d’une libé­ra­tion, l’individualisme, en ces temps « hyper­mo­dernes», est davan­tage poly­morphe et donc tout aussi por­teur d’enfermement. En atteste, un nou­veau rap­port au temps marqué au sceau de la per­for­mance qui semble aviver un sen­ti­ment aigu d’urgence et d’aliénation. Le quo­ti­dien d’une vaste majo­rité d’individus serait ainsi fait de dis­con­ti­nui­tés et de rela­tions sou­vent éphé­mères, sans autre ancrage durable qu’une consom­ma­tion fré­né­tique qui incarne, forme de miroir tra­gique, moins l’hostilité du monde que le vide auquel il ren­voie. Qui plus est, la frag­men­ta­tion des iden­ti­tés conju­guée à la dis­per­sion des causes, toutes deux inhé­rentes au procès d’individualisation, rend non seule­ment dif­fi­cile l’avènement d’un projet poli­tique ras­sem­bleur, mais la mobi­li­sa­tion. Or ce qui s’est cris­tal­lisé dans cette espèce de sou­lè­ve­ment spon­tané, c’est la décou­verte, par l’expérience com­mune de la rue, que l’affirmation de soi et la quête de recon­nais­sance passe par l’investissement dans un mou­ve­ment col­lec­tif dont la dyna­mique permet d’échapper à l’espace intime du privé.

Derrière les appa­rences trom­peuses d’une insur­rec­tion, le mai 68 fran­çais s’est fina­le­ment conju­gué au JE s’inscrivant en toute logique dans un pro­ces­sus his­to­rique de radi­ca­li­sa­tion de l’individualisme. À contra­rio, le prin­temps qué­bé­cois est plus proche d’une redé­cou­verte des vertus du col­lec­tif qu’offre l’adhésion à un NOUS dont les contours fluides tra­duisent néan­moins une volonté d’échapper aux contraintes que feraient peser sur la liberté de chacun, quelque esprit de corps que ce soit. L’absence de toute escha­to­lo­gie et le refou­le­ment des pro­sé­ly­tismes à la marge du mou­ve­ment en font foi. De plus, l’esthétisme des mani­fes­ta­tions témoigne d’un atta­che­ment au prin­cipe d’autonomie en rup­ture avec les règles de fonc­tion­ne­ment qui pré­va­laient jadis. Contre les rela­tions ver­ti­cales que fon­dait le res­pect des hié­rar­chies, l’horizontalité s’impose comme seul modus ope­randi légi­time en tout res­pect de la diver­sité des stra­té­gies et des formes d’expression. À l’image d’une société d’individus anti­au­to­ri­taires, les mani­fes­ta­tions qui ont pour ter­ri­toire l’anatomie com­plexe de la ville, sont le reflet d’une mobi­lité instable des sub­jec­ti­vi­tés qui négo­cient sans cesse leur marche au sein de tribus bigar­rées déam­bu­lant le jour contre la hausse, frap­pant sur des cas­se­roles le soir venu, affron­tant, dénu­dés, la police le len­de­main et pique­tant devant le campus de l’université le sur­len­de­main. L’ordre des contin­gents homo­gènes avec leurs slo­gans, leurs dra­peaux et la liste ciblée de leurs reven­di­ca­tions a cédé le pas à la trans­ver­sa­lité, ce qui explique sans doute la résur­gence de l’anarchisme dont l’idéal uto­pique d’un ordre sans pou­voir est en concor­dance para­doxale avec l’individualisme contem­po­rain.

Ainsi la grève et les mani­fes­ta­tions per­mettent la mise en forme d’une com­mu­nauté d’action qui trans­cende la nature pro­vi­soire inhé­rente à la condi­tion étu­diante. Sans qu’elle ne dis­pa­raisse de l’horizon, la cause pour laquelle les jeunes ont investi la rue a été sup­plan­tée par la mobi­li­sa­tion mas­sive qui finit par se nour­rir elle-même de sa capa­cité propre à se repro­duire, à durer et à élar­gir le champ des aspi­ra­tions. Plus pro­saï­que­ment, le mou­ve­ment dépasse la fina­lité stricte pour laquelle il s’était mis en branle comme si l’expérience de la lutte, le don de soi-même qu’elle exige et les éner­gies qu’elle ras­semble s’étaient trans­mués en une visée spé­ci­fique. En per­du­rant, la crise a permis de tem­po­ri­ser les diver­gences de points de vue et de soli­da­ri­ser, dans la cla­meur déter­mi­née des cas­se­roles, des caté­go­ries sociales gal­va­ni­sées par la force du nombre et l’impression par­ta­gée de faire l’histoire. En échap­pant ainsi à l’anonymat, plu­sieurs y ont sans doute trouvé de manière dif­fuse, mais sentie, une réponse au désir d’appartenance introu­vable ailleurs que dans l’altérité.

Plus grand que soi, le mou­ve­ment nour­rit une déter­mi­na­tion qui fait sens, l’effet de l’action contes­ta­trice étant, à la faveur d’une sur­en­chère créa­tive, d’entraîner, de faire par­ti­ci­per plus encore que d’abattre. Mus par des sen­ti­ments davan­tage que par une doc­trine, moins par l’idée de révo­lu­tion que par la rage, les étu­diants et leurs alliés uti­lisent la rue qu’ils occupent comme un porte-voix d’un désir dont ils se sentent spo­liés. Confinés aux réseaux sociaux qu’ils contrôlent magis­tra­le­ment, mais absents des lieux de pou­voir, ils étendent leur parole à tous les inter­stices de l’espace média­tique en ten­tant d’instrumentaliser, en dépit des risques que l’opération com­porte, la presse élec­tro­nique dont les images pré­sen­tées en boucle tendent à fabri­quer elles aussi le regard du public. Au-delà de la trans­gres­sion qu’elle sous-tend, cette parole est d’abord l’énoncé d’une aver­sion plus pro­fonde à l’égard de ce qui est res­senti depuis les trois der­nières décen­nies comme une crise de l’avenir. Les frais de sco­la­rité ont été en effet le cata­ly­seur d’une prise de conscience qui reflète, comme nous l’avons sou­li­gné plus tôt, les effets per­vers d’une société paci­fiée où le consen­sus est érigé en absolu. L’héritage du prin­temps qué­bé­cois est sans doute dans cette brèche que lais­sera, au cœur de la culture poli­tique, la confron­ta­tion entre le gou­ver­ne­ment et les étu­diants. Contre le Québec des « Lucides » pour les­quels le pro­grès se mesure à l’aune de la crois­sance éco­no­mique et du rem­bour­se­ment de la dette, les médias nous font entendre l’écho d’une inquié­tude. Celle, d’abord, d’une géné­ra­tion qui a grandi dans la peur sans cesse renou­ve­lée d’une dété­rio­ra­tion des éco­sys­tèmes et des effets catas­tro­phiques qu’aura l’emballement du climat. À cela il faut ajou­ter l’impression plus large que le sys­tème éco­no­mique est des­tiné prin­ci­pa­le­ment à sauver de la ban­que­route des banques sans scru­pule au prix, pour des masses d’anonymes, du chô­mage et de la pré­ca­rité. Au désar­roi causé par le sort réservé aux ter­ri­toires encore vierges de tout pillage se sur­ajoute une méfiance à l’endroit des élites jugées toutes aussi cor­rom­pues les unes que les autres. Entachée par les scan­dales, la classe poli­tique, peine, quant à elle, à donner une autre image du pou­voir poli­tique devenu le lieu de copi­nages inces­tueux, de l’arbitraire et du cynisme, lequel ali­mente, la décep­tion, la méfiance et un phé­no­mène de déser­tion civique néfaste du point de vue des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques.

4) Limites et contra­dic­tions du mou­ve­ment

À cer­tains égards, le prin­temps qué­bé­cois sym­bo­li­se­rait une peur du déli­te­ment, d’une espèce de dérive glo­bale, qu’on sou­haite com­battre à gauche pen­dant qu’à droite on feint confu­sé­ment d’en igno­rer l’existence. Mouvement de refus animé par une inten­tion plus ou moins consciente de déver­rouiller le débat social, il se heurte à ses propres limites comme aux contra­dic­tions qu’il génère. Le mou­ve­ment étu­diant com­porte ainsi une dimen­sion para­doxale. Tout en situant les enjeux de sa reven­di­ca­tion fon­da­men­tale en termes poli­tiques à la fois comme demande de réin­ves­tis­se­ment puis, sym­bo­li­que­ment, comme enjeux de la redis­tri­bu­tion, ses ambi­tions plus radi­cales, enten­dues ici comme remise en ques­tion élar­gie de la gou­ver­nance, sont sans véri­table adé­qua­tion sur le ter­rain de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Il n’y a pas de rap­port de conver­gence entre le carac­tère dis­cur­sif d’une idéo­lo­gie « gau­chi­sante » aux assises fra­giles et l’institutionnalisation du conflit à tra­vers les appa­reils poli­tiques : le dis­cours de rup­ture ne trou­vant pas d’autre issue que l’écho reten­tis­sant des mani­fes­ta­tions. Faute d’un projet struc­turé et sans véhi­cule formel, le mou­ve­ment étu­diant est demeuré, le temps de son action tout au moins, une nébu­leuse aux contours impré­cis, ouverte à toutes les formes d’agrégation, mais confi­née, de par sa reven­di­ca­tion prin­ci­pale, à repro­duire la logique du statu quo. Cette appa­rente dif­fi­culté à se pro­je­ter dans un au-delà poli­tique clai­re­ment déli­mité trouve son expli­ca­tion dans le fait que le contenu du cli­vage idéo­lo­gique ren­voie à des concep­tions oppo­sées de la démo­cra­tie. Dans la méta­phore de la rue contre les urnes, il y a mani­fes­te­ment une cri­tique d’un défi­cit démo­cra­tique attri­buable à l’épuisement d’un modèle.

Contre la repré­sen­ta­ti­vité édul­co­rée des partis et de l’étiolement de la légi­ti­mité même du pou­voir exé­cu­tif, le prin­temps qué­bé­cois donne de l’amplitude à une demande de par­ti­ci­pa­tion qui ne semble pas vou­loir passer par les ins­ti­tu­tions du sys­tème par­le­men­taire : la désa­gré­ga­tion des grands pro­jets de société affec­tant, en corol­laire, la pré­gnance comme la plas­ti­cité de ces véhi­cules des aspi­ra­tions citoyennes que sont les partis poli­tiques. Pour une culture de l’insoumission rompue à la cause de la liberté d’expression de chacun, les partis consti­tuent des appa­reils sans doute trop contrai­gnants pour s’y sou­mettre et en servir les ambi­tions. À l’évidence, la conquête du pou­voir puis son exer­cice dictent une forme d’embrigadement et de loyauté qui res­treint et dis­ci­pline. L’harmonie désor­don­née des mani­fes­ta­tions et la diver­sité des griefs qu’elles pré­sentent semblent donc, à terme, dif­fi­ci­le­ment conci­liable avec les impé­ra­tifs, notam­ment pro­cé­du­raux, de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive.

À l’aube de l’été 2012, les signes d’une fin sans issue sont ainsi appa­rus évi­dents alors que les cégeps et les uni­ver­si­tés pré­sen­taient ser­vi­le­ment leurs calen­driers de reprise son­nant, comme ils se sont plus à le répé­ter, « la fin de la récréa­tion ». Misant sur un blo­cage devenu, pour un parti sans pro­gramme, l’enjeu d’une élec­tion, le gou­ver­ne­ment espère, les dis­po­si­tions de la loi 78 aidant, casser les der­nières poches de résis­tance. Le pari du pre­mier ministre Charest parait cepen­dant risqué. Si l’échéance immi­nente d’une cam­pagne élec­to­rale pou­vait, à terme, dépla­cer le conflit en enfer­mant thu­ri­fé­raires et mili­tants de la cause étu­diante dans les règles qui sous-tendent la joute élec­to­rale, il serait péremp­toire d’y voir là un ren­ver­se­ment durable mar­quant la fin de ce qui ne fut qu’un épi­phé­no­mène. La crise ne risque pas de s’épuiser dans une espèce de trans­fi­gu­ra­tion de la démo­cra­tie libé­rale qui pas­se­rait par l’investissement d’un ou de plu­sieurs partis. Un taux de par­ti­ci­pa­tion plus élevé le jour du vote est sans doute garant d’une recon­fi­gu­ra­tion du par­le­ment. Il n’implique pas à lui seul cepen­dant un chan­ge­ment iné­luc­table de culture et des pra­tiques.

Le legs

La crise du prin­temps 2012 est avant tout un évé­ne­ment déclen­cheur qui témoignes selon nous de l’aboutissement d’un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion du rap­port entre les dépo­si­taires du pou­voir poli­tique et la société. Ce qui res­sort de ce moment char­nière dans l’histoire du Québec contem­po­rain, c’est d’abord la réha­bi­li­ta­tion de l’idée de conflit dont la cen­tra­lité n’est pas le monde du tra­vail, mais la rue. Ce que nous appe­lons le peuple de gauche ne ren­voie pas à une figure emblé­ma­tique orga­ni­sée comme l’était le mou­ve­ment ouvrier, acteur his­to­rique étran­ger aujourd’hui à l’agitation urbaine. Échappant à une logique orga­ni­sa­tion­nelle, sans parti et sans chef, ce mou­ve­ment est sus­cep­tible de répondre encore dans les pro­chains mois à l’appel des étu­diants : la rue, sym­bole actua­lisé de la sou­ve­rai­neté popu­laire en acte, don­nant l’impression d’avoir une prise réelle sur le pou­voir. Sans iden­tité socia­le­ment homo­gène, cet amal­game stra­ti­fié de caté­go­ries sociales repose néan­moins sur un souci par­tagé du bien commun, lequel est indis­so­ciable de la par­ti­ci­pa­tion du plus grand nombre aux déci­sions rela­tives au destin col­lec­tif. C’est mani­fes­te­ment là d’ailleurs que se situe l’apport des arti­sans du prin­temps rouge. Sans consti­tuer un acteur poli­tique for­mel­le­ment reconnu, ce mou­ve­ment aura à plus long terme un effet posi­tif de sédi­men­ta­tion sur la culture démo­cra­tique. Certes, il serait pré­somp­tueux de décrire la forme que pren­dra la démarche dans un contexte marqué par des cli­vages plus pro­fonds. Cela dit, la crise étu­diante a mis en exergue une demande de repré­sen­ta­ti­vité qui appelle, après qua­rante ans de ter­gi­ver­sa­tion, une réforme radi­cale d’un mode de scru­tin par­fai­te­ment ana­chro­nique. Bien qu’elle ne soit pas l’antichambre d’une vaste révo­lu­tion, la pro­por­tion­na­lité pave la voie, sur le plan ins­ti­tu­tion­nel, à plus de démo­cra­tie per­met­tant ainsi de donner une réson­nance cer­taine aux débats qui seront ini­tiés dans la rue.

Stéphane Chalifour et Judith Trudeau
Professeurs de socio­lo­gie et de sciences poli­tiques 

Collège Lionel-Groulx 


[1] – Nous nous ins­pi­rons ici de la thèse de Jean-François Thuot, La fin de la repré­sen­ta­tion et les formes contem­po­raines de la démo­cra­tie, Nota bene1998.
[2] – Le fac­teur démo­gra­phique est à consi­dé­rer. À la fin des années 1960, les moins de 25 ans consti­tuaient plus de 40 % de la popu­la­tion des pays occi­den­taux. Les baby-boo­mers dis­po­saient d’une masse cri­tique sus­cep­tible de se muter en rap­port de force. Or, la chute des taux de fécon­dité a eu ses effets. La « jeu­nesse » repré­sente moins de 25 % de la popu­la­tion aujourd’hui. Du point de vue poli­tique, il s’agit d’une por­tion négli­geable de l’électorat. 

2 réponses à “Rouge comme un printemps”

  1. Colette St-Hilaire dit :

    Très inté­res­sant. Reste à éla­bo­rer une idée de la démo­cra­tie pou­vant aller au-delà de la pro­por­tion­na­lité. Je suis très atti­rée par les réflexions de phi­lo­sophes comme Antonio Negri et Michael Hardt, de Jacques Rancière, ou encore de toute l’équipe de la revue Multitude, tous à la recherche d’une voie de sortie de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, une voie qui ne serait ni l’anarchisme ni la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne. Une poli­tique pour le 21e siècle quoi !

  2. claude saint-jarre dit :

    Bonjour. Cet article est inté­res­sant mais je ne cesse de penser, en le lisant à un autre article de l’aut jour­nal de 07-08 2012, sur l’absence de trans­ferts fédé­raux dans l’éducation post-secon­daire, depuis 1994-1995. Le manque à gagner est là : 800 mil­lions$ . De plus, deux F-35 pou­raient finan­cer la gra­tuité sco­laire, j’aimagine, pour un an.
    Alors, je pense qu’il y a des rap­pro­che­ments à faire, car per­sonne ne parle de la dimen­sion que je viens de men­tion­ner.