Entretien avec Peter Hudis

Rosa Luxemburg

Entretien réalisé pour la revue britannique « Red Pepper »

Mis en ligne le 16 février 2014

Croyez-vous que les idées de Rosa Luxemburg sont d’actualité dans la situa­tion poli­tique actuelle ? Comment la nou­velle géné­ra­tion d’activistes radi­caux peut-elle tirer profit de son œuvre ?

Les révoltes spon­ta­nées mas­sives en Afrique du Nord et au Proche Orient, sur­tout en Tunisie, en Egypte et en Libye, sou­lignent l’importance de la contri­bu­tion de Rosa Luxemburg. Elle a com­pris mieux qu’aucun autre mar­xiste de son époque (et bien mieux que de nom­breux autres qui sui­virent) que la révo­lu­tion n’est « faite » par aucun parti ou indi­vidu mar­quant : elle émerge de manière spon­ta­née comme une réponse des masses face à des condi­tions sociales déter­mi­nées. Elle cher­chait tou­jours l’inattendu chez les masses et son œuvre nous éduque dans ce sens.

Sa com­pré­hen­sion de ce qui se passe après la révo­lu­tion est éga­le­ment impor­tante. Elle sou­te­nait qu’il ne peut y avoir de socia­lisme sans démo­cra­tie et qu’il n’y a pas de démo­cra­tie sans socia­lisme. Elle pro­tes­tait contre tout qui, ami ou ennemi, ne conce­vait pas le chan­ge­ment social comme une libé­ra­tion des talents et des capa­ci­tés innées et acquises de l’humanité. Dans ce sens, elle fai­sait partie d’un cou­rant « idéa­liste » au sein du mar­xisme que l’on a ignoré pen­dant trop long­temps. N’oublions pas qu’en 1844 Marx avait défini sa phi­lo­so­phie comme un huma­nisme, qui consiste dans l’unité de l’idéalisme et du maté­ria­lisme. Nous avons plus que jamais besoin aujourd’hui de cette unité.

Comment situer les lettres de Rosa Luxemburg au sein du reste de son œuvre ? Que nous apprennent les lettres qu’elle écri­vit à la mili­tante pour les droits des femmes que fut Clara Zetkin sur la poli­tique du genre, et par­ti­cu­liè­re­ment en rela­tion avec sa propre expé­rience ?

Pendant de nom­breuses années, on sup­po­sait que Rosa Luxemburg n’était pas fémi­niste et qu’elle ne s’intéressait pas à l’émancipation des femmes. Mais tel n’était pas le cas. Rosa Luxemburg repous­sait les demandes répé­tées des diri­geants du Parti social-démo­crate alle­mand (SPD) de jouer un rôle plus direct dans la sec­tion des femmes du parti. Mais elle refu­sait car elle consi­dé­rait que les hommes vou­laient la détour­ner de son impli­ca­tion directe dans les débats poli­tiques et théo­riques du socia­lisme alle­mand parce qu’ils vou­laient se les réser­ver pour eux-mêmes.

Elle s’est heur­tée à beau­coup de sexisme parmi les diri­geants du SPD (y com­pris de la part de August Bebel, auteur de « La Femme et le Socialisme », qui parla d’elle un jour comme d’une « chienne véné­neuse »). Elle savait par­fai­te­ment que c’était du sexisme quand on frus­trait ses efforts pour se faire entendre. Elle pen­sait, par contre, que la manière la plus effi­cace de com­battre ces bar­rières était de mettre à nu la fai­blesse poli­tique et théo­rique de ses adver­saires.

Nous savons main­te­nant qu’elle écri­vit beau­coup sur l’émancipation des femmes ; dans une lettre à Zetkin, elle lui exprime com­bien elle se sent fière de se dire fémi­niste. Ce fait nous avait moti­vés, Kevin Anderson et moi, à inclure une col­lec­tion de ses écrits sur les femmes dans « The Rosa Luxemburg Reader ». Aujourd’hui, « The Letters of Rosa Luxemburg » démontre qu’une de ses plus grandes pré­oc­cu­pa­tions quand elle sortit de prison en novembre 1918 fut d’impulser la créa­tion d’une sec­tion de femmes au sein de ce qui allait deve­nir à la fin de décembre le Parti com­mu­niste alle­mand.

Ce fait est assez sur­pre­nant quand on tient compte de la quan­tité de ques­tions dont elle devait s’occuper dans les courts deux mois de convul­sion révo­lu­tion­naire entre sa libé­ra­tion et sa mort. C’est comme si, dès qu’elle fut libé­rée des entraves du SPD, elle se sen­tait plus libre de se concen­trer avec plus de déter­mi­na­tion sur la ques­tion des femmes.

De nom­breux mili­tants découvrent la figure de Rosa Luxemburg à tra­vers le filtre de leur enga­ge­ment dans des orga­ni­sa­tions de tra­di­tion léni­niste. Quels furent les points de désac­cords entre Rosa Luxemburg et Lénine, et com­ment peut-on per­ce­voir leurs méthodes et pers­pec­tives dif­fé­rentes aujourd’hui ?

Sur de nom­breuses ques­tions, Lénine et Rosa Luxemburg étaient oppo­sés quant aux ques­tions d’organisation, tandis que sur d’autres, ils par­ta­geaient les mêmes concepts. Tous accep­taient la néces­sité d’un parti « d’avant-garde », bien que cette notion est absente de l’œuvre de Marx et qu’elle n’est entrée dans le mou­ve­ment socia­liste alle­mand (et plus tard russe) qu’à partir de l’influence de l’adversaire de Marx, Ferdinand Lassalle (que Marx avait qua­li­fié de « futur dic­ta­teur des tra­vailleurs »).

La IIe Internationale, dans laquelle se retrou­vaient Rosa Luxemburg et Lénine, ne s’est pas déve­lop­pée avec les concepts d’organisation de Marx : ce furent Lassalle et Kautsky qui en ont jeté les bases. Ce serait donc une erreur de lec­ture de l’histoire que de sup­po­ser que Rosa Luxemburg et Lénine n’avaient pas de pré­misses com­munes sur l’organisation. Cependant, Rosa Luxemburg n’a jamais été aussi rigide et dog­ma­tique que Lénine quant à la néces­sité d’une direc­tion cen­tra­li­sée de la part d’un « comité cen­tral qui concentre toute l’information » (selon les termes de Rosa Luxemburg).

Elle s’est sou­vent oppo­sée à Lénine en repro­chant à ce der­nier « d’envelopper le parti dans des langes et exer­cer une dic­ta­ture intel­lec­tuelle à partir du comité exé­cu­tif cen­tral » (cf. son manus­crit de 1911, « Crédo »). Rosa Luxemburg avait beau­coup plus confiance dans ce que les masses pou­vaient créer de manière inat­ten­due et elle ne par­ta­geait pas la fixa­tion de Lénine pour leur contrôle cen­tra­lisé.

Selon moi, la plus grande dif­fé­rence entre les deux se situe par rap­port à ce qui se passe après la révo­lu­tion. Rosa Luxemburg ne voyait pas la démo­cra­tie comme un simple ins­tru­ment que l’on peut écar­ter en arri­vant au pou­voir. Au contraire, elle sou­te­nait que si l’arrivée au pou­voir ne s’accompagnait pas d’une exten­sion démo­cra­tique, on ne crée­rait pas une nou­velle société. Les partis ne créent pas le socia­lisme : ce sont les tra­vailleurs et les citoyens libre­ment asso­ciés. De manière consé­quente, elle a condamné la ter­reur rouge de Lénine, la créa­tion de la Tchéka et l’établissement d’une dic­ta­ture du parti. Telle est sa plus grande contri­bu­tion « sur ce qui se passe après la révo­lu­tion ».

Quel est la signi­fi­ca­tion et l’implication de cette nou­velle publi­ca­tion en anglais par rap­port aux acquis et aux limites de Rosa Luxemburg ?

Approximativement 80% des écrits de Rosa Luxemburg n’ont jamais paru en langue anglaise. Même son œuvre théo­rique la plus impor­tante, « L’Introduction à l’économie poli­tique », n’a pas été inté­gra­le­ment publiée. Cette œuvre, avec six manus­crits sur l’économie poli­tique, les socié­tés pré­ca­pi­ta­listes et le Capital de Marx – retrou­vés dans les der­nières décen­nies – seront publiées dans un pre­mier volume d’Ouvres Complètes : « Economic Writings, 1898-1907. »

Ces textes démontrent la portée de sa com­pré­hen­sion de la théo­rie mar­xiste et sa pro­fonde com­pas­sion pour tous ceux qui souffrent du joug de l’impérialisme et de l’intrusion capi­ta­liste dans le monde en voie de déve­lop­pe­ment. De nom­breuses per­sonnes ont pensé que Rosa Luxemburg s’était oppo­sée au droit à l’autodétermination des peuples parce qu’elle prê­tait peu d’intérêt aux nations non euro­péennes. Mais les Œuvres Complètes démentent cela.

Cela nous per­met­tra éga­le­ment d’évaluer jusqu’à quel point elle a eu raison ou tort dans la pro­mo­tion des prin­cipes de libre dis­cus­sion et sa pré­ven­tion vis-à-vis de struc­tures cen­tra­li­sées d’organisation quant à son tra­vail au sein du mou­ve­ment polo­nais. Ces écrits nous démontrent les dif­fi­cul­tés éga­le­ment ren­con­trées par Rosa Luxemburg dans la recherche d’une rela­tion tota­le­ment dif­fé­rente entre la spon­ta­néité, la conscience et l’organisation que celle qui a carac­té­risé le mar­xisme après Marx.

Peter Hudis est res­pon­sable, avec Kevin Anderson, d’une édi­tion d’œuvres et de lettres inédites de Rosa Luxemburg en anglais et des pre­miers volumes de ses Œuvres Complètes dans cette langue.

Traduction fran­çaise pour Avanti4​.be : G. Cluseret.

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