Rosa Luxemburg, hommage au 150e anniversaire de sa naissance

Paris, le 24/02/2014. Portrait de Michael Lowy .Photo Pierre Pytkowicz

Je suis devenu, et je reste encore, plusieurs dizaines d’années plus tard, une sorte de « Luxemburgiste » – ses idées en constante évolution se prêtant mal à devenir une doctrine fermée et figée. La petite révolutionnaire qui marchait en boitant, brillante et téméraire, reste l’étoile la plus lumineuse de ma constellation. Préface à « L’étincelle incendiaire. Essais sur Rosa Luxemburg ».

Préface à “L’étincelle incendiaire. Essais sur Rosa Luxemburg”,  Paris, Le temps des cerises, 2019

Ce livre n’est pas une étude systématique sur l’œuvre de Rosa Luxemburg et encore moins une biographie intellectuelle. Il existe plusieurs travaux qui se proposent un tel objectif, dont le meilleur, à mon avis, reste, malgré tout, le vieil ouvrage de Paul Frölich, publié en allemand en France en 1939 (l’auteur était exilé ici) et, en traduction française, par François Maspero, dans la collection Bibliothèque Socialiste de Georges Haupt (1965).

Plus modestement, ceci est un recueil d’essais qui tentent d’aborder certains aspects de sa pensée, connus, inconnus ou méconnus, avec l’ambition d’y porter un regard nouveau. Plusieurs de mes articles concernent la dimension philosophique de ses écrits.

Certes, la fondatrice de la Ligue Spartakus n’avait jamais fait d’études de philosophie – son doctorat en Suisse sur la Pologne était en économie. Mais la philosophie est quelque chose de trop sérieux pour être laissée aux seuls « spécialistes », diplômés ou pas : certains des philosophes  marxistes les plus importants du 20ème siècle, comme Antonio Gramsci, n’étaient pas non plus des « professionnels » de la philosophie…

Nous croyons que l’œuvre de Rosa Luxemburg apporte une contribution unique et précieuse à la théorie de l’histoire, à la philosophie politique et à l’épistémologie marxiste.

L’auteur de ce livre ne cache pas sa sympathie, son admiration et son adhésion aux idées de Rosa Luxemburg. Cela n’exclut pas, dans certains cas, une distance critique. J’ai manifesté, dans d’autres ouvrages – par exemple, dans la postface à l’anthologie Les marxistes et la question nationale (coédité en 1974, avec Georges Haupt et Claudie Weill) – un évident désaccord avec son refus du mot d’ordre du droit des nations à l’auto-détermination. De même, dans certains des articles inclus dans le présent recueil, sa vision « pré-1914 » de l’inévitable écroulement (Zusammenbruch) du capitalisme est mise en question.

Il faudrait ajouter à cela que, malgré sa sensibilité naturaliste, et son empathie avec la souffrance des animaux, la question de l’environnement comme problème politique global n’était pas présente dans ses écrits ; c’est d’ailleurs les cas d’autres marxistes de son époque. Mais je ne reste pas moins convaincu que le renouveau du marxisme à notre époque passe par une redécouverte de Rosa Luxemburg : ses idées sont, à beaucoup d’égards, non seulement importantes, mais indispensables pour penser le présent et l’avenir du communisme.

J’essaye dans les textes qui suivent de mettre en évidence la valeur, la cohérence, la hauteur de vues et l’actualité de ses écrits sur le socialisme, sur la démocratie, sur l’impérialisme, sur les peuples colonisés, sur les bifurcations de l’histoire, sur la dialectique entre théorie et pratique, ou entre science et engagement social.

Les générations socialistes/communistes futures découvriront sans doute d’autres aspects encore dans le trésor culturel que constitue son œuvre.

Quelques remarques personnelles, au cas où cela puisse intéresser le lecteur : j’ai découvert les écrits de Rosa Luxemburg au Brésil, à l’âge de 16 ans. Un ami m’a passé Réforme et Révolution et La Révolution russe en traduction brésilienne ; peu après j’ai fait l’acquisition, lors d’un voyage  en France, des brochures publiées par les éditions Spartacus ; enfin, ma mère avait un recueil, paru à Vienne dans les années 1920, de quelques-unes de ses lettres de prison.

Ce fut, comme dirait Walter Benjamin, une « illumination profane » et le début d’une passion pour le personnage, son histoire, son caractère profondément humain, son intransigeance politique, son martyre, et – surtout – sa pensée, inséparablement révolutionnaire, libertaire et  démocratique.

Je suis devenu, et je reste encore, plusieurs dizaines d’années plus tard, une sorte de « luxemburgiste » – ses idées en constante évolution se prêtant mal à devenir une doctrine fermée et figée. Jeune, j’ai fait partie d’une petite – non, minuscule (15 membres dans les meilleurs jours) – organisation politique brésilienne, la Ligue Socialiste indépendante, dont la seule et unique référence historique, théorique et politique était Rosa Luxemburg.

Parmi ses fondateurs, un courageux vétéran, Herminio Sachetta, ancien dirigeant du Parti Communiste Brésilien, et ensuite du Parti Socialiste Révolutionnaire (IVème Internationale), et deux jeunes intellectuels juifs marxistes qui m’ont beaucoup appris, Paul Singer et Mauricio Tragtenberg.

Lorsque j’ai quitté le Brésil (en 1961) pour entreprendre à Paris une thèse de doctorat – avec Lucien Goldmann, lui aussi admirateur, bien que distant, de l’auteure de la brochure Junius – sur La théorie de la révolution chez le Jeune Marx , mon objectif, conscient et délibéré, était de proposer une lecture « luxemburgiste » de Marx, qui situerait au centre de sa pensée politique l’idée d’auto-émancipation révolutionnaire du prolétariat.

Dans les années 1970, j’ai poursuivi mes recherches, en collaboration avec un autre passionné de « Rosa » (comme on l’appelait, entre amis), dont il sera question dans les pages de ce livre : l’historien internationaliste Georges Haupt. Les travaux sur Luxemburg que j’ai publiés au cours des décennies suivantes sont inégaux, du point de vue de leur intérêt, originalité,  qualité scientifique ou politique.

J’ai sélectionné pour ce recueil ceux qui, anciens (rares) ou récents (la plupart), me semblent toujours actuels. Au cours de ces années j’ai ajouté beaucoup d’autres à  mon Panthéon personnel : Lukacs, Lucien Goldmann, Che Guevara, Leon Trotsky, André Breton, Franz Kafka, Ernst Bloch, Walter Benjamin, José Carlos Mariategui, dans une joyeuse promiscuité.

Mais la petite révolutionnaire Juive/Polonaise/Allemande, qui marchait en boitant, mais avait la nuque raide, était tendre et insolente, brillante et téméraire, reste l’étoile la plus lumineuse de ma constellation.