Rosa Luxemburg et l’ombre de la Commune

Cette année, voici qu’on célèbre les 150 ans de la Commune et de Rosa Luxemburg. Juste avant d’être assassinée par la répression social-démocrate allemande, le 15 janvier 1919, la Polonaise de naissance publiait, dans le journal de la Ligue spartakiste, un article ciblant les partisans de « l’ordre ». Ceux qui venaient d’écraser par la force armée le soulèvement populaire allemand ; ceux qui, un demi-siècle plus tôt, avaient réduit la Commune de Paris à néant. Cette référence semble hanter l’œuvre de la militante, théoricienne et économiste marxiste. « L’héritage de Rosa Luxemburg peut être important pour notre mouvement à bien des égards », a récemment avancé le sociologue et philosophe Michael Löwy. Saisissons ici ce double héritage.

Émile Carme, ACTA, 24 mars 2021

 


De ses grosses mains, l’Europe a mis en terre ses rejetons. Les travailleurs, a‑t-on dit, n’avaient pas de patrie ; les patries jetèrent pourtant les travailleurs les uns contre les autres : leurs crânes firent en se cognant des bruits qu’on entendit aux quatre coins du monde. Dans une forêt de hêtres et de chênes que le soleil n’éclaire pas encore, un trou de verdure voit le bas d’une page s’assombrir de signatures. Dans l’encre noire, l’Allemagne avoue sa défaite. On écoute cloches et clairons remplir de joie la France entière. L’empereur allemand vient d’abdiquer et, à Berlin, on vient de proclamer la République depuis un balcon du palais du Reichstag — par « on », il faut se figurer le porte-voix du Parti social-démocrate : c’est qu’il s’agissait pour Scheidemann de repousser les sirènes de la Révolution russe naissante, donc d’enrayer les mutineries, les grèves, les occupations, les colonnes d’ouvriers, les comités et les conseils qui allaient grandissant dans le pays. Tout ce raffut, en pleine défaite, ne lui disait rien qui vaille. Pis : voilà que, ici, là, les drapeaux rouges prenaient le vent à témoin. Alors, à la hâte, le social-démocrate a opposé au peuple révolté la République — de bonne famille, s’entend : Parlement, députés, costumes trois pièces.

Deux heures plus tard, l’ancien député Karl Liebknecht annonçait à son tour l’avènement de la République. Il a 47 ans ; il a connu la prison pour avoir refusé de se battre contre les travailleurs français ; il a cofondé la Ligue spartakiste quatre ans plus tôt, en sa qualité de social-démocrate défroqué et aux côtés de Rosa Luxemburg. « Camarades, je proclame la République socialiste allemande libre qui réunira tous les Allemands dans laquelle il n’y aura plus de bourgeoisie, ni de chefs, ni de serviteurs ; dans laquelle tout travailleur recevra un salaire juste pour son travail. Le règne du capitalisme qui a transformé le continent européen en un marais de sang est brisé1. » Assurément, le ton était bien différent. On a alors aperçu l’empereur ficher le camp à bord de quelque train à destination de la Hollande — puis on a jeté des pierres sur l’empereur. Un gouvernement provisoire a pris place ; les spartakistes ont refusé d’y siéger ; et voilà que la République, celle-là de bonne famille, signe l’armistice dans le trou de verdure le lundi 11 novembre 1918.

Sitôt, le gouvernement négocie avec le patronat de quoi tempérer la rue ouvrière. À croire que cela ne suffit pas : des marins se mutinent par milliers, le palais de la Chancellerie est assiégé, des coups de feu sont échangés. « Socialisme ou retombée dans la barbarie2 ! », lance Luxemburg par voie de presse. Le 1er janvier 1919, le Parti communiste est fondé en vue de prolonger la Ligue : elle en a rédigé le programme et, dans la droite ligne de ses écrits antérieurs contre le « règne de la terreur3 » léniniste4, fait collectivement entériner l’idée que « La révolution prolétarienne n’a nul besoin de la terreur pour réaliser ses objectifs. Elle hait et abhorre l’assassinat5 ». Ainsi la République des Conseils sera-t-elle la forme à bâtir. Des rédactions de journaux sont occupées, un demi-million de travailleurs se mettent en grève, Liebknecht appelle à renverser le gouvernement transitoire (contre l’avis initial de Luxemburg, jugeant la chose par trop prématurée et urbaine6). Dans les rues, la lutte est désormais à mort. Les sociaux-démocrates ont mobilisé les Corps francs — une milice paramilitaire qui grossira les rangs nazis — pour anéantir le soulèvement : on compte une centaine de morts, côté insurgés ; une petite dizaine, côté armée. Le 12 janvier, l’ordre règne.

Deux jours plus tard, dans le quatorzième numéro du journal spartakiste Die Rote Fahne (Le Drapeau rouge), on lit sous la plume de Rosa Luxemburg : « Qui n’évoquerait l’ivresse de la meute des partisans de l’ordre, la bacchanale de la bourgeoisie parisienne dansant sur les cadavres des combattants de la Commune, cette bourgeoisie qui venait de capituler lâchement devant les Prussiens et de livrer la capitale à l’ennemi extérieur après avoir levé le pied ? Mais quand il s’est agi d’affronter les prolétaires parisiens affamés et mal armés, d’affronter leurs femmes sans défense et leurs enfants, ah comme le courage viril des fils de bourgeois, de cette jeunesse dorée, comme le courage des officiers a éclaté ! Comme la bravoure de ces fils de mars, qui avaient cassé devant l’ennemi extérieur, s’est donné libre cours dans ces atrocités bestiales, commises sur des hommes sans défense, des blessés et des prisonniers7 ! » Le lendemain, Liebknecht est abattu ; Luxemburg reçoit une balle dans la tempe avant d’être jetée dans un canal de la capitale. Son meurtrier deviendra banquier en Finlande puis Hitler indemnisera les différents responsables de leur exécution — il sera promu colonel durant la Seconde Guerre mondiale et mourra en 1982.

À la veille d’être assassinée, l’échec de la Révolution allemande consommé, c’est donc à la Commune que songe encore Rosa Luxemburg. « Encore », oui, car ce n’est pas, tant s’en faut, la première fois qu’elle en convie le souvenir : on peut même faire état d’un fil d’Ariane, jamais rompu au long d’une abondante œuvre écrite.

De passage à Paris en 1894, la jeune femme, récente cofondatrice du SDKP (le parti Social-démocratie du royaume de Pologne), vient de fêter ses 24 ans ; elle assiste à la célébration de l’anniversaire de la Commune, qu’elle commente sans tarder dans sa correspondance : « très minable8 ». « Leurs discours étaient plutôt plats, surtout celui de Lafargue9. » L’intéressé, gendre de Marx, est l’une des voix fameuses du Parti ouvrier français, créé par ses soins aux côtés de Jules Guesde. Elle corrige également le manuscrit d’un camarade du nom de Boris Kritchevski, consacré à la Commune, et, dans une lettre qu’elle lui adresse, tient à notifier : « Je propose d’ajouter un petit passage pour dire que la Commune n’a pas pu alors introduire le socialisme pour des raisons internes, surtout à cause de la façon dont était posée la question ouvrière en France, dans toute l’Europe et en Amérique10. » De retour à Paris l’année suivante, elle prend part à un banquet mémoriel organisé par des militants guesdistes ; elle y écoute Zéphirin Camélinat, ancien communard exilé en Grande-Bretagne au lendemain de la Semaine sanglante et désormais candidat socialiste indépendant, faire le récit de ses souvenirs11.

Quatre ans ensuite paraît son ouvrage Réforme sociale ou Révolution ? : un recueil d’articles publiés dans un quotidien socialiste allemand. Propos polémique s’il en est, puisque Rosa Luxemburg discute les thèses énoncées par Eduard Bernstein, figure de la social-démocratie allemande, lui aussi réfugié Outre-Manche. C’est que l’homme fait montre, chaque jour passant, d’une prise de distance toujours plus franche d’avec le marxisme. « Aujourd’hui, aucun socialiste faisant usage de sa raison ne rêve d’une victoire imminente du socialisme grâce à une révolution violente12 », assure-t-il à présent. En lieu et place, Bernstein loue les réformes ; Luxemburg s’élève : il en va là de « l’existence tout entière du mouvement socialiste ». La charge se fait non sans piquant : « Il était réservé à Bernstein de considérer la mare aux grenouilles du parlementarisme bourgeois comme l’instrument appelé à réaliser le bouleversement social le plus formidable de l’Histoire, à savoir la transformation des structures capitalistes en structures socialistes13. » Mais on lit, quelques lignes plus avant : 

[L]a prise du pouvoir politique par le prolétariat, c’est-à-dire par une grande classe populaire, ne se fait pas artificiellement. Sauf en certains cas exceptionnels — tels que la Commune de Paris, où le prolétariat n’a pas obtenu le pouvoir au terme d’une lutte consciente, mais où le pouvoir lui est échu comme un bien dont personne ne veut plus — la prise du pouvoir politique implique une situation politique et économique parvenue à un certain degré de maturité. C’est là toute la différence entre des coups d’État de style blanquiste, accomplis par « une minorité agissante », déclenchés à n’importe quel moment, et en fait, toujours inopportunément, et la conquête du pouvoir politique par la grande masse populaire consciente […].

Il s’agit donc, dans le sillage d’Engels, de récuser la stratégie blanquiste (des idées « nettement périmées14 », assurait ce dernier en 1874) et d’opposer, à l’action minoritaire avant-gardiste, le grand nombre comme seule force révolutionnaire. Une décennie passe ; son nom s’impose comme l’un de ceux qui font le socialisme européen. Luxemburg multiplie les interventions dans la presse et dispense des cours au nom du Parti social-démocrate allemand. Dans un texte intitulé « Martinique », paru le 15 mai 1902, elle revient sur l’éruption volcanique de la montagne Pelée, à Saint-Pierre, que ce début de mois a connue. Environ 30 000 morts. La socialiste, critique résolue du colonialisme, retrace pour l’occasion la prise de possession des Antilles par l’État impérialiste français : « Nul volcan n’y a ouvert son cratère, ce sont les bouches des canons français qui ont semé la mort et la désolation. Les tirs de l’artillerie française ont balayé des milliers de vies humaines de la surface de la terre jusqu’à ce que ce peuple libre se prosterne face contre terre et que la reine des sauvages soit traînée, comme trophée, dans la Cité des Lumières15» Elle ironise — c’est même tout l’objet de son article — contre les larmes soudaines d’une République qui, pourtant, conquit tant et plus sans en verser jamais ; qui, pourtant, massacra le peuple communard sans en verser non plus.

Et nous vous avons vus, vous aussi, oh République, en larmes ! C’était le 23 mai 1871, quand le soleil glorieux du printemps brillait sur Paris, des milliers d’êtres humains pâles dans des vêtements de travail étaient enchaînés ensemble dans les rues, dans les cours de prison, corps contre corps et tête contre tête ; les mitrailleuses faisaient crépiter par les meurtrières leurs museaux sanguinaires. Aucun volcan n’avait éclaté, aucun jet de lave n’avait été versé. Vos canons, République, ont tiré sur la foule compacte, poussant des cris de douleur — plus de 20 000 cadavres ont recouvert les trottoirs de Paris !

Huit ans après. Le peuple s’est soulevé en Russie et la troupe a fait feu : des milliers de morts ; sous le nom d’Anna Matschke, Rosa Luxemburg a tenté de prendre part au soulèvement — en vain ; elle fut arrêtée, frôla la peine capitale et, revenue en Allemagne, passa deux mois en prison pour avoir enjoint les prolétaires allemands à suivre leurs frères et sœurs russes ; soucieuse de tirer les leçons de la révolution manquée de 1905, elle a publié Grève de masse, Parti et syndicat, critiquant tout à la fois les anarchistes (un « Lumpenproletariat » incapable de penser « la triste réalité méprisée16 ») et le rejet social-démocrate de l’idée de grève générale (qu’elle promeut, donc, sous l’appellation de « grève de masse »). Nous voici le 17 avril 1910 et la native de Zamość donne un discours dans quelque théâtre de Francfort :

Combien de fois y ont-ils essayé de noyer dans le sang le prolétariat naissant, le socialisme ! Dans le terrible massacre de juin 1848, l’appel du prolétariat pour une « République sociale » devait être étouffé. Mais vingt-deux ans plus tard, le drapeau du socialisme était à nouveau victorieux dans la Commune de Paris. Puis vint la revanche du soulèvement de la Commune, la cruelle boucherie de mai 1871. Des dizaines de milliers de morts17 et de vivants furent enterrés dans une fosse commune, dans le grand cimetière parisien du Père-Lachaise. Une grande pelouse nue et usée au fond du cimetière, un mur nu sur lequel pendent aujourd’hui quelques simples couronnes rouges, blanchies par la pluie comme emportées par des ruisseaux de larmes, voilà tout ce qui restait de la Commune de Paris dans un premier temps18.

Le 18 mars 1912, jour anniversaire du soulèvement de Paris, elle publie dans les colonnes du journal Die Gleichheit (L’Égalité), fondé par la féministe marxiste Clara Zetkin, une ode à la Commune — laquelle reprend pour partie son discours. Comme de coutume, la plume est épique.

L’Histoire délivra, au mois de mars, un autre enseignement important aux prolétaires en lutte. Le 18 mars 1871, le prolétariat parisien s’empara du pouvoir dans la capitale française, abandonnée par la bourgeoisie et menacée par les Prussiens ; il instaura le gouvernement de la glorieuse Commune. La direction pacifique et bienfaisante des travailleurs aux commandes de l’État, après que ses classes dominantes l’avaient jeté dans la tourmente d’une guerre criminelle et de défaites dévastatrices, ne dura que deux mois. La lâche bourgeoisie française, qui avait fui devant l’ennemi étranger, se ressaisit dès le mois de mai et fit alliance avec lui pour mener un combat à mort contre “l’ennemi intérieur”, contre les travailleurs parisiens. Au cours de la “Semaine sanglante”, la Commune prolétarienne s’acheva dans un massacre effroyable, sous des ruines fumantes, sous des montagnes de cadavres, sous les gémissements des vivants enterrés avec les morts, sous les orgies de la bourgeoisie ivre de vengeance19.

Et voici « la terrible catastrophe20 » : la guerre. À l’instar des capitalistes et des nationalistes, les sociaux-démocrates allemands ont voté les crédits nécessaires ; ainsi la Ligue spartakiste, scission de l’aile gauche du Parti, est-elle née. « Si on attend de nous que nous brandissions les armes contre nos frères de France et d’ailleurs, alors nous nous écrions : Nous ne le ferons pas21 », jure Rosa Luxemburg. Elle est donc emprisonnée. Au printemps 1915, elle multiplie du fond de sa cellule les références aux 72 jours parisiens dans ce qui deviendra bientôt l’opuscule La Crise de la social-démocratie. Elle prendra le nom de plume Junius ; Lénine, malgré quelques réserves, qualifiera la publication clandestine d’« excellent ouvrage marxiste22 ».

La chute de la Commune de Paris avait scellé la première phase du mouvement ouvrier européen et la fin de la Première Internationale. À partir de là commença une phase nouvelle. […] La guerre de 1870 et la défaite de la Commune de Paris avaient déplacé vers l’Allemagne le centre de gravité du mouvement ouvrier européen. […] Les combattants des journées de Juin, les victimes de la Commune, les martyrs de la Révolution russe — quelle ronde sans fin de spectres sanglants ! Mais ces hommes-là sont tombés au champ d’honneur, ils sont, comme Marx l’écrivit à propos des héros de la Commune, « ensevelis à jamais dans le grand cœur de la classe ouvrière ». Maintenant, au contraire, des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l’automutilation, avec aux lèvres leurs chants d’esclaves. Il a fallu que cela aussi ne nous soit pas épargné. Vraiment nous sommes pareils à ces Juifs que Moïse a conduits à travers le désert23.

Ou bien, plus loin, huitième partie :

La saignée de la boucherie de Juin avait paralysé le mouvement ouvrier français pour une quinzaine d’années. La saignée du carnage de la Commune l’a encore retardé de dix ans. Ce qui a lieu maintenant est un massacre massif sans précédent qui réduit de plus en plus la population ouvrière adulte de tous les pays civilisés qui font la guerre à n’être plus composée que de femmes, de vieillards et d’infirmes. C’est une saignée qui risque d’épuiser mortellement le mouvement ouvrier européen. Encore une guerre de ce genre, et les perspectives du socialisme sont enterrées sous les ruines entassées par la barbarie impérialiste.

Dans l’Aisne, la bataille a tout d’une boucherie ; Pétain remplace le général Nivelle ; les premiers actes de désobéissance surviennent. Rosa Luxemburg écrit, en ce mois de mai 1917, dans le cinquième numéro de Spartakusbriefe (Les lettres de Spartacus) :

Le souvenir de la Commune de Paris est encore trop frais. Et surtout — chassez le naturel, il revient au galop. En Allemagne précisément, la guerre mondiale a déchaîné l’orgie de la réaction, révélé la toute puissance du militarisme, démasqué la force apparente de la classe ouvrière allemande, démontré la fragilité et le néant du fondement de la prétendue « liberté politique », si bien qu’elle a rendu les perspectives de ce côté-là à la fois inquiétantes et tragiques24.

L’année suivante, elle rédige ce qui deviendra, après sa mort, « Fragment sur la guerre, la question nationale et la révolution ».

[L]a Révolution russe a communiqué à toutes les classes possédantes de tous les pays du monde, la panique, la haine farouche, fulminante, effrénée du spectre menaçant de la dictature politique, une haine qui ne peut se mesurer qu’aux sentiments de la bourgeoisie parisienne pendant les massacres de Juin et le carnage de la Commune25.

L’armistice, enfin, est signé (une République de bonne famille, un trou de verdure, des signatures au bas d’une feuille). Et puis quelque chose comme 30 millions de morts — 20 d’humains, 11 d’animaux26. Bagatelle capitaliste. Le dimanche 24 novembre 1918, elle dénonce, dans Die Rote Fahne, la politique entreprise par le pouvoir réformiste à l’endroit de la contestation allemande qui surgit en ces jours. Elle convoque pour ce faire les bourreaux bien connus de la Commune, des journées de Juin et de l’Algérie.

Pour protéger le palladium de « l’ordre », à savoir la propriété privée et le règne des classes, les classes possédantes — qui, en mille ans d’Histoire, à la moindre rébellion de leurs esclaves, n’ont jamais reculé devant aucun acte de violence ou d’infamie — ont depuis lors crié à la violence et à la terreur — celles des esclaves. Les Thiers et les Cavaignac, qui ont tué des dizaines de milliers de prolétaires parisiens, hommes, femmes et enfants, dans la boucherie de juin 1848, ont fait hurler le monde sur les prétendues « atrocités » commises par la Commune de Paris. […] Vous, messieurs les bourgeois et vos serviteurs du capital moribond de Vorwärts [journal du Parti social-démocrate, ndla], vous spéculez comme des banquiers sur la dernière carte : sur l’ignorance, sur l’inexpérience politique des masses. Vous guettez l’instant ; vous convoitez les lauriers des Thiers, des Cavaignac, des Galliffet27. C’est un jeu audacieux. Le jour et l’heure appartiennent à la dictature du prolétariat, au socialisme28.

Un mois plus tard. Dans la rue, la troupe tire sur les protestataires ; au congrès de fondation du Parti communiste allemand — du 31 décembre 1918 au 1er janvier 1919 —, Rosa Luxemburg cite la préface à l’édition allemande de 1872 du Manifeste de Marx et Engels, affirmant que, « pour la première fois », la Commune remit « aux mains du prolétariat le pouvoir politique », et reconnaissant le caractère par endroits « vieilli » de leur célèbre texte« La Commune notamment, a démontré qu’il ne suffit pas que la classe ouvrière s’empare de la machine de l’État pour la faire servir à ses propres fins », ajoutaient les deux théoriciens allemands. Dans quinze jours, Rosa Luxemburg sera tuée. Elle lance à l’assistance : « Le socialisme est devenu une nécessité, non seulement parce que le prolétariat ne veut plus vivre dans les conditions matérielles que lui réservent les classes capitalistes, mais aussi parce que nous sommes tous menacés de disparition si le prolétariat ne remplit pas son devoir de classe en réalisant le socialisme29. »

Son portrait a été placardé aux murs de Berlin. On réclame sa tête ; elle se cache dans un quartier cossu de Wilmersdorf. Son ultime texte, « L’ordre règne à Berlin », paraît dans le journal de la Ligue.

Que nous enseigne toute l’histoire des révolutions modernes et du socialisme ? La première flambée de la lutte de classe en Europe s’est achevé par une défaite. Le soulèvement des canuts de Lyon, en 1831, s’est soldé par un lourd échec. Défaite aussi pour le mouvement chartiste en Angleterre. Défaite écrasante pour la levée du prolétariat parisien au cours des journées de juin 1848. La Commune de Paris enfin a connu une terrible défaite. La route du socialisme — à considérer les luttes révolutionnaires — est pavée de défaites. Et pourtant cette histoire mène irrésistiblement, pas à pas, à la victoire finale30 !

Demain, Rosa Luxemburg sera tuée.

 


  1. Karl Liebknecht, Gesammelte Reden und Schriften, Dietz Verlag, 1971. Traduction : d.HG.
  2. « Que veut la Ligue spartakiste ? »Die rote Fahne, 14 septembre 1918.
  3. La Révolution russechapitre 4, « La dissolution de l’Assemblée constituante », publication posthume.
  4. « Un monde doit être renversé, mais chaque larme qui aurait pu être évitée est une accusation ; et l’homme qui, se hâtant vers une tâche importante, écrase par inadvertance même un pauvre ver de terre commet un crime », écrit-elle également dans son article « Un devoir d’honneur » (Die Rote Fahne, 18 novembre 1918).
  5. « Que veut la Ligue spartakiste ? »art. cit.
  6. Le 30 décembre 1918, elle déclare à ses camarades, lors du congrès fondateur du Parti communiste allemand, que « le chemin à parcourir est plus long que vous ne le supposez ». Cité par Gilbert Badia, Le Spartakisme, Éditions Otium, 2021, p. 307.
  7. « L’ordre règne à Berlin »Die Rote Fahne, n° 14, 14 janvier 1919.
  8. The Letters of Rosa Luxemburg, Georg Adler, Peter Hudis et Annelies Laschitza, Verso, 2013, p. 15. Nous traduisons.
  9. Ibid.
  10. Lettre publiée dans Vive la lutte ! Correspondance 1891–1914, François Maspero, 1975.
  11. Lettre du 18 mars 1895, The Letters of Rosa Luxemburgop. cit., p. 25.
  12. Evolutionary Socialism: A Criticism and Affirmation [1899], B.W. Huebsch, 1909. Nous traduisons.
  13. « La conquête du pouvoir politique »Réforme sociale ou révolution ?, avril 1899.
  14. « Le programme des émigrés blanquistes de la Commune »Der Volksstaat, n° 73, 26 juin 1874.
  15. « Martinique »Leipziger Volkszeitung, 15 mai 1902.
  16. Grève de masse, Parti et syndicatdeuxième partie, 1906.
  17. La bataille des chiffres a longtemps fait rage. La mathématicienne Michèle Audin a mené en 2021 une étude approfondie aux éditions Libertalia : les « évaluations plus hautes, autour de 15 000 ou 20 000 morts, ne sont pas exagérées », assure-t-elle.
  18. « Der preußische Wahlrechtskampf und seine Lehren », 17 avril 1910. Nous traduisons.
  19. « Märzenstürme »Die Gleichheit, 18 mars 1912. Nous traduisons.
  20. Rosa Luxemburg, lettre à Franz Mehring, 27 février 1916.
  21. Discours devant le tribunal de Francfort, 20 février 1914.
  22. « À propos de la brochure de Junius », juillet 1916.
  23. La Crise de la social-démocratie (ou Brochure du Junius), première partie, 1915.
  24. « La vieille taupe »Spartakusbriefe, n° 5, mai 1917.
  25. « Fragment sur la guerre, la question nationale et la révolution » [1918], traduit d’après l’édition allemande de Die Russische Revolution, Europäische Verlagsanstalt, 1963
  26. Bilan humain : chiffres du centre Robert Schuman (parmi lesquels 9,7 millions de morts dans les rangs militaires — et, en totalité, 21 millions de blessés.) Bilan animal : « Au niveau mondial, le conflit aurait fait environ 11 millions de morts chez les équidés. Au total, 100 000 chiens et 200 000 pigeons auraient péri. » [source]
  27. En mai 1905, elle l’évoquait déjà dans un article paru dans le journal Czerwony Sztandar : « [L]e général de Galliffet, un de ceux qui, de la manière la plus sauvage et la plus cruelle, avaient écrasé, en 1871, la glorieuse insurrection des ouvriers : la Commune de Paris ».
  28. « A Daring Game »Die Rote Fahne, n° 9, 24 novembre 1918. Nous traduisons.
  29. « Notre programme et la situation politique », discours au congrès de fondation du Parti communiste allemand (Ligue Spartacus), 31 décembre 1918 – 1er janvier 1919.
  30. « L’ordre règne à Berlin », art. cit.