Lecture d'été

« Rosa », de Jonathan Rabb

Par Mis en ligne le 03 juillet 2012

  • Rosa, Jonathan Rabb, 
  • tra­duit de l’anglais (USA) par Eric Moreau, 
  • coll. Grands détec­tives, 10/18, 2011, 
  • 576 pages, 9,60 euros.

Premier volume d’une tri­lo­gie désor­mais inté­gra­le­ment dis­po­nible chez 10/18[1],Rosa déploie sa trame dans les replis de la tra­gé­die qui se joue à Berlin, aux len­de­mains de la pre­mière Guerre Mondiale, sur les cendres encore chaudes du sou­lè­ve­ment spar­ta­kiste. En cette fin jan­vier 1919, la situa­tion reste encore incer­taine : Ebert et les sociaux-démo­crates s’installent au pou­voir, mais les dif­fé­rentes fac­tions s’agitent et l’instauration de la République semble encore peu assu­rée. C’est dans cette ambiance de nau­frage de la vieille Allemagne impé­riale que le com­mis­saire Hoffner doit mener une enquête par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile, qui le met sur la piste d’un meur­trier que l’on n’a pas encore bap­tisé serial killer.

Sur le dos de cha­cune de ses vic­times, le bour­reau trace dans les chairs un dessin étrange, tou­jours le même. L’affaire prend une tout autre dimen­sion lorsque l’on retrouve, ce même mois de jan­vier, le corps de Rosa Luxemburg, le dos tailladé ! Jonathan Rabb a inséré avec brio son intrigue dans les inter­stices de l’histoire, le corps de Rosa Luxemburg n’ayant été retrouvé en fait que le 31 mai 1919. Entre son arres­ta­tion, son assas­si­nat et la décou­verte du cadavre, il s’est écoulé plu­sieurs semaines dont on ne sait rien.

Willkommen in Berlin !

L’enquête cri­mi­nelle est l’occasion tout à la fois d’une décou­verte de la capi­tale alle­mande du début du siècle, ses ave­nues, ses parcs, ses grands maga­sins, et l’exploration des ten­sions sociales et poli­tiques qui se penchent, telles de mau­vaises fées, sur le ber­ceau de la répu­blique de Weimar. On y croise un mili­tant pro­lé­ta­rien éprouvé, Leo Jogisches, un savant de gros calibre, Albert Einstein, ainsi qu’une des grandes artistes de l’époque, Käthe Kollwitz. Comme très sou­vent dans le roman poli­cier, les appa­rences sont trom­peuses et l’enquêteur se doit d’aller cher­cher la vérité au-delà des évi­dences. Rabb s’en tire à mer­veille en jouant avec les élé­ments clas­siques du roman poli­cier contem­po­rain, en en fai­sant en quelque sorte la genèse : le jour­na­liste foui­neur, le chef de la pègre, l’agent de la police poli­tique, le jeune détec­tive encore idéa­liste… Il par­vient à faire tenir ces figures ensemble et à nous les mon­trer à leurs débuts, comme en train de sortir de leur cocon, encore un peu emprun­tés.

Tous ces per­son­nages émergent dans un cadre défini, celui du capi­ta­lisme alle­mand, qui est en train de finir de briser la vieille gangue aris­to­cra­tique qui l’empêtrait et l’empêchait de se lancer à l’assaut du marché mon­dial et de son concur­rent prin­ci­pal, le capi­ta­lisme états-unien. Alors que les sociaux-démo­crates et les dif­fé­rents groupes para­mi­li­taires font régner l’ordre et écrasent toute ten­ta­tive de révolte, la bour­geoi­sie peut lais­ser libre cours à son appé­tit de profit. Mais qu’un psy­cho­pathe com­mence à semer des cadavres et c’est le début de la panique. Par petites touches, le roman fait aussi le por­trait du Berlin des petites gens, jeunes filles pleines d’espoir, gamin des rues, ivrognes et autres monte-en-l’air, toutes celles et ceux que la ronde de valo­ri­sa­tion du capi­tal broie et laisse sur le car­reau. Ce jeu des per­son­nages qui se croisent et s’affrontent dans le laby­rinthe urbain trace un paral­lèle frap­pant avec les figures clas­siques du polar hard boiledamé­ri­cain, sau­pou­dré d’une pincée de Döblin[2].

Rosa privée/​publique

Parmi cette gale­rie, la figure de Rosa tra­verse l’ensemble du roman et devient presque une obses­sion pour Hoffner, qui cherche à percer le mys­tère entou­rant son meurtre et sa muti­la­tion. Aidé d’un mys­té­rieux « K », le com­mis­saire fouille la vie de la mili­tante, sur­nom­mée la « dia­blesse juive » par les tenants de l’ordre établi. Dans cette enquête, qui nous livre quelques facettes plus per­son­nelles de la mili­tante, Rabb par­vient à éviter l’écueil que l’on retrouve dans cer­taines approches contem­po­raines, celui de la dépo­li­ti­sa­tion. Cette atti­tude revient à consi­dé­rer que Rosa n’a été qu’une mili­tante par défaut, pour s’imposer dans un monde d’hommes, alors que sa nature pro­fonde se retrou­ve­rait en par­ti­cu­lier dans ses lettres à ses amis, lorsqu’elle s’inquiète de ses chats, s’intéresse à la mode ou à la botanique[3]. Un tel point de vue n’est pas étran­ger à la repré­sen­ta­tion sexiste des rôles attri­bués aux indi­vi­dus dans notre société. L’auteur quant à lui par­vient à main­te­nir cette ten­sion entre la femme privée et la figure publique : « Enfin per­çait son huma­nité, pensa Hoffner. Jogisches avait décelé en Rosa une force plus vitale que sa convic­tion froide, et c’était cela, rien que cela, qu’il cher­chait désor­mais à sauver à tout prix » (p. 492). Cette dimen­sion, Gilbert Badia l’avait déjà mise en avant dans son impo­sante bio­gra­phie, qui consti­tue un excellent pro­lon­ge­ment à cette fic­tion : « C’est l’abondance du cœur qui la fait écrire, jamais l’habitude, la rou­tine »[4]. La Rosa épis­to­lière nous laisse entre­voir ses sen­ti­ments et sa sen­si­bi­lité, ce que l’enquête du com­mis­saire (re)met à jour. Malgré quelques mal­adresses, l’auteur par­vient ainsi à éviter l’embaumement de Luxemburg, sa dis­pa­ri­tion der­rière une figure fabri­quée et rigide, et elle devient en quelque sorte l’exact opposé de la momie de Lénine empri­son­née dans son sar­co­phage de verre sur la Place Rouge. Et il se fait d’une cer­taine façon le pas­seur de son héri­tage théo­rique, de sa vigueur intel­lec­tuelle, depuis une malle rem­plie de ses écrits jusqu’à cette ultime sen­tence du com­mis­saire, sur les bords du Landwehrkanal : « Ces hommes vont reve­nir à la charge. Et alors… nous repen­se­rons à Rosa et à sa révo­lu­tion, et nous ver­rons com­bien nous étions naïfs » (p. 557).

Aux racines du nazisme

Il y a là la seule véri­table cri­tique que nous pou­vons for­mu­ler à l’égard de l’écrivain, qui confère une cer­taine fata­lité à son récit, en sug­gé­rant que tout se joue dès les pre­miers jours de la République de Weimar, notam­ment en ce qui concerne le nazisme. Il est vic­time en cela d’une forme d’illusion rétros­pec­tive. Il explore avec beau­coup de maî­trise les ori­gines des théo­ries nazies, ces petits groupes, pour cer­tains illu­mi­nés, qui se déve­loppent dans l’ambiance de chaos et d’amertume liés à la défaite. Dans ce magma naissent de nom­breux com­plots, mêlant rédemp­tion du peuple alle­mand, anti­sé­mi­tisme et anciennes reli­gions nor­diques, dont les rami­fi­ca­tions courent jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. La place qu’il accorde avec raison à la ques­tion de l’antisémitisme, et de sa muta­tion poli­tique, retombe en partie dans la vieille ornière du Sonderweg alle­mand, en omet­tant que ces théo­ries racistes étaient très lar­ge­ment répan­dues dans le monde occidental[5]. Cette vision a permis de dédoua­ner les démo­cra­ties vic­to­rieuses de la seconde Guerre Mondiale de leurs res­pon­sa­bi­li­tés à l’égard du judéo­cide en fai­sant repo­ser l’intégralité de la faute sur les épaules du peuple alle­mand. Mais il a cepen­dant raison d’insister sur l’enracinement des pré­ju­gés anti­sé­mites dans la société allemande[6], héri­tage de la société de caste wil­hel­mienne, ter­reau fer­tile sur lequel se déve­lop­pera l’antisémitisme poli­tique des nazis.

En mêlant enquête cri­mi­nelle et com­plot poli­tique, Jonathan Rabb a réussi un roman véri­ta­ble­ment cap­ti­vant qui embarque le lec­teur au cœur des convul­sions de la société alle­mande, et nous rap­pelle à juste titre que les périodes de pro­fondes crises sociales sont sou­vent favo­rables aux thèses natio­na­listes et réac­tion­naires, comme vient de nous le rap­pe­ler le 1er tour de l’élection pré­si­den­tielle, et qu’elles ne doivent donc pas être prises à la légère. Mais Rosa Luxemburg nous rap­pelle éga­le­ment que ces chocs sociaux sont des pro­ces­sus contra­dic­toires dans les­quels rien n’est joué d’avance et qu’il ne sert à rien de se lamen­ter : il faut étu­dier et se battre ! Ce récit est donc une invi­ta­tion à renouer avec « la richesse et la diver­sité d’un esprit et d’un talent dont on ne sau­rait épui­ser tous les pres­tiges et qui conservent, à un demi-siècle de dis­tance, leur attrait et même leur fas­ci­na­tion »[7]. Et ce n’est pas le moindre des mérites de ce livre que de sus­ci­ter cette envie !

Notes

  1. Les deux autres titres, dans la même col­lec­tion, sont L’homme inté­rieur, et Le second fils.
  2. Les lec­teurs et lec­trices qui auront goûté Rosa devraient appré­cier les romans de Döblin,Berlin Alexanderplatz, ainsi que sa tétra­lo­gie, Novembre 1918, indis­pen­sable, consa­crée à cette période et dis­po­nible chez Agone.
  3. Sur cet aspect, voir l’entretien de Pierre Baton avec Anouk Grinberg, publié dans Tout est à nous ! la revue n° 4 au sujet de son spec­tacle et de l’ouvrage Rosa la vie (http://www.npa2009.org/content/rosa-la-vie-%C2%ABil-n%E2%80%99y-nul-renoncement-il-n%E2%80%99y-aucun-angle-mort%C2%BB-interview-danouk-grinberg).
  4. Gilbert Badia, Rosa Luxemburg, Journaliste Polémiste Révolutionnaire, Editions Sociales, 1975, p. 755.
  5. Dans le domaine de la fic­tion, le roman de Philip Roth, Le com­plot contre l’Amérique, dis­po­nible chez Folio, donne une bonne approche de cette réa­lité.
  6. Sur cet aspect, nous ne sau­rions trop recom­man­der la lec­ture de la bande des­si­née en trois tomes de David Vandermeulen, Fritz Haber, chez Delcourt (http://www.npa2009.org/content/fritz-haber-une-g%C3%A9n%C3%A9alogie-de-la-barbarie-moderne).
  7. Gilbert Badia, Rosa Luxemburg, p. 822.

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