Note de lecture

Révolutions, moteur de l’histoire

RÉVOLUTIONS. QUAND LES PEUPLES FONT L'HISTOIRE, Mathilde Larrère (dir.) Éditeur : BELIN

Par Mis en ligne le 10 février 2014

C’est à la réa­li­sa­tion d’un vaste pano­rama des révo­lu­tions pro­téi­formes du XVIIe siècle à nos jours, et sur plu­sieurs conti­nents, que s’est atte­lée une équipe d’enseignants-chercheurs en his­toire, sous la direc­tion de Mathilde Larrère, maître de confé­rences à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée, offrant au lec­teur un ouvrage sobre­ment inti­tulé Révolutions. Quand les peuples font l’Histoire qui, dans la mesure d’un « beau livre » s’adressant à un public large de non-spé­cia­listes, est sans aucun doute l’une des plus remar­quables publi­ca­tions his­to­riques de ces der­niers mois.

Comme le rap­pellent les auteurs en exergue, « l’idée de ce livre est née au prin­temps 2011, au moment de l’éclosion des révo­lu­tions arabes. Eugénia Palieraki, spé­cia­liste des connexions entre mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, Maud Chirio et Mathilde Larrère, his­to­riennes du poli­tique aux XIXe et XXe siècles, décident alors de confron­ter cette actua­lité brû­lante à une démarche his­to­rique rigou­reuse. En juin 2013, elles orga­nisent le col­loque « D’une révo­lu­tion à l’autre, his­toire des cir­cu­la­tions révo­lu­tion­naires » qui réunit les meilleurs spé­cia­listes du sujet. » Par la suite, dans un projet qui rejoint l’excellent ouvrage Pour quoi faire la révo­lu­tion sous la direc­tion des cher­cheurs de l’Institut d’histoire de la Révolution fran­çaise (Université Paris-I) que sont Jean-Luc Chappey, Bernard Gainot, Guillaume Mazeau, Frédéric Régent et Pierre Serna, l’initiative de Mathilde Larrère et de ses col­lègues s’enrichira des contri­bu­tions de deux spé­cia­listes des phé­no­mènes révo­lu­tion­naires dans deux aires cultu­relles par­ti­cu­liè­re­ment impor­tantes : Félix Chartreux, spé­cia­liste de la Russie, et Vincent Lemire, his­to­rien du Moyen-Orient.

Ainsi, cet ouvrage col­lec­tif à l’iconographie par­ti­cu­liè­re­ment riche et soi­gnée, pré­sente à la fois un tra­vail édi­to­rial de choix – il s’agit d’un bel objet, d’un « beau livre » au sens propre – mais vise éga­le­ment à renou­ve­ler l’historiographie scien­ti­fique des phé­no­mènes révo­lu­tion­naires, envi­sa­gés sous l’angle com­pa­ra­tiste en pré­sen­tant leurs inva­riants his­to­riques, sur le plan social et cultu­rel en par­ti­cu­lier.

Les dif­fé­rents cha­pitres sont par­ta­gés entre spé­cia­listes des périodes et des zones géo­gra­phiques. Mathilde Larrère, his­to­rienne du poli­tique, s’est donc inté­res­sée aux révo­lu­tions anglaise du XVIIe siècle, amé­ri­caine du XVIIIe, et, bien sûr, à « la mère de toutes les révo­lu­tions », la Révolution fran­çaise, envi­sa­gée dans une pério­di­cité de moyen terme (1789-1799), insis­tant en par­ti­cu­lier sur les périodes de la Convention et de la Terreur, plutôt que sur Thermidor et le Directoire. L’auteur s’inspire ici des der­niers renou­vel­le­ments his­to­rio­gra­phiques en la matière, les tra­vaux de Sophie Wahnich en par­ti­cu­lier . Par ailleurs, la même his­to­rienne s’est char­gée des cha­pitres trai­tant des « Trois Glorieuses » de juillet 1830, met­tant un terme à la période de la Restauration, au « Printemps des peuples » de 1848, en France mais éga­le­ment sur le conti­nent euro­péen (en par­ti­cu­lier à Vienne, Berlin, Venise, Rome et Prague), et à la Commune de Paris, ce « cri du peuple » qui sera ana­lysé par Marx comme la pre­mière révo­lu­tion ouvrière, deve­nue une réfé­rence pour de nom­breux régimes révo­lu­tion­naires au XXe siècle, notam­ment l’URSS et les démo­cra­ties popu­laires.

Eugénia Palieraki, quant à elle, experte de l’histoire poli­tique de l’Amérique latine et de l’Espagne, s’est concen­trée sur les révo­lu­tions indé­pen­dan­tistes latino-amé­ri­caines, qua­rante ans après la révo­lu­tion nord-amé­ri­caine. Créant des régimes répu­bli­cains sou­vent fra­giles mais en recherche de nou­velles valeurs et d’innovation poli­tique et sociale, les révo­lu­tion­naires se récla­mant du « rêve de Bolivar » ont eu ainsi ten­dance, explique l’historienne, à imiter, invo­lon­tai­re­ment ou non, la geste indé­pen­dan­tiste de leurs voi­sins du nord et la moder­nité poli­tique « inven­tée » en France avec la chute de l’Ancien Régime.

L’enseignante-chercheuse de l’Université de Cergy-Pontoise s’est éga­le­ment char­gée du cha­pitre sur la dia­lec­tique de la guerre et de la révo­lu­tion en Espagne en 1936-1939, dans une période qui appa­raî­tra rétros­pec­ti­ve­ment comme une « répé­ti­tion géné­rale » de la Seconde guerre mon­diale, oppo­sant dans un conflit cruel et san­glant les civils et les mili­taires, les défen­seurs du « Frente popu­lar« , vic­to­rieux par les urnes, et les troupes menées par Franco et d’autres géné­raux, aidés par les régimes hit­lé­rien et mus­so­li­nien. C’est cette période tra­gique du phé­no­mène révo­lu­tion­naire et de ses réac­tions qui, dans une incise par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nente, pose la ques­tion de l’existence de droites « révo­lu­tion­naires », per­met­tant ainsi à l’ouvrage de s’ouvrir à d’autres thé­ma­tiques des révo­lu­tions. S’appuyant sur la thèse de l’historien israé­lien et ico­no­claste Zeev Sternhell , l’ouvrage insiste sur la généa­lo­gie de ces révo­lu­tions « à contre­sens » des idéaux révo­lu­tion­naires, mais qui leur sont pour­tant à cer­tains égards consub­stan­tielles (c’est la Révolution qui crée ses contre-révo­lu­tion­naires, comme l’a montré magis­tra­le­ment Jacques Godechot dans La contre-révo­lu­tion (1789-1804) ) : les fas­cismes, la Révolution natio­nale sous Vichy, le ter­ro­risme d’extrême droite (l’OAS pen­dant la guerre d’Algérie) et les nom­breuses dic­ta­tures auto­ri­taires mili­taires, en Grèce, au Brésil et en Argentine en par­ti­cu­lier.

En pro­lon­ge­ment de ces consi­dé­ra­tions, Eugénia Palieraki montre que le phé­no­mène révo­lu­tion­naire peut être inver­se­ment une réac­tion à un régime auto­ri­taire, lorsqu’elle traite de la révo­lu­tion cubaine, née de la gué­rilla menée contre le régime de Batista et abou­tis­sant en 1959 à la consti­tu­tion du pre­mier régime socia­liste d’Amérique latine, sous le patro­nage de Fidel Castro et grâce à la vic­toire rem­por­tée par le com­man­de­ment de l’armée révo­lu­tion­naire de Santa Clara par Che Guevara, figure (puis martyr) qui renou­velle mon­dia­le­ment le « roman­tisme révo­lu­tion­naire » – phé­no­mène qui était marqué au XIXe siècle par le per­son­nage du géné­ral ita­lien Garibaldi, sur­nommé « héros des deux mondes » pour s’être illus­tré en Amérique du sud autant qu’en Europe (lors de l’unité ita­lienne et de l' »Expédition des Mille »).

Au sein même des démo­cra­ties libé­rales occi­den­tales, ainsi qu’au Japon (avec les mani­fes­ta­tions de Zengakuren), Eugénia Palieraki s’intéresse éga­le­ment aux mou­ve­ments révo­lu­tion­naires des années 1960-1970, mar­qués par une jeu­nesse cher­chant à remettre en cause voire à ren­ver­ser l’ordre bour­geois – l’historienne évoque Mai 68, tout en insis­tant sur le carac­tère inter­na­tio­nal et non stric­te­ment fran­çais du mou­ve­ment étu­diant –, qu’il soit répres­sif ou non, soit de manière non armée (mou­ve­ment des droits civiques et mani­fes­ta­tions contre la guerre du Vietnam aux Etats-Unis) soit en recou­rant dans cer­tains pays à l’action directe (ce fut le cas lors des « années de plomb » en Italie mais éga­le­ment en Allemagne, avec la Fraction armée rouge de Baader).

Dans trois contri­bu­tions déci­sives, Maud Chirio évoque l’héritage de la révo­lu­tion zapa­tiste au Mexique – qui fut à l’origine, en 1910, une réac­tion des pay­sans cher­chant à vivre libre­ment sur leurs terres, à l’heure où le libé­ra­lisme pro­gresse dans les centres urbains –, la « longue marche » de la révo­lu­tion chi­noise – long­temps consi­dé­rée par Mao, selon l’orthodoxie mar­xiste, comme une émule de la révo­lu­tion bol­che­vique, avant de voir le mou­ve­ment s’autonomiser après la prise du pou­voir de 1949, puis s’émanciper tota­le­ment du joug sovié­tique –, et la « révo­lu­tion des œillets » (du nom des fleurs por­tées à la bou­ton­nière des jeunes capi­taines) au Portugal en 1974 – pre­mière révo­lu­tion réus­sie de l’Europe occi­den­tale de l’après-guerre, faci­li­tée par la fatigue de la dic­ta­ture sala­za­riste et par l’impasse des guerres colo­niales, et menant paci­fi­que­ment vers la « nor­ma­li­sa­tion » démo­cra­tique, tein­tée de révo­lu­tion sociale et de pou­voir popu­laire. Comparant en par­ti­cu­lier la révo­lu­tion chi­noise avec son modèle russe, l’historienne insiste sur l’importance de la rura­lité et de la pay­san­ne­rie dans l’émergence du régime maoïste, alors que la révo­lu­tion bol­che­vique s’était appuyée ini­tia­le­ment sur le noyau urbain, indus­tria­lisé et for­te­ment poli­tisé de la Russie tsa­riste.

Omniprésente dans les com­pa­rai­sons scien­ti­fiques, mais aussi dans les slo­gans de nom­breux révo­lu­tion­naires du XXe siècle, la « grande lueur à l’Est » (selon la ter­mi­no­lo­gie consa­crée) des révo­lu­tions russes est trai­tée dans un cha­pitre syn­thé­tique et pas­sion­nant par Félix Chartreux, ensei­gnant au Collège uni­ver­si­taire fran­çais de Saint-Pétersbourg. Après la chute de l’Empire tsa­riste en pleine guerre mon­diale, la révo­lu­tion bol­che­vique d’octobre, ces « dix jours qui ébran­lèrent le monde » selon le titre de l’ouvrage du jour­na­liste amé­ri­cain John Reed, est en effet long­temps restée au sommet du pan­théon révo­lu­tion­naire mon­dial, s’inspirant de la Révolution fran­çaise (bour­geoise) qu’elle pré­ten­dait dépas­ser.

Prônant une révo­lu­tion d’une nou­velle nature, matrice des révo­lu­tion­naires du XXe siècle, le mar­xisme-léni­nisme puis le sta­li­nisme (dont les trots­kystes cri­ti­que­ront la seule visée natio­nale) consti­tue­ront un modèle sovié­tique , ins­pi­rant des foyers révo­lu­tion­naires dès la fin de la Première guerre mon­diale (en par­ti­cu­lier le spar­ta­kisme en Allemagne, avec les figures mar­tyres de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg, assas­si­nés par les corps francs lors de la répres­sion menée par le gou­ver­ne­ment social-démo­crate) et jusqu’à la fin du XXe siècle (soit jusqu’aux « révo­lu­tions de velours » des années 1989-1991, qui font éga­le­ment l’objet d’un cha­pitre entier de l’ouvrage), sur tous les conti­nents.

L’arme com­mune, « outil de la vic­toire », est consti­tuée par le Parti, avant-garde de « révo­lu­tion­naires pro­fes­sion­nels » sur lequel est bâtie l’idéologie léni­niste, telle que décrite dans l’ouvrage Que faire ? de 1902. Aujourd’hui hau­te­ment polé­mique, l’héritage sovié­tique est syno­nyme, en par­ti­cu­lier dans les anciennes démo­cra­ties popu­laires, de purges meur­trières, d’autoritarisme et de mono­pole d’une « nomenk­la­tura » du Parti unique sur un peuple soumis à une forme de dic­ta­ture, auto­pro­cla­mée « popu­laire » et « démo­cra­tique ». Il reste que la nos­tal­gie – dans l’ex-RDA, l’expression « Ostalgie » a été forgée quelques années après la chute du mur de Berlin – de ce modèle révo­lu­tion­naire existe encore, mis à part les quelques régimes (la Corée du Nord, le Vietnam, Cuba et, dans une moindre mesure au vu de son ouver­ture au capi­ta­lisme, la Chine) qui se réclament tou­jours offi­ciel­le­ment du mar­xisme-léni­nisme. Mais il n’inspire guère aujourd’hui les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, en par­ti­cu­lier en Amérique latine, qui pré­fèrent se récla­mer d’un roman­tisme de type gué­va­riste (la figure de Che Guevara ayant été par ailleurs récu­pé­rée par un mar­ke­ting mon­dial de la révo­lu­tion !) plutôt que d’une idéo­lo­gie au lourd passé.

Enfin, de manière plus ori­gi­nale, l’ouvrage élar­git son pano­rama aux révo­lu­tions du Proche-Orient et du monde arabo-musul­man, y com­pris aux mou­ve­ments les plus contem­po­rains. Tout d’abord, dans un cha­pitre très ins­truc­tif, Vincent Lemire, expert de l’histoire du Moyen-Orient, démontre l’importance de la révo­lu­tion des Jeunes-Turcs (le terme entrera d’ailleurs par la suite dans le lan­gage cou­rant, pour dési­gner les tenants d’un mou­ve­ment géné­ra­tion­nel, qu’il soit d’ailleurs réfor­miste ou révo­lu­tion­naire) au sein de l’Empire otto­man finis­sant, en 1908. Cette révo­lu­tion, aujourd’hui mécon­nue du grand public, visait à res­tau­rer la puis­sance et l’intégrité ter­ri­to­riale de l’Empire otto­man – sur­nommé « l’Homme malade de l’Europe », eu égard à ses pertes de ter­ri­toires, notam­ment à la fin du XIXe siècle et au début du XXe – tout en s’inspirant des idéaux de la Révolution fran­çaise.

Si elle a échoué, sur le plan mili­taire, à sauver l’Empire, qui dis­pa­raî­tra au len­de­main de la Première guerre mon­diale, elle a, en revanche, eu beau­coup de réso­nances sur le plan poli­tique et social, trou­vant un pro­lon­ge­ment dans le kéma­lisme (c’est en effet le géné­ral Mustafa Kemal, dit « Attatürk », qui ins­taura la République laïque de Turquie au début des années 1920), mais, plus fon­da­men­ta­le­ment, en irri­guant pour long­temps l’ensemble du bassin médi­ter­ra­néen. Comme l’explique Vincent Lemire, il est donc dif­fi­cile de com­prendre les révo­lu­tions arabes du début du XXIe siècle sans s’attarder sur la révo­lu­tion fon­da­trice des Jeunes-Turcs, qui eut pour consé­quence de réduire la frac­ture poli­tique et cultu­relle entre Orient et Occident.

Précisément, c’est logi­que­ment à propos des révo­lu­tions arabes (en Tunisie, en Egypte et en Libye mais aussi en Syrie et au Bahreïn), (trop) rapi­de­ment sur­nom­mées le « nou­veaux prin­temps des peuples », que se clôt cette fresque révo­lu­tion­naire mon­diale. Après avoir déve­loppé le thème de la « révo­lu­tion théo­cra­tique » de 1979 en Iran – l’installation du régime auto­ri­taire dirigé par l’ayatollah Khomeyni per­met­tant d’interroger les liens entre Islam et révo­lu­tions –, Vincent Lemire s’attache en effet à démon­trer la moder­nité du phé­no­mène révo­lu­tion­naire, pris au sens ori­gi­nel, dans le monde arabo-musul­man actuel.

Les révo­lu­tions de 2011, qui furent, rap­pe­lons-le, à l’origine du projet de l’ouvrage col­lec­tif, ont il est vrai modi­fié le regard occi­den­tal sur le monde arabe et redonné toute leur actua­lité aux pers­pec­tives révo­lu­tion­naires. Or, comme l’explique l’historien, « pas plus que la simul­ta­néité des révo­lu­tions ne doit mas­quer les spé­ci­fi­ci­tés de cha­cune, pas plus que leur sur­gis­se­ment ne doit empê­cher de les ins­crire dans une his­toire longue, l’impression inquié­tante d’un « hiver isla­miste » ou d’un « retour en arrière » ne peut faire oublier les aspi­ra­tions démo­cra­tiques et sociales des peuples sou­le­vés »

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