Perspectives

La révolution soviétique : 100 ans plus tard

Par Mis en ligne le 15 février 2018
Pierre Beaudet

Pierre Beaudet

En février 1917, une révo­lu­tion éclate à Petrograd et à Moscou. Un régime d’une dureté abso­lue, qui dure depuis 300 ans, tombe comme un châ­teau de cartes. Les révo­lu­tion­naires russes, qui luttent dans des condi­tions extrê­me­ment dif­fi­ciles, sont sur­pris comme tout le monde. La Russie et une grande partie du monde bas­culent alors dans une ère nou­velle.

Une révo­lu­tion inat­ten­due

Comme tou­jours, cette révo­lu­tion com­mence par une révolte, en l’occurrence celle des tra­vailleuses des centres indus­triels du pays. Elles réclament la paix, le retour des hommes et la liberté. Des mani­fes­ta­tions sem­blables sont sou­vent sur­ve­nues dans ce pays figé dans le temps, mais, cette fois-ci, les sol­dats en ont assez d’une guerre qui, depuis 1914, est un véri­table car­nage. Les intel­lec­tuels, les maigres « classes moyennes » et même une partie de la bour­geoi­sie s’éloignent du pou­voir tsa­riste, même si la peur d’une révo­lu­tion qui vient d’en bas les tenaille. Du côté de ceux « d’en bas », la forme orga­ni­sa­tion­nelle qui s’impose est celle des comi­tés auto­gé­rés, les soviets, qui fonc­tionnent comme des assem­blées quasi per­ma­nentes, aux man­dats révo­cables, dans un joyeux désordre qui permet la plus grande liberté d’initiative. Cependant, comme en 1905, quand les pre­miers soviets ont été créés, le danger d’épuisement et de confu­sion est grand. Le tsar des­ti­tué, des membres des élites essaient de mettre en place un nou­veau pou­voir qui se réclame d’une démo­cra­tie avec un petit d, on veut main­te­nir l’« ordre », notam­ment dans les cam­pagnes où les pay­sans et leurs frères-sol­dats ont déclen­ché une tem­pête. Les soviets sont par­ta­gés : créer un nou­veau pou­voir ou lais­ser la partie « éclai­rée » des domi­nants réor­ga­ni­ser la société ?

La bifur­ca­tion

Réfugiés en Suisse et plon­gés dans leurs livres pous­sié­reux, Lénine et d’autres lea­ders bol­ché­viques, les radi­caux du socia­lisme russe (qu’on appelle à l’époque social-démo­cra­tie) se sentent inter­pel­lés. Pour eux, cette révo­lu­tion impromp­tue sort com­plè­te­ment du schéma mar­xiste selon lequel l’histoire doit suivre une évo­lu­tion déter­mi­née. En prin­cipe, il faut d’abord ren­ver­ser l’ancien ordre féodal et le rem­pla­cer par une révo­lu­tion bour­geoise moder­ni­sante et entre­pre­neu­riale, comme cela s’est fait en France en 1789. Mais la Russie n’est pas la France ni l’Allemagne. Les domi­nants, « anciens » comme « nou­veaux », sont inca­pables de sortir le pays du trou noir dans lequel il végète depuis des siècles. L’appareil de combat péni­ble­ment mis en place par les bol­che­viques s’avère dépassé : les masses ont imposé leur pou­voir à la base, dans les rues des grandes villes. Ce mou­ve­ment de fond atteint les « colo­nies inté­rieures » de l’État tsa­riste, où des mil­lions de Polonais, d’Ukrainiens, de Finlandais, de Géorgiens, de Kirghizes, s’emparent du pou­voir et réclament l’abolition de cette prison des peuples qu’est la Russie. Lénine veut convaincre ses cama­rades que les peuples ont non seule­ment le droit à l’autodétermination, une idée un peu abs­traite à laquelle adhèrent les divers cou­rants socia­listes, mais aussi le droit de faire séces­sion et de pro­cla­mer un nouvel État.

Une idée : vaincre

Lénine, dont les défauts sont nom­breux mais qui pos­sède un ins­tinct poli­tique hors du commun, met alors de l’avant un nou­veau projet. Il faut aller jusqu’au bout, dit-il, et non seule­ment ren­ver­ser l’État tsa­riste, mais le détruire de fond en comble. Il faut sti­mu­ler la tem­pête qui va tout détruire, celle des ouvriers, des sol­dats, des pay­sans et des nations. On ne sait pas trop encore com­ment un nouvel État, un « non-État » selon Lénine, va pous­ser comme une fleur sur un tas d’ordures. En octobre, le pou­voir est tota­le­ment déman­telé : les sol­dats désertent mas­si­ve­ment, les ouvriers des grands centres sont en grève et les pay­sans ont chassé les sei­gneurs. Les com­man­dants de l’armée tentent d’organiser un putsch et, encore une fois, les femmes des­cendent dans la rue et les sol­dats quittent les casernes, y com­pris les mena­çants cosaques. Les élec­tions aux soviets des grandes villes mettent les bol­che­viques au pre­mier plan. Faut-il tenter la chance et orga­ni­ser l’insurrection ? Lénine pense que oui. Les sol­dats rouges réus­sissent à chas­ser le gou­ver­ne­ment : c’est la deuxième révo­lu­tion.

Le chaos

La nou­velle Russie s’organise dans le plus grand désordre. Les forces impé­ria­listes s’apprêtent à la dépe­cer. Les patrons ont quitté le pays avec armes, bagages et capi­taux et l’économie est en ruine. Après quelque temps, les soviets ouvriers dis­pa­raissent, car il n’y a pra­ti­que­ment plus d’ouvriers ni d’usines. Une ter­rible guerre civile déchire la popu­la­tion. Le pou­voir des­po­tique alle­mand occupe le tiers du pays, avant d’être lui-même ren­versé par une puis­sante révo­lu­tion. Enfin, une dizaine de pays impé­ria­listes aident les armées en guerre des par­ti­sans de l’ancien régime.

Dans l’attente d’une révo­lu­tion mon­diale

Convaincu que la révo­lu­tion ne peut sur­vivre dans l’isolement, le pou­voir sovié­tique convoque à Moscou une nou­velle Internationale. Une insur­rec­tion euro­péenne semble se pré­pa­rer à Berlin, à Turin et à Budapest, alors que le conti­nent est en effer­ves­cence. L’Internationale com­mu­niste prend forme, mais les espoirs de chan­ge­ment s’estompent rapi­de­ment. Les pou­voirs éta­blis résistent et ne s’effondrent pas comme en Russie. L’Europe rouge qui devait sauver les soviets n’aura pas lieu. Lénine, qui a publié peu avant la révo­lu­tion un pam­phlet incen­diaire prô­nant l’autogestion par les soviets (L’État et la révo­lu­tion), admet alors que le danger d’un bain de sang comme celui qui avait mis fin à la Commune (où des mil­liers de com­mu­nards furent tués) en 1871 est réel.

Devant la guerre civile

Léon Trotski, allié de Lénine, est chargé de mettre sur pied une nou­velle armée, alors que le projet sovié­tique vou­lait sup­pri­mer une fois pour toutes et la guerre et l’armée. Le génial orga­ni­sa­teur qu’est Trotski réus­sit à réor­ga­ni­ser la force mili­taire du nou­veau pou­voir et, contre toute attente, à vaincre les armées impé­ria­listes et les forces contre-révo­lu­tion­naires. Parallèlement, et dans un climat de ten­sion mor­ti­fère, le pou­voir sovié­tique met en place un appa­reil de sécu­rité pour chas­ser ceux qui veulent sabo­ter la révo­lu­tion. Cette « Commission extra­or­di­naire », la « Tchéka », se montre très effi­cace mais devient peu à peu un véri­table « État dans l’État ».

La confron­ta­tion

Malgré tout, le pou­voir sovié­tique réus­sit à maî­tri­ser la guerre civile. La société, épui­sée, espère res­pi­rer un peu, mais les cita­dins sont affa­més et les pay­sans ne veulent plus vendre leurs pro­duits contre une mon­naie de paco­tille. Des émeutes éclatent. Sur la base navale de Kronstadt, un des sites où la révo­lu­tion a germé, les mate­lots et les ouvriers des chan­tiers demandent la fin de la répres­sion et la remise sur pied de soviets, ce qui veut dire la fin de l’accaparement du pou­voir par le « Parti com­mu­niste » des bol­che­viques. Un peu par­tout, des ouvriers et des pay­sans se révoltent contre le chaos et un pou­voir de plus en plus opaque et bureau­cra­tisé. Lénine décide alors d’effectuer un impor­tant virage, une libé­ra­li­sa­tion par­tielle de la société et de l’économie. Il main­tient le parti unique au pou­voir ; cepen­dant, il cherche à démo­cra­ti­ser cet appa­reil qui ne cesse de gros­sir et d’échapper à tout contrôle. Victime d’un atten­tat, affai­bli par ses bles­sures, le leader sovié­tique constate, effaré, que la révo­lu­tion est deve­nue l’affaire des com­mis­saires. Il s’insurge contre le trai­te­ment que Moscou réserve aux natio­na­li­tés (les autres répu­bliques) qui demandent leur liberté, mais c’est trop peu et trop tard. Quelques jours après sa mort appa­rait un per­son­nage pra­ti­que­ment inconnu mais qui devien­dra très célèbre : Staline.

La contre-révo­lu­tion

La Russie reste aux prises avec de ter­ribles pro­blèmes de pau­vreté, d’analphabétisme et de ser­vi­tude du monde rural. Elle est isolée et encer­clée. Le pou­voir bureau­cra­tisé se durcit et réprime toute dis­si­dence, y com­pris celle d’anciens chefs révo­lu­tion­naires comme Trotski et Boukharine. Dans les années 1930, la répres­sion prend une telle ampleur qu’elle se trans­forme en une opé­ra­tion d’extermination. Entre temps, l’Internationale est trans­for­mée en une offi­cine de Moscou, ce qui explique les ter­ribles défaites des révo­lu­tion­naires en Allemagne, en Chine et ailleurs. Des voix aux accents pré­mo­ni­toires, comme celle de Gramsci, mettent en garde contre les dérives d’un projet qui s’impose comme « modèle », alors qu’en réa­lité, il est devenu un obs­tacle à la lutte d’émancipation. En URSS, le pou­voir estime que la moder­ni­sa­tion éco­no­mique par l’industrialisation et l’urbanisation va régler les pro­blèmes. Staline et consorts pensent que la Russie, deve­nue Union sovié­tique, est « arrié­rée » et doit « rat­tra­per » les pays capi­ta­listes. L’effort est colos­sal et chè­re­ment payé par le peuple qu’on pousse à bout. Le Parti com­mu­niste devient une machine de contrôle qui tra­vaille à dépo­li­ti­ser la popu­la­tion et à anéan­tir, au sens lit­té­ral du terme, toute oppo­si­tion.

Survivre

L’Union sovié­tique et les partis com­mu­nistes com­prennent trop tard la menace mor­telle que repré­sente le fas­cisme en plein essor. On se méfie avec raison de la dupli­cité des puis­sances colo­niales et des États-Unis qui espèrent que l’Allemagne nazie et l’URSS vont s’affronter dans une lutte à mort. La guerre décime l’Europe et, en 1941, l’Union sovié­tique est frap­pée en plein cœur. Toujours sur­pre­nant, le peuple sovié­tique s’entête et résiste. L’Armée rouge déman­te­lée par Staline reprend des forces et finit par vaincre les nazis. En Europe et en Asie, des maquis et des zones libé­rées, la plu­part du temps orga­ni­sés par les com­mu­nistes, se mul­ti­plient et placent la gauche au bord du pou­voir au sortir de la guerre. Mais le projet socia­liste à l’origine des soviets n’est plus à la hau­teur. Les « répu­bliques popu­laires » sont restruc­tu­rées selon le modèle russe, ce qui pro­voque des insur­rec­tions à répé­ti­tion à Berlin, à Varsovie, à Budapest et à Prague. La Russie des soviets devient un repous­soir, sauf en Chine et en Asie de l’Est où la lutte anti-impé­ria­liste conti­nue et reçoit l’appui de l’URSS.

La mort du socia­lisme « réel­le­ment exis­tant »

Au tour­nant des années 1960, les grandes révoltes ouvrières et étu­diantes qui ont lieu dans le monde ignorent ou cri­tiquent l’URSS. Les dis­si­dences se mul­ti­plient, notam­ment en Yougoslavie et en Chine. Les com­mu­nistes ita­liens, espa­gnols et fran­çais aban­donnent les canons du « mar­xisme-léni­nisme » codi­fié par Staline. Dès les années 1980, la Pologne connaît un état de révolte per­ma­nente. De son côté, l’URSS s’engouffre dans des conflits armés qui l’opposent à la super­puis­sance amé­ri­caine. En Afghanistan, le choix funeste du régime consiste à enva­hir le pays pour le « sauver » des rebelles isla­mistes sou­te­nus par les États-Unis. L’économie en pâtit pen­dant que de nom­breux sol­dats sovié­tiques trouvent la mort. C’est le début de la fin. En 1989, le mur de Berlin s’écroule à la suite de mobi­li­sa­tions de masse. En 1990, le dis­po­si­tif répres­sif sovié­tique s’écroule à partir des marges de la Russie. Un putsch raté contre le réfor­miste Mikhaïl Gorbatchev abou­tit à la prise du pou­voir par une voyou­cra­tie qui, sou­te­nue par les ser­vices amé­ri­cains, met aux enchères le pays tout entier. Sur le bord d’un nouvel effon­dre­ment, l’État russe tombe sous la coupe de Vladimir Poutine, un pur pro­duit du sys­tème sovié­tique. Aujourd’hui, la Russie est dans une large mesure reve­nue là où elle était sous Staline et ses suc­ces­seurs. Le capi­ta­lisme d’État et les oli­garques vident le pays de ses res­sources pen­dant que le peuple souffre d’une misère géné­ra­li­sée. Sur la scène inter­na­tio­nale, la Russie tente péni­ble­ment de reprendre sa place sur l’échiquier des puis­sances et mul­ti­plie les conflits par pro­cu­ra­tion avec les États-Unis, notam­ment en Syrie.

Une his­toire oubliée sauf par les his­to­riens

La révo­lu­tion sovié­tique, ses succès, ses espoirs et éga­le­ment ses échecs ont été au centre du pro­ces­sus d’apprentissage de ma géné­ra­tion et de celles qui l’ont pré­cé­dée. Les diverses fac­tions de gauche se dis­tin­guaient par leur inter­pré­ta­tion de la révo­lu­tion russe : socia­lisme triom­phant, tra­hi­son, essor d’un nou­veau modèle capi­ta­liste, impé­ria­lisme d’un type nou­veau, etc. C’était certes abusif, mais cela nous a permis d’étudier cet évè­ne­ment qui a struc­turé le siècle et les pro­jets de gauche qui en ont découlé. Aujourd’hui, la révo­lu­tion sovié­tique, c’est comme les pyra­mides d’Égypte pour ceux qui sont nés après 1990 : quelque chose de fas­ci­nant, mais d’étranger aux défis contem­po­rains. Sans tomber dans une naïve nos­tal­gie, je pense que cela va chan­ger. Autant on a « redé­cou­vert » Marx depuis une ving­taine d’années, autant on va finir par « redé­cou­vrir » les soviets, non pas pour y cher­cher un quel­conque « modèle », mais pour com­prendre les débats dans le contexte où ils ont eu lieu. Les grandes ques­tions qui confrontent la gauche contem­po­raine, la rup­ture avec le capi­ta­lisme, la démo­cra­tie, l’internationalisme et la tran­si­tion, ont été abor­dées par les pro­ta­go­nistes russes, dans leur lan­gage poli­tique et avec leurs réfé­rences. Les nuances infi­nies entre les diverses pers­pec­tives, à l’époque où la révo­lu­tion vali­dait l’importance du débat et du plu­ra­lisme, sont por­teuses de recherches qui res­tent à faire.

Un bilan inachevé

La plus grande et la plus géné­reuse ten­ta­tive de bilan a été faite en 1947, trente ans après la révo­lu­tion de 1917, par Victor Serge. Homme de cou­rage et d’intelligence, il a, dans des manus­crits jamais publiés de son vivant, expli­qué ce qui s’était passé, bien mieux que les « sovié­to­logues » paten­tés du monde aca­dé­mique de droite, notam­ment aux États-Unis et en France. Serge, au pre­mier plan de la révo­lu­tion et une des vic­times de Staline, n’avait aucune illu­sion sur ce qui avait été fait et sur­tout sur ce qui n’avait pas été fait[2]. Sa cri­tique acérée ne l’empêchait pas de penser que les « bol­che­viques russes et leurs cama­rades de tous les pays étaient mus par une géné­reuse volonté de libé­ra­tion. Quiconque les appro­cha ne l’oubliera jamais. Peu d’hommes furent aussi dévoués à la cause des hommes[3]». Serge pen­sait que la plus grosse erreur des révo­lu­tion­naires des soviets avait consisté à sacri­fier les hommes et les femmes au nom d’un projet qui devait tout trans­for­mer, plutôt que de ren­ver­ser l’équation et de penser que ces hommes et ces femmes allaient jus­te­ment trans­for­mer le monde : « La révo­lu­tion que nous enten­dons servir ne peut être que socia­liste, au sens huma­niste du mot, et plus exac­te­ment socia­li­sante, démo­cra­ti­que­ment, liber­tai­re­ment accom­plie[4] ».

Pierre Beaudet[1]

Notes

  1. Professeur au dépar­te­ment de sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais.
  2. Son auto­bio­gra­phie qui se lit comme l’histoire d’une géné­ra­tion de révo­lu­tion­naires euro­péens a été repu­bliée par Lux : Victor Serge, Mémoires d’un révo­lu­tion­naire 1905-1945, Montréal, Lux, 2010.
  3. Victor Serge, Trente ans après la révo­lu­tion russe, 1947, <www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​s​e​r​g​e​/​w​o​r​k​s​/​1​9​4​7​/​0​7​/​s​e​r​g​e​_​1​9​4​7​0​7​0​0.htm>.
  4. Ibid.


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