La révolution soviétique : 100 ans plus tard

Pierre Beaudet
Pierre Beaudet

En février 1917, une révolution éclate à Petrograd et à Moscou. Un régime d’une dureté absolue, qui dure depuis 300 ans, tombe comme un château de cartes. Les révolutionnaires russes, qui luttent dans des conditions extrêmement difficiles, sont surpris comme tout le monde. La Russie et une grande partie du monde basculent alors dans une ère nouvelle.

Une révolution inattendue

Comme toujours, cette révolution commence par une révolte, en l’occurrence celle des travailleuses des centres industriels du pays. Elles réclament la paix, le retour des hommes et la liberté. Des manifestations semblables sont souvent survenues dans ce pays figé dans le temps, mais, cette fois-ci, les soldats en ont assez d’une guerre qui, depuis 1914, est un véritable carnage. Les intellectuels, les maigres « classes moyennes » et même une partie de la bourgeoisie s’éloignent du pouvoir tsariste, même si la peur d’une révolution qui vient d’en bas les tenaille. Du côté de ceux « d’en bas », la forme organisationnelle qui s’impose est celle des comités autogérés, les soviets, qui fonctionnent comme des assemblées quasi permanentes, aux mandats révocables, dans un joyeux désordre qui permet la plus grande liberté d’initiative. Cependant, comme en 1905, quand les premiers soviets ont été créés, le danger d’épuisement et de confusion est grand. Le tsar destitué, des membres des élites essaient de mettre en place un nouveau pouvoir qui se réclame d’une démocratie avec un petit d, on veut maintenir l’« ordre », notamment dans les campagnes où les paysans et leurs frères-soldats ont déclenché une tempête. Les soviets sont partagés : créer un nouveau pouvoir ou laisser la partie « éclairée » des dominants réorganiser la société ?

La bifurcation

Réfugiés en Suisse et plongés dans leurs livres poussiéreux, Lénine et d’autres leaders bolchéviques, les radicaux du socialisme russe (qu’on appelle à l’époque social-démocratie) se sentent interpellés. Pour eux, cette révolution impromptue sort complètement du schéma marxiste selon lequel l’histoire doit suivre une évolution déterminée. En principe, il faut d’abord renverser l’ancien ordre féodal et le remplacer par une révolution bourgeoise modernisante et entrepreneuriale, comme cela s’est fait en France en 1789. Mais la Russie n’est pas la France ni l’Allemagne. Les dominants, « anciens » comme « nouveaux », sont incapables de sortir le pays du trou noir dans lequel il végète depuis des siècles. L’appareil de combat péniblement mis en place par les bolcheviques s’avère dépassé : les masses ont imposé leur pouvoir à la base, dans les rues des grandes villes. Ce mouvement de fond atteint les « colonies intérieures » de l’État tsariste, où des millions de Polonais, d’Ukrainiens, de Finlandais, de Géorgiens, de Kirghizes, s’emparent du pouvoir et réclament l’abolition de cette prison des peuples qu’est la Russie. Lénine veut convaincre ses camarades que les peuples ont non seulement le droit à l’autodétermination, une idée un peu abstraite à laquelle adhèrent les divers courants socialistes, mais aussi le droit de faire sécession et de proclamer un nouvel État.

Une idée : vaincre

Lénine, dont les défauts sont nombreux mais qui possède un instinct politique hors du commun, met alors de l’avant un nouveau projet. Il faut aller jusqu’au bout, dit-il, et non seulement renverser l’État tsariste, mais le détruire de fond en comble. Il faut stimuler la tempête qui va tout détruire, celle des ouvriers, des soldats, des paysans et des nations. On ne sait pas trop encore comment un nouvel État, un « non-État » selon Lénine, va pousser comme une fleur sur un tas d’ordures. En octobre, le pouvoir est totalement démantelé : les soldats désertent massivement, les ouvriers des grands centres sont en grève et les paysans ont chassé les seigneurs. Les commandants de l’armée tentent d’organiser un putsch et, encore une fois, les femmes descendent dans la rue et les soldats quittent les casernes, y compris les menaçants cosaques. Les élections aux soviets des grandes villes mettent les bolcheviques au premier plan. Faut-il tenter la chance et organiser l’insurrection ? Lénine pense que oui. Les soldats rouges réussissent à chasser le gouvernement : c’est la deuxième révolution.

Le chaos

La nouvelle Russie s’organise dans le plus grand désordre. Les forces impérialistes s’apprêtent à la dépecer. Les patrons ont quitté le pays avec armes, bagages et capitaux et l’économie est en ruine. Après quelque temps, les soviets ouvriers disparaissent, car il n’y a pratiquement plus d’ouvriers ni d’usines. Une terrible guerre civile déchire la population. Le pouvoir despotique allemand occupe le tiers du pays, avant d’être lui-même renversé par une puissante révolution. Enfin, une dizaine de pays impérialistes aident les armées en guerre des partisans de l’ancien régime.

Dans l’attente d’une révolution mondiale

Convaincu que la révolution ne peut survivre dans l’isolement, le pouvoir soviétique convoque à Moscou une nouvelle Internationale. Une insurrection européenne semble se préparer à Berlin, à Turin et à Budapest, alors que le continent est en effervescence. L’Internationale communiste prend forme, mais les espoirs de changement s’estompent rapidement. Les pouvoirs établis résistent et ne s’effondrent pas comme en Russie. L’Europe rouge qui devait sauver les soviets n’aura pas lieu. Lénine, qui a publié peu avant la révolution un pamphlet incendiaire prônant l’autogestion par les soviets (L’État et la révolution), admet alors que le danger d’un bain de sang comme celui qui avait mis fin à la Commune (où des milliers de communards furent tués) en 1871 est réel.

Devant la guerre civile

Léon Trotski, allié de Lénine, est chargé de mettre sur pied une nouvelle armée, alors que le projet soviétique voulait supprimer une fois pour toutes et la guerre et l’armée. Le génial organisateur qu’est Trotski réussit à réorganiser la force militaire du nouveau pouvoir et, contre toute attente, à vaincre les armées impérialistes et les forces contre-révolutionnaires. Parallèlement, et dans un climat de tension mortifère, le pouvoir soviétique met en place un appareil de sécurité pour chasser ceux qui veulent saboter la révolution. Cette « Commission extraordinaire », la « Tchéka », se montre très efficace mais devient peu à peu un véritable « État dans l’État ».

La confrontation

Malgré tout, le pouvoir soviétique réussit à maîtriser la guerre civile. La société, épuisée, espère respirer un peu, mais les citadins sont affamés et les paysans ne veulent plus vendre leurs produits contre une monnaie de pacotille. Des émeutes éclatent. Sur la base navale de Kronstadt, un des sites où la révolution a germé, les matelots et les ouvriers des chantiers demandent la fin de la répression et la remise sur pied de soviets, ce qui veut dire la fin de l’accaparement du pouvoir par le « Parti communiste » des bolcheviques. Un peu partout, des ouvriers et des paysans se révoltent contre le chaos et un pouvoir de plus en plus opaque et bureaucratisé. Lénine décide alors d’effectuer un important virage, une libéralisation partielle de la société et de l’économie. Il maintient le parti unique au pouvoir; cependant, il cherche à démocratiser cet appareil qui ne cesse de grossir et d’échapper à tout contrôle. Victime d’un attentat, affaibli par ses blessures, le leader soviétique constate, effaré, que la révolution est devenue l’affaire des commissaires. Il s’insurge contre le traitement que Moscou réserve aux nationalités (les autres républiques) qui demandent leur liberté, mais c’est trop peu et trop tard. Quelques jours après sa mort apparait un personnage pratiquement inconnu mais qui deviendra très célèbre : Staline.

La contre-révolution

La Russie reste aux prises avec de terribles problèmes de pauvreté, d’analphabétisme et de servitude du monde rural. Elle est isolée et encerclée. Le pouvoir bureaucratisé se durcit et réprime toute dissidence, y compris celle d’anciens chefs révolutionnaires comme Trotski et Boukharine. Dans les années 1930, la répression prend une telle ampleur qu’elle se transforme en une opération d’extermination. Entre temps, l’Internationale est transformée en une officine de Moscou, ce qui explique les terribles défaites des révolutionnaires en Allemagne, en Chine et ailleurs. Des voix aux accents prémonitoires, comme celle de Gramsci, mettent en garde contre les dérives d’un projet qui s’impose comme « modèle », alors qu’en réalité, il est devenu un obstacle à la lutte d’émancipation. En URSS, le pouvoir estime que la modernisation économique par l’industrialisation et l’urbanisation va régler les problèmes. Staline et consorts pensent que la Russie, devenue Union soviétique, est « arriérée » et doit « rattraper » les pays capitalistes. L’effort est colossal et chèrement payé par le peuple qu’on pousse à bout. Le Parti communiste devient une machine de contrôle qui travaille à dépolitiser la population et à anéantir, au sens littéral du terme, toute opposition.

Survivre

L’Union soviétique et les partis communistes comprennent trop tard la menace mortelle que représente le fascisme en plein essor. On se méfie avec raison de la duplicité des puissances coloniales et des États-Unis qui espèrent que l’Allemagne nazie et l’URSS vont s’affronter dans une lutte à mort. La guerre décime l’Europe et, en 1941, l’Union soviétique est frappée en plein cœur. Toujours surprenant, le peuple soviétique s’entête et résiste. L’Armée rouge démantelée par Staline reprend des forces et finit par vaincre les nazis. En Europe et en Asie, des maquis et des zones libérées, la plupart du temps organisés par les communistes, se multiplient et placent la gauche au bord du pouvoir au sortir de la guerre. Mais le projet socialiste à l’origine des soviets n’est plus à la hauteur. Les « républiques populaires » sont restructurées selon le modèle russe, ce qui provoque des insurrections à répétition à Berlin, à Varsovie, à Budapest et à Prague. La Russie des soviets devient un repoussoir, sauf en Chine et en Asie de l’Est où la lutte anti-impérialiste continue et reçoit l’appui de l’URSS.

La mort du socialisme « réellement existant »

Au tournant des années 1960, les grandes révoltes ouvrières et étudiantes qui ont lieu dans le monde ignorent ou critiquent l’URSS. Les dissidences se multiplient, notamment en Yougoslavie et en Chine. Les communistes italiens, espagnols et français abandonnent les canons du « marxisme-léninisme » codifié par Staline. Dès les années 1980, la Pologne connaît un état de révolte permanente. De son côté, l’URSS s’engouffre dans des conflits armés qui l’opposent à la superpuissance américaine. En Afghanistan, le choix funeste du régime consiste à envahir le pays pour le « sauver » des rebelles islamistes soutenus par les États-Unis. L’économie en pâtit pendant que de nombreux soldats soviétiques trouvent la mort. C’est le début de la fin. En 1989, le mur de Berlin s’écroule à la suite de mobilisations de masse. En 1990, le dispositif répressif soviétique s’écroule à partir des marges de la Russie. Un putsch raté contre le réformiste Mikhaïl Gorbatchev aboutit à la prise du pouvoir par une voyoucratie qui, soutenue par les services américains, met aux enchères le pays tout entier. Sur le bord d’un nouvel effondrement, l’État russe tombe sous la coupe de Vladimir Poutine, un pur produit du système soviétique. Aujourd’hui, la Russie est dans une large mesure revenue là où elle était sous Staline et ses successeurs. Le capitalisme d’État et les oligarques vident le pays de ses ressources pendant que le peuple souffre d’une misère généralisée. Sur la scène internationale, la Russie tente péniblement de reprendre sa place sur l’échiquier des puissances et multiplie les conflits par procuration avec les États-Unis, notamment en Syrie.

Une histoire oubliée sauf par les historiens

La révolution soviétique, ses succès, ses espoirs et également ses échecs ont été au centre du processus d’apprentissage de ma génération et de celles qui l’ont précédée. Les diverses factions de gauche se distinguaient par leur interprétation de la révolution russe : socialisme triomphant, trahison, essor d’un nouveau modèle capitaliste, impérialisme d’un type nouveau, etc. C’était certes abusif, mais cela nous a permis d’étudier cet évènement qui a structuré le siècle et les projets de gauche qui en ont découlé. Aujourd’hui, la révolution soviétique, c’est comme les pyramides d’Égypte pour ceux qui sont nés après 1990 : quelque chose de fascinant, mais d’étranger aux défis contemporains. Sans tomber dans une naïve nostalgie, je pense que cela va changer. Autant on a « redécouvert » Marx depuis une vingtaine d’années, autant on va finir par « redécouvrir » les soviets, non pas pour y chercher un quelconque « modèle », mais pour comprendre les débats dans le contexte où ils ont eu lieu. Les grandes questions qui confrontent la gauche contemporaine, la rupture avec le capitalisme, la démocratie, l’internationalisme et la transition, ont été abordées par les protagonistes russes, dans leur langage politique et avec leurs références. Les nuances infinies entre les diverses perspectives, à l’époque où la révolution validait l’importance du débat et du pluralisme, sont porteuses de recherches qui restent à faire.

Un bilan inachevé

La plus grande et la plus généreuse tentative de bilan a été faite en 1947, trente ans après la révolution de 1917, par Victor Serge. Homme de courage et d’intelligence, il a, dans des manuscrits jamais publiés de son vivant, expliqué ce qui s’était passé, bien mieux que les « soviétologues » patentés du monde académique de droite, notamment aux États-Unis et en France. Serge, au premier plan de la révolution et une des victimes de Staline, n’avait aucune illusion sur ce qui avait été fait et surtout sur ce qui n’avait pas été fait[2]. Sa critique acérée ne l’empêchait pas de penser que les « bolcheviques russes et leurs camarades de tous les pays étaient mus par une généreuse volonté de libération. Quiconque les approcha ne l’oubliera jamais. Peu d’hommes furent aussi dévoués à la cause des hommes[3]». Serge pensait que la plus grosse erreur des révolutionnaires des soviets avait consisté à sacrifier les hommes et les femmes au nom d’un projet qui devait tout transformer, plutôt que de renverser l’équation et de penser que ces hommes et ces femmes allaient justement transformer le monde : « La révolution que nous entendons servir ne peut être que socialiste, au sens humaniste du mot, et plus exactement socialisante, démocratiquement, libertairement accomplie[4] ».

 

Pierre Beaudet[1]

 

Notes

  1. Professeur au département de sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais.
  2. Son autobiographie qui se lit comme l’histoire d’une génération de révolutionnaires européens a été republiée par Lux: Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire 1905-1945, Montréal, Lux, 2010.
  3. Victor Serge, Trente ans après la révolution russe, 1947, <www.marxists.org/francais/serge/works/1947/07/serge_19470700.htm>.
  4. Ibid.

 


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