Article 21

La révolution décentrée. Deux études sur Lénine

Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 14 juin 2017

Un cliché per­sis­tant vou­drait que, acculé par les défaites de la révo­lu­tion en Europe après 1917, Lénine se soit tourné vers l’Orient et l’ait sacré « foyer de la révo­lu­tion mon­diale » par dépit. Pour tordre le coup à ce pré­jugé, Matthieu Renault* signe ici deux études magis­trales, qui sou­lignent la per­sis­tance et l’originalité de la pensée de Lénine sur les marges de la révo­lu­tion : la pre­mière porte sur les mou­ve­ments des natio­na­li­tés dans les empires d’Europe avant-guerre ; la seconde traite des natio­na­li­tés oppri­mées à majo­rité musul­mane dans l’ancien Empire russe. On y lit l’affinité sin­gu­lière de Lénine avec ceux qui affirment avec intran­si­geance la néces­sité d’une « révo­lu­tion colo­niale », misant sur les nations oppri­mées, pay­sans pauvres, bri­sant les rap­ports colo­niaux, comme condi­tion d’une syner­gie avec la révo­lu­tion socia­liste.

Dans le « pro­logue » de son ouvrage de 1932, Le Bonhomme Lénine, le sul­fu­reux écri­vain ita­lien Curzio Malaparte pointe du doigt ce qu’il juge être « [l]e signe le plus clair de la déca­dence de la bour­geoi­sie en Occident », à savoir le fait qu’elle ne per­çoit dans le leader de la révo­lu­tion sovié­tique qu’un « Genghis Khan pro­lé­ta­rien issu du fond de l’Asie pour se pré­ci­pi­ter à la conquête de l’Europe », ou encore un « Mahomet mar­xiste » ; alors que, comme Robespierre et d’autres avant lui, il ne serait en réa­lité qu’une incar­na­tion du « fana­tisme petit-bour­geois » qui a allumé des incen­dies par­tout en Europe au cours des trois der­niers siècles1. S’il y a cer­tai­ne­ment encore des indi­vi­dus pour dépeindre la révo­lu­tion de 1917 comme la mani­fes­ta­tion sau­vage d’un des­po­tisme asia­tique atem­po­rel, se tra­his­sant dans les yeux légè­re­ment bridés de Lénine, force est de consta­ter qu’un tel orien­ta­lisme a, heu­reu­se­ment, fait long feu. Prenons deux bio­graphes récents de Lénine, Lars Lih et Robert Service2, indé­pen­dam­ment de la valeur qu’on attri­bue à leurs tra­vaux res­pec­tifs : leurs inter­pré­ta­tions de la tra­jec­toire et de la pensée de Lénine s’opposent presque terme à terme, mais ils n’en par­tagent pas moins cette thèse, ou cette pré­misse, qu’il était essen­tiel­le­ment un homme d’éducation euro­péenne, dont le regard était entiè­re­ment tourné vers l’Occident en tant que source des grandes idées éman­ci­pa­trices et foyer de la révo­lu­tion socia­liste à venir. Dans cette pers­pec­tive, la révo­lu­tion de 1917 appa­raît comme l’apothéose d’une séquence his­to­rique ini­tiée à la fin du XVIIIe siècle, comme la der­nière grande ten­ta­tive pour réa­li­ser les idéaux, ou les illu­sions, de la moder­nité occi­den­tale, et/​ou, envers du miroir, pour les dévoyer, les trahir.

Quoique cette approche soit salu­taire à plus d’un titre, il y a pour­tant un revers de la médaille. Dans ces tra­vaux, le monde extra-euro­péen dis­pa­raît presque inté­gra­le­ment : la révo­lu­tion rouge s’offre comme étant essen­tiel­le­ment une révo­lu­tion blanche. Certes, on aime à sou­li­gner qu’au tour­nant des années 1920, se serait pro­duit chez Lénine un retour­ne­ment vers l’Asie, vers la « révo­lu­tion en Orient », dont témoi­gne­raient ses inter­ven­tions, en débat avec le com­mu­niste indien M. N. Roy, au deuxième Congrès de l’Internationale com­mu­niste (juillet-août 1920). Mais on ne voit guère là qu’un détour tardif, sous le fouet de la néces­sité, une consé­quence de la perte de l’espoir en un bou­le­ver­se­ment immi­nent en Europe occi­den­tale, après l’échec des révo­lu­tions alle­mande et hon­groise et la guerre russo-polo­naise. L’intérêt de Lénine pour les luttes de libé­ra­tion natio­nale ne serait rien d’autre que celui d’un étran­ger pour un monde qu’il aurait ignoré jusque-là. Quant au pre­mier Congrès des peuples de l’Orient à Bakou (sep­tembre 1920) – auquel il n’est pas inutile de rap­pe­ler que M. N. Roy refusa de par­ti­ci­per, moquant « le cirque de Zinoviev » et le décri­vant comme une « caval­cade pit­to­resque aux portes du mys­té­rieux Orient3 » –, l’aura dont il jouit encore aujourd’hui tient lar­ge­ment au fait qu’on se l’imagine, non sans roman­tisme, comme un acte fon­da­teur, ori­gi­nel, fruit d’une sou­daine révé­la­tion chez les diri­geants bol­che­viks que le destin de la révo­lu­tion allait peut-être se déci­der ailleurs, non à l’ouest, mais à l’est.

Cette repré­sen­ta­tion est chi­mé­rique, d’une part, dans la mesure où Lénine n’a jamais pensé que la révo­lu­tion (anti­co­lo­niale) en Orient pour­rait être un sub­sti­tut, même tem­po­raire, à la révo­lu­tion (socia­liste) en Europe, l’une et l’autre étant reliées par mille fils, d’autre part, et sur­tout, parce qu’il n’aura nul­le­ment attendu les der­nières années de sa vie pour porter une grande atten­tion au deve­nir du capi­ta­lisme et des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires dans le monde non-euro­péen. La preuve la plus évi­dente, mais loin d’être la seule, en est ses nom­breux écrits, avant et au cours de la Première Guerre mon­diale, sur la « ques­tion natio­nale », en Europe et dans les colo­nies et semi-colo­nies. Qui plus est, Lénine était par­fai­te­ment conscient de la place spé­ci­fique occu­pée par la Russie dans ce par­tage, de l’entre-deux qu’elle-même incar­nait du fait non seule­ment de sa situa­tion géo­gra­phique, mais aussi, et indis­so­cia­ble­ment, pour reprendre libre­ment le titre d’un ouvrage de Viatcheslav Morozov, de son statut d’empire subal­terne dans un monde euro­cen­tré4. Il ne s’agit nul­le­ment de nier qu’il y ait eu une évo­lu­tion à cet égard chez Lénine, elle est indu­bi­table, mais de sou­te­nir que, loin de se pré­sen­ter comme une cou­pure bru­tale, elle a pris la forme d’un long et pro­gres­sif décen­tre­ment révo­lu­tion­naire. Celui-ci puise ses racines jusque dans ses pre­miers écrits sur le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme en Russie, mar­qués, comme l’a jus­te­ment sou­li­gné C. L. R. James – et ce n’est pas un hasard que ce soit un théo­ri­cien mar­xiste non-euro­péen, cari­béen en l’occurrence, qui l’ait noté – par l’impératif d’une tra­duc­tion du mar­xisme dans un contexte dif­fé­rent de celui de l’Europe occi­den­tale, sans pour autant lui être radi­ca­le­ment étran­ger5.

C’est l’itinéraire d’un tel décen­tre­ment, et pour­rait-on même dire d’une telle déco­lo­ni­sa­tion de la révo­lu­tion, que nous com­men­ce­rons ici à explo­rer à tra­vers deux études, indé­pen­dantes l’une de l’autre bien qu’en dia­logue impli­cite, n’excluant pas les dis­so­nances : la pre­mière sur les réflexions consa­crées par Lénine, avant 1917, à la ques­tion de l’autodétermination natio­nale et aux luttes d’indépendance, la seconde sur la manière dont, après 1917, il a cher­ché à répondre à l’exigence de déco­lo­ni­sa­tion de l’Empire russe à partir du cas des colo­nies musul­manes d’Asie cen­trale6.

Des luttes de libé­ra­tion natio­nale, ou la révo­lu­tion impure

Juillet 1903, à la veille du deuxième Congrès du Parti ouvrier social-démo­crate de Russie (POSDR), Lénine publie dans Iskra un article, « La Question natio­nale dans notre pro­gramme », avec pour enjeu la défense du droit à l’autodétermination des nations – droit à la sépa­ra­tion poli­tique par rap­port à un État, qui ne doit pas être confondu avec le (pré­tendu) droit à l’autonomie natio­nale-cultu­relle au sein d’un État, auquel Lénine s’oppose avec viru­lence. Reconnu par le parti depuis sa fon­da­tion en 1898, le droit à l’autodétermination est un objet de contro­verse avec les mar­xistes polo­nais, Rosa Luxemburg en tête, qui, en conflit ouvert avec le Parti socia­liste polo­nais, se sont oppo­sés au nom de l’internationalisme au projet, obso­lète et réac­tion­naire à leurs yeux, de res­tau­ra­tion de l’indépendance de la Pologne. Si Lénine réaf­firme la néces­sité de ne pas atten­ter à la « libre expres­sion de la volonté natio­nale », il ne se fait pour­tant aucu­ne­ment le cham­pion de la sépa­ra­tion : « la recon­nais­sance incon­di­tion­nelle de la lutte pour la liberté d’autodétermination ne nous oblige pas du tout à sou­te­nir n’importe quelle reven­di­ca­tion d’auto-détermination natio­nale7 ». Il n’y a de sou­tien que « sous condi­tion », les reven­di­ca­tions natio­nales devant être rigou­reu­se­ment subor­don­nées aux « inté­rêts de la lutte de classe du pro­lé­ta­riat » qui se défi­nissent à une échelle intrin­sè­que­ment inter­na­tio­nale.

Jusque dans un passé récent, écrit Lénine, le combat pour l’indépendance de la Pologne, ce « rem­part de la civi­li­sa­tion contre le tsa­risme », était inti­me­ment lié à la lutte révo­lu­tion­naire pour la démo­cra­tie (bour­geoise) en Europe, ainsi que Marx et Engels le sou­te­naient à juste titre. Mais cette « époque », ajoute-t-il, est révo­lue, les classes domi­nantes polo­naises sont deve­nues les alliées des oppres­seurs du pays : « Le temps est passé où la révo­lu­tion bour­geoise pou­vait créer une Pologne libre ; à l’heure actuelle, la renais­sance de la Pologne n’est pos­sible que par la révo­lu­tion sociale », qui elle-même sup­pose, plus que jamais aupa­ra­vant, « l’union la plus étroite du pro­lé­ta­riat de tous les pays ». Or ce qui vaut pour la « ques­tion polo­naise » est « entiè­re­ment appli­cable à toute autre ques­tion natio­nale ». Ignorer ces muta­tions et « défendre les vieilles solu­tions du mar­xisme, c’est être fidèle à la lettre et non à l’esprit de la doc­trine, c’est répé­ter de mémoire les anciennes conclu­sions, sans savoir uti­li­ser les méthodes de la recherche mar­xiste pour l’analyse d’une nou­velle situa­tion poli­tique8 ». L’exigence, sur laquelle aime à insis­ter Lénine, d’un renou­vel­le­ment per­ma­nent de la théo­rie et de la pra­tique mar­xistes, de leur tra­duc­tion dans des conjonc­tures géo-his­to­riques inédites, prend ici la forme non d’une recon­nais­sance accrue, mais au contraire d’une remise en cause de la valeur éman­ci­pa­trice des luttes de libé­ra­tion natio­nale pour le pré­sent. Son approche du pro­blème de l’autodétermination natio­nale à cette période est par­fai­te­ment résu­mée dans un texte publié quelques mois plus tôt, « À propos du mani­feste de l’“Union des social-démo­crates armé­niens” » :

[N]ous nous sou­cions pour notre part de l’autodétermination non pas des peuples ou des nations, mais du pro­lé­ta­riat dans chaque natio­na­lité. […] De la sorte, le pro­gramme commun, fon­da­men­tal et valable en toutes cir­cons­tances, des social-démo­crates de Russie doit consis­ter seule­ment en la reven­di­ca­tion d’une com­plète éga­lité en droit des citoyens (indé­pen­dam­ment du sexe, de la langue, de la reli­gion, de la race, de la natio­na­lité, etc.) et de leur droit à une auto-déter­mi­na­tion libre et démo­cra­tique9.

Force est de recon­naître que Lénine n’a encore ici qu’une concep­tion étroite de la « ques­tion natio­nale », à laquelle il n’accorde qu’un inté­rêt cir­cons­tan­ciel et dont il ignore pour cette raison les sub­ti­li­tés. Un pre­mier déclic se pro­duit lors de son exil en Pologne à partir de 1912, à Cracovie puis dans le petit vil­lage de Poronin, aux marges de l’Empire austro-hon­grois. Après avoir pré­paré une réso­lu­tion réité­rant la recon­nais­sance par le POSDR du droit à l’autodétermination, il rédige début 1914 un essai, « Du Droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes », qui consti­tue une véri­table percée dans la théo­ri­sa­tion bol­che­vique des luttes de libé­ra­tion natio­nale. L’adversaire prin­ci­pal de Lénine reste Rosa Luxemburg, dont les « oppor­tu­nistes » de tout poil en Russie ne font selon lui que répé­ter les thèses, telles qu’énoncées dans « La Question natio­nale et l’autonomie » (1908-1909)10.

La prin­ci­pale erreur de Luxemburg, aux yeux de Lénine, réside dans son inca­pa­cité à faire la « dis­tinc­tion entre deux époques du capi­ta­lisme » : la pre­mière, révo­lu­tion­naire, est celle de l’effondrement du féo­da­lisme et de la for­ma­tion d’une société et d’un État bour­geois, à la faveur de « mou­ve­ments natio­naux » entraî­nant avec eux « toutes les classes de la popu­la­tion » ; la seconde est celle où, l’État étant plei­ne­ment déve­loppé et « géné­ra­le­ment homo­gène au point de vue natio­nal », s’accuse l’antagonisme de classe entre la bour­geoi­sie et le pro­lé­ta­riat. En Europe occi­den­tale et aux États-Unis, « l’époque des révo­lu­tions démo­cra­tiques bour­geoises embrasse un inter­valle de temps assez précis, qui va à peu près de 1789 à 1871 », de la Révolution fran­çaise, authen­tique lutte natio­nale, à la Commune de Paris. La ques­tion natio­nale y est « depuis long­temps réso­lue » ; il est donc tout à fait logique qu’elle n’apparaisse pas dans « les pro­grammes des socia­listes d’Europe occi­den­tale »11. De là on ne sau­rait pour­tant conclure, ainsi que Lénine accuse Luxemburg de le faire, que cette ques­tion est désor­mais désuète pour le monde entier. Si, du fait de « la nature capi­ta­liste com­mune des États modernes », il est utile d’établir des « com­pa­rai­sons » entre les pays, il faut le faire « à bon escient » et s’interdire toute trans­po­si­tion abu­sive : « [e]n Europe orien­tal et en Asie, l’époque des révo­lu­tions démo­cra­tiques bour­geoises n’a fait que com­men­cer en 1905. Les révo­lu­tions en Russie, en Perse, en Turquie, en Chine, les guerres bal­ka­niques, telle est la chaîne des évé­ne­ments mon­diaux de notre époque, dans notre “Orient”12 ».

Rejetant « le mot d’ordre de l’indépendance de la Pologne », Luxemburg ne s’embarrasse guère d’interroger le « stade his­to­rique » que tra­verse actuel­le­ment l’Empire russe, « les par­ti­cu­la­ri­tés de la ques­tion natio­nale dans ce pays », au nombre des­quelles le fait que la Russie « est un État à centre natio­nal unique, grand-russe » (au sens natio­nal-eth­nique), où les « allo­gènes » consti­tuent la majo­rité de la popu­la­tion. Habitant les péri­phé­ries, ceux-ci endurent « une oppres­sion beau­coup plus forte que dans les États voi­sins », non seule­ment à l’ouest, mais aussi à l’est, en Asie, où « nous consta­tons le début d’une période de révo­lu­tions bour­geoises et de mou­ve­ments natio­naux englo­bant en partie des natio­na­li­tés [musul­manes en par­ti­cu­lier] qui leur sont appa­ren­tées ». Lénine intro­duit ici la dis­tinc­tion – appe­lée à jouer un rôle cru­cial d’opérateur de tra­duc­tion de la lutte des classes sur le plan des rela­tions inter­na­tio­nales – entre nations oppri­mées et nations oppres­sives. De part et d’autre de ce cli­vage, le « natio­na­lisme » ne sau­rait avoir la même signi­fi­ca­tion ni les mêmes fonc­tions. Condamnant ver­te­ment le natio­na­lisme bour­geois des Polonais, Luxemburg a oublié le natio­na­lisme non moins diffus et d’autant plus redou­table des oppres­seurs grand-russes, et, plus grave encore, elle est demeu­rée aveugle au fait que « [d]ans tout natio­na­lisme bour­geois d’une nation oppri­mée, il existe un contenu démo­cra­tique géné­ral dirigé contre l’oppression13 »

Lénine se saisit alors de l’exemple, qu’il mobi­li­sera sys­té­ma­ti­que­ment dans ses inter­ven­tions ulté­rieures sur la ques­tion natio­nale, des écrits de Marx et Engels des années 1860 sur l’Irlande sous domi­na­tion anglaise ; car, comme le disait Engels : « De l’Irlande à la Russie, il n’y a qu’un pas ». Initialement, Marx jugeait que seul le mou­ve­ment ouvrier anglais, « au sein de la nation des oppres­seurs » pour­rait affran­chir l’Irlande du joug qui l’accablait. Mais il a rapi­de­ment com­pris qu’une telle libé­ra­tion, qui était aussi une condi­tion de pos­si­bi­lité de l’auto-émancipation du pro­lé­ta­riat, ne pou­vait se pro­duire sans la par­ti­ci­pa­tion du « mou­ve­ment natio­nal de la nation oppri­mée », sans « cor­ré­la­tion » entre les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires anglais et irlan­dais. Et Lénine d’ironiser sur ses contem­po­rains qui, consta­tant que Marx pré­co­ni­sait la sépa­ra­tion de l’Irlande, ne man­que­raient pas de lui repro­cher son « oubli de la lutte des classes ». Lénine n’en appelle plus à rompre avec les « vieilles solu­tions du mar­xisme » en matière d’autodétermination natio­nale. Au contraire, il sou­ligne que les thèses de Marx et Engels sur la ques­tion irlan­daise conservent « une énorme impor­tance pra­tique » ; elles sont un remède contre les « pré­ju­gés natio­na­listes » aux­quels on cède dès que l’on consi­dère « “sa” nation comme la “nation modèle” (ou ajou­te­rons-nous pour notre part, comme la nation déte­nant le pri­vi­lège exclu­sif d’édifier un État)14 ».

« Du Droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes » consti­tue une puis­sante cri­tique de l’eurocentrisme gou­ver­nant l’approche de la ques­tion natio­nale chez Luxemburg et ses dis­ciples. Il n’en reste pas moins que les argu­ments de Lénine eux-mêmes reposent sur une logique chrono-topique, évo­lu­tion­niste, dans laquelle l’Europe conti­nue de jouer un rôle nor­ma­tif ; une logique en vertu de laquelle les dif­fé­rentes « époques » de l’histoire du capi­ta­lisme peuvent être pro­je­tées, au pré­sent, sur une carte du monde. Lénine, il est vrai, prend soin de pré­ci­ser que « cha­cune de ces deux époques n’est pas sépa­rée de l’autre par une muraille » et qu’ « elles sont reliées entre elles par de nom­breux maillons inter­mé­diaires15 ». Mais s’appuyant sur un schème du déve­lop­pe­ment paral­lèle, et par­tiel­le­ment indé­pen­dant, des nations, il ne consi­dère encore guère le fait que la coexis­tence spa­tiale de ces temps dis­tincts, leur non-contem­po­ra­néité au sein d’un même monde, ne peut man­quer de pro­duire toute une série d’interférences. Le para­doxe, du moins d’un point de vue (rétros­pec­tif) post­co­lo­nial, n’en reste pas moins que c’est pré­ci­sé­ment un tel his­to­ri­cisme qui rend ici pos­sible la prise en compte par Lénine des dif­fé­rences réelles, irré­duc­tibles à un simple « retard », et la recon­nais­sance de la néces­saire mul­ti­pli­cité, syn­chro­nique, des formes de lutte.

L’étude inten­sive de l’impérialisme à laquelle se livre Lénine au len­de­main du déclen­che­ment de la Première Guerre mon­diale va être la source d’un second bond en avant. Pour Karl Radek et Luxemburg – ses alliés au sein de la gauche de Zimmerwald, oppo­sée au nom de l’internationalisme à tout sou­tien à l’effort de guerre –, le règne de l’impérialisme démontre de manière défi­ni­tive que « le capi­tal a dépassé les limites des États natio­naux ; que l’on ne sau­rait “faire tour­ner la roue de l’histoire en arrière”, vers l’idéal périmé des États natio­naux16 ». C’est la preuve ultime que le droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes est devenu « irréa­li­sable », « illu­soire »17. Quelques mois après la publi­ca­tion de la « Brochure de Junius », alias Luxemburg, Lénine soumet celle-ci la cri­tique en pre­nant le contre­pied de la thèse selon laquelle il ne sau­rait désor­mais plus y avoir de véri­tables « guerres natio­nales », « toute guerre, serait-elle natio­nale au début, se transform[ant] en guerre impé­ria­liste, puisqu’elle heurte les inté­rêts d’une des puis­sances ou des coa­li­tions impé­ria­listes ». S’étant plongé au cours des deux années pré­cé­dentes dans une lec­ture pas­sion­née de la Logique de Hegel, il affirme que si la dia­lec­tique mar­xiste enseigne que tout phé­no­mène peut « se trans­for­mer en son contraire », et donc qu’une guerre natio­nale peut (et non doit) en effet se trans­for­mer en guerre impé­ria­liste, « l’inverse est vrai aussi ». Plus encore, les guerres natio­nales contre l’impérialisme sont non seule­ment « pro­bables, mais inévi­tables […] de la part des colo­nies et des semi-colo­nies » ; et en Europe même elles ne sont nul­le­ment impos­sibles. Elles doivent enfin être consi­dé­rées comme fon­da­men­ta­le­ment « pro­gres­sives, révo­lu­tion­naires », quoique leur succès indi­vi­duel dépende d’une mul­ti­pli­cité de fac­teurs qui les dépassent18.

La cible des cri­tiques de Lénine n’est pas uni­que­ment Luxemburg, c’est aussi et d’abord ceux qui, sous cou­vert d’internationalisme, font preuve d’ « indif­fé­rence » à l’égard de la ques­tion natio­nale ; une « indif­fé­rence [qui] devient du chau­vi­nisme quand les membres des “grandes” nations euro­péennes, c’est-à-dire des nations qui oppriment une foule de petits peuples et de peuples colo­niaux, déclarent sur un ton faus­se­ment savant : “Il ne peut plus y avoir de guerres natio­nales” !19 ». Affirmer que l’impérialisme exerce désor­mais son emprise sur le monde entier en trans­gres­sant toutes les limites ter­ri­to­riales ins­ti­tuées ne doit pas conduire à dénier, mais bien au contraire à insis­ter sur l’acuité du pro­blème des « fron­tières des États fondés sur l’oppression natio­nale. ». La lutte contre le chau­vi­nisme au sein des pays impé­ria­listes est une tâche de pre­mier ordre à l’heure où une frange de la classe ouvrière de chaque « nation oppres­sive » est deve­nue (éco­no­mi­que­ment, poli­ti­que­ment et idéo­lo­gi­que­ment) com­plice de la bour­geoi­sie « dans la spo­lia­tion par celle-ci des ouvriers (et de la masse de la popu­la­tion) de la nation oppri­mée20 ». C’est pour­quoi le pro­lé­ta­riat doit ouver­te­ment « reven­di­quer la liberté de sépa­ra­tion poli­tique pour les nations oppri­mées par “sa” nation21 ». Cela vaut tout par­ti­cu­liè­re­ment pour la Russie que, repre­nant une expres­sion popu­laire, Lénine dépeint alors sou­vent comme une vaste « prison des peuples » : « Pour nous, repré­sen­tants de la nation impé­ria­liste de l’Extrême-Est euro­péen et d’une bonne partie de l’Asie, il serait indé­cent d’oublier l’importance de la ques­tion natio­nale22. »

Lénine, certes, ne manque pas de rap­pe­ler que le socia­lisme n’a d’autre but que de « mettre fin au mor­cel­le­ment de l’humanité en petits États et à tout par­ti­cu­la­risme des nations », autre­ment dit d’opérer, à tra­vers une dyna­mique de « concen­tra­tion »-« cen­tra­li­sa­tion », leur « fusion » pleine et entière. Mais de même que l’abolition des classes sera pré­cé­dée d’une « période de tran­si­tion », celle de la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, l’abolition des nations pré­sup­pose la liberté pour les oppri­més de se sépa­rer de leurs oppres­seurs, qu’elle se tra­duise ou non en acte23. Ainsi qu’Engels le sou­li­gnait déjà en 1882 dans une lettre à Kautsky, le « pro­lé­ta­riat vic­to­rieux ne sau­rait impo­ser un bon­heur quel­conque à aucun peuple étran­ger sans com­pro­mettre par là sa propre vic­toire ». Et Lénine d’ajouter de manière pré­mo­ni­toire, d’une part, que l’accomplissement de la révo­lu­tion « ne suf­fira pas à faire [du pro­lé­ta­riat] un saint », à l’immuniser immé­dia­te­ment contre tout chau­vi­nisme, d’autre part, que « la haine – d’ailleurs par­fai­te­ment légi­time – de la nation oppri­mée envers celle qui l’opprime sub­sis­tera quelques temps24 ». Le seul prin­cipe conforme aux exi­gences de l’internationalisme est ce qu’il appelle, de manière contra­dic­toire en appa­rence, la « cen­tra­li­sa­tion non impé­ria­liste »25. Saisir la signi­fi­ca­tion et les impli­ca­tions pro­fondes de ce cen­tra­lisme décen­tré, les dilemmes, peut-être inso­lubles, qu’il ne pou­vait man­quer de sou­le­ver, per­met­trait à n’en pas douter de réexa­mi­ner l’attitude, la stra­té­gie, mais aussi les doutes, de Lénine face à l’impératif de déco­lo­ni­sa­tion de l’Empire russe au long des pre­mières années de la révo­lu­tion, en s’abstenant de tout procès d’intention comme de toute vision apo­lo­gé­tique.

Dans ses écrits du temps de guerre, Lénine main­tient le par­tage entre les espaces-temps au sein des­quels évo­luent les nations, pro­dui­sant désor­mais une divi­sion tri­par­tite entre : les pays capi­ta­listes avan­cés de l’Europe où la ques­tion natio­nale appar­tient au passé ; les pays d’Europe cen­trale et de l’Est (Autriche, Balkans, Russie) où elle appar­tient au pré­sent ; les semi-colo­nies (Chine, Perse, Turquie) et les colo­nies d’Asie et d’Afrique où elle appar­tient encore lar­ge­ment au futur26. Mais il est à pré­sent on ne peut plus conscient qu’il y a un fon­da­men­tal entre­la­ce­ment des temps, que ces dif­fé­rences sont le pro­duit même de l’inéga­lité de déve­lop­pe­ment défi­nis­sant l’impérialisme, lequel a lié de manière iné­luc­table le sort des nations du monde entier. Révolution socia­liste et luttes de libé­ra­tion natio­nale ne sont nul­le­ment « indé­pen­dantes ». C’est pour­quoi elles doivent être pen­sées conjoin­te­ment, en étroite connexion, en fonc­tion d’une authen­tique dia­lec­tique du natio­nal et de l’international. Il est néces­saire, dit Lénine, de « lier la lutte révo­lu­tion­naire pour le socia­lisme à un pro­gramme révo­lu­tion­naire tou­chant la ques­tion natio­nale » et plus géné­ra­le­ment de l’« asso­cier », de la « rat­ta­cher » à « la prise de posi­tion révo­lu­tion­naire tou­chant toutes les ques­tions démo­cra­tiques27 ». Dès avant 1917, Lénine avance une concep­tion mul­ti­po­laire et com­bi­na­toire, irré­duc­tible à tout dif­fu­sion­nisme, de ce qu’il appel­lera bien­tôt la « révo­lu­tion mon­diale » : « La révo­lu­tion sociale ne peut se pro­duire autre­ment que sous la forme d’une époque alliant la guerre civile du pro­lé­ta­riat contre la bour­geoi­sie dans les pays avan­cés à toute une série de mou­ve­ments démo­cra­tiques et révo­lu­tion­naires, y com­pris des mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale, dans les nations non déve­lop­pées, retar­da­taires et oppri­mées28 ».

Lénine s’insurge contre ceux qui tentent de réduire cette hété­ro­gé­néité en éta­blis­sant une fron­tière imper­méable entre l’Europe, qui se pré­pa­re­rait à une révo­lu­tion pure­ment socia­liste, et les semi-colo­nies et colo­nies extra-euro­péennes : « des foyers d’insurrections natio­nales, sur­gies en liai­son avec la crise de l’impérialisme, se sont allu­més à la fois dans les colo­nies et en Europe29 », en Europe de l’Est, mais pas uni­que­ment, ainsi qu’en témoigne l’insurrection irlan­daise de 1916. Dans ces condi­tions, il est vain de pro­mou­voir, à l’instar de Georgui Piatakov, un « bol­che­visme à l’échelle de l’Europe30 ». Cela ne signi­fie rien d’autre que vou­loir pré­ser­ver la lutte du pro­lé­ta­riat contre la bour­geoi­sie en Europe de toute conta­mi­na­tion par des corps étran­gers, au pre­mier rang des­quels le natio­na­lisme. En matière de révo­lu­tion, l’impu­reté n’est pas l’exception, mais la règle :

Croire que la révo­lu­tion sociale soit conce­vable sans insur­rec­tions des petites nations dans les colo­nies et en Europe, sans explo­sions révo­lu­tion­naires d’une partie de la bour­geoi­sie avec tous ses pré­ju­gés, sans mou­ve­ment des masses pro­lé­ta­riennes et semi-pro­lé­ta­riennes poli­ti­que­ment incons­cientes contre le joug sei­gneu­rial, clé­ri­cal, monar­chique, natio­nal, etc. – c’est répu­dier la révo­lu­tion sociale. C’est s’imaginer qu’une armée pren­dra posi­tion en un lieu donné et dira : « Nous sommes pour le socia­lisme », et qu’une autre, en un autre lieu, dira : « Nous sommes pour l’impérialisme », et que ce sera la révo­lu­tion sociale ! […] Quiconque attend une révo­lu­tion sociale « pure » ne vivra jamais assez long­temps pour la voir. Il n’est qu’un révo­lu­tion­naire en paroles qui ne com­prend rien à ce qu’est une véri­table révo­lu­tion31.

Il ne sau­rait y avoir de révo­lu­tion sans recon­nais­sance de l’impérieuse néces­sité (la « vérité objec­tive ») d’une « lutte de masse dis­pa­rate, dis­cor­dante, bigar­rée, à pre­mière vue sans unité ». Si Lénine ne remet jamais en cause le rôle d’avant-garde du « pro­lé­ta­riat avancé » et reste convaincu, à tort ou à raison, que s’il ne conquiert pas le pou­voir dans un ou plu­sieurs pays, les luttes de libé­ra­tion natio­nale, « impuis­santes en tant que fac­teur indé­pen­dant », sont vouées, plutôt tôt que tard, à être écra­sées par l’impérialisme, il n’en avance pas moins inver­se­ment, dia­lec­ti­que­ment, que les guerres natio­nales, péri­phé­riques, ont le pou­voir d’introduire des germes de conta­gion révo­lu­tion­naire au coeur même des puis­sances impé­ria­listes : « La dia­lec­tique de l’histoire fait que les petites nations […] jouent le rôle d’un des fer­ments, d’un des bacilles, qui favo­risent l’entrée en scène de la force véri­ta­ble­ment capable de lutter contre l’impérialisme, à savoir : le pro­lé­ta­riat socia­liste32. »

L’objectif ultime reste le même : l’union inté­grale du pro­lé­ta­riat des dif­fé­rentes nations. Mais il ne peut être atteint qu’à condi­tion de prendre acte de la « divi­sion » actuelle des classes ouvrières des nations oppres­sives et oppri­mées, et par consé­quent de la néces­sité que « la pro­pa­gande soit faite d’une façon non iden­tique dans l’un et l’autre cas33 ». Cette non-iden­tité n’est pas seule­ment stra­té­gique, elle « signi­fie que, pour abou­tir à un même objec­tif (la fusion des nations) en par­tant de pré­misses dif­fé­rentes, les uns iront d’une façon et les autres dif­fé­rem­ment34 ». Autrement dit, si le pas­sage au socia­lisme, est « inévi­table », il est non moins inévi­table qu’il prenne des « formes » hété­ro­gènes, et en partie impré­vi­sibles, variant d’un pays à l’autre, d’une nation à l’autre :

Chacune appor­tera son ori­gi­na­lité dans telle ou telle forme de démo­cra­tie, dans telle ou telle variété de dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, dans tel ou tel rythme des trans­for­ma­tions socia­listes des dif­fé­rents aspects de la vie sociale. […] Rien n’est plus indi­gent au point de vue théo­rique et de plus ridi­cule au point de vue pra­tique que de se repré­sen­ter à cet égard, « au nom du maté­ria­lisme his­to­rique », un avenir mono­chrome, cou­leur de gri­saille : ce serait un bar­bouillage informe, et rien de plus35.

Il n’allait pas man­quer de « dis­ciples » de Lénine pour igno­rer cette leçon et peindre un tableau sans cou­leur d’une révo­lu­tion qui sui­vrait en tout lieu, avec un simple déca­lage tem­po­rel, la même tra­jec­toire. Mais force est de consta­ter qu’à la veille de la révo­lu­tion de 1917, Lénine a déjà rompu avec tout schéma linéaire-his­to­ri­ciste de ce type. Celui dont la car­rière mar­xiste avait com­mencé par une patiente et intran­si­geante cri­tique de la thèse de l’existence d’une voie russe spé­ci­fique vers le socia­lisme, défen­due par les popu­listes (Narodniki), sou­tient à pré­sent l’irréductible plu­ra­lité des pro­ces­sus et des che­mins menant à la révo­lu­tion. Mais la dif­fé­rence, et elle est essen­tielle, est que là où les popu­listes fai­saient de cette autre voie la seule réponse viable à ce qu’ils jugeaient être l’échec du capi­ta­lisme à s’implanter en Russie, Lénine conçoit inver­se­ment un tel poly­mor­phisme révo­lu­tion­naire à la fois comme la consé­quence de la moder­ni­sa­tion capi­ta­liste par­ve­nue à son « stade suprême », l’impérialisme, et comme la condi­tion de son abo­li­tion.

Après l’empire ? Lénine et les musul­mans de Russie

Le 20 novembre 1917, au len­de­main de la prise de pou­voir par les Bolcheviks, Lénine lance un appel, cosi­gné par Staline, « À tous les tra­vailleurs musul­mans de Russie et d’Orient », afin de les ral­lier à la révo­lu­tion en marche :

Musulmans de Russie, Tatars de la Volga et de Crimée, Kirghizes et Sartes de Sibérie et du Turkestan, Turcs et Tatars de Transcaucasie, Tchétchènes et mon­ta­gnards du Caucase ! Vous tous dont les mos­quées et les mai­sons de prière ont été détruites, dont les croyances et les cou­tumes ont été pié­ti­nées par les tsars et les oppres­seurs de la Russie ! Désormais, vos croyances et vos cou­tumes, vos ins­ti­tu­tions natio­nales et cultu­relles sont libres et invio­lables. Organisez votre vie natio­nale libre­ment et sans entrave ! C’est votre droit. Sachez que vos droits, comme les droits de tous les peuples de Russie, sont pro­té­gés par la puis­sance de la Révolution, par les soviets des dépu­tés tra­vailleurs, sol­dats et pay­sans36.

Si les rela­tions entre le pou­voir sovié­tique et les popu­la­tions musul­manes de l’(ex-)Empire russe, au cours et après la révo­lu­tion, allaient se révé­ler autre­ment plus tumul­tueuses que ne le lais­sait entendre cet appel à une union (révo­lu­tion­naire) libre37, celui-ci n’en est pas moins l’expression d’un désir pro­fond chez Lénine de rup­ture radi­cale avec les poli­tiques d’oppression des mino­ri­tés natio­nales, et reli­gieuses, qui avaient marqué toute l’histoire du tsa­risme. De cette volonté, le sym­bole inau­gu­ral est la res­ti­tu­tion, ordon­née par lui, du Coran d’Othman, l’une des plus anciennes copies du texte sacré, aux musul­mans de Russie. Quoique Lénine ne joue ensuite qu’un rôle d’arrière-plan dans les pro­ces­sus, plus ou moins ora­geux, de créa­tion des pre­mières répu­bliques sovié­tiques musul­manes, en par­ti­cu­lier dans la crise bach­kire de 1919-192038, il va s’intéresser de près au cas du Turkestan russe (Asie cen­trale) conquis dans la deuxième moitié du XIXe siècle par les armées tsa­ristes et soumis à une exploi­ta­tion colo­niale au sens strict : on y retrouve le déve­lop­pe­ment de mono­cul­tures (coton en par­ti­cu­lier), un cli­vage spa­tial entre villes-vil­lages d’indigènes d’un côté, de colons de l’autre – dont le nombre avait consi­dé­ra­ble­ment aug­menté après l’achèvement en 1906 de la construc­tion de la ligne fer­ro­viaire reliant Moscou à Tashkent –, et une oppo­si­tion fron­tale entre les uns et les autres – les occu­pants russes, ukrai­niens, alle­mands (eth­niques) et juifs, divi­sés natio­na­le­ment dans le reste de la Russie, fai­sant avant tout ici figure, unie, de Blancs face aux musul­mans. Lénine va peu à peu prendre conscience que plus que nulle part ailleurs, c’est au Turkestan que le défi de la déco­lo­ni­sa­tion de l’Empire russe doit être relevé.

Le 22 avril 1918, Lénine et Staline trans­mettent un mes­sage de salu­ta­tion « Au Congrès des Soviets du ter­ri­toire du Turkestan à Tashkent », assu­rant ce der­nier du sou­tien apporté par le Conseil des com­mis­saires du peuple à « l’autonomie de votre ter­ri­toire sur des bases sovié­tiques » et l’enjoignant à « cou­vrir tout le ter­ri­toire d’un réseau de Soviets » agis­sant de concert avec « les Soviets déjà exis­tants39 ». Le 30 avril, la République fédé­ra­tive socia­liste du Turkestan est pro­cla­mée. Mais l’intensification de la guerre civile dans la région pro­voque bien­tôt la cou­pure quasi inté­grale des com­mu­ni­ca­tions avec Moscou et, jusqu’à l’automne 1919, les com­mu­nistes du Turkestan sont livrés à eux-mêmes. Au len­de­main de la vic­toire sur les armées blanches, l’impératif pour le pou­voir sovié­tique est de relan­cer la pro­duc­tion indus­trielle. Dans ce contexte, « Turkestan » est avant tout syno­nyme d’approvisionnement en coton : « Chacun sait, dit Lénine, que l’industrie tex­tile est dans un pro­fond déla­bre­ment, parce que le coton que nous rece­vions de l’étranger nous fait défaut […]. Notre seule source, c’est le Turkestan40 ».

Lénine n’ignore cepen­dant pas que des plaintes se sont éle­vées pour dénon­cer les abus commis pen­dant la guerre civile par les com­mu­nistes russes locaux, encore imbus de men­ta­lité colo­niale, à l’encontre des indi­gènes musul­mans, spo­liés sans autre forme de procès de leurs terres et vic­times de bien d’autres vexa­tions « au nom de la lutte des classes ». Ces plaintes seront encore relayées par un délé­gué du Turkestan, Tachpolad Narbutabekov, lors du pre­mier Congrès des peuples de l’Orient à Bakou en sep­tembre 1920 : « Pour éviter que l’histoire du Turkestan ne se répète dans les autres par­ties du monde musul­man, […] [n]ous vous disons : débar­ras­sez-nous de vos contre-révo­lu­tion­naires, de vos élé­ments étran­gers qui sèment la dis­corde natio­nale ; débar­ras­sez-nous de vos colo­ni­sa­teurs tra­vaillant sous le masque du com­mu­nisme41. » En octobre 1919, une com­mis­sion, (la Turkkommissia) avec à sa tête Mikhail Frunzé, est envoyée au Turkestan afin de remé­dier aux erre­ments dans la mise en œuvre de la poli­tique natio­nale et encou­ra­ger la par­ti­ci­pa­tion de la popu­la­tion locale, musul­mane, aux ins­tances éco­no­miques et poli­tiques, tout en affer­mis­sant le pou­voir sovié­tique dans la région. Le mois sui­vant, Lénine adresse une lettre « Aux cama­rades com­mu­nistes du Turkestan » qui indique le rôle cru­cial, exem­plaire, qui leur est dévolu :

L’établissement de bons rap­ports avec les peuples du Turkestan revêt aujourd’hui pour la République Soviétique Fédérative Socialiste de Russie une valeur qu’on peut sans exa­gé­ra­tion qua­li­fier de gigan­tesque, de portée his­to­rique mon­diale. Pour toute l’Asie et pour toutes les colo­nies du monde, pour des mil­liers et des mil­lions d’hommes, les rela­tions de la République sovié­tique ouvrière et pay­sanne avec les peuples faibles, oppri­més jusqu’à ce jour, auront une impor­tance pra­tique. Je vous prie ins­tam­ment de consi­dé­rer cette ques­tion avec une atten­tion redou­blée, de faire tous vos efforts pour éta­blir, par l’exemple et l’action, des rela­tions de cama­ra­de­rie avec les peuples du Turkestan, de leur prou­ver dans les faits la sin­cé­rité de notre désir d’extirper tous les ves­tiges de l’impérialisme grand-russe en vue de lutter sans réserve contre l’impérialisme mon­dial42.

Aux yeux de Lénine, le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire en Asie cen­trale doit servir de modèle, de source d’inspiration, et d’impor­ta­tion, pour les mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale à l’échelle inter­na­tio­nale, en par­ti­cu­lier dans l’Orient musul­man. C’est un labo­ra­toire de la com­bi­nai­son, indis­pen­sable, de la révo­lu­tion socia­liste et des luttes anti­co­lo­niales, un espace où sont d’ores et déjà réunies les condi­tions de l’expérimentation d’une fusion du pro­lé­ta­riat des nations oppres­sives et des classes exploi­tées des nations oppri­mées. Il ne fau­drait cepen­dant pas sur­es­ti­mer l’importance confé­rée à ce stade par Lénine au pro­ces­sus d’expansion du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire aux marges orien­tales de la Russie. En témoigne la réponse trans­mise par lui fin décembre 1919 à trois des membres de la Turkkommissia (Chalva Eliava, Ian Roudzoutak et Valerian Kouïbychev) ayant exprimé le désir que la com­mis­sion soit ren­for­cée numé­ri­que­ment : « Vos demandes en cadres sont exor­bi­tantes. Il est ridi­cule, et même pis que ridi­cule, de pré­tendre que le Turkestan est plus impor­tant que le centre et l’Ukraine. Vous ne rece­vrez rien de plus, il faudra vous arran­ger avec ce que vous avez ; évitez les plans déme­su­rés, soyez modestes43. »

Mais cette rebuf­fade a au moins en partie pour raison la convic­tion qu’a déjà Lénine qu’en matière de sovié­ti­sa­tion de l’Asie cen­trale, il est requis d’avancer avec pré­cau­tion. Or, déci­dée à com­battre les mani­fes­ta­tions bru­tales du chau­vi­nisme grand-russe, la Turkkommissia n’entend pas pour autant ména­ger outre mesure les « indi­gènes » et voit en par­ti­cu­lier d’un mau­vais œil les reven­di­ca­tions des com­mu­nistes natio­naux musul­mans44, tur­bu­lents alliés du régime, au pre­mier rang des­quels Turar Ryskulov. Ce der­nier adresse au mois de mai 1920 une lettre à Lénine dans laquelle il sou­ligne que, malgré la révo­lu­tion, « deux groupes », les musul­mans colo­ni­sés et les Européens, conti­nuent de s’affronter au Turkestan : « la révo­lu­tion d’Octobre au Turkestan aurait du être menée sous le slogan non seule­ment du ren­ver­se­ment du pou­voir bour­geois en place, mais aussi de la des­truc­tion défi­ni­tive de toutes les traces de l’héritage laissé par les pra­tiques colo­nia­listes des repré­sen­tants du tsa­risme et des kou­laks45. » Sans attendre l’aval de la Turkkommissia, les com­mu­nistes musul­mans envoient à Moscou une délé­ga­tion pour expo­ser leurs doléances. Au cours des débats, pré­si­dés par Lénine et aux­quels prennent part des membres de la Turkkommissia dépê­chés en urgence, Ryskulov, arguant de « l’importance du Turkestan pour la poli­tique sovié­tique en Orient et [de] la nature colo­niale des rela­tions natio­nales46 » dans la région, reven­dique la plus large auto­no­mie pos­sible pour la répu­blique, aux fron­tières encore indé­cises.

Les com­mu­nistes musul­mans sont débou­tés, mais Lénine a pris conscience qu’il lui fal­lait inter­ve­nir plus acti­ve­ment dans les affaires du Turkestan. En juin, il rédige un projet expo­sant les tâches du Parti bol­che­vik dans la région. Insistant pour que soient limi­tées les pré­ro­ga­tives de la Turkommissia, à laquelle il a visi­ble­ment retiré une part de sa confiance et dont les déci­sions, dit-il, doivent être désor­mais sou­mises à l’approbation du « centre » et des autres organes du pou­voir sovié­tique au Turkestan, il en appelle à liqui­der les inéga­li­tés entre colons et indi­gènes en « égalis[ant] la pro­priété ter­rienne des Russes et des étran­gers avec celle de la popu­la­tion locale ». « L’objectif géné­ral », ajoute-t-il, doit être « le ren­ver­se­ment du féo­da­lisme, mais non le com­mu­nisme47 ». Le Turkestan fait là encore figure pour Lénine de test à grande échelle : ainsi qu’il l’indique à la fin du mois sui­vant au cours des débats sur la ques­tion natio­nale et colo­niale au deuxième Congrès de l’Internationale com­mu­niste, la fraîche expé­rience sovié­tique en Asie cen­trale, pavée d’ « immenses dif­fi­cul­tés », a fourni la preuve de la néces­sité de mener un tra­vail d’adaptation-traduction de « la tac­tique et la poli­tique com­mu­nistes » en contexte (post-)colonial48.

Enfin, Lénine éprouve une sus­pi­cion gran­dis­sante à l’égard des accu­sa­tions de natio­na­lisme dont font de plus en plus sou­vent l’objet les com­mu­nistes musul­mans au Turkestan et ailleurs. Dans les jours qui pré­cé­dent l’ouverture du congrès, il répond briè­ve­ment à un cour­rier de Sakhib-Garei Said-Galiev, pré­sident du Comité exé­cu­tif cen­tral de la République sovié­tique auto­nome du Tatarstan. À la ques­tion mal­adroi­te­ment com­plai­sante de savoir si « les com­mu­nistes de la nation autre­fois domi­nante, dont le niveau est supé­rieur sous tous les rap­ports, doivent jouer le rôle de péda­gogues et de bonnes d’enfants à l’égard des com­mu­nistes et de tous les tra­vailleurs des nations autre­fois oppri­mées », Lénine répond caté­go­ri­que­ment « non » : ils doivent jouer le rôle d’ « aides » et rien d’autre. Said Galiev met­tait en outre l’accent dans sa lettre sur la « divi­sion des com­mu­nistes autoch­tones (Tatars) » en deux groupes, l’un s’en tenant « au point de vue de la lutte des classes », l’autre étant « teinté de natio­na­lisme petit-bour­geois » – l’auteur visant ici, sans les nommer, Mirsaid Sultan Galiev et ses par­ti­sans. Il deman­dait alors s’il était juste d’affirmer que les pre­miers devaient béné­fi­cier du « sou­tien sans réserve » du Parti, tandis que les seconds devaient être « seule­ment uti­li­sés, et en même temps, édu­qués dans l’esprit de l’internationalisme pur ». À quoi Lénine, incré­dule, répond laco­ni­que­ment : « je demande des indi­ca­tions pré­cises, brèves et claires sur les faits rela­tifs aux “deux cou­rants”49 » ; pas un mot de plus. Cette poli­tique de la pru­dence est sans doute la meilleure défi­ni­tion de l’approche par Lénine de la ques­tion natio­nale dans l’(ex-)Empire russe au tour­nant des années 1920.

Mais la bataille la plus âpre à laquelle va prendre part Lénine dans les affaires tur­kes­ta­naises, est interne au pou­voir sovié­tique. Déclarée en 1921, elle peut être conçue, tant dans la dis­tri­bu­tion des rôles que dans le dérou­le­ment des évé­ne­ments, comme une sorte de répé­ti­tion géné­rale avant le « der­nier combat de Lénine », l’année sui­vante, contre le projet dit d’autonomisation concocté par Staline pour le Caucase50. Le conflit, tour­nant autour de la mise en œuvre de la Nouvelle poli­tique éco­no­mique (NEP), oppose, au sein de la Turkkommissia, Mikhail Tomski, envoyé en « exil » au Turkestan après la contro­verse sur les syn­di­cats de 1920-1921, et Georgui Safarov, conseiller pour les « ques­tions orien­tales » au Komintern. Le pre­mier, s’en remet­tant à Lénine, défend l’introduction immé­diate de l’impôt en nature, confor­mé­ment aux exi­gences de la NEP, là où le second pré­co­nise la mise en place de comi­tés de pay­sans pauvres, le par­tage entre ces der­niers des terres et pro­prié­tés des kou­laks et l’incitation à la pola­ri­sa­tion de classes au sein de la popu­la­tion musul­mane. La posi­tion de Tomski en vient rapi­de­ment à s’identifier à une défense des pri­vi­lèges des occu­pants russes et autres. Quant à la sym­pa­thie que s’attire Safarov de la part des musul­mans déshé­ri­tés en vertu de l’intransigeance dont il fait preuve dans la tâche d’expropriation des colons expro­pria­teurs, elle sus­cite une irri­ta­tion crois­sante au sein des auto­ri­tés sovié­tiques locales. Exposées dans un article publié fin jan­vier 1921, « L’Évolution de la ques­tion natio­nale », les convic­tions pro­fondes de Safarov ne sont guère un secret :

Dans la pre­mière année du Pouvoir des Soviets, le droit des peuples oppri­més à dis­po­ser d’eux-mêmes s’est pré­senté avant tout comme la liqui­da­tion de l’héritage colo­nial de l’ancien empire de Russie. […] Il fal­lait d’abord faire l’éducation des masses pro­lé­ta­riennes russes infec­tées, dans leurs élé­ments arrié­rés tout au moins, d’un incons­cient natio­na­lisme qui les fai­saient consi­dé­rer les villes russes comme le foyer de la Révolution et les vil­lages non russes comme le foyer de la petite-bour­geoi­sie, ce qui les por­tait à appli­quer à ces vil­lages les méthodes d’attaque employées contre le capi­tal. […] Si on trans­porte telle quelle la Révolution Communiste dans les pays retar­da­taires, on ne peut obte­nir qu’un seul résul­tat, à savoir d’unir les masses exploi­tées avec les exploi­teurs […]. Tout notre parti doit être mobi­lisé mora­le­ment au ser­vice de l’affranchissement natio­nal des oppri­més51.

Début août 1921, Adolf Ioffé est envoyé par le Politburo au Turkestan pour arbi­trer le dif­fé­rend entre Tomski et Safarov et œuvrer à un com­pro­mis per­met­tant de lutter contre l’exclusion des musul­mans de l’exercice du pou­voir sans pour autant s’aliéner les masses tra­vailleuses russes, qui forment l’essentiel des « forces rouges au Turkestan »52. Parallèlement, Lénine adresse deux lettres, presque iden­tiques, à Tomski et Safarov pour les aver­tir de la mis­sion confiée à Ioffé. Arguant de la pos­si­bi­lité, et de la néces­sité, de « faire conver­ger les deux ten­dances », il en appelle sur­tout à faire preuve d’ « une atti­tude res­pec­tueuse, pru­dente, avec diverses conces­sions, envers les pay­sans musul­mans pauvres », « à conso­li­der une ligne sage, cir­cons­pecte » ; car l’enjeu, rap­pelle-t-il, dépasse les fron­tières du Turkestan : il en va « de notre “poli­tique mon­diale” dans l’ensemble de l’Orient53. »

La neu­tra­lité de Lénine dans le conflit Tomski-Safarov n’est que de façade. Transmettant à Staline, Commissaire du peuple aux natio­na­li­tés, une lettre de Safarov, il ajoute en post-scrip­tum que ce der­nier « a tout à fait raison ». Staline ne par­tage guère cette opi­nion et répond qu’ils « ont tous les deux tort ». Visiblement irrité par la magna­ni­mité de Lénine envers Safarov, il s’attaque vio­lem­ment à ce der­nier, accu­sant ses agis­se­ments de contri­buer à l’ « exa­cer­ba­tion des dis­sen­sions natio­nales », de « détruire l’organisation du parti au Turkestan » et de « com­pro­mettre le parti aux yeux des tra­vailleurs ». La pierre angu­laire de la poli­tique natio­nale dans les régions musul­manes, ajoute Staline sans détour, est la liqui­da­tion du « ban­di­tisme natio­na­liste de masse » incarné par le mou­ve­ment (anti-bol­che­vik) des Basmatchis, contre lequel Safarov ne fait rien et qui, maté ailleurs, conti­nue de pros­pé­rer au Turkestan en sac­ca­geant les récoltes de coton : « [l]a conclu­sion est claire : Safarov doit être congé­dié (on ne peut lui confier un tra­vail indé­pen­dant d’encadrement, car il doit lui-même être enca­dré). » Staline aver­tit néan­moins Lénine qu’il atten­dra les conclu­sions de l’enquête de Ioffé avant de porter cette ques­tion devant le Comité cen­tral du parti54.

Dès récep­tion de la pre­mière dépêche de Ioffé, acca­blante pour Safarov, le Politburo décide de sus­pendre ce der­nier jusqu’à nouvel ordre. Le même jour, le 13 sep­tembre, Lénine adresse une mis­sive à Ioffé. Le soup­çon­nant de s’être rangé aux posi­tions de Tomski, il exige de lui davan­tage de détails, « [d]es faits, des faits, des faits », sur le « sort » du coton, sur la lutte contre les rebelles musul­mans anti-sovié­tiques, mais sur­tout sur « la ques­tion de la défense des inté­rêts des autoch­tones contre les outrances “russes” (grand-rus­siennes ou colo­ni­sa­trices) ». Qui sont les « autoch­tones […] par­ti­sans de Safarov » ? Les « indi­gènes » sau­ront-ils se défendre « contre un homme aussi habile que Tomski » ? Car Lénine « soup­çonne fort la “ligne Tomski” […] de rele­ver du chau­vi­nisme grand-rus­sien, ou plus exac­te­ment de pen­cher dans ce sens ». De manière plus acérée encore qu’auparavant, il sou­ligne la portée inter­na­tio­nale des poli­tiques sovié­tiques au Turkestan et exige l’adoption d’une ligne de conduite fon­ciè­re­ment anti­co­lo­nia­liste :

Pour toute notre Weltpolitik, il est dian­tre­ment impor­tant de gagner la confiance des autoch­tones ; de la gagner au triple et au qua­druple ; de prou­ver que nous ne sommes pas des impé­ria­listes, que nous ne souf­fri­rons aucune dévia­tion dans ce sens. C’est une ques­tion mon­diale, je n’exagère pas, mon­diale. Il faut être d’une extrême rigueur. Cela aura un reten­tis­se­ment en Inde, en Orient ; pas ques­tion de plai­san­ter, il faut être 1 000 fois pru­dent55.

Le 14 octobre, le Politburo se réunit à nou­veau. Il démet et Safarov et Tomski de leurs fonc­tions et ordonne la réor­ga­ni­sa­tion de la Turkkommissia et du Bureau du Parti au Turkestan (Turkburo) autour d’éléments fiables, russes et musul­mans, placés sous la super­vi­sion de Grigori Sokolnikov. Fin décembre, Lénine envoie à ce der­nier, « sous secret » un mes­sage. Continuant de penser que « Safarov a raison (tout au moins en partie) », il prie Sokolnikov « de mener une enquête objec­tive pour ne pas lais­ser la ziza­nie, le gra­buge et la vin­dicte gâcher le tra­vail au Turkestan56 ». Lénine vient alors de rece­voir une lettre de Safarov qui lui a signi­fié son désir de se reti­rer de tout poste de res­pon­sa­bi­lité dans la poli­tique sovié­tique en Orient. Il lui répond sans ména­ge­ment, mais néan­moins en signe de sou­tien : « Ne vous éner­vez pas c’est inad­mis­sible et hon­teux, vous n’êtes pas une demoi­selle de 14 ans. […] Il faut conti­nuer à tra­vailler, sans partir où que ce soit. Savoir réunir avec dili­gence et calme les docu­ments contre les auteurs de cette affaire inepte57. »

Safarov n’obtiendra pas gain de cause, ce cas, comme d’autres, démon­trant, à l’encontre d’un pré­jugé tenace, que Lénine n’était pas doté de « toute-puis­sance » au sein des dif­fé­rentes ins­tances du pou­voir sovié­tique, d’autant plus lorsqu’il avait à com­po­ser avec des organes loca­li­sés à des mil­liers de kilo­mètres du Kremlin. Peut-être n’a-t-il pas fait montre dans l’ « affaire Safarov » et dans les « ques­tions d’Orient » en géné­ral de la même abné­ga­tion à toute épreuve que dans d’autres batailles, mais on ne sau­rait lui impu­ter des déci­sions et des actes aux­quels il rechi­gnait non seule­ment pour des motifs stra­té­giques, mais aussi, sim­ple­ment, du fait de sa haine vis­cé­rale du chau­vi­nisme. Du reste allait-il tenir une revanche avec la purge en 1922 du Parti com­mu­niste du Turkestan, dont 1500 membres allaient être expul­sés en raison de leurs « convic­tions reli­gieuses » (ortho­doxes), en d’autres termes ici de leur atti­tude anti-musul­mane et de ce qu’on peut nommer leur (faux-)internalisme colo­nial. Aucun musul­man n’allait connaître le même sort, l’islam demeu­rant encore, pour un temps, consi­déré comme une reli­gion oppri­mée à laquelle ne devaient pas être appli­quées les mesures de pro­pa­gande anti-reli­gieuse58.

En 1923, sous l’impulsion de Staline, est offi­ciel­le­ment adop­tée la poli­tique d’ « indi­gé­ni­sa­tion » (kore­ni­zat­siia), visant à pro­mou­voir, dans le cadre de l’édification de l’URSS, la for­ma­tion de cadres issus des mino­ri­tés natio­nales ; méthode jugée la meilleure pour lutter à la fois contre le chau­vi­nisme grand-russe et contre le(s) nationalisme(s). Si cette poli­tique a fait l’objet d’études fai­sant d’elle la pierre de touche de l’administration sovié­tique du pro­blème des natio­na­li­tés59, il n’a guère été sou­li­gné qu’elle ne cor­res­pon­dait que très par­tiel­le­ment aux vues de Lénine, alors au seuil de la mort. Car Lénine ne vou­lait pas tant recons­truire l’empire que le détruire, pour bâtir sur ses ruines un nouvel ordre international(iste), avec tous les risques qu’impliquait une telle refon­da­tion et les erreurs que, il ne l’ignorait pas, cette entre­prise engen­dre­rait néces­sai­re­ment. Il ne sou­hai­tait pas seule­ment inté­grer les mino­ri­tés au pou­voir, mais dés­in­té­grer sa struc­ture colo­niale, condi­tion d’une rup­ture défi­ni­tive avec l’héritage (féodal et capi­ta­liste) des logiques impé­ria­listes. Comme à l’égard de l’émergence de la bureau­cra­tie, son erreur fut néan­moins de croire jusqu’au bout que ces logiques n’étaient rien d’autre que des reli­quats du passé, fussent-ils par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ciles à extir­per, et ainsi d’ignorer que, dès le tour­nant des années 1920, se déve­lop­paient les germes d’un néo-empire (sovié­tique), né des entrailles de la (contre-)révolution elle-même, et contre lequel, s’il lui avait été donné de vivre un peu plus long­temps, il aurait cer­tai­ne­ment cher­ché à four­bir de nou­velles armes.

  1. Curzio Malaparte, Le Bonhomme Lénine [1932], Paris, Grasset, 1932, p. 11-16. []
  2. Lars T. Lih, Lénine. Une bio­gra­phie [2011], Paris, Les Prairies ordi­naires, 2015. Robert Service, Lénine [2000], Paris, Perrin, 2012. []
  3. Roy, M. N. Roy’s Memoirs, Bombay et New York, Allied Publishers, 1964, p. 392 []
  4. Viatcheslav Morozov, Russia’s Postcolonial Identity. A Subaltern Empire in a Eurocentric World, Basingstoke, Palgrave MacMillan, 2014. []
  5. L. R. James, « The Americanization of Bolshevism » [1944] in Marxism for Our Times. C. L. R. James on Revolutionary Organization (dir. Martin Glaberman), Jackson, University Press of Mississippi, 1999, p. 16-17. []
  6. Une ver­sion anglaise du pré­sent article sera pro­chai­ne­ment publiée dans la revue Viewpoint (numéro spé­cial sur l’impérialisme) []
  7. Lénine, « La Question natio­nale dans notre pro­gramme » [1903], in Œuvres, tome 6, Éditions sociales, Paris, Éditions du Progrès, Moscou, 1976, p. 475. Toutes les réfé­rences ulté­rieures ren­voient à l’édition fran­çaise de 1976 des œuvres de Lénine. []
  8. , p. 475, 479, 481, 484. []
  9. Lénine, « À propos du mani­feste de l’“Union des social-démo­crates armé­niens” » [1903], in Œuvres, tome 6, p. 335. []
  10. Rosa Luxemburg, La Question natio­nale et l’autonomie [1908-1909], Pantin, Le Temps des Cerises, 2001. []
  11. Lénine, « Du Droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes » [1914], in Œuvres, tome 20, p. 423, 428. []
  12. , p. 428-429. []
  13. , p. 425, 435. []
  14. , p. 459-467. []
  15. , p. 424. []
  16. Lénine, « Le Prolétariat révo­lu­tion­naire et le droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes » [1915], in Œuvres, tome 21, p. 423. []
  17. Lénine, « La Révolution socia­liste et le droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes (Thèses) » [1916], in Œuvres, tome 22, p. 156. []
  18. Lénine, « À propos de la bro­chure de Junius » [1916], in Œuvres, tome 22, p. 332-336. []
  19. , p. 336. []
  20. Lénine, « Une cari­ca­ture du mar­xisme et à propos de l’“économisme impé­ria­liste” » [1916], in Œuvres, tome 23, p. 59. []
  21. « La Révolution socia­liste et le droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes (Thèses) », cit., p. 160. []
  22. Lénine, « De la fierté natio­nale des Grands-Russes » [1914], in Œuvres, tome 21, p. 99. []
  23. « La Révolution socia­liste et le droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes (Thèses) », cit., p. 159. []
  24. Lénine, « Bilan d’une dis­cus­sion sur le droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes » [1916], in Œuvres, tome 22, p. 380. []
  25. « Le Prolétariat révo­lu­tion­naire et le droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes », cit., p. 427. []
  26. « La Révolution socia­liste et le droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes (Thèses) », cit., p. 163-165. []
  27. « Le Prolétariat révo­lu­tion­naire et le droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes », cit., p. 427. []
  28. « Une cari­ca­ture du mar­xisme et à propos de l’“économisme impé­ria­liste” », cit., p. 64. []
  29. « Bilan d’une dis­cus­sion sur le droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes », cit., p. 381. []
  30. Lénine, « À propos de la ten­dance nais­sance de l’“économisme impé­ria­liste” » [1916], in Oeuvres, tome 23, p. 16. []
  31. « Bilan d’une dis­cus­sion sur le droit des nations à dis­po­ser d’elles-mêmes », cit., p. 383. []
  32. , p. 384-385. []
  33. « Une cari­ca­ture du mar­xisme et à propos de l’“économisme impé­ria­liste” », cit., p. 60. []
  34. « À propos de la ten­dance nais­sance de l’“économisme impé­ria­liste” », cit., p. 16. []
  35. « Une cari­ca­ture du mar­xisme et à propos de l’“économisme impé­ria­liste” », cit., p. 76. []
  36. « À tous les tra­vailleurs musul­mans de Russie et d’Orient » [1917], cité in Henry Bogdan, Histoire des peuples de l’ex-URSS, Paris, Perrin, 1993, p. 187-188. Traduction modi­fiée. []
  37. Voir notam­ment Adeeb Khalid, Making Uzbekistan. Nation, Empire and Revolution, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 2015 ; Douglas T. Northrop, Veiled Empire. Gender & Power in Stalinist Central Asia, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 2004. []
  38. Voir Jeremy Smith, The Bolsheviks and the National Question, 1917-1923, Houndmills et New York, Palgrave MacMillan, 1999, p. 94-98. []
  39. Lénine, « Au Congrès des Soviets du ter­ri­toire du Turkestan à Tachkent, au Conseil des com­mis­saires du peuple du ter­ri­toire du Turkestan, à Ibrahimov et à Klevleev » [1918], in Oeuvres, tome 36, p. 501. []
  40. Lénine, « Discours au IIIe Congrès des tra­vailleurs du tex­tile [1920], in Oeuvres, tome 30, p. 507. []
  41. Le Premier Congrès des peuples de l’Orient. Bakou, 1-8 sept. 1920. Paris, François Maspero, 1971, p. 85-86. []
  42. Lénine, « Aux cama­rades com­mu­nistes du Turkestan » [1919], in Oeuvres, tome 30, p. 134 []
  43. Lénine, « Télégramme à C. Z. Eliava, I. E. Roudzoutak, V. V. Kouibychev » [1919], in Oeuvres, tome 44, p. 317. []
  44. Alexandre Bennigsen, Chantal Lemercier-Quelquejay, L’Islam en Union sovié­tique, Paris, Payot, 1968. []
  45. Turar Ryskulov, cité in Adeeb Khalid, Making Uzbekistan, cit., p. 109. []
  46. , p. 115. []
  47. Lénine, « Projet de déci­sion du Bureau poli­tique du C.C. du P.C.(b)R. Sur les tâches du P.C.(b).R. au Turkestan » [1919], in Oeuvres, tome 42, p. 196-197. []
  48. Lénine, « Le IIe Congrès de l’Internationale com­mu­niste – Rapport de la com­mis­sion natio­nale et colo­niale, 26 juillet », in Oeuvres, tome 42, p. 250. []
  49. Lénine « À S. G. Galiev » [1920], in Oeuvres, tome 42, p. 558, 631. []
  50. Voir Moshe Lewin, Le Dernier combat de Lénine [1968], Paris, Syllepse, 2015. []
  51. Georgui Safarov, « L’Évolution de la ques­tion natio­nale », Bulletin com­mu­niste, 2ème année, n ° 4, 27 jan­vier 1921 p. 60-62. Voir aussi Georgui Safarov, Колониальная революция. Oпыт Туркестана [La Révolution colo­niale. Le Cas du Turkestan] [1921], Oxford, Society for Central Asian Studies, 1985. []
  52. Jeremy Smith, The Bolsheviks and the National Question, cit., p. 100. []
  53. Lénine, « À M. P. Tomski » [1919], in Oeuvres, tome 45, p. 230. []
  54. Staline, in « From the Archives » (dir. Nikolai V. Zlobin), Demokratizatsiya, vol. 3, n° 4, été 1995, p. 296-297. []
  55. Lénine, « À A. A. Ioffé » [1921], in Oeuvres, tome 45, p. 284-286. []
  56. Lénine, « À G. I. Sokolnikov » [1921], in Oeuvres, tome 45, p. 416. []
  57. Lénine, « À G. I. Safarov » [1921], in Oeuvres, tome 45, p. 417. []
  58. Dave Crouch, « The Bolsheviks and Islam », International Socialism, n° 110, avril 2006, ; Alexander G. Park, Bolshevism in Turkestan, 1917-1927, New York, Columbia University Press, 1957, p. 209. []
  59. Voir en par­ti­cu­lier Terry Martin, The Affirmative Action Empire. Nation and Nationalism in the Soviet Union, 1923-1939, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 2001. []
* Matthieu Renault est Maître de conférences en philosophie à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, membre du Laboratoire d’études et de recherches sur les logiques contemporaines de la philosophie (LLCP). Il est l’auteur de : Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale (Éditions Amsterdam, 2011) ; L’Amérique de John Locke : L’expansion coloniale de la philosophie européenne (Paris : Éditions Amsterdam, 2014) ; C .L. R. James : La vie révolutionnaire d’un « Platon noir » (La Découverte, 2016).

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