Révolte contre le néolibéralisme, riposte contre la liberté d’association

Par Mis en ligne le 26 janvier 2013

Ce texte a fait l’objet d’une pre­mière paru­tion dans la revue Cultures & Conflits, no 87, automne 2012 (conflits​.org)

Dans son Histoire du syn­di­ca­lisme qué­bé­cois, Jacques Rouillard raconte la grève des ouvriers irlan­dais du canal de Beauharnois près de Montréal, il y a presque deux siècles, en 1843. Nous sommes à l’époque où les syn­di­cats sont encore consi­dé­rés par la loi comme des orga­ni­sa­tions cri­mi­nelles et où les tra­vailleurs reven­diquent la jour­née de tra­vail de douze heures. Après une émeute ayant fait dix morts et une cin­quan­taine de bles­sés, les entre­pre­neurs des chan­tiers navals ana­lysent que les troubles sont le fait d’agitateurs et non de la masse des ouvriers. Selon le témoi­gnage d’un contre­maître, le danger vient de ce que « chez ces hommes qui sont sans foyer et livrés à la misère […] il s’établit une unité d’action qui peut cham­bar­der les règles qui, d’ordinaire, jouent indi­vi­duel­le­ment entre l’ouvrier et son patron. » Il se promet de voir à l’avenir à ce que « l’on ne per­mette pas à ces masses de misé­reux de se réunir dans une même loca­lité ».[i]

Avec beau­coup moins de can­deur, c’est à cette même « unité d’action », c’est-à-dire à la liberté d’association, que le gou­ver­ne­ment de Jean Charest a déclaré la guerre dès les pre­miers jours du prin­temps qué­bé­cois. Le conflit social oppose en effet l’idée, pos­tu­lée par les asso­cia­tions étu­diantes, selon laquelle la coopé­ra­tion sociale est fondée sur l’adhésion d’une col­lec­ti­vité aux termes d’une entente à celle, pos­tu­lée par le gou­ver­ne­ment néo­li­bé­ral, rame­nant les études supé­rieures à un « libre contrat indi­vi­duel » entre un étu­diant et son éta­blis­se­ment sco­laire. C’est cette oppo­si­tion idéo­lo­gique que nous docu­men­te­rons ici, en trois temps : (1) reve­nir sur la manière dont le gou­ver­ne­ment a voulu poser le pro­blème de la liberté d’association dans ce conflit, (2) en déga­ger les enjeux idéo­lo­giques ainsi que (3) la déna­tu­ra­tion du droit à l’éducation qui y est asso­ciée.

La consigne : « circulez, y’a rien à voir ! »

Dès le 16 février 2012, la sous-ministre adjointe à l’enseignement supé­rieur Christiane Piché deman­dait ainsi aux direc­tions des cégeps et des uni­ver­si­tés de « conti­nuer d’offrir la for­ma­tion malgré le mandat de grève » et de s’« assu­rer que les membres du per­son­nel béné­fi­cient de condi­tions qui leur per­mettent de livrer une pres­ta­tion de tra­vail et ce, afin que les étu­diants qui le dési­rent puissent pour­suivre leur for­ma­tion. »[ii] Cette direc­tive était en rup­ture radi­cale avec la culture éta­blie au Québec depuis les années soixante qui vou­lait que les acteurs du milieu de l’éducation res­pectent les grèves décla­rées par les asso­cia­tions étu­diantes. Elle a direc­te­ment ins­piré les demandes d’injonction des trois uni­ver­si­tés et des quelques cen­taines d’étudiant.es réparti.es dans une ving­taine d’autres éta­blis­se­ments qui ont voulu forcer la pres­ta­tion des cours malgré les votes de grève. Elle est au coeur de l’argumentaire gou­ver­ne­men­tal sur la « Loi per­met­tant aux étu­diants de rece­voir l’enseignement dis­pensé par les éta­blis­se­ments de niveau post­se­con­daire qu’ils fré­quentent » – la loi no 12, ancien­ne­ment projet de loi 78, sanc­tion­née le 18 mai 2012.

Comme en témoigne l’existence de la loi spé­ciale, le succès de cette posi­tion gou­ver­ne­men­tale a été jusqu’ici très faible. Ceci s’explique notam­ment par le fait qu’elle choque la grande majo­rité des acteurs du milieu de l’éducation – y com­pris les direc­tions d’établissements à qui revient la déci­sion d’en fermer ou non les portes. Ces direc­tions n’ont le plus sou­vent suivi le gou­ver­ne­ment que lorsqu’elles furent lour­de­ment for­cées de le faire. Malgré des injonc­tions les obli­geant à tenir leurs acti­vi­tés péda­go­giques « nor­ma­le­ment », plu­sieurs éta­blis­se­ments confron­tés à une ligne de pique­tage ferme se sont ainsi appuyés sur la Loi sur la santé et la sécu­rité au tra­vail pour sus­pendre les cours. C’est la raison pour laquelle la loi 12 expose main­te­nant les per­sonnes en poste de direc­tion – entre autres – à des amendes de 7000 à 35000 $ si elles décident d’un « arrêt, ralen­tis­se­ment, dimi­nu­tion ou alté­ra­tion des acti­vi­tés nor­males » (article 12). Le mon­tant est doublé en cas de réci­dive.

Cette résis­tance du milieu de l’éducation n’empêchera pas la néga­tion gou­ver­ne­men­tale du droit de grève étu­diante d’avoir des consé­quences plus larges sur les pro­chaines mobi­li­sa­tions popu­laires. Il faut rap­pe­ler qu’une partie signi­fi­ca­tive de la popu­la­tion qué­bé­coise mani­feste des dis­po­si­tions anti-syn­di­cales bien sen­ties : elle a été récep­tive à la rhé­to­rique du « boy­cott ». D’où l’importance de tra­vailler à en déga­ger les enjeux.

Le lexique de la marchandisation : « ce n’est pas une grève, c’est un boycott »

Un pre­mier groupe d’enjeux gra­vite autour des conno­ta­tions idéo­lo­giques asso­ciées res­pec­ti­ve­ment aux termes « grève » et « boy­cott ». Le Petit Robert 2012 défi­nit la grève comme un « arrêt volon­taire et col­lec­tif d’une acti­vité, par reven­di­ca­tion ou pro­tes­ta­tion » et le boy­cot­tage comme un « inter­dit ou blocus maté­riel et moral pro­noncé contre un indi­vidu, un groupe, un pays et contre les biens qu’il met en cir­cu­la­tion ». Grève et boy­cott s’opposent ainsi de deux manières : d’une part, une grève s’effectue en vertu d’une déci­sion col­lec­tive alors qu’un boy­cott s’effectue en vertu d’une déci­sion indi­vi­duelle (bien qu’une ins­tance puisse effec­tuer un boy­cott, elle ne peut qu’appe­ler les per­sonnes qui la com­posent, à titre indi­vi­duel, à faire de même) ; d’autre part, la grève est l’arrêt d’une acti­vité – pas néces­sai­re­ment sala­riée – alors que le boy­cott consiste en un blocus visant des biens en cir­cu­la­tion. Dire que, comme ce fut le cas le 22 mars 2012, 300 000 étudiant.es font la grève, c’est dire qu’ils et elles se sont col­lec­ti­ve­ment entendu​.es, par vote démo­cra­tique au sein d’une ins­tance recon­nue, pour reti­rer leur par­ti­ci­pa­tion à la pro­duc­tion sociale de leur sco­la­ri­sa­tion parce que les termes dans les­quels leur société leur pro­pose de le faire ne leur conviennent pas. Dire que 300 000 étudiant.es boy­cottent leurs cours, c’est dire que 300 000 indi­vi­dus ont coor­donné un refus de consom­mer le ser­vice qu’ils et elles ont acheté en s’inscrivant comme étudiant.e dans un éta­blis­se­ment d’enseignement post­se­con­daire. Le juge qui a émis les injonc­tions tou­chant l’Université et le Cégep de Sherbrooke, Gaétan Dumas, a résumé l’idée en des termes on ne peut plus clairs.

[[6-]23] Le mou­ve­ment de boy­cot­tage des cours orga­nisé par les asso­cia­tions étu­diantes s’apparente à tout autre boy­cot­tage qui pour­rait être orga­nisé contre un fabri­cant de jus de raisin ou un maga­sin à grande sur­face. On ne peut obli­ger ou empê­cher une per­sonne de faire affaire avec un fabri­cant de jus de raisin ou un maga­sin de grande sur­face. Il s’agit d’un choix indi­vi­duel. Si un groupe décide d’organiser un boy­cot­tage de quelque entre­prise que ce soit, il peut le faire. Par contre, si une per­sonne décide de boy­cot­ter une entre­prise, il (sic) ne pourra pas pour autant blo­quer l’accès de cette entre­prise. [[6-]24] Il en est de même dans le cas des uni­ver­si­tés. [[6-]25] Les étu­diants qui ont déjà payé pour les ser­vices qu’ils devraient rece­voir n’ont aucune obli­ga­tion de les rece­voir. Ils peuvent donc rester à leur domi­cile s’ils le dési­rent. Ce qu’ils ne peuvent pas faire, c’est empê­cher d’autres étu­diants qui ont payé pour les ser­vices de rece­voir ceux-ci.[iii]

Les argu­ments qui sou­tiennent cette posi­tion sont d’abord pure­ment et sim­ple­ment légaux. Les chartes des droits de la per­sonne qué­bé­coises et cana­diennes pro­tègent la liberté d’association mais ne pro­tègent pas expli­ci­te­ment le droit de grève. Quant au Code du tra­vail, qui codi­fie le droit de grève au Québec, il pré­voit certes depuis 1977 des dis­po­si­tions anti-bri­seur de grève qui inter­disent notam­ment aux employeurs de faire tra­vailler des per­sonnes appar­te­nant à une unité de négo­cia­tion ayant déclaré la grève[iv]. Le hic est tou­te­fois que les asso­cia­tions étu­diantes ne tombent pas sous le Code du tra­vail. Leur accré­di­ta­tion, leurs droits et leurs res­sources leur sont garan­ties en vertu d’une loi qui est silen­cieuse sur la situa­tion de grève[v]. C’est pour­quoi une grève étu­diante n’est, argu­mente le gou­ver­ne­ment, qu’« un moyen de pres­sion exercé en vertu d’un droit fon­da­men­tal : la liberté d’expression »[vi]. Or, cela n’autorise pas à empê­cher direc­te­ment la tenue des cours.

Si c’est là un rai­son­ne­ment dont on est en droit de s’attendre de la part d’un juge, on peut en être insa­tis­fait lorsque des élu.es s’y bornent, sur­tout si le contexte social demande avec insis­tance une révi­sion des lois en la matière. Le léga­lisme de cette posi­tion a d’ailleurs été rapi­de­ment iden­ti­fié et lar­ge­ment cri­ti­qué : on ne peut, en qua­lité de légis­la­teur, réduire toute légi­ti­mité poli­tique au droit posi­tif. Aussi la posi­tion du gou­ver­ne­ment s’est-elle rapi­de­ment empê­trée dans des contra­dic­tions évi­dentes. En mars et en avril, alors même que la ministre de l’éducation Line Beauchamp – qui a depuis démis­sionné – répé­tait que les asso­cia­tions étu­diantes n’avaient pas le pou­voir de décla­rer des grèves, elle invi­tait les étudiant.es à se rendre mas­si­ve­ment à leurs assem­blées pour voter un retour en classe, ajou­tant que les votes devraient se tenir à scru­tin secret. Cette contra­dic­tion, et quelques autres[vii], ont démon­tré que le gou­ver­ne­ment avait besoin de l’adhésion des col­lec­ti­vi­tés étu­diantes au sys­tème édu­ca­tif mais qu’il était inca­pable de les recon­naître concrè­te­ment dès l’instant où, pré­ci­sé­ment, elles n’adhéraient pas à ce sys­tème. Le mes­sage est assez clair : pour être reconnu, au Québec, on doit d’abord être en accord avec le « consen­sus » que pro­nonce le gou­ver­ne­ment.

La réduc­tion de la grève à un boy­cott n’a ainsi rien d’anodin et cache en réa­lité un véri­table coup idéo­lo­gique. Elle enjoint direc­te­ment les citoyen.nes et les étudiant.es à fran­chir les piquets de grève, avec tous les risques que cela com­porte. Elle véhi­cule et ren­force ce contre quoi s’est sou­levé le mou­ve­ment étu­diant à savoir cette vision de l’éducation comme une mar­chan­dise dont la consom­ma­tion relève d’un choix et d’une res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle. Et ce n’est pas par hasard si la mar­chan­di­sa­tion de l’éducation passe néces­sai­re­ment par la néga­tion de l’existence des col­lec­ti­vi­tés étu­diantes. Si on auto­ri­sait les étudiant.es à concré­ti­ser dans la pra­tique, par des lignes de pique­tage, les man­dats et les réso­lu­tions qu’ils se donnent en assem­blée, cela revien­drait à admettre que la défi­ni­tion de l’université relève d’un contrat col­lec­tif et non de l’adaptation des indi­vi­dus aux « néces­si­tés » éco­no­miques pro­non­cées par la classe diri­geante. C’est l’une des rai­sons pour les­quelles la grève étu­diante s’est élar­gie en un « prin­temps qué­bé­cois », cas­se­roles à l’appui. Elle a réveillé un peuple endormi et désor­mais conscient d’aspirer à une démo­cra­tie qui n’existe tou­jours pas. Elle a forcé ce peuple à réflé­chir à la nature du pou­voir poli­tique et à consta­ter qu’il était, dans une très large mesure, pré­sen­te­ment confis­qué par une élite. Plus encore, la créa­ti­vité, l’intelligence, la pro­bité, le sens des nuances et la trans­pa­rence du mou­ve­ment étu­diant ont démon­tré que cette « élite » diri­geante ne pos­sé­dait aucun avan­tage par­ti­cu­lier pour gou­ver­ner, autre que celui de gou­ver­ner. En d’autres termes, tout le Québec a assisté au démas­quage d’une oli­gar­chie.

La novlangue : « Le droit à l’éducation est pour nous sacré »

Confronté à ses contra­dic­tions et après avoir essayé – sans succès – de semer le doute sur le carac­tère démo­cra­tique des assem­blées étu­diantes, le gou­ver­ne­ment s’est, depuis mai, tourné vers une autre ligne d’argumentation, invo­quant avec emphase le « droit à l’éducation » pour défendre l’accès de chacun.e aux éta­blis­se­ments d’enseignement. Cette nou­velle rhé­to­rique est appa­rue lors d’un point de presse par­ti­cu­liè­re­ment média­tisé la veille du dépôt du projet de loi spé­ciale à l’Assemblée natio­nale, le 17 mai 2012. Le gou­ver­ne­ment de Jean Charest cha­touille ainsi la fibre pro­gres­siste des Québécois.es pour la retour­ner contre les asso­cia­tions étu­diantes, dont les grèves contre­vien­draient main­te­nant au droit même qu’elles défendent[viii]. Ne recu­lant devant aucun sophisme ni devant l’intelligence des Québécois.es, il s’est ainsi plu à faire sem­blant de croire qu’il y avait un para­doxe dans la posi­tion des étudiant.es qui, d’un côté, reven­diquent l’accessibilité de l’éducation et, de l’autre, piquettent pour fermer les portes des uni­ver­si­tés et des cégeps[ix].

Cette défi­gu­ra­tion du « droit à l’éducation » à des fins ins­tru­men­tales – symp­tôme d’un pro­fond mépris pour les droits humains, en par­ti­cu­lier pour les droits éco­no­miques, sociaux et cultu­rels – n’est encore une fois rien d’autre qu’une arme rhé­to­rique dans un arse­nal ser­vant à nier la liberté d’association[x]. La « liberté d’étudier » qu’invoque main­te­nant le gou­ver­ne­ment de Jean Charest suit en effet l’exacte logique de la « liberté de tra­vailler » qui ser­vait jadis à jus­ti­fier le fran­chis­se­ment des lignes de pique­tage éri­gées par des gré­vistes. L’objectif visé, hier comme aujourd’hui, est d’empêcher qu’une grève ne ralen­tisse ou n’arrête les acti­vi­tés de pro­duc­tion (aujourd’hui, celle du cer­veau des étudiant.es). On accorde pour cela aux gré­vistes le droit de « boy­cot­ter » leur tra­vail (ou leurs cours) et de mani­fes­ter[xi] à condi­tion qu’ils n’empêchent pas le tra­vail des bri­seurs de grève (aujourd’hui, la tenue de leurs cours). Résultat : les gré­vistes perdent à terme leur emploi (aujourd’hui : leur ses­sion d’étude) ainsi que tout rap­port de force dans leur conflit, contrai­re­ment à ceux et celles qui « choi­sissent d’aller tra­vailler » (ou d’aller suivre leurs cours).

Il y a pour­tant une limite à pré­tendre que les mots sont d’abord inven­tés par les juristes qui rédigent les lois. Ainsi l’histoire des grèves au Québec a-t-elle com­mencé bien avant que la légis­la­tion n’encadre for­mel­le­ment le droit de grève en 1964, tout comme l’histoire des syn­di­cats a com­mencé bien avant leur décri­mi­na­li­sa­tion en 1872[xii]. La recon­nais­sance sociale des grèves a elle-même une his­toire qui pré­cède chro­no­lo­gi­que­ment et poli­ti­que­ment sa recon­nais­sance légale, et les grèves étu­diantes n’y font pas excep­tion. En fait, les grands droits syn­di­caux n’ont été conquis qu’à la faveur de grèves illé­gales.

Le fait qu’une grève évolue ou non dans les limites que lui fixe la loi n’en modi­fie ni la nature, ni l’efficacité mais en modi­fie le dérou­le­ment. Jacques Rouillard relève ainsi com­bien le climat qui régnait au Québec juste avant l’adoption de la loi anti-bri­seurs de grève rap­pelle le climat qui a régné ce prin­temps au Québec dans les uni­ver­si­tés et les cégeps :

Au début des années 1970, période de grande mili­tance (392 arrêts de tra­vail en 1974 et 1975 ; 58 en 2011), de longues grèves illé­gales assor­ties d’injonctions par les tri­bu­naux ont per­turbé for­te­ment le climat social au Québec : grèves à la Commission de trans­port de Montréal (1974), chez Firestone de Joliette (1973-1974), parmi les tra­vailleurs de la construc­tion à Montréal (1975). Et sur­tout le débrayage de 20 mois à la United Aircraft (Pratt et Whitney) de Longueuil (1974-1975) marqué par des congé­die­ments, du van­da­lisme, des menaces à l’égard des bri­seurs de grève, une occu­pa­tion de l’usine vidée par la Sûreté du Québec [i.e. la force de police pro­vin­ciale], tabas­sage de gré­vistes, etc. Les lois du tra­vail et les tri­bu­naux pro­té­geaient tou­jours la liberté de tra­vail et celle des employeurs d’embaucher des bri­seurs de grève. À l’époque comme de nos jours, plu­sieurs com­men­ta­teurs et édi­to­ria­listes récla­maient le res­pect de la loi et l’ordre.[xiii]

En sommes-nous donc à légi­fé­rer pour enca­drer le droit de grève étu­diante ? La réponse ne va pas de soi. Il y a d’un côté des acteurs qui sou­tiennent qu’un tel enca­dre­ment est désor­mais incon­tour­nable pour pro­té­ger la liberté d’association des étudiant.es. Puis il y a ceux et celles pour qui le droit s’écrit dans la rue : ceux-là redoutent qu’un enca­dre­ment légal ne fasse qu’affaiblir le rap­port de force des grèves étu­diantes. Là-dessus aussi, l’histoire du syn­di­ca­lisme en a beau­coup à ensei­gner.

Jardiner l’avenir

Mépris de la grève, direc­tive à l’effet de forcer les lignes de pique­tage, manoeuvres d’atomisation des col­lec­ti­vi­tés, tra­ves­tis­se­ment du droit à l’éducation, dés­in­for­ma­tion agres­sive iden­ti­fiant les étudiant.es à des cas­seurs qui s’adonnent à « la vio­lence et l’intimidation » : toute cette poli­ti­caille­rie et cette judi­cia­ri­sa­tion du débat démo­cra­tique par­viennent presque, grâce à la com­plai­sance des grands médias de masse, à détour­ner les yeux du public du pro­blème poli­tique que sou­lèvent les étudiant.es, à savoir la révo­lu­tion tari­faire que pilote le gou­ver­ne­ment dans les ser­vices publics. Presque.

Car si la loi 12 est une étape impor­tante dans l’irrésistible dur­cis­se­ment auto­ri­taire du pou­voir néo­li­bé­ral au Québec, le mou­ve­ment étu­diant a quant à lui déjà contri­bué de manière cru­ciale à la prise de conscience par la popu­la­tion qué­bé­coise qu’il y a contra­dic­tion entre néo­li­bé­ra­lisme et démo­cra­tie. Une conclu­sion opti­miste ? Elle se trouve sur l’affiche d’une des 300 000 mani­fes­tantes du 22 mai der­nier : « Charest, tu peux couper les fleurs mais tu ne peux pas arrê­ter le prin­temps ».

Philippe Langlois
Juillet 2012.

Je tiens à remer­cier mes amis Julie Dionne, Thomas Dussert, Finn Makela et Joan Sénéchal pour leur relec­ture et leurs com­men­taires sur ce texte.

Philippe Langlois est pro­fes­seur de phi­lo­so­phie et secré­taire du Syndicat du per­son­nel ensei­gnant du Cégep de Sherbrooke.

La ver­sion PDF de l’article est aussi dis­po­nible sur le site de cairn​.info



[i] Jacques Rouillard, Histoire du syn­di­ca­lisme qué­bé­cois, Montréal, Boréal, 1989, p. 32.

[ii] Lettre de la sous-ministre adjointe à l’enseignement supé­rieur Christiane Piché aux direc­tions d’établissements d’enseignement supé­rieur (cir­cu­laire), 16 février 2012.

[iii] Jean Lessard et al. c. Cégep de Sherbrooke et Association étu­diante du Cégep de Sherbrooke, Ordonnance d’injonction inter­lo­cu­toire pro­vi­soire, no 450-17-004432-127, District de Saint-François, 24 avril 2012.

[iv] L.R.Q., cha­pitre C-27, Code du tra­vail du Québec, article 109.1.

[v] L.R.Q., cha­pitre A-3.01, Loi sur l’accréditation et le finan­ce­ment des asso­cia­tions d’élèves ou d’étudiants.

[vi] Lettre de la sous-ministre adjointe à l’enseignement supé­rieur Christiane Piché aux direc­tions d’établissements d’enseignement supé­rieur (cir­cu­laire), 16 février 2012.

[vii] Dans sa pre­mière mou­ture, le projet de loi spé­ciale envi­sa­geait car­ré­ment de désac­cré­di­ter les asso­cia­tions étu­diantes blo­quant les portes des mai­sons d’enseignement. Le projet a été modi­fié par le conseil des ministres juste avant son dépôt en chambre de manière à ce que cette sanc­tion soit rem­pla­cée par la saisie des coti­sa­tions étu­diantes. Mieux valait asphyxier finan­ciè­re­ment les asso­cia­tions étu­diantes et en pré­ser­ver l’existence en tant qu’interlocuteurs légi­times du gou­ver­ne­ment. (Denis Lessard, « Loi d’exception : la pre­mière ver­sion était plus dra­co­nienne », La Presse, 23 mai 2012.)

[viii] Le Québec est lié par un décret de 1976 au Pacte inter­na­tio­nal rela­tif aux droits éco­no­miques, sociaux et cultu­rels (PIDESC) ; le Canada l’a éga­le­ment rati­fié. Plusieurs ont sou­li­gné que la hausse des droits de sco­la­rité contre­vient au droit à l’éducation pro­tégé par le PIDESC, dont Peter Leuprecht, « Une ambi­tion pour le Québec : une édu­ca­tion acces­sible pour tous », Le Devoir, 16 juin 2012.

[ix] Les Collèges d’enseignement géné­ral et pro­fes­sion­nel (cégep) dont des col­lèges publics d’éducation supé­rieure qui ont été fondés à la fin des années soixante dans la foulée de la moder­ni­sa­tion et la démo­cra­ti­sa­tion du sys­tème sco­laire qué­bé­cois. Leur prin­ci­pal mandat depuis leur fon­da­tion est d’offrir divers pro­grammes de for­ma­tion pré-uni­ver­si­taire et de for­ma­tion tech­nique à partir de la dou­zième année de sco­la­ri­sa­tion des étudiant.es, soit en géné­ral à la sortie de leurs cinq années d’école secon­daire.

[x] Comme l’a bien ana­lysé Jacques Rouillard, « Loi 78 : liberté d’étudier et liberté de tra­vailler », Le Devoir, 22 mai 2012. Les lignes qui suivent reprennent ses argu­ments. Lire aussi Pierre Dubuc, « Charest veut trans­for­mer le Québec en un right-to-study state », L’Aut’journal, 17 mai 2012, [article en ligne], http://​laut​jour​nal​.info/​d​e​f​a​u​l​t​.​a​s​p​x​?​p​a​g​e​=​3​&​N​e​w​s​I​d​=3747.

[xi] Selon le pré­sident de la Ligue des droits et liber­tés du Québec, le droit de mani­fes­ter est en réa­lité loin d’être garanti au Québec. « Peut-on encore mani­fes­ter paci­fi­que­ment au Québec sans crainte de se faire arrê­ter ? La réponse est, mal­heu­reu­se­ment, non. » (Dominique Peschard, « Que reste-t-il du droit de mani­fes­ter ? », Bulletin de la ligue des droits et liber­tés, prin­temps 2012, p. 1.)

[xii] Des billets ont déve­loppé cet argu­ment dans le contexte spé­ci­fique de la grève étu­diante : Benoît Lacoursière, « Grève ou boy­cott ? », 11 avril 2012, [article en ligne], http://​prof​scon​tre​la​hausse​.org/​b​i​l​l​e​t​s​/​g​r​e​v​e​-​o​u​-​b​o​ycott et Association des Juristes pro­gres­sistes, « La grève étu­diante n’est pas un simple boy­cott : his­to­rique et pers­pec­tives », 21 mars 2012, [article en ligne], http://​ajp​que​bec​.org/​?​p=135.

[xiii] Jacques Rouillard, « Loi 78 : liberté d’étudier et liberté de tra­vailler », Le Devoir, 22 mai 2012.

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