Revoir le Siècle des lumières à travers la lunette du grand Alejo Carpentier

Charmain Levy, 18 juin 2021

Le sujet du roman de Carpentier est les effets de la Révolution française dans les Caraïbes à la fin du XVIIIe siècle (le siècle des Lumières) quand les îles de cette région étaient occupées par les colonisateurs européens – les Français, les Hollandais, les Anglais et les Espagnols – qui étaient tous en guerre les uns contre les autres par intermittence.

Dans ce roman épique, Carpentier s’efforce de montrer les forces historiques et politiques à l’œuvre. Il met l’accent sur le changement social et les forces idéologiques qui façonnent la société dans son ensemble.

Un voisin proche était l’Amérique, qui avait connu sa propre révolution en 1776. Les Américains avaient vaincu leurs occupants coloniaux, les Britanniques, et proclamé les droits de l’homme (écrits par l’Anglais Thomas Paine). Toutes ces puissances européennes (et l’Amérique) se disputaient les richesses matérielles créées par ces colonies des Caraïbes – richesses générées par l’utilisation du travail des esclaves.

Le roman commence à La Havane, à Cuba, qui était à l’époque sous domination espagnole. L’action passe ensuite à la Guadeloupe, que l’aventurier français Victor Hughes arrache aux Anglais. Son compagnon Esteban est ensuite envoyé à Cayenne, la capitale de la Guyane française, puis il retourne à La Havane.

Trois problèmes politiques affectaient l’ensemble de la région des Caraïbes. Le premier était le conflit rapace entre les puissances colonisatrices européennes. Dans leur course à la richesse, les pays forment des alliances stratégiques avec leurs ennemis, puis les dissolvent tout aussi rapidement et en forment de nouvelles.

Ensuite, les décrets sans cesse renouvelés promulgués par le centre révolutionnaire de Paris. Des règles obligatoires étaient sévèrement imposées, puis remplacées par leurs contraires. Une figure de proue pouvait être un héros suprême, puis être déclarée ennemi du peuple – et exécutée. La révolution inventait ces règles au fur et à mesure.

Et les règles ne concernaient pas seulement Paris : elles s’appliquaient à l’ensemble de la république nouvellement proclamée, qui comprenait la France métropolitaine et ses nombreuses colonies dans les Caraïbes et ailleurs. Il convient de rappeler que la Guyane, un pays d’Amérique latine situé presque sur l’équateur, est toujours une colonie française, tout comme la Réunion, le Martinique et le Guadeloupe.

Le troisième problème était le délai, pouvant aller jusqu’à plusieurs semaines, avant que tout nouveau décret n’arrive aux Caraïbes après une traversée maritime de l’Atlantique. Les événements évoluaient rapidement dans le centre métropolitain de Paris, mais ils ne pouvaient atteindre les colonies que par un long voyage en mer. Les avant-postes coloniaux appliquaient souvent un ensemble de règles qui avaient déjà été remplacées des semaines, voire des mois auparavant.

Il y avait un quatrième problème, bien illustré par la figure de Victor Hughes. Lorsque de nouveaux règlements parvenaient à la colonie, ils n’étaient pas toujours respectés. Victor Hughes, en tant que puriste de la première phase de la révolution, était prêt à exporter la guillotine comme symbole du désir fanatique de la révolution d’éliminer ses ennemis. Mais lorsque la contre-révolution a modéré ce fanatisme, il refuse d’accepter ses directives révisées.

Carpentier a essayé de montrer que souvent les révolutions dégénèrent en dictatures, lesquelles donnent ensuite lieu à de nouvelles révoltes. Ce roman illustre les cycles de l’histoire et comment « l’histoire se répète ». La violence engendre la violence et ce cycle est difficile à rompre ainsi que la dominant coloniale et le manque de respect des besoins et désires des peuples des Caraïbes par les classes dominantes endogènes et exogènes.

Donc ce que Carpentier n’élude pas, c’est le fait que les révolutions sont des événements violents et sanglants, impliquant souvent cruauté et injustice. Mais il montre très clairement que les révolutions sont le résultat de conflits économiques et de classe. Plus encore, il affirme clairement que les révolutions progressent de bas en haut, et non à la suite de décisions prises par les élites dirigeantes. Dans le contexte des Caraïbes, cela est parfaitement illustré par le cas des révoltes d’esclaves – dans lesquelles un groupe dépossédé se soulève contre ses oppresseurs – les propriétaires et les gestionnaires des plantations.  Ce livre est toujours pertinent pour comprendre les forces sociales et politiques dans des pays comme Haïti et la République dominicaine face aux acteurs impérialistes.