L'état du monde 2012

Revanche des sociétés, incertitude des Etats

ouveaux acteurs, nouvelle donne

Par Mis en ligne le 21 janvier 2012

Comme chaque ren­trée, les Editions La Découverte publient L’état du monde, recueil de courts textes (une dizaine de pages en moyenne) rédi­gés par des spé­cia­listes (uni­ver­si­taires, jour­na­listes, éco­no­mistes, diplo­mates) et codi­rigé par Bertrand Badie et Dominique Vidal. Divisée en trois grandes sec­tions (I. Ruptures. Le vieux monde bous­culé ; II. Transitions. Inertie et résis­tances des ins­ti­tu­tions ; III. Conflits et enjeux régio­naux), l’édition 2012 de ce « roman de l’actualité mon­diale » pré­sente deux par­ti­cu­la­ri­tés : le nombre d’articles a été consi­dé­ra­ble­ment réduit par rap­port à l’an der­nier (28 au lieu de 50 « idées forces ») et l’accès gra­tuit aux don­nées du site etat​du​monde​.com est désor­mais limité à un seul mois, et plus à une année.

Sur la cou­ver­ture de cette édi­tion inti­tu­lée « Nouveaux acteurs, nou­velle donne », l’image d’un jeune garçon arabe, dix ans à peine, une pierre à chaque main, dans un décor de mani­fes­ta­tions. Le prin­temps arabe aura en effet consti­tué l’un des évé­ne­ments phares de l’année 2011, bien que nul ne sache vrai­ment quelles en seront les évo­lu­tions, alors que les pre­mières élec­tions post­ré­vo­lu­tion­naires ont porté de nou­velles têtes au pouvoir.

Nouveaux acteurs donc, parce que les chan­ge­ments de régime et de per­son­nel au pou­voir géné­re­ront pro­ba­ble­ment des conduites dif­fé­rentes de ces pays arabes sur la scène inter­na­tio­nale. L’Egypte des Frères musul­mans, talon­nés aux der­nières élec­tions par les sala­fistes, main­tien­dra-t-elle inchan­gée sa diplo­ma­tie amé­ri­caine ou israé­lienne ? Quelles pour­raient être les consé­quences de la pos­sible chute de Bachar el-Assad sur la géo­po­li­tique de « l’arc chiite » ? Les nou­veaux acteurs sont entrés en jeu, la nou­velle donne s’esquisse peu à peu.

Nouveaux acteurs sur­tout, parce que, confor­mé­ment à une thèse défen­due par Bertrand Badie depuis les années 90, les Etats ne sont plus les seules « forces » du jeu. Le petit garçon de la cou­ver­ture sym­bo­lise ainsi bien la nou­velle place acquise par les socié­tés dans le sys­tème inter­na­tio­nal. Le rap­port entre le nom de la col­lec­tion, fondé ini­tia­le­ment sur le jeu de mot (« L’Etat du monde ») et le titre annuel de l’édition (« Nouveaux acteurs nou­velle donne ») se fait de plus en plus para­doxal. Les Etats ne sont plus les seuls régu­la­teurs, les seules puis­sances en action.

L’article intro­duc­tif de Bertrand Badie pose par­fai­te­ment les enjeux en pré­sence. Intitulé « Quand le social défie le poli­tique et fait trem­bler l’international », il décom­pose en trois tem­po­ra­li­tés les étapes de ce(s) prin­temps arabe(s) : « temps social », « temps poli­tique » et « temps inter­na­tio­nal ». Remettant en pers­pec­tive ces mou­ve­ments de contes­ta­tion, il note ce qui les sin­gu­la­rise, d’une part, de l’action révo­lu­tion­naire pensée par Lénine : ici, pas d’avant-garde, d’organisation, ni de leader ou de doc­trine ; mais aussi, d’autre part, des révo­lu­tions du XXe siècle (Iran, Egypte notam­ment) « où l’armée jouait un rôle orga­ni­sa­teur » (p. 18). Comment com­prendre aussi le déploie­ment vic­to­rieux de ces dyna­miques sociales ? Davantage que les reven­di­ca­tions maté­rielles, c’est pour Badie dans la recherche de dignité, de karama, des foules oppri­mées qu’il faut cher­cher le moteur de ces mani­fes­ta­tions, dont la place Tahrir res­tera dans l’histoire comme le topos sym­bo­lique, et Mohammed Bouazizi le porte-dra­peau posthume.

Mais quel aurait été le destin de ces sou­lè­ve­ments sans les réseaux sociaux, for­mi­dables « outils de sub­ver­sion » ? Contestant le concept de « révo­lu­tion d’Internet », Philippe Rivière revient sur cette ques­tion, expli­quant la dif­fi­culté des Etats à contrô­ler les cyber­com­mu­nau­tés. Cette inter­ro­ga­tion se pro­longe éga­le­ment dans les réflexions de Jean-Marc Cléry sur la place des jeunes comme acteur social pri­mor­dial de ces révolutions.

Nouveaux acteurs éga­le­ment plus glo­ba­le­ment, avec l’affirmation conti­nue des pays émer­gents cher­chant à remettre en ques­tion la domi­na­tion de l’Occident (Christophe Jaffrelot). Leurs ten­ta­tives de faire contre­poids aux Etats-Unis et à l’Union euro­péenne au sein des ins­tances mul­ti­la­té­rales (OMC, Conférence de Copenhague), buttent néan­moins sur cer­taines « contra­dic­tions diplo­ma­tiques », notam­ment sur le dos­sier ira­nien où Russes et Chinois n’ont pas suivi la voie tracée par l’initiative turco-bré­si­lienne de 2010. A l’étude des « acteurs récal­ci­trants » de la scène inter­na­tio­nale (Frédéric Ramel) fait face, dans le livre, le jeu des « tru­blions » (F. Charillon, L’état du monde 2011). L’ancien ambas­sa­deur fran­çais en Iran, François Nicoullaud revient ainsi – dans un article assez déce­vant car trop peu ana­ly­tique – sur l’efficacité des sanc­tions inter­na­tio­nales contre l’Iran. L’Iran auquel Pierre-Jean Luizard consacre un article pas­sion­nant por­tant sur son action en Irak et en Afghanistan. Soutien dis­cret de l’intervention amé­ri­caine contre Saddam Hussein, Téhéran pro­fite aujourd’hui des res­sorts de la soli­da­rité confes­sion­nelle avec les chiites locaux pour ren­for­cer sa pré­sence, via le Conseil suprême isla­mique puis, depuis 2007, à tra­vers le mou­ve­ment sadriste. En Afghanistan, les Iraniens mènent un jeu trouble qui les voit à la fois sou­te­nir Karzaï contre les tali­bans – pro­fon­dé­ment hos­tiles aux chiites – tout en main­te­nant sur lui une pres­sion consé­quente (exemple du blocus pétro­lier de 2010 réglé en février 2011). Que se pas­sera-t-il éga­le­ment au Pakistan, fra­gile poli­ti­que­ment et éco­no­mi­que­ment, menacé par l’islamisme radi­cal, et pour­sui­vant son double jeu face aux Américains, mis en valeur cette année notam­ment par l’assassinat de Ben Laden dans la ville de gar­ni­son d’Abbottabad (Jean-Luc Racine) ?

Dans un contexte global de crise éco­no­mique et sociale (sur lequel fleu­rissent des extrêmes droites diver­si­fiées et plus ou moins mutantes – cf. Dominique Vidal), les évo­lu­tions géo­po­li­tiques déci­sives de 2011 ne man­que­ront pas de peser sur le cours des années à venir.

rédac­teur : Steve NADJAR , Critique à non​fic​tion​.fr
Illustration : CC FLicker / mmoneib

Titre du livre : Nouveaux acteurs, nou­velle donne : L’état du monde 2012
Auteur : Bertrand Badie, Dominique Vidal
Éditeur : La Découverte
Date de publi­ca­tion : 30/11/99
N° ISBN : 2707168882

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