Démocratie, entre dérives et recomposition

Retrouver la force démocratisante du syndicalisme

Résistances

Par Mis en ligne le 26 janvier 2020

À mon ami Jean-Marc Piotte

Depuis un cer­tain temps déjà, le mot renou­veau est sur bien des lèvres dans le mou­ve­ment syn­di­cal qué­bé­cois. Si l’expression a donné l’occasion à un col­lec­tif d’auteur-e-s de mener des réflexions rafrai­chis­santes à ce sujet[2], il a le défaut d’être équi­voque et com­pris bien dif­fé­rem­ment par les tenants d’un retour à un syn­di­ca­lisme « de trans­for­ma­tion sociale », – voire « de combat » – et par les adeptes d’un syn­di­ca­lisme par­te­na­rial qui sou­haitent regar­nir leurs rangs de recrues prêtes à leur suc­cé­der dans la même voie.

Le terme de démo­cra­tie syn­di­cale, par contre, est moins uti­lisé. Lorsqu’on évoque les apports his­to­riques du syn­di­ca­lisme à la société qué­bé­coise, on pense d’abord aux mesures de répar­ti­tion de la richesse (au tra­vail et dans la société) et à celles qui assurent une plus grande jus­tice sociale. Pourtant, une grande contri­bu­tion du mou­ve­ment syn­di­cal a été son tra­vail d’approfondissement de la démo­cra­tie. Après en avoir montré les prin­ci­pales décli­nai­sons, je ten­te­rai de démon­trer qu’une part impor­tante de la direc­tion du mou­ve­ment syn­di­cal actuel a perdu de vue cette dimen­sion cen­trale, adhé­rant au contraire à une approche conser­va­trice de la démo­cra­tie. En troi­sième et der­nière partie, je pro­po­se­rai quelques pistes qui pour­raient per­mettre de donner un nou­veau souffle à cette force démo­cra­ti­sante.

I. Les contri­bu­tions syn­di­cales à la démo­cra­tie

Pour résu­mer, on pour­rait dire que le syn­di­ca­lisme, depuis ses ori­gines, a permis l’approfondissement de la démo­cra­tie par le biais de trois grandes ave­nues.

Un pre­mier ensemble de jonc­tions entre démo­cra­tie et syn­di­ca­lisme s’articule autour de la cri­tique de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive bour­geoise, et plus lar­ge­ment, des pré­ten­tions éga­li­taires du droit libé­ral. Car que vaut l’égalité en droit si elle côtoie une inéga­lité réelle criante ? Il appa­rait donc comme une néces­sité pre­mière pour les syn­di­cats de défendre des droits sociaux, assu­rant des condi­tions mini­males d’existence concrète aux ouvrières et aux ouvriers : normes élé­men­taires de tra­vail – notam­ment en matière de santé et de sécu­rité –, jour­nées de huit heures et vacances payées, pro­tec­tions contre le chô­mage, congés de mala­die, retraite ainsi que l’éducation publique obli­ga­toire pour les enfants en lieu et place du tra­vail. La lutte pour la recon­nais­sance de droits poli­tiques (droit de vote, liberté d’association, droit de grève et droit de mani­fes­ter, notam­ment) peut aussi être com­prise comme une volonté de rendre la démo­cra­tie plus « effec­tive » dans le quo­ti­dien du plus grand nombre. Mentionnons que ces luttes pour l’irruption de nou­veaux droits sociaux et poli­tiques ont presque sys­té­ma­ti­que­ment impli­qué d’entrer en col­li­sion fron­tale avec la légi­ti­mité appa­rente du droit libé­ral (grèves illé­gales, déso­béis­sance civile, outrages au tri­bu­nal, etc.).

Un deuxième ensemble de liens entre démo­cra­tie et syn­di­ca­lisme va plus loin : il n’y a pas d’authentique démo­cra­tie sans véri­table pou­voir popu­laire, donc sans pou­voir des tra­vailleuses et des tra­vailleurs. Cette affir­ma­tion a pris plu­sieurs formes, sur la base d’objectifs et de stra­té­gies dif­fé­rentes, allant de l’appui finan­cier ou poli­tique à des partis poli­tiques à la prise du pou­voir de l’État par le biais d’une insur­rec­tion ou d’une grève géné­rale, en pas­sant par la consti­tu­tion de fronts de lutte à carac­tère social, par les­quels le syn­di­ca­lisme s’enracine dans les quar­tiers et les com­mu­nau­tés. Cette idée s’est éga­le­ment incar­née dans l’aspiration, chère aux anar­cho­syn­di­ca­listes, à une démo­cra­tie dans les milieux de tra­vail eux-mêmes. Dès les années 1830, les ouvrières de Lowell au Massachusetts dénon­çaient l’esclavage que repré­sente le tra­vail sala­rié[3]. Même sans volon­tés auto­ges­tion­naires, le simple fait de s’organiser au sein d’une ins­ti­tu­tion ou d’une entre­prise de manière à être entendu reflète déjà une impul­sion démo­cra­tique : cela permet la créa­tion de liens avec des col­lègues sur la base d’expériences com­munes d’exploitation et d’oppression, mais aussi d’organisation et de résis­tance, qui peuvent mener à une réap­pro­pria­tion, même par­tielle, de son milieu de tra­vail, de son temps et de sa propre parole.

Finalement, un troi­sième ensemble par lequel démo­cra­tie et syn­di­ca­lisme sont liés relève de la nature et du fonc­tion­ne­ment du mou­ve­ment lui-même. En effet, pour mener ces objec­tifs à terme, les syn­di­cats doivent eux-mêmes être des lieux d’avancée des idéaux démo­cra­tiques et d’expérimentation de nou­velles pra­tiques. L’assemblée géné­rale est peut-être la plus belle contri­bu­tion du mou­ve­ment syn­di­cal en ce domaine. Elle peut être ins­tru­men­ta­li­sée et dépos­sé­dée de son plein poten­tiel lorsque se creuse un fossé entre l’organisation et les « orga­nisé-e-s », mais elle offre à ses membres, au moins en germe, le poten­tiel de la démo­cra­tie directe.

On ne sau­rait sous-esti­mer l’importance de la démo­cra­tie interne au syn­di­ca­lisme pour le déve­lop­pe­ment d’un véri­table rap­port de force face au patro­nat ou à l’État. Dès son texte de 1973, Syndicalisme de bou­tique, syn­di­ca­lisme d’affaires et syn­di­ca­lisme de combat, Jean-Marc Piotte relie ce der­nier à la par­ti­ci­pa­tion active des membres : « Seul le contrôle du syn­di­cat par la base permet à celle-ci de s’impliquer et de se poli­ti­ser. Afin que chaque syn­di­qué acquière de l’expérience et déve­loppe une conscience poli­tique, les tâches syn­di­cales seront répar­ties parmi le plus grand nombre de membres[4]». La démo­cra­tie syn­di­cale n’est donc pas seule­ment un idéal à pro­mou­voir pour qui sou­haite une société plus démo­cra­tique, mais aussi un moyen par lequel le mou­ve­ment syn­di­cal déve­loppe sa légi­ti­mité et sa force. Piotte sou­ligne aussi l’importance de l’information et de la for­ma­tion pour assu­rer la vigueur du syn­di­cat : « L’information trans­mise aux syn­di­qués sera contrô­lée par les syn­di­qués eux-mêmes à l’aide d’un jour­nal publié par le syn­di­cat […]. Les mili­tants ver­ront aussi à assu­rer une for­ma­tion com­plète aux tra­vailleurs, for­ma­tion tant syn­di­cale que poli­tique[5]». Pour l’aile com­ba­tive du mou­ve­ment syn­di­cal, l’éducation popu­laire et poli­tique des membres a pour objec­tif de donner davan­tage de pou­voir aux tra­vailleuses et aux tra­vailleurs par le par­tage de la connais­sance cri­tique. Par tous ces aspects, le mou­ve­ment syn­di­cal se pense aussi comme une force démo­cra­ti­sante déjà en marche.

II. Mainmise conser­va­trice sur le syn­di­ca­lisme qué­bé­cois

Dans notre pré­sen­ta­tion du dos­sier Vivre en démo­cra­tie auto­ri­taire publié dans À bâbord!, Philippe Hurteau, Ricardo Peñafiel et moi-même sou­te­nons qu’à notre époque, « la démo­cra­tie est de plus en plus réduite à ses formes les plus rudi­men­taires ou à ses pra­tiques pro­cé­du­rales dont le sens a été sys­té­ma­ti­que­ment vidé de tout contenu signi­fi­ca­tif ». Plutôt que de déman­tè­le­ment de l’État, « il serait peut-être plus juste de parler de recen­trage : pen­dant que d’un côté on coupe allè­gre­ment dans les mis­sions de pro­tec­tion sociale », on assiste au « ren­for­ce­ment de la capa­cité des États à assu­rer leur rôle coer­ci­tif », le tout s’incarnant entre autres par une répres­sion accrue à l’endroit des mou­ve­ments de contes­ta­tion[6].

Les poli­tiques d’austérité s’inscrivent tout à fait dans ce pro­ces­sus. On n’a peut-être pas assez sou­li­gné que l’austérité est d’abord et avant tout une attaque contre la démo­cra­tie, et notam­ment contre les formes de démo­cra­tie mises de l’avant par le mou­ve­ment syn­di­cal au fil des siècles et men­tion­nées plus tôt : droits sociaux, droits poli­tiques, pou­voir popu­laire dans les milieux de vie et de tra­vail. Ce n’est pas pour rien si en Espagne, en Grèce et au Portugal, plu­sieurs affirment que leur pays est passé « de la dic­ta­ture mili­taire à la dic­ta­ture finan­cière ». L’austérité reprend en les dur­cis­sant les axiomes cen­traux du néo­li­bé­ra­lisme, qui est non seule­ment une concep­tion néfaste du rôle de l’État et de la ges­tion des finances publiques, mais une charge réac­tion­naire contre les gains démo­cra­tiques des décen­nies pré­cé­dentes. C’est d’ailleurs pour cette raison que la résis­tance syn­di­cale aux lois spé­ciales est si impor­tante : celles-ci consti­tuent un dis­po­si­tif cen­tral par lequel le néo­li­bé­ra­lisme a pu dis­ci­pli­ner la force démo­cra­ti­sante du mou­ve­ment syn­di­cal et res­treindre ses avan­cées.

Or, les direc­tions poli­tiques actuelles du mou­ve­ment syn­di­cal qué­bé­cois[7] n’ont pas fait la démons­tra­tion qu’elles ont saisi la radi­ca­lité de la bataille en cours : elles prennent l’austérité comme une attaque « idéo­lo­gique », « à courte vue » ou « aveugle » se déployant sur le ter­rain des finances publiques, alors qu’il s’agit d’une attaque tout à fait consciente, concer­tée et poli­tique contre nos ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques, y com­pris la démo­cra­tie syn­di­cale[8].

Plus pré­oc­cu­pant encore, la cri­tique syn­di­cale domi­nante de l’austérité tend à s’appuyer sur les mêmes élé­ments de la démo­cra­tie libé­rale qui ont dû être décons­truits par le passé pour obte­nir des gains sub­stan­tiels. Rappelons-nous, depuis l’arrivée au pou­voir de Philippe Couillard, les appels répé­tés au dia­logue social avec le gou­ver­ne­ment, le strict res­pect des règle­ments (la divul­ga­tion de l’itinéraire avant une mani­fes­ta­tion, par exemple), le refus de dis­cu­ter ouver­te­ment du pro­blème des lois spé­ciales lors de négo­cia­tions et de manières de s’y pré­pa­rer, la croyance selon laquelle les élec­tions repré­sentent le prin­ci­pal vec­teur de chan­ge­ment sur lequel miser et un indi­ca­teur fiable de « l’opinion publique » (malgré la cor­rup­tion, l’absence de scru­tin pro­por­tion­nel, l’abstentionnisme, la concen­tra­tion média­tique, etc.). Clairement, on fait face à un atta­che­ment aux élé­ments les plus rudi­men­taires de notre démo­cra­tie, culmi­nant dans la dénon­cia­tion du « cynisme » de la popu­la­tion à l’égard de notre sys­tème poli­tique, un thème cher aux intel­lec­tuels conser­va­teurs[9]. Il est symp­to­ma­tique que la méfiance popu­laire à l’égard du régime poli­tique en place soit abor­dée comme un pro­blème, alors qu’elle devrait être perçue comme le signe d’une saine dis­tance cri­tique sur laquelle on peut s’appuyer.

L’idéal démo­cra­tique se mani­feste d’abord et avant tout par un pos­tu­lat éga­li­ta­riste : tous et toutes dis­posent des facul­tés pour prendre les déci­sions qui les concernent. On peut dif­fi­ci­le­ment être démo­crate sans faire confiance au peuple, et plus spé­ci­fi­que­ment dans le cas du mou­ve­ment syn­di­cal, sans faire confiance aux membres. « Faire confiance » ne signi­fie pas un rejet de toute forme de struc­ture ou de repré­sen­ta­tion, ni que « la base », pour autant qu’on accepte ce terme quelque peu cari­ca­tu­ral – y a-t-il une seule « base » ? – est par­fai­te­ment poli­ti­sée, active et prête pour la grève sociale. Cela implique sim­ple­ment, comme l’écrit Marie-Ève Rancourt, de ne « pas sous-esti­mer les membres. Lorsque des outils adé­quats sont mis à leur dis­po­si­tion pour ali­men­ter leur réflexion et que des espaces de dis­cus­sion s’offrent à elles et à eux, elles et ils sont capables de débattre intel­li­gem­ment et res­pec­tueu­se­ment et de pro­po­ser des solu­tions inno­vantes[10]». Soyons clairs : les membres ne sont pas par nature à gauche. Mais rien n’est figé, et l’action col­lec­tive demeure l’avenue pri­vi­lé­giée de poli­ti­sa­tion pour tout indi­vidu. Que l’on en soit à sa pre­mière expé­rience ou une mili­tante ou un mili­tant aguerri, c’est par la mobi­li­sa­tion et la lutte que l’on affine et radi­ca­lise sa com­pré­hen­sion de la réa­lité sociale et poli­tique.

Au cours de mon impli­ca­tion syn­di­cale des der­nières années, j’ai été frappé par le manque de confiance fré­quem­ment exprimé à l’endroit de notre propre mou­ve­ment et de la popu­la­tion en géné­ral, par plu­sieurs per­sonnes à la tête du mou­ve­ment syn­di­cal. Celles-ci ne croient pas que le mou­ve­ment peut aller cher­cher des appuis signi­fi­ca­tifs avec un plan com­bat­tif, ni de la part de la popu­la­tion, ni même de la part des membres. Lorsque des mili­tantes et des mili­tants veulent pous­ser la mobi­li­sa­tion plus loin, on nous rap­pelle sou­vent que « plu­sieurs parmi nos membres ont voté pour les libé­raux ou la CAQ[11] lors des der­nières élec­tions ». Ici aussi, une telle affir­ma­tion n’est pas tant posée comme un pro­blème sur lequel se pen­cher, mais comme une réa­lité à laquelle il faut s’adapter. Au bout du compte, les diri­geantes et les diri­geants du mou­ve­ment semblent sou­vent arti­cu­ler leur dis­cours de manière non pas à sus­ci­ter l’enthousiasme des membres, mais à obte­nir l’adhésion des élites média­tiques, éco­no­miques et poli­tiques du Québec.

Ce serait une erreur de penser qu’une mobi­li­sa­tion dépas­sant les attentes est néces­sai­re­ment sou­hai­tée par les exé­cu­tifs natio­naux. Lorsqu’effectivement, des membres ont démon­tré qu’ils sont mobi­li­sés au-delà des espé­rances, comme lorsque 30 syn­di­cats de pro­fes­seur-e-s de cégep se sont donné un mandat d’une jour­née de grève sociale pour le 1er mai 2015, ou lorsque les délé­gué-e-s de la Fédération de la santé et des ser­vices sociaux (FSSS-CSN) ont choisi de recom­man­der le rejet de l’entente de prin­cipe avec le gou­ver­ne­ment, en décembre 2015, la réac­tion a sou­vent semblé plus proche de l’inconfort que de l’enthousiasme. On tend à se méfier de membres trop tur­bu­lents parce que cela risque d’éloigner le mou­ve­ment de la pos­ture adop­tée au fil des der­nières décen­nies, axée sur le res­pect des para­mètres poli­tiques ins­ti­tués.

Évidemment, l’appauvrissement de la démo­cra­tie syn­di­cale relève d’une plu­ra­lité de fac­teurs : la contre-révo­lu­tion néo­li­bé­rale évo­quée plus haut ainsi qu’un accrois­se­ment des contraintes média­tiques, notam­ment, ont gra­duel­le­ment mis les cen­trales syn­di­cales sous pres­sion. Néanmoins, le constat est le même que dans notre société en géné­ral : les pro­cé­dures démo­cra­tiques sont en place mais perdent gra­duel­le­ment de leur carac­tère effec­tif. Dans le cas des négo­cia­tions du sec­teur public, le dis­cours syn­di­cal offi­ciel qua­li­fie le pro­ces­sus de démo­cra­tique étant donné que les demandes syn­di­cales et les ententes de prin­cipe sont dis­cu­tées en assem­blée géné­rale. Concrètement, le por­trait est moins rose : à partir du moment où l’entente avec le gou­ver­ne­ment est conclue, on a pu assis­ter à de grandes sor­ties média­tiques « ven­dant » l’entente et décré­tant la fin de la mobi­li­sa­tion. Ensuite, l’approbation de l’entente est recom­man­dée du haut vers le bas de la struc­ture, d’échelon en éche­lon. Dans cer­tains sec­teurs, les délé­gué-e-s mino­ri­taires qui votent contre l’entente doivent « ins­crire leur dis­si­dence » pour conser­ver leur liberté de parole, autre­ment elles et ils doivent aussi convaincre leurs membres qu’il s’agit d’une entente satis­fai­sante. Loin de garan­tir une liberté de parole, la dis­si­dence est un dis­po­si­tif per­met­tant d’assurer l’obéissance, en fai­sant repo­ser tout le poids de l’opinion diver­gente sur les épaules de la mino­rité cri­tique, rap­pe­lant une chaîne de com­man­de­ment mili­taire.

Il n’est d’ailleurs pas éton­nant que des membres aient dit s’être sentis « uti­li­sés comme de petits sol­dats ». Tel un géné­ral obser­vant le champ de bataille, la diri­geante ou le diri­geant syn­di­cal natio­nal béné­fi­cie d’une vue d’ensemble qui lui permet de regar­der la réa­lité de manière plus sereine. Pendant ce temps, délé­gué-e-s locaux et membres attendent en vain de l’information pré­cise sur l’état des troupes et les posi­tions de l’adversaire. Hélas, l’information est concen­trée aux plus hauts éche­lons ; on sou­tient que la trans­pa­rence, la cir­cu­la­tion de l’information et même la cri­tique et le débat pour­raient béné­fi­cier à l’ennemi en expo­sant nos vul­né­ra­bi­li­tés au grand jour. Il y a bien eu la pro­mo­tion d’un usage plus inten­sif des médias sociaux depuis quelques années, mais l’utilisation encou­ra­gée vise prin­ci­pa­le­ment à faire des membres le relais d’un mes­sage conçu de manière cen­tra­li­sée par les spé­cia­listes des com­mu­ni­ca­tions des orga­ni­sa­tions, plutôt que de faire appel au poten­tiel de ces médias pour rendre le mou­ve­ment plus décen­tra­lisé, par­ti­ci­pa­tif et trans­pa­rent. Un pré­sident de cen­trale le résu­mait bien en 2014 : une plus grande uti­li­sa­tion des médias sociaux est impor­tante « pour avoir plus de monde pour tenir les pan­cartes ».

C’est en regard de tous ces constats que je sou­tiens que le cou­rant domi­nant au sein des direc­tions syn­di­cales qué­bé­coises actuelles pro­meut une approche conser­va­trice de la démo­cra­tie. On com­pren­dra que l’emploi du terme « conser­va­teur » ne vise pas à sug­gé­rer des sym­pa­thies pour la peine de mort ou le tout-au-pétrole, mais une per­cep­tion de la démo­cra­tie bien dif­fé­rente de celle qui avait été décrite en pre­mière partie d’article : une méfiance à l’égard du peuple – des membres – qui, mani­pulé par les déma­gogues de droite et emporté par les pas­sions, ne dis­pose pas des res­sources néces­saires pour faire des choix ration­nels ; une concep­tion hié­rar­chique du Pouvoir et une pré­fé­rence pour une prise de déci­sions au sommet, enté­ri­née au moment oppor­tun ; une crainte à l’endroit des méca­nismes qui rendent la démo­cra­tie effec­tive sous pré­texte qu’ils pour­raient nous affai­blir face à l’adversaire ; enfin, un atta­che­ment à l’égard des tra­di­tions, des rituels et des méca­nismes éta­blis, ainsi qu’une volonté de repro­duire les ins­ti­tu­tions à l’identique, autant que pos­sible. Tous ces élé­ments sont bien pré­sents à l’intérieur du mou­ve­ment syn­di­cal qué­bé­cois.

III. Vers une autre concep­tion du pou­voir

Malgré la cri­tique des direc­tions actuelles for­mu­lée dans la sec­tion pré­cé­dente, le pro­blème de fond m’apparaît beau­coup plus large. Plusieurs causes peuvent expli­quer cet appau­vris­se­ment gra­duel de la démo­cra­tie syn­di­cale, et le conser­va­tisme des diri­geants actuels est d’abord le reflet de ce pro­ces­sus com­plexe. Par ailleurs, si la situa­tion appa­rait aujourd’hui de plus en plus pro­blé­ma­tique, ce n’est peut-être pas tant parce qu’elle est nou­velle que parce que les membres sont de plus en plus exi­geants à l’égard de la démo­cra­tie de leur syn­di­cat. Les men­ta­li­tés dans les milieux de tra­vail se trans­forment : l’adhésion au mou­ve­ment syn­di­cal, comme l’adhésion au tra­vail, ne peut plus être tenue pour acquise, elle doit être gagnée. « Nous l’avons tou­jours fait comme ça » n’est plus un argu­ment valide pour un nombre crois­sant de membres – et pour plu­sieurs sala­rié-e-s des orga­ni­sa­tions, contrai­re­ment au por­trait par­fois sté­réo­typé de « l’appareil syn­di­cal ». Le statu quo risque d’être une piste de moins en moins satis­fai­sante et la néces­sité de sortir du cadre de plus en plus mani­feste.

Dans l’histoire récente du Québec, l’Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante (ASSÉ) s’est illus­trée notam­ment par le grand soin qu’elle a apporté à ses pra­tiques démo­cra­tiques. Les élé­ments men­tion­nés en début d’article, à savoir la cen­tra­lité de l’assemblée géné­rale ainsi que l’effort d’information, de trans­pa­rence et d’éducation ont été non seule­ment com­pris par les mili­tantes et les mili­tants de l’ASSÉ comme des fon­de­ments du syn­di­ca­lisme de combat, mais pous­sés plus loin, en par­ti­cu­lier lors des grèves de 2005 et de 2012. Mentionnons, à titre d’exemple, la divul­ga­tion de notes écrites pré­cises prises durant les ren­contres de négo­cia­tion, l’introduction d’« une gar­dienne ou d’un gar­dien du senti » lors des congrès et l’insistance sur le fait que les porte-parole ne sont pas des diri­geants. Pourtant, triste ironie du sort, l’ASSÉ, malgré sa filia­tion affi­chée et assu­mée avec le syn­di­ca­lisme, est rare­ment recon­nue comme une orga­ni­sa­tion syn­di­cale par les cen­trales.

S’il y a bel et bien une pous­sée démo­cra­tique au sein du mou­ve­ment syn­di­cal, elle a encore de la dif­fi­culté à éclore. Peut-être a-t-on trop attendu des direc­tions qu’elles changent d’approche sous la pres­sion des mili­tantes et des mili­tants, alors qu’il fau­drait plutôt trans­for­mer dès main­te­nant les manières de faire pour faci­li­ter l’appropriation du mou­ve­ment par les membres. Les struc­tures sont en place pour un fonc­tion­ne­ment du bas vers le haut, mais le fonc­tion­ne­ment concret va encore prin­ci­pa­le­ment dans le sens inverse. Il faut valo­ri­ser l’autonomie des syn­di­cats locaux et de leurs assem­blées, de même que leur capa­cité à se coa­li­ser de manière indé­pen­dante selon la conjonc­ture. Des man­dats sur la base de plan­chers, tel celui lancé par les pro­fes­seur-e-s du cégep de Sherbrooke en vue de la grève sociale du 1er mai 2015, ainsi que des alliances construites au fil des luttes, comme la Coalition main rouge, font sentir aux membres qu’ils ont une emprise réelle sur la direc­tion que pren­dra le mou­ve­ment.

Chaque fois que cela est pos­sible, il faut éta­blir que les repré­sen­tantes et les repré­sen­tants élus sont des porte-parole et non des diri­geants. Il faut pro­mou­voir un lea­der­ship qui s’appuie sur le dyna­misme du mou­ve­ment, le sol­li­cite, l’interroge, l’inspire en vue de l’amener plus loin, saisit la réa­lité poli­tique en cours et détecte les oppor­tu­ni­tés qu’elle offre.

Mais il ne s’agit pas sim­ple­ment de faire élire de nou­veaux lea­ders, une « équipe de gauche », pour que le mou­ve­ment se trans­forme comme par enchan­te­ment. D’ailleurs, pour­quoi est-ce si dif­fi­cile de trou­ver des per­sonnes prêtes à se pré­sen­ter sur un exé­cu­tif syn­di­cal ? Pour plu­sieurs mili­tantes et mili­tants, les res­pon­sa­bi­li­tés sont si concen­trées que le choix de se pré­sen­ter entraine un emploi du temps démen­tiel et le sacri­fice de sa vie per­son­nelle pour des années. « C’est normal, c’est comme ça que ça se passe » diront celles et ceux qui ont choisi de faire du syn­di­ca­lisme leur car­rière, et qui sont donc bien placés pour prendre ces res­pon­sa­bi­li­tés, par­fois durant des décen­nies. Une plus grande décen­tra­li­sa­tion ren­drait le mou­ve­ment plus souple, plus plu­riel, plus invi­tant. En limi­tant le nombre de man­dats consé­cu­tifs, en répar­tis­sant davan­tage les tâches, y com­pris les tâches poli­tiques (pré­si­dence de réunion, écri­ture d’articles, concep­tion d’actions, prise de parole publique), on amè­nera les orga­ni­sa­tions syn­di­cales à regar­der en face les rai­sons pour les­quelles il y a des réti­cences à s’impliquer. Comment être véri­ta­ble­ment inclu­sif ? Comment outiller et épau­ler les per­sonnes hési­tantes ? Ces ques­tions nous éloignent gra­duel­le­ment d’une approche plus machiste et com­pé­ti­tive du Pouvoir, qui se prend et se conquiert, avec des votes qui se gagnent ou se perdent, et nous rap­prochent d’une vision plus fémi­niste et col­la­bo­ra­tive du pou­voir, qui se construit, se par­tage et se trans­fère. On passe du « pou­voir sur » (l’organisation, les membres) au « pou­voir de » (trans­for­mer son milieu, chan­ger les choses). Le mou­ve­ment devient un véhi­cule par lequel on construit une force col­lec­tive, à l’aide des contri­bu­tions variées de tous et cha­cune.

Sans sacri­fier la struc­ture de repré­sen­ta­tion qui encadre à juste titre les syn­di­cats, on pour­rait lancer des ini­tia­tives de pro­duc­tion en commun, plus mal­léables et axées sur la par­ti­ci­pa­tion concrète des membres. Bien que le réseau Profs contre la hausse ait été créé dans l’urgence de la grève étu­diante de 2012 et ne repré­sente aucu­ne­ment un modèle, il s’est appro­ché de cette concep­tion de l’action col­lec­tive, en don­nant à celles et à ceux qui s’y sont impli­qués de forts sen­ti­ments d’appartenance, d’accomplissement et de com­ba­ti­vité. Il fau­drait s’en ins­pi­rer davan­tage, par exemple dans les comi­tés de mobi­li­sa­tion et lorsqu’on déve­loppe des outils d’information, d’échanges et de débats. L’arrimage avec les assem­blées géné­rales et les ins­tances déci­sion­nelles est ici le prin­ci­pal défi – mais je dis bien défi, et non menace !

Puisque de tels chan­ge­ments impliquent une trans­for­ma­tion gra­duelle de la notion de pou­voir, ils entrainent aussi une dimi­nu­tion du Pouvoir actuel­le­ment détenu par les diri­geantes et les diri­geants. Il ne faut pas sous-esti­mer ce fac­teur dans la résis­tance conser­va­trice au chan­ge­ment que l’on per­çoit de mieux en mieux au sein du mou­ve­ment syn­di­cal, bien que cette résis­tance puisse aussi être due à une simple mécon­nais­sance des pra­tiques alter­na­tives. Il faut savoir allier l’impétuosité et la pro­vo­ca­tion au patient tra­vail d’explication et d’organisation.

Philippe de Grosbois[1] est pro­fes­seur de socio­lo­gie au Collège Ahuntsic et membre de l’exécutif du Syndicat du per­son­nel ensei­gnant du Collège Ahuntsic durant quatre années, entre 2011 et 2016.


  1. Professeur de socio­lo­gie au Collège Ahuntsic et membre de l’exécutif du Syndicat du per­son­nel ensei­gnant du Collège Ahuntsic durant quatre années, entre 2011 et 2016.
  2. Philippe Crevier, Hubert Forcier et Samuel Trépanier (dir.), Renouveler le syn­di­ca­lisme. Pour chan­ger le Québec, Montréal, Écosociété, 2015.
  3. Wikipédia, Lowell Mill Girls, <https://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​L​o​w​e​l​l​_​M​i​l​l​_​Girls>.
  4. Jean-Marc Piotte, Du combat au par­te­na­riat. Interventions cri­tiques sur le syn­di­ca­lisme qué­bé­cois, Montréal, Nota bene, 1998, p. 26.
  5. Ibid., p. 25.
  6. Philippe de Grosbois, Philippe Hurteau et Ricardo Peñafiel, « Présentation du dos­sier. Vivre en démo­cra­tie auto­ri­taire », À bâbord !, n° 57, décembre 2014-jan­vier 2015.
  7. Évidemment, le por­trait réel n’est pas aussi uni­forme que cet article le sug­gère : des fédé­ra­tions ainsi que des conseils cen­traux ou régio­naux ont des dis­cours et des pra­tiques qui dif­fèrent sou­vent de ce qui est pré­senté ici. Je réfère prin­ci­pa­le­ment aux membres d’exécutifs natio­naux ainsi qu’aux cadres non élus qui les entourent.
  8. Dans le sec­teur de la santé par exemple, la réforme Barrette a comme effets une nou­velle ronde de fusions d’accréditations très dom­ma­geables pour les dyna­miques locales, de même qu’un sen­ti­ment fré­quem­ment exprimé de perte de liberté de parole publique pour dénon­cer les effets des com­pres­sions.
  9. J’ai déve­loppé ces idées plus en détail dans un billet de blogue, « Le syn­di­ca­lisme qué­bé­cois et l’austérité. Vers un point de bas­cule ? », Blogue de la rédac’ d’À bâbord !, 5 février 2015, <http://​aba​bord​.org/​b​logue>.
  10. Marie-Ève Rancourt, « Le syn­di­ca­lisme : un outil de trans­for­ma­tion sociale », dans Renouveler le syn­di­ca­lisme, op. cit., p. 143-144.
  11. CAQ : Coalition avenir Québec.

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