Retour sur le marxisme révolutionnaire

Par Mis en ligne le 24 juin 2010

Politiquement, Jean-Marie Vincent se situait dans la lignée d’un mar­xisme révo­lu­tion­naire qui passe par le Marx de la Commune de Paris, la révo­lu­tion russe d’Octobre 17, Rosa Luxemburg, l’opposition de gauche au sta­li­nisme, en par­ti­cu­lier Trotski, etc. Avec, bien sûr, un retour cri­tique néces­saire sur cette tra­di­tion. J’y suis moi-même engagé, sans for­cé­ment mettre l’accent sur les mêmes ques­tions. Dans ce rap­port à la tra­di­tion mar­xiste révo­lu­tion­naire, il faut dis­tin­guer deux périodes. Durant les années 1960/1980, on a assisté à une réac­ti­va­tion de cette tra­di­tion, que le sta­li­nisme n’avait pas réussi à détruire com­plè­te­ment, à tra­vers le déve­lop­pe­ment d’organisations révo­lu­tion­naires, liées plus ou moins à l’histoire des dif­fé­rentes com­po­santes de la VIe Internationale ; mais pas seule­ment. À la fin des années 1980 s’amorce une autre période, celle d’un retour sur le mar­xisme révo­lu­tion­naire sur la base d’une nou­velle phase mar­quée par la fin du cycle his­to­rique ouvert par Octobre 17 ; l’écroulement des pays du « socia­lisme réel­le­ment exis­tant » en est la mani­fes­ta­tion expli­cite.

Une pério­di­sa­tion néces­saire

Durant la période 1960/1980, la plu­part des cou­rants mar­xistes révo­lu­tion­naires entendent réac­ti­ver la tra­di­tion révo­lu­tion­naire issue d’Octobre 17. Toutefois, il serait faux de lais­ser croire que cela se réduit à la simple répé­ti­tion de cer­taines for­mules ; au contraire, en tout cas pour la Ligue (et d’autres cou­rants au demeu­rant). Il existe un véri­table tra­vail de « relec­ture » de Trotski, Lénine, Rosa Luxemburg etc. et un retour sur les dif­fé­rentes expé­riences révo­lu­tion­naires des années 1920/1930 comme sur les débats stra­té­giques liées à elles. Dans « Le trots­kisme dans l’histoire », son der­nier article publié dans Critique Communiste (n° 172), Jean-Marie Vincent écrit que les trots­kistes ont fait de la révo­lu­tion d’Octobre 17 « un modèle qu’auraient à suivre les révo­lu­tions à venir ». Les for­mules sont trop rapides. Il fau­drait dis­tin­guer entre modèles et pers­pec­tives stra­té­giques. Ainsi, très vite, la Ligue ne s’est pas conten­tée de répé­ter Octobre 1917 comme un modèle de crise révo­lu­tion­naire ; notam­ment en revi­si­tant l’expérience de la révo­lu­tion alle­mande des années 1920 et les débats menés dans l’Internationale com­mu­niste sur les spé­ci­fi­ci­tés de la révo­lu­tion à l’Ouest. En revanche, durant toute cette période, elle a effec­ti­ve­ment main­tenu un cadre stra­té­gique se situant dans l’horizon ouvert par Octobre 17. Ce n’est pas tout à fait la même chose [1].

À vrai dire, la façon dont Jean-Marie Vincent dans cet article entend tirer le bilan d’un trots­kisme, com­pris comme une sorte de sub­stance poli­tico-théo­rique hypo­sta­siée hors de l’histoire, ne me semble pas une très bonne méthode. Je ne m’y recon­nais guère, et je ne dois pas être le seul. La ques­tion n’est pas celle des déve­lop­pe­ments cri­tiques du texte. Dans « Ernest Mandel et le mar­xisme révo­lu­tion­naire », un article de Critique Communiste (n°144, hiver 1995) repris dans Un autre Marx (Page deux, 2001), Jean-Marie Vincent porte une série de cri­tiques fortes, avec les­quelles je suis sou­vent d’accord. Reste qu’il ne s’agit pas du « trots­kisme » en géné­ral, mais d’un de ses repré­sen­tants (émi­nent, certes). Et le débat est plus fécond.

Ces remarques ne visent pas à contour­ner des pro­blèmes impor­tants, effec­ti­ve­ment liés à la tra­di­tion trots­kiste ; ainsi l’analyse de l’URSS et la caté­go­rie d’ « État ouvrier dégé­néré ». Ici, je ren­voie au texte de Jean-Marie Vincent « Trotski et l’analyse de l’URSS », publié dans Un autre Marx, mais d’autant plus signi­fi­ca­tif qu’il date de 1982. Mon appré­cia­tion, au delà de tel ou tel débat pos­sible [2], est simple : Jean-Marie Vincent a glo­ba­le­ment raison. Et je conseille for­te­ment de lire ce texte. Il a en effet quelque chose de « trots­kiste » dans la façon dont il est capable de res­ti­tuer l’approche de Trotski et sa per­ti­nence par rap­port à d’autres ana­lyses (capi­ta­lisme d’État, col­lec­ti­visme bureau­cra­tique, etc..), tout en sou­li­gnant cer­taines limites qui font que, dans les années 1970/1980, il est impos­sible de se conten­ter de répé­ter ses ana­lyses.

Quoiqu’il en soit, je vou­drais ici me concen­trer sur deux sujets, liés au dia­logue polico-théo­rique que j’avais repris avec Jean-Marie Vincent depuis le début des années 1990. Ils ne portent pas sur tel ou tel aspect par­ti­cu­lier d’analyses pro­duites dans le passé, mais sur un bilan plus géné­ral de la tra­di­tion mar­xiste révo­lu­tion­naire dans son approche de la poli­tique. Le pre­mier sujet, avec lequel je suis en accord, concerne sa cri­tique radi­cale d’une concep­tion de la poli­tique révo­lu­tion­naire com­prise comme dia­lec­tique de la prise de conscience. Le second, à propos duquel nous avions des désac­cords, porte sur l’appréciation de la place d’Octobre 17 et de l’apport de Lénine dans l’histoire de la tra­di­tion mar­xiste. Ce sont deux thèmes qu’il avait abor­dés très tôt ; on les trouve déjà dans le der­nier cha­pitre de Critique du tra­vail (Puf, 1987) dans lequel il esquisse ce que doivent être les nou­veaux fon­de­ments d’une poli­tique révo­lu­tion­naire.

Politique et « prise de conscience »

Dans son article « Ernest Mandel et le mar­xisme révo­lu­tion­naire », Jean-Marie Vincent reproche à celui-ci sa vision d’une poli­tique révo­lu­tion­naire com­prise comme rele­vant de la prise de conscience, la dia­lec­tique de la trans­for­ma­tion sociale étant alors pensée comme une dia­lec­tique de la prise de conscience. La cri­tique peut sem­bler éton­nante, tant le terme de « conscience » est mon­naie cou­rante dans le lan­gage poli­tique, mar­xiste d’ailleurs et pas seule­ment « trots­kiste ». On parle de conscience poli­tique d’un indi­vidu, d’articulation néces­saire des niveaux de conscience des masses etc. D’où l’importance du « Programme de tran­si­tion », acte fon­da­teur de la IV° Internationale consis­tant à avan­cer des reven­di­ca­tions tran­si­toires qui, jus­te­ment, auraient pour fonc­tion de faire pro­gres­ser le niveau de conscience.

Au demeu­rant le mar­xisme, le pro­gramme du parti révo­lu­tion­naire ne sont-ils pas « l’expression consciente d’un pro­ces­sus incons­cient » ? Ici la chose devient moins évi­dente à assu­mer, vu la pré­ten­tion exor­bi­tante que s’arrogeraient alors le mar­xisme et le parti. Pourtant la for­mule a été très sou­vent répé­tée ; on ne la trouve pas chez Marx. La théo­rie mar­xienne du féti­chisme de la mar­chan­dise devrait nous apprendre à nous méfier de l’évidence de cer­taines caté­go­ries qui semblent rele­ver du bon sens. En outre, comme le fait remar­quer sou­vent Jean-Marie Vincent, l’illusion de la toute puis­sance de la conscience de soi, de sa pré­ten­tion à la maî­trise abso­lue du monde n’est que l’autre face du féti­chisme de la mar­chan­dise. L’effet miroir de la cho­si­fi­ca­tion des rap­ports sociaux, c’est la figure de l’individualisme pos­ses­sif, « le fan­tasme du démiurge, de la toute puis­sance qui tra­vaille la sub­jec­ti­vité de l’ère bour­geoise » (Un Autre Marx, p. 50).

Ainsi qu’il l’écrit dans Critique du tra­vail ( p. 158), la poli­tique révo­lu­tion­naire ne peut « être assi­mi­lée à l’accession plus ou moins subite des masses à une conscience his­to­rique de leurs tâches pré­sup­po­sées. Elle n’est ni révé­la­tion, ni illu­mi­na­tion, mais elle est dépla­ce­ment, à la fois dis­con­tinu et irre­ce­vable, des axes de gra­vité des échanges sociaux entraî­nant l’établissement de nou­veaux réseaux de com­mu­ni­ca­tions et de nou­velles pos­si­bi­li­tés d’agir ».

Dans le pre­mier cas de figure, la poli­tique pré­sup­pose l’existence d’un sujet révo­lu­tion­naire pré­cons­ti­tué, mais incons­cient de ses tâches his­to­riques. Le déve­lop­pe­ment des luttes de classes, en par­ti­cu­lier le moment de la crise révo­lu­tion­naire, lui permet alors de se déployer plei­ne­ment comme sujet col­lec­tif, deve­nant conscient de sa mis­sion his­to­rique et fusion­nant alors avec le parti por­teur du pro­gramme qui incarne cette mis­sion. Lukacs a sys­té­ma­tisé cette pro­blé­ma­tique pour en donner une ver­sion « léni­niste ». Mais quand on lit et relit les textes de Rosa Luxemburg ou du jeune Trotski on voit que cette dia­lec­tique est bien à l’œuvre, sous une autre forme, disons « spon­ta­néiste », pour employer une vieille ter­mi­no­lo­gie D’où d’ailleurs un inté­rêt de ces deux auteurs : mettre l’accent sur l’auto-activité des masses. Quant à l’existence du pro­lé­ta­riat comme sujet révo­lu­tion­naire pré­cons­ti­tué, il peut se cacher der­rière des dis­cours « scien­ti­fiques » ou de simples consi­dé­ra­tions socio­lo­giques sur la classe ouvrière. Ainsi, com­men­tant celles d’Ernest Mandel, Daniel Bensaïd, dans Marx L’intempestif (Fayard, 1995, p. 214), parle d’ « onto­lo­gie pos­tu­lée du pro­lé­ta­riat ».

Dans le second cas, la poli­tique révo­lu­tion­naire n’est pas de l’ordre de la révé­la­tion, mais d’une pra­tique col­lec­tive visant à trans­for­mer les rap­ports et les échanges sociaux afin de libé­rer l’agir et les pos­si­bi­li­tés de com­mu­ni­ca­tion des indi­vi­dus. On peut parler bien sûr de conscience poli­tique, de volonté d’avoir une maî­trise col­lec­tive et consciente des rap­ports sociaux. Toutefois cette conscience n’est pas la révé­la­tion d’une mis­sion his­to­rique, mais la construc­tion col­lec­tive d’un projet qui s’opère dans le clair obscur du débat et de la lutte poli­tique et non dans la consti­tu­tion d’un sujet col­lec­tif por­teur d’une ima­gi­naire trans­pa­rence de soi à soi. Et les reven­di­ca­tions tran­si­toires n’ont pas une fonc­tion péda­go­gique per­met­tant au pro­lé­ta­riat d’accéder à la « conscience de soi », via une série d’étapes déjà connues par le parti « expres­sion consciente d’un pro­ces­sus incons­cient ». Elles visent à fixer des objec­tifs per­met­tant des avan­cées col­lec­tives dans l’émancipation à tra­vers une trans­for­ma­tion des condi­tions « objec­tives » et « sub­jec­tives ». Et pas seule­ment une prise de conscience.

Conditions « objec­tives » et condi­tions « sub­jec­tives »

Toujours dans le même article, Jean-Marie Vincent cri­tique « la sépa­ra­tion féti­chiste entre objec­tif et sub­jec­tif » à laquelle pro­cède Ernest Mandel. On pour­rait dis­cu­ter cer­taines for­mu­la­tions [3]. Toutefois la cri­tique est glo­ba­le­ment per­ti­nente et découle direc­te­ment de celle por­tant sur la poli­tique révo­lu­tion­naire comme prise de conscience. La thé­ma­tique est celle, lan­ci­nante, du retard de la conscience poli­tique et/​ou de classe sur les condi­tions objec­tives qui, elles, sont mûres. Ici encore, il faut se méfier des évi­dences. On peut certes parler de pro­gres­sion de la conscience poli­tique indi­vi­duelle et col­lec­tive à tra­vers des mobi­li­sa­tions. Élever la notion de « retard » au rang de concept poli­tico-ana­ly­tique est un autre pro­blème. Retard par rap­port à quoi ? Au pro­ces­sus his­to­rique à venir dont l’avant-garde connaît le secret, via son pro­gramme de tran­si­tion ?

La dis­tinc­tion entre condi­tions « sub­jec­tives » et condi­tions « objec­tives », clas­sique dans un cer­tain mar­xisme (et pas seule­ment trots­kiste), est for­te­ment dis­cu­table. Elle consiste à dis­tin­guer ce qui relè­ve­rait de l’analyse « éco­no­mique » dite « objec­tive », des condi­tions « sub­jec­tives », dans les­quelles on range, par exemple, le niveau de conscience de classe du pro­lé­ta­riat qui s’exprime, entre autres, par ses formes d’organisation. Reste que la conscience de classe ainsi défi­nie ne relève pas du seul domaine des idées (de la conscience, au sens idéa­liste), elle a une objec­ti­vité sociale bien réelle qui se cris­tal­lise dans des orga­ni­sa­tions, des ins­ti­tu­tions, tout aussi « objec­tives » que l’économie. La ques­tion n’est pas seule­ment théo­rique. Ainsi, à la fin des années 1970, une dis­cus­sion à plu­sieurs voix s’est déve­lop­pée dans Critique Communiste : com­ment expli­quer l’emprise per­sis­tante des réfor­mistes dans la classe ouvrière par rap­port à la vision que nous avions dans les années post 1968 ? Ernest Mandel et Jean-Marie Vincent y par­ti­ci­paient [4]. Le pre­mier met­tait essen­tiel­le­ment l’accent sur le retard de la conscience de classe, le déca­lage entre la com­ba­ti­vité et son expres­sion poli­tique et, en der­nière ana­lyse, l’absence d’une orga­ni­sa­tion révo­lu­tion­naire assez forte pour cris­tal­li­ser une alter­na­tive ; bref les rythmes étaient seule­ment un peu plus lents que prévus.

Pour Jean-Marie Vincent, cette expli­ca­tion n’en était pas une, car, pré­ci­sé­ment, c’est ce retard, ce déca­lage qu’il fal­lait expli­quer : pour­quoi les explo­sions sociales qui avaient secoué l’Europe dans l’après 68 n’avaient-elle pas permis de bou­le­ver­ser radi­ca­le­ment le rap­port de forces en faveur des révo­lu­tion­naires ? Il l’expliquait, pour le dire vite, par les trans­for­ma­tions des struc­tures et de la réa­lité du mou­ve­ment ouvrier qui s’étaient opé­rées à l’occasion des années de pros­pé­rité, connues par le capi­ta­lisme occi­den­tal après la Seconde Guerre mon­diale. La ques­tion n’était pas seule­ment de retrou­ver la tra­di­tion révo­lu­tion­naire d’avant cette guerre, de réta­blir une conti­nuité his­to­rique, mais de pré­pa­rer les condi­tions d’une muta­tion pro­fonde du mou­ve­ment ouvrier.

Un an après, l’histoire, comme l’on dit, se char­gea de tran­cher ce débat. C’était la vic­toire de Mitterrand à l’élection pré­si­den­tielle. On pou­vait sans nul doute la com­prendre comme un effet dif­féré de Mai 68, mais elle ne débou­cha pas sur un nou­veau Juin 36. Au contraire, elle marqua sym­bo­li­que­ment la fin de la période ouverte par Mai 68.

À propos de Lénine

Dès les années 1968, pour des rai­sons théo­riques expo­sées dans le pre­mier article, que l’on va retrou­ver, j’étais méfiant par rap­port aux dis­cours pen­sant la lutte poli­tique du pro­lé­ta­riat selon le para­digme de la prise de conscience ; de là ma lec­ture de Lénine, pas très à la mode de nos jours. Bien entendu, je ne porte pas aujourd’hui sur Lénine le même regard qu’en 1970, pour autant il me semble tou­jours qu’un de ses apports réside dans la rup­ture qu’il éta­blit avec la pro­blé­ma­tique de la poli­tique comme prise de conscience portée, par exemple, par Rosa Luxemburg ou le jeune Trotski. Lénine déplace la ques­tion : la lutte poli­tique n’est pas le moment où le pro­lé­ta­riat accède à « la conscience de soi », mais un niveau spé­ci­fique – et déci­sif – de la lutte des classes. Et c’est un niveau qui est pensé de façon « rela­tion­nelle » ; celui consti­tué, jus­te­ment, par les luttes des classes sous leur aspect poli­tique.

Les for­mules sont lapi­daires et je n’oublie pas, par exemple, les textes de Rosa Luxemburg sur la grève poli­tique de masse. Elles visent sim­ple­ment à expli­ci­ter mon propre chemin dans la lec­ture de Lénine, qui n’est pas celle de Jean-Marie Vincent. C’est un sujet que j’avais com­mencé à dis­cu­ter avec lui depuis de nom­breuses années [5]. Il porte sur le moment que repré­sente dans l’histoire du mar­xisme la tra­di­tion ouverte par Octobre 17 que, pour ma part, je carac­té­rise comme moment où le mar­xisme se déploie dans sa dimen­sion stra­té­gique.

Dans son article « Le trots­kisme dans l’histoire », Jean-Marie Vincent réduit l’apport de Lénine à la reprise « du vieux schéma kauts­kyste d’un parti intel­lec­tuel col­lec­tif qui apporte la pers­pec­tive juste au pro­lé­ta­riat ». Il est vrai que dans Que Faire ?, Lénine donne la cita­tion de Kautsky selon laquelle la « science » est appor­tée aux pro­lé­taires de l’extérieur des luttes de classes, par « les intel­lec­tuels bour­geois ». Toutefois, comme le sou­ligne Daniel Bensaïd dans Un mode à chan­ger (Textuel 2003, p. 157), par un extra­or­di­naire glis­se­ment de plume, Lénine expli­cite cette for­mule en expli­quant que, non pas la « science », mais la « conscience poli­tique », vient « de l’extérieur », non de la « lutte des classes », mais de « la lutte éco­no­mique » (c’est-à-dire de la seule lutte des ouvriers contre le patro­nat). Et cette lutte est portée « non par les intel­lec­tuels, comme caté­go­rie socio­lo­gique, mais par le parti en tant qu’acteur spé­ci­fique du champ poli­tique. La dif­fé­rence est de taille ».

Je ne pense pas que la lutte poli­tique relève de la seule com­pé­tence du parti. Cela d’ailleurs n’a jamais été la posi­tion de Lénine qui, par­fois contre la direc­tion du parti, a tou­jours pensé qu’il était déci­sif que se déve­loppent des luttes poli­tiques de masse. Je ne vais pas m’engager ici sur un bilan du « léni­nisme ». J’insiste sim­ple­ment sur ce qui me semble tou­jours un apport de Lénine à la tra­di­tion mar­xiste sur le statut de la lutte poli­tique et sa dimen­sion stra­té­gique. La ques­tion n’est pas seule­ment celle de l’autonomie rela­tive de la poli­tique par rap­port à « l’économique », mais celle de la spé­ci­fi­cité du niveau poli­tique.

À ce propos, je ren­voie au texte de Daniel Bensaïd déjà cité. La poli­tique est régie par une struc­tu­ra­tion propre (sa langue, sa gram­maire, sa syn­taxe). Le niveau poli­tique dis­pose non seule­ment de sa propre tem­po­ra­lité, mais de sa propre scan­sion et de ses propres dis­con­ti­nui­tés. D’où la place accor­dée à l’analyse de la conjonc­ture ou encore la dis­tinc­tion entre tac­tique et stra­té­gie, inexis­tante chez Marx. Lénine intro­duit notam­ment l’idée de crise révo­lu­tion­naire qui a peu à voir avec la thé­ma­tique éco­no­miste de la « crise finale » du capi­ta­lisme, mais ren­voie à une crise poli­tique du sys­tème qui ouvre des pos­si­bi­li­tés de rup­ture avec lui. Mais aussi de recul en arrière.

La poli­tique comme stra­té­gie

Dans Un autre Marx (p. 159), Jean-Marie Vincent sou­ligne que, loin de toute vision linéaire du déve­lop­pe­ment his­to­rique, dans les années 1920 Trotski envi­sage que des échecs du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire puissent se tra­duire par une revi­vis­cence de la dyna­mique capi­ta­liste. Il traite notam­ment de cette ques­tion dans l’Internationale com­mu­niste après Lénine, écrite en 1928. Ce livre, qui cri­tique le gau­chisme de l’Internationale com­mu­niste sta­li­ni­sée, repo­sant sur une vision linéaire de la radi­ca­li­sa­tion des masses et une vision catas­tro­phiste de la marche à la crise finale, est sans doute un de ses textes qui expose avec le plus de clarté cette prise en compte de la tem­po­ra­lité propre du niveau poli­tique. Dans Convoiter l’impossible (Albin Michel, 1995), Henri Maler montre que, sou­vent chez Marx, on assiste à un effa­ce­ment du moment stra­té­gique au profit de l’affirmation de la simple néces­sité his­to­rique. Le trai­te­ment de la poli­tique comme stra­té­gie mise en œuvre par Lénine est une façon de répondre à cet effa­ce­ment.

J’ai cité Daniel Bensaïd à propos de cette lec­ture de Lénine car, sur ce point, nous avons une his­toire com­mune qui fait appa­raître, encore une fois, les limites d’un bilan du trots­kisme consi­déré comme une entité en soi. En effet, dans les années 1970, nous étions quelques-uns à la Ligue à penser que la tra­di­tion « trots­kiste » qui s’était construite après la Seconde Guerre mon­diale avait eu ten­dance à dis­soudre les ques­tions stra­té­giques dans les réfé­rences pro­gram­ma­tiques. Le pro­gramme était alors com­pris comme l’expression ration­nelle du pro­ces­sus his­to­rique (l’expression consciente d’un pro­ces­sus incons­cient) et non comme un outil stra­té­gique trai­tant des condi­tions de lutte pour le pou­voir. C’était mani­feste à propos de la « révo­lu­tion colo­niale » où la réfé­rence à la révo­lu­tion per­ma­nente était rare­ment expli­ci­tée stra­té­gi­que­ment. Dès lors la « théo­rie de la révo­lu­tion per­ma­nente » ser­vait trop sou­vent à com­men­ter les luttes de classe pour, en quelque sorte, éclai­rer des direc­tions révo­lu­tion­naires dites « empi­riques » qui elles, pour­tant, met­taient en œuvre des stra­té­gies de lutte pour le pou­voir.

Nous vou­lions, en quelque sorte, renouer le fil avec une ver­sion « léni­niste » du « trots­kisme » ; celle, par exemple, de L’Internationale Communiste après Lénine. Et nous pen­sions qu’Ernest Mandel avait ten­dance à en donner une ver­sion « luxem­bur­giste », qui n’était pas exclu­sive d’un avant-gar­disme pro­pa­gan­diste. En partie à cause de la situa­tion mar­gi­nale des trots­kistes dans le mou­ve­ment ouvrier (d’où la figure récur­rente des masses oppo­sées aux appa­reils), mais éga­le­ment pour des rai­sons plus pro­fondes d’approche de la lutte poli­tique que l’on retrou­vait éga­le­ment chez le jeune Trotski [6].

Retour sur Octobre 17

Naturellement, nous ne sommes plus dans les années 1970, j’essaie sim­ple­ment de situer une cer­taine lec­ture de la place occu­pée par la tra­di­tion ouverte par Octobre 17 dans l’histoire du mar­xisme, que j’ai carac­té­ri­sée comme affir­ma­tion de sa dimen­sion stra­té­gique. Reste à tirer le bilan de ce moment his­to­rique. Dans ma conclu­sion de Marx, l’État et la poli­tique (p. 357), je sou­ligne que, concer­nant le statut de la poli­tique en géné­ral, le danger prin­ci­pal issu de cette tra­di­tion est de glis­ser vers une concep­tion ins­tru­men­tale, tech­ni­ciste de la lutte poli­tique.

C’est une façon de dire autre­ment la même chose que le bilan tiré par Jean-Marie Vincent lorsqu’il sou­ligne que cette tra­di­tion est mar­quée par une sous-esti­ma­tion de la néces­saire trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux au profit d’une pola­ri­sa­tion autour de la seule ques­tion du pou­voir poli­tique cen­tral. La ques­tion n’est pas mince, elle met en jeu tout un rap­port de la poli­tique révo­lu­tion­naire à l’histoire et aux masses. Une vision ins­tru­men­tale, c’est une ten­dance à consi­dé­rer les mobi­li­sa­tions de masse comme simple point d’appui de la lutte révo­lu­tion­naire pour le pou­voir. Et de faire du parti le garant ultime de la dyna­mique révo­lu­tion­naire, allant dans le sens de l’histoire. L’indispensable auto-trans­for­ma­tion des indi­vi­dus prend alors sou­vent la forme de l’affirmation nor­ma­tive de la construc­tion d’un « homme nou­veau » aux dépens d’une trans­for­ma­tion col­lec­tive des condi­tions de leur socia­li­sa­tion (trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux).

Il faut tou­te­fois pré­ci­ser que, tout au long des années 1920, l’URSS a connu des débats (et des expé­riences) sur la trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire du « mode de vie », tota­le­ment occul­tés par la suite par le sta­li­nisme. Cela ne change rien au fond du pro­blème, mais permet de com­prendre com­ment dans les années 1970, il était pos­sible de se récla­mer d’Octobre 17 tout en essayant de mettre l’accent sur la trans­for­ma­tion néces­saire du « mode de vie ». D’autant que cer­taines études réac­ti­vaient cette dimen­sion occul­tée de l’URSS des années 1920 ; ainsi Anatole Kopp dans Changer la vie, chan­ger la ville (UGE, 1O/18, 1975).

Jean-Marie Vincent ajoute que, grand admi­ra­teur de Clausewitz, Lénine avait ten­dance à rabattre les ques­tions stra­té­giques sur les concep­tions de stra­té­gie mili­taire. Dans quelques textes d’avant Octobre 17 peut être, tou­te­fois durant cette période les aspects mili­taires de la prise du pou­voir sont stric­te­ment subor­don­nés à sa dimen­sion poli­tique. Et il est néces­saire à ce propos de clai­re­ment dif­fé­ren­cier cette approche, qui est éga­le­ment celle de Trotski, des ten­dances à sur­es­ti­mer l’insurrection armée effec­ti­ve­ment pré­sente dans l’Internationale com­mu­niste comme le montre la défaite du Parti com­mu­niste alle­mand en 1923. Jean-Marie Vincent ne le fait pas assez dans « Le trots­kisme dans l’histoire ».

Je ne vais pas conti­nuer à égre­ner les ques­tions posées par Octobre 17 [7]. Jean-Marie Vincent, qui n’a jamais réduit la Révolution russe à un coup d’État blan­quiste et n’ignore pas la place occu­pée par les soviets, parle de « révo­lu­tion par le haut » pour carac­té­ri­ser l’ensemble du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire. La for­mule me semble per­ti­nente. Bien évi­dem­ment, cela n’est pas lié à un projet ini­tial des bol­che­viks, mais à l’effet d’un ensemble de fac­teurs « objec­tifs » et « sub­jec­tifs » : situa­tion du pays, en par­ti­cu­lier après la guerre civile, déve­lop­pe­ment rapide de pra­tiques auto­ri­taires de pou­voir, mais éga­le­ment limites poli­tiques et pro­gram­ma­tiques…

Jean-Marie Vincent ajoute que cette « révo­lu­tion par le haut » est symp­to­ma­tique d’un pro­blème plus géné­ral ren­con­tré par la tra­di­tion mar­xiste tout au long du « court 20e siècle » : la ten­dance à réduire les pers­pec­tives de trans­for­ma­tion à la ques­tion de la prise du pou­voir d’État et la sous-esti­ma­tion des formes de pou­voir exis­tant au-delà de l’État, dans les rap­ports sociaux. Ici, pour pour­suivre la dis­cus­sion, il faut faire un détour par l’analyse de l’État capi­ta­liste.

L’État capi­ta­liste

Jean-Marie Vincent s’est tou­jours opposé aux approches fai­sant de l’Etat capi­ta­liste une simple expres­sion de la « volonté » de la classe domi­nante ou argu­men­tant le carac­tère bour­geois de cet État par une ana­lyse socio­lo­gique de son per­son­nel diri­geant. Pour lui, l’État fonc­tionne comme « un capi­ta­liste col­lec­tif en idée », selon la for­mule d’Engels, en repro­dui­sant dans son fonc­tion­ne­ment et son exis­tence les carac­té­ris­tiques des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­listes : à la sépa­ra­tion entre les tra­vailleurs et les moyens de pro­duc­tion pos­sé­dés par le capi­tal cor­res­pond la sépa­ra­tion entre le pou­voir d’État et la grande masse des admi­nis­trés. L’État se donne alors sous un double aspect. À un pre­mier niveau, l’État fonc­tionne comme garant des rap­ports de cir­cu­la­tion, comme orga­ni­sa­teur de la liberté et de l’égalité des pos­ses­seurs de mar­chan­dises. Mais cela n’est que l’expression déri­vée d’une fonc­tion plus pro­fonde : l’État comme ins­tru­ment de coer­ci­tion et de dis­ci­pline de la force de tra­vail pour les besoins du procès de valo­ri­sa­tion capi­ta­liste. [8]

L’État capi­ta­liste n’est donc pas un simple « super­struc­ture » poli­tico-répres­sive sur­plom­bant la société, mais par­ti­cipe de façon active à l’organisation des rap­ports sociaux et à la production/​reproduction de la divi­sion sociale du tra­vail ; notam­ment par le biais de la ges­tion de la force de tra­vail. Jean-Marie Vincent a tou­jours main­tenu ce cadre d’analyse, mais par la suite, il a mis l’accent sur l’articulation de ce pou­voir d’État avec la mul­ti­pli­cité des rap­ports de pou­voirs au sein même des rap­ports sociaux ; cela en réfé­rence aux ana­lyses de Michel Foucault sur la micro-phy­sique du pou­voir, sur les méca­nismes de bio-pou­voir pré­sent dans l’ensemble de l’espace social. Et en sou­li­gnant que la tra­di­tion mar­xiste n’a pas suf­fi­sam­ment pris en compte les méca­nismes de pou­voir liés à la sou­mis­sion réelle du tra­vail au capi­tal qui visent à mode­ler l’agir des indi­vi­dus pour les sou­mettre aux besoins du procès de valo­ri­sa­tion.

Je par­tage glo­ba­le­ment cette approche ; même s’il me semble que Jean-Marie Vincent avait ten­dance à ne pas suf­fi­sam­ment sou­li­gner cer­tains aspects contra­dic­toires de cet­te­struc­tu­ra­tion de l’État, notam­ment sous l’angle de l’égalité citoyenne. Cela dit, en ce qui concerne l’analyse des micro-pou­voirs, si le constat est glo­ba­le­ment juste pour la confi­gu­ra­tion du mar­xisme issu d’Octobre 17, la ques­tion a com­mencé à être trai­tée dans l’après 1968, en lien effec­ti­ve­ment avec les ana­lyses de Michel Foucault ; y com­pris par ceux qui se récla­maient de la tra­di­tion « léni­niste ». Ainsi un article, écrit en 1976 par Daniel Bensaïd et moi-même, pro­cé­dait à un retour cri­tique sur « l’ultra-léninisme » des pre­mières années de la Ligue9. Il se ter­mi­nait sur une longue dis­cus­sion des ana­lyses de Michel Foucault qui, déjà à l’époque, expli­quait que les orga­ni­sa­tions mar­xistes du passé avaient­pri­vi­lé­gié l’appareil d’État comme cible de lutte au détri­ment des mul­tiples micro-pou­voirs. Nous réaf­fir­mions la néces­sité de la lutte pour le pou­voir poli­tique et sa trans­for­ma­tion radi­cale, en ajou­tant tou­te­fois qu’il exis­tait un pro­blème réel, non traité par Lénine dans L’État et la révo­lu­tion : celui d’une série d’institutions, liées à la construc­tion de l’État, et du qua­drillage de la société civile qu’elles orga­ni­saient (l’asile, les pri­sons, le sport, la méde­cine, l’école, la famille…).

À la même époque, dans La Révolution et le pou­voir (Stock, 1976), Daniel Bensaïd écri­vait : « La pre­mière révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne a donné sa réponse au pro­blème de l’État. Sa dégé­né­res­cence nous a légué celui du pou­voir ». D’où la néces­sité de remettre en cause les­mé­ca­nismes sou­ter­rains de pou­voir plus larges que ceux l’État et qui pas­saient notam­ment par les ins­ti­tu­tions dont je viens de parler.

À propos du dépé­ris­se­ment de l’État

Si je fais ce rappel, c’est qu’il est impor­tant pour mon propre che­mi­ne­ment, dif­fé­rent de celui de Jean-Marie Vincent, sur une ques­tion cen­trale léguée par Marx : la pers­pec­tive de dépé­ris­se­ment de l’État. Mon pro­blème essen­tiel par rap­port à ces ana­lyses de 1976, n’est pas l’oubli des micro-pou­voirs, mais la réponse géné­rale appor­tée. Il s’agissait d’opposer la socia­li­sa­tion du pou­voir à l’étatisation de la société. La for­mule géné­rale reste per­ti­nente. Toutefois, à l’époque, elle se situait dans la pers­pec­tive d’une démo­cra­tie des conseils ouvriers, com­prise non comme démo­cra­tie directe, mais nou­velle forme de démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, orga­ni­sée autour de la figure du pro­duc­teur et pré­pa­rant le dépé­ris­se­ment de l’État.

Un pas­sage de La Révolution et le pou­voir (p. 239) énonce très clai­re­ment la pro­blé­ma­tique : « En deve­nant l’épicentre du pou­voir, l’association des pro­duc­teurs sur leur lieu de tra­vail bou­le­verse l’ensemble de la struc­ture sociale, abolit la scis­sion entre l’État et la société civile. L’entreprise où réside la struc­ture de base du nou­veau pou­voir ne peut plus être une entre­prise, de même que l’État pro­lé­ta­rien n’est plus, selon l’expression d’Engels, « un État au sens propre » [9]. (…) Car défi­nir la col­lec­ti­vité des pro­duc­teurs comme cel­lule de base de la sou­ve­rai­neté pro­lé­ta­rienne ne signi­fie pas seule­ment loca­li­ser dans les lieux de pro­duc­tion la base de ce pou­voir, mais modi­fier de fond en comble les cloi­son­ne­ments sociaux éta­blis par le capi­ta­lisme ».

La ques­tion n’est pas la radi­ca­lité dans la remise en cause des rap­ports sociaux issus du capi­ta­lisme, mais la pro­blé­ma­tique géné­rale de socia­li­sa­tion du pou­voir ainsi défi­nie, au demeu­rant très cohé­rente avec la pers­pec­tive de dépé­ris­se­ment de l’État. Tout au moins à mon avis. C’est l’un des prin­ci­paux res­sorts qui m’a fait enga­ger un tra­vail sur la ques­tion de l’État, de la poli­tique et de la démo­cra­tie chez Marx [10]. La pers­pec­tive de dépé­ris­se­ment de l’État me semble un des points aveugles légués par Marx à la tra­di­tion mar­xiste et l’un des symp­tômes impor­tants de ce que Jean-Marie Vincent sou­ligne sou­vent : l’absence d’une théo­rie poli­tique chez le Marx de la matu­rité.

Jean-Marie Vincent conti­nuait, lui, à mettre en rela­tion la pers­pec­tive d’émancipation sociale et celle du dépé­ris­se­ment de l’État ; mais avec une dia­lec­tique par­ti­cu­lière liée à son bilan de la pola­ri­sa­tion du mar­xisme par le pou­voir d’État. « On ne peut se conten­ter de conqué­rir le pou­voir d’État, (…) c’est toute une guerre d’usure qui doit être menée avant même qu’on puisse s’emparer des leviers de com­mande et désar­mer (au sens propre et figuré) les hommes des pou­voirs réga­liens. Cela ne sup­prime pas le moment stra­té­gique de la déci­sion, du ras­sem­ble­ment des forces pour porter des coups effi­caces aux appa­reils répres­sifs, mais cela place ce moment stra­té­gique au point d’aboutissement de luttes qui ins­crivent déjà dans la réa­lité un autre type d’État, un État en voie de dépé­ris­se­ment grâce à la réin­ven­tion de la poli­tique ». [11]

J’ai cité un peu lon­gue­ment car, nous en avions dis­cuté, ces déve­lop­pe­ments sont une réponse aux débats que nous avions ensemble ; y com­pris cette réaf­fir­ma­tion du moment stra­té­gique de la déci­sion. Je ne peux que répé­ter ce que je lui ai dit alors. Jean-Marie Vincent n’était en rien un « libé­ralo-liber­taire » s’illusionnant sur la pos­sible prise d’autonomie de la société civile par rap­port à l’État. Au contraire, il sou­li­gnait la place struc­tu­rante de l’État – et plus géné­ra­le­ment du procès de valo­ri­sa­tion – dans les rap­ports sociaux. En consé­quence, je n’arrive pas à com­prendre cette étrange dia­lec­tique per­met­tant de parler d’une dyna­mique de dépé­ris­se­ment de l’Etat sans rup­ture radi­cale avec l’État exis­tant et ce procès de valo­ri­sa­tion.

Une sous-esti­ma­tion du moment stra­té­gique

Cela tient sans doute à un désac­cord plus géné­ral sur la façon dont Jean-marie Vincent pré­sente ce que doivent être les fon­de­ments actuels d’une poli­tique révo­lu­tion­naire. Ainsi dans Critique du tra­vail (p. 156), il écrit : « La poli­tique n’est plus – pour l’essentiel – stra­té­gie et tac­tique en vue de conquête de posi­tion de pou­voir, elle devient plus encore lutte pour des meilleures condi­tions d’action, pour des rela­tions de com­mu­ni­ca­tion plus libres per­met­tant une plus grande inven­ti­vité sociale ». La for­mule géné­rale de « conquête de posi­tion de pou­voir » occulte, du point de vue du bilan his­to­rique, la dif­fé­rence entre les réfor­mistes et les sta­li­niens, dont la poli­tique a été effec­ti­ve­ment d’occuper des posi­tions de pou­voirs au sein de l’État capi­ta­liste, et celle des mar­xistes révo­lu­tion­naires qui se sont situés dans une pers­pec­tive de trans­for­ma­tion radi­cale du pou­voir poli­tique.

Il ne suffit certes pas de répé­ter cette pers­pec­tive, il faut la refor­mu­ler. Récuser, comme je le fais, la pro­blé­ma­tique géné­rale de dépé­ris­se­ment de l’État a de ce point de vue une série de consé­quences, en par­ti­cu­lier sur la ques­tion de la démo­cra­tie. Toutefois, cela ne remet pas en cause l’objectif d’une trans­for­ma­tion démo­cra­tique radi­cale de l’État actuel, tout comme la néces­sité de « briser » son carac­tère bureau­cra­tique. Et cette pers­pec­tive reste bien, non pas l’essentiel, mais un moment essen­tiel d’une poli­tique révo­lu­tion­naire. Ici je ne peux que, une fois encore, reprendre une remarque déjà faite dans un article ancien (1996) de dis­cus­sion avec lui : Jean-Marie Vincent sous-esti­mait le moment stra­té­gique [12].

Qu’on entende bien la cri­tique. Elle n’évacue pas les remarques faites pré­cé­dem­ment sur la néces­saire « auto-trans­for­ma­tion indi­vi­duelle et col­lec­tive » à tra­vers les mobi­li­sa­tions sociales, pour reprendre une for­mule de Jean-Marie Vincent dans « Le trots­kisme dans l’histoire ». Quant à la notion de crise révo­lu­tion­naire, je sous­cris à ce qu’il affirme dans le même article : « La crise révo­lu­tion­naire ne doit plus sim­ple­ment être inter­pré­tée comme une crise des méthodes de gou­ver­ne­ments, mais une crise beau­coup plus glo­bale où la société capi­ta­liste est mise à nu dans ses dif­fé­rents méca­nismes ». Il ajoute, avec raison, que Mai 68 est allé dans ce sens, ainsi que, par­tiel­le­ment, novembre-décembre 1995.

Tous ces constats sont justes, ils sont d’ailleurs assez par­ta­gés. Mais je ne vois pas com­ment ce type de pro­ces­sus révo­lu­tion­naire pour­rait faire l’économie d’une trans­for­ma­tion radi­cale du pou­voir poli­tique. En outre se pose éga­le­ment la ques­tion de la remise en cause du procès de valo­ri­sa­tion en son centre : la pro­duc­tion. Savoir com­ment cela se concré­ti­sera est un autre pro­blème. Pour autant, il est néces­saire d’en trai­ter. J’avais fait des remarques dans ce sens, à l’occasion d’une note de lec­ture réa­li­sée pour Critique Communiste (n° 171, hiver 2004)) sur Vers un nouvel anti­ca­pi­ta­lisme (Le Félin, 2003), le der­nier livre que Jean-Marie Vincent avait écrit avec Michel Vakaloulis et Pierre Zarka. Je m’étonnais, entre autres, du fait que le livre fasse tota­le­ment silence sur la néces­saire trans­for­ma­tion démo­cra­tique radi­cale des ins­ti­tu­tions poli­tiques. Il devait y répondre…

Notes

  1. Sur ces ques­tions, voir par exemple, Antoine Artous, Daniel Bensaïd, « À l’Ouest, ques­tions de stra­té­gie », Critique Communiste n°65, spé­cial sur Gramsci (1987) et Daniel Bensaïd, Stratégie et parti, La Brèche, 1987.
  2. Je crois, entre autres, qu’il n’est pas pos­sible de reprendre comme tel, la for­mule de Lénine d’un « Etat bour­geois sans bour­geoise », qui intro­duit de la confu­sion. Pour mon retour cri­tique sur ces ques­tions, voir mes­deux articles : « Trotski et l’analyse de l’URSS » et « Ernest Mandel et le pro­blé­ma­tique des États ouvriers », Critique Communiste n°175, hiver 1999.
  3. Voir mon article « En réponse à Jean-Marie Vincent » Critique com­mu­niste n°144, hiver 1995 qui dis­cute l’article « Ernest Mandel et le mar­xisme révo­lu­tion­naire ».
  4. 4. Ernest Mandel, « Croissance éco­no­mique et lutte de classes », Jean-Marie Vincent, « Les voies du réfor­misme », Critique Communiste n°29 et 32, 1980.
  5. Voir, par exemple, mon entre­tien avec lui dans le numéro de Critique Communiste (150, automne 1997) fai­sant un retour sur Octobre 17 et mon article « En réponse à Jean-Marie Vincent », op. cit.
  6. Sur ces ques­tions voir « En réponse à Jean-Marie Vincent », op. cit.
  7. Les remarques de Jean-Marie Vincent sur les effets rava­geurs de la guerre civile sur la culture bol­che­vique et, plus géné­ra­le­ment, sur la sous-esti­ma­tion des effets de ce que peut aussi libé­rer l’appel à la vio­lence des masses deman­de­rait une dis­cus­sion spé­ci­fique. Jean-Marie Vincent sou­ligne ici, avec raison, un pro­blème plus géné­ral lié aux révo­lu­tions du 20°siècle.
  8. Voir par exemple, J-Marie Vincent, J. Hirsh, M.Wirth, E. Alvater, O.Yaffé, L’État contem­po­rain et le mar­xisme, Maspéro 1975.
  9. Antoine Artous, Daniel Bensaïd, « Que faire (1903) et la créa­tion de la Ligue com­mu­niste (1969) », Critique Communiste, mars 1976. L’article est repro­duit dans Retours sur Mai (coor­di­na­tion A.Artous), La Brèche, 1988.
  10. 10. Outre mes deux livres, je ren­voie à « Démocratie et éman­ci­pa­tion sociale », Critique Communiste, été-automne 2000, « Marx, l’État et la poli­tique », La Pensée, avril-mai-juin 2001, « Citoyenneté, démo­cra­tie com­mu­nisme », ContreTemps, février 2002 et ma contri­bu­tion au Cahier de Critique Communiste « Marxisme et démo­cra­tie », Syllepse, 2003.
  11. Jean-Marie Vincent, « Dépérissement de l’État et éman­ci­pa­tion sociale », ContreTemps, février 2002, p. 104.
  12. « En réponse à Jean-marie Vincent », op.cit.

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