Retour sur la crise de 1929

Par Mis en ligne le 15 septembre 2009

Chronique d’un Krach

Une chro­no­lo­gie suc­cincte

Nous pou­vons dis­tin­guer trois phases. La pre­mière est pro­pre­ment amé­ri­caine. Le sommet de l’activité est situé en août 1929. Le recul de la pro­duc­tion indus­trielle s’accélère net­te­ment à partir du krach d’octobre. Le sur­en­det­te­ment des ména­ges vient rajou­ter ses effets. Le crédit à la consom­ma­tion (une inno­va­tion récente) a joué ici un rôle impor­tant (achats d’automobiles). Une pre­mière vague de sus­pen­sions ban­cai­res débute en octo­bre 1930.

Un pro­ces­sus de redres­se­ment se des­sine au début de 1931. Il est inter­rompu par la deuxième vague de sus­pen­sions ban­cai­res amé­ri­cai­nes, qui débute en juin 1931. Nous entrons dans la seconde phase de la crise, située sous l’influence des évé­ne­ments euro­péens. C’est le 11 mai 1931 que sont ren­dues publi­ques les pertes de la Creditanstalt, début de la crise ban­caire autri­chienne. La vague de défiance frappe ensuite l’Allemagne. Malgré un prêt accordé à la Reichsbank par les autres ban­ques cen­tra­les, malgré la pro­po­si­tion, le 20 juin 1931, par le Président amé­ri­cain Hoover de la sus­pen­sion, pour un an, de tous les paie­ments sur les dettes inter­gou­ver­ne­men­ta­les (dettes de guerre et répa­ra­tions), la ruée des dépo­sants se pour­suit et l’une des plus impor­tan­tes ban­ques alle­man­des, la Danat, ne peut être sauvée. Le 14 juillet, toutes les ins­ti­tu­tions finan­ciè­res alle­man­des sont fer­mées et le contrôle des chan­ges ins­tauré. En volume, le pro­duit natio­nal net alle­mand recule de 3,5% en 1930, mais de 10,8% en 1931.

Après la mon­naie alle­mande (le reichs­mark) vient le tour de la livre ster­ling, dont la conver­ti­bi­lité-or est sus­pen­due le 21 sep­tem­bre 1931. D’août à décem­bre 1931, la mon­naie anglaise se dépré­cie de plus de 30% par rap­port au dollar, resté sur l’or. Le coup est ter­ri­ble. Les pres­sions défla­tion­nis­tes (à la baisse des prix) s’accentuent un peu par­tout dans le monde : les prix anglais à l’exportation dimi­nuent à pro­por­tion de la dépré­cia­tion de la livre et les pro­duc­teurs étran­gers sont contraints, pour résis­ter à la concur­rence, de suivre le mou­ve­ment. Le dollar amé­ri­cain (lié à l’or) est très rapi­de­ment atta­qué. Pour défen­dre sa parité, la banque cen­trale amé­ri­caine (la Fed) aug­mente for­te­ment son taux d’intérêt, ce qui attire les capi­taux, sauve (tem­po­rai­re­ment) le dollar mais aggrave la situa­tion éco­no­mi­que. Les volu­mes de la consom­ma­tion des ména­ges et de l’investissement privé enre­gis­trent en 1932 les chutes annuel­les les plus sévè­res de toutes celles rele­vées au cours de la grande dépres­sion amé­ri­caine.

Les Etats-Unis subis­sent la troi­sième et der­nière phase de leur crise avec une nou­velle vague de sus­pen­sions ban­cai­res, qui débute au cours du der­nier tri­mes­tre de 1932 et se conclut le 6 mars 1933 par la fer­me­ture géné­rale des ban­ques. Cette vague est étroi­te­ment liée au choix de plus en plus évi­dent du Président nou­vel­le­ment élu, Roosevelt, de pous­ser le dollar hors de sa base or, ce qui entre­tient la crainte d’une future dépré­cia­tion du dollar et amène la Fed à aug­men­ter son taux d’intérêt, toutes choses qui redou­blent les coups portés à une acti­vité défaillante.

Le creux mon­dial avait été atteint au troi­sième tri­mes­tre de 1932. Mais le 19 avril 1933 l’étalon or est offi­ciel­le­ment aban­donné par les Etats-Unis. Après la livre, c’est le dollar qui se dépré­cie. A nou­veau la pres­sion défla­tion­niste s’accroît pour les pays restés fidè­les à l’or, bien­tôt regrou­pés en un « bloc-or », au sein duquel se trouve la France. La Conférence de Londres de juin et juillet 1933, convo­quée pour remé­dier à cette situa­tion, se ter­mine sur un échec et la crise fran­çaise débou­che sur le Front Populaire.

Définitions

La fron­tière
La colo­nis­tion du ter­ri­toire des Etats-Unis s’est effec­tué d’est en ouest. La « fron­tière » du pays se dépla­çait ainsi avec l’avancée des pion­niers. La fin de la « fron­tière » dési­gne le moment où l’océan Pacifique a été atteint et l’essentiel du ter­ri­toire occupé.

Etalon-or
Le sys­tème de l’étalon-or peut être carac­té­risé par deux traits essen­tiels : la valeur de chaque mon­naie est défi­nie pas un cer­tain poids d’or, et la conver­ti­bi­lité (totale ou par­tielle) de ces mon­naies en or est assu­rée.

La grande crise des années trente aux Etats-Unis

Une pré­sen­ta­tion cri­ti­que des diver­ses expli­ca­tions pro­po­sées

La grande crise amé­ri­caine l’a emporté sur toutes les autres en inten­sité et en durée. Il est donc logi­que que ce soit à son sujet qu’aient été pré­sen­tées la plu­part des grilles de lec­ture du grand effon­dre­ment.

Une thèse sou­vent évo­quée est celle de la sous-consom­ma­tion (aujourd’hui aussi fré­quem­ment défen­due à propos de la crise actuelle). Au cours des années vingt, on aurait constaté une crois­sance des salai­res réels bien plus lente que celle de la pro­duc­ti­vité du tra­vail ; d’où aurait résulté un par­tage de plus en plus inégal de la valeur ajou­tée (à l’avantage des pro­fits) et une dis­pro­por­tion gran­dis­sante entre les ryth­mes d’expansion de la sec­tion II (pro­dui­sant des biens de consom­ma­tion) et de la sec­tion I (fabri­cant des biens de pro­duc­tion). D’où une crise des débou­chés. Mais le déca­lage entre les taux de crois­sance des salai­res réels et de la pro­duc­ti­vité du tra­vail, avéré pour l’industrie manu­fac­tu­rière, ne l’est pas au niveau natio­nal. D’ailleurs, au cours de ces années vingt, la part des salai­res dans le revenu natio­nal est stable et celle de la consom­ma­tion dans le Produit natio­nal brut (PNB) est crois­sante.

Une autre expli­ca­tion sou­te­nue avec insis­tance (et, là aussi, c’est encore le cas aujourd’hui) est d’ordre finan­cier : le krach bour­sier du 24 octo­bre 1929 serait à l’origine de l’effroyable dépres­sion. Dès le départ, cette expli­ca­tion qui met en cause la finance mal­fai­sante a eu les faveurs du grand public (à nou­veau, comme aujourd’hui). Elle n’est pour­tant pas fondée. Le sommet de l’activité est daté d’août 1929, avant le krach, et de nom­breu­ses sta­tis­ti­ques par­ti­cu­liè­re­ment sen­si­bles à la conjonc­ture culmi­nent en août ou sep­tem­bre. Le cours des actions baisse de 19,2% en 1930, mais il s’était déjà effon­dré (tou­jours aux Etats-Unis) de 22,7% en 1877 et de 18,7% en 1907, sans pro­vo­quer de grande crise. Il est vrai que l’indice indus­triel, jusque-là stag­nant, entame une chute accé­lé­rée à partir d’octobre 1929, ce qui laisse penser que le krach, bien que n’étant pas au point de départ, a contri­bué à trans­for­mer une crise en grande dépres­sion.

L’hypothèse moné­ta­riste est par­ti­cu­liè­re­ment prisée aux Etats-Unis. Trois gran­des vagues de failli­tes ban­cai­res auraient pro­vo­qué la chute dra­ma­ti­que de plus d’un tiers du stock de mon­naie du début à la fin de la dépres­sion amé­ri­caine (avec des effets désas­treux sur l’activité éco­no­mi­que) sans pro­vo­quer de réac­tion adé­quate de la Fed, la banque cen­trale amé­ri­caine, qui n’aurait pas réagi comme elle le fai­sait jusque-là. En réa­lité, la pre­mière vague de crises ban­cai­res n’a pas eu d’impact sen­si­ble sur l’économie réelle. La deuxième vague (qui débute en juin 1931) est le résul­tat du démar­rage de la crise ban­caire euro­péenne (avec l’effondrement de la Creditanstalt autri­chienne en mai 1931) et de la chute de la livre ster­ling (qui quitte sa base or en sep­tem­bre 1931), ce qui déclen­che une vio­lente spé­cu­la­tion contre le dollar. La Fed réagit confor­mé­ment à sa doc­trine, élève ses taux pour défen­dre le lien du dollar à l’or et fait passer le sou­tien aux ban­ques au second plan. La troi­sième vague de défaillan­ces ban­cai­res débute au cours du der­nier tri­mes­tre de 1932 : elle découle de l’élection de Roosevelt et de la convic­tion du public que le Président nou­vel­le­ment élu va rompre le lien du dollar à l’or. La spé­cu­la­tion contre le dollar repart de plus belle, et la Fed réagit confor­mé­ment à sa doc­trine tra­di­tion­nelle, élève ses taux pour défen­dre le dollar et rela­ti­vise le sou­tien aux ban­ques. Au total, les défaillan­ces ban­cai­res, l’affaissement du stock de mon­naie et le com­por­te­ment de la Fed ne sont pas des causes auto­no­mes de la crise, mais des retom­bées de la crise euro­péenne et de la défense de la parité-or du dollar.

Reste la thèse du sur­en­det­te­ment, défen­due à l’époque en par­ti­cu­lier par Irving Fisher, qui met l’accent sur l’articulation entre sur­en­det­te­ment et bais­ses des prix. L’effort des entre­pre­neurs pour réduire leurs dettes entraî­ne­rait en effet une rapide baisse des prix, laquelle accroî­trait, au total, le poids réel de ces dettes, malgré l’effort fait pour s’en déga­ger. Le prin­ci­pal secret de la plu­part des gran­des crises tient, dit Fisher, dans ce para­doxe : plus les débi­teurs payent, plus ils doi­vent. Mais la thèse de Fisher ne paraît pas fondée, car le rap­port de la dette des entre­pri­ses au PNB en 1929 n’a rien d’extraordinaire, si on le com­pare aux ratios du passé amé­ri­cain. Par contre, le rap­port de la dette des ména­ges au PNB atteint alors un niveau tout à fait excep­tion­nel, un point sur lequel nous reve­nons dans le reste du dos­sier.

La crise de 1929 et la double émergence

La crise de 1929 est une crise d’organisation du monde. La pre­mière mon­dia­li­sa­tion, qui couvre le der­nier tiers du XIXe siècle, repo­sait sur une forme bien par­ti­cu­lière de struc­tu­ra­tion de l’espace. Vaste zone de libre-échange, sans doute, mais for­te­ment ras­sem­blée autour d’un pays, le Royaume-Uni (tout à la fois pre­mière puis­sance éco­no­mi­que, com­mer­ciale, finan­cière, poli­ti­que), une zone net­te­ment par­ta­gée en centre et péri­phé­rie, dis­po­sant d’une mon­naie, sinon unique, en tous les cas com­mune, sous la forme de l’étalon-or. Vers la fin du XIXe siècle ce dis­po­si­tif se rompt. L’ancienne orga­ni­sa­tion du monde est brisée par une double émer­gence, celle, sur le nou­veau monde, des Etats-Unis, et celle, sur l’ancien, de l’Allemagne. En 1880, les pro­duits manu­fac­tu­rés ne repré­sen­taient que 11% du total des expor­ta­tions amé­ri­cai­nes. En 1925-29, les Etats-Unis créent près de la moitié de la pro­duc­tion indus­trielle mon­diale (URSS exclue). Tard partie, l’Allemagne met les bou­chées dou­bles : en 1913, elle devance le Royaume-Uni et son pro­duit est alors, selon les esti­ma­tions, de 60% ou 80% supé­rieur à celui de la France. Il y a donc deux crises dans la grande crise, car il y a deux crises de l’émergence : l’une, au niveau mon­dial, qui met sur­tout en jeu les rap­ports Etats-Unis / Royaume-Uni ; l’autre, au niveau euro­péen, qui situe sur­tout l’Allemagne face à la France. Ces deux crises s’entretiennent l’une l’autre, mais ont cha­cune leurs pro­pres raci­nes, et sans ce dou­blon il n’est guère pos­si­ble de com­pren­dre la gra­vité de la grande dépres­sion. Il ne s’agit pas d’un cercle, mais d’une ellipse, à deux foyers, Etats-Unis et Allemagne. Le Royaume-Uni fait en quel­que sorte la navette entre les deux, déjà trop affai­bli sur la scène inter­na­tio­nale par la puis­sance mon­tante amé­ri­caine pour pou­voir main­te­nir son ancienne fonc­tion régu­la­trice sur la scène euro­péenne. Nous sommes dans un entre-deux : l’Angleterre ne peut plus exer­cer son ancien rôle, les Etats-Unis ne le peu­vent pas encore.

Crise de l’émergence amé­ri­caine, la crise de 1929 l’est à un double titre, à la fois sur le plan inté­rieur amé­ri­cain et sur le plan inter­na­tio­nal. De la même façon qu’une île surgie du fond de l’océan, mon­tant à toute allure à la sur­face, sera, d’une part, en équi­li­bre inté­rieur insta­ble et va, d’autre part, lever une vague qui ira balayer les conti­nents déjà éta­blis. Sur le pre­mier de ces plans, on peut inter­pré­ter la grande crise amé­ri­caine de 1929 comme celle géné­rée par le pas­sage brutal d’un monde de petits pro­duc­teurs à celui du sala­riat. Au cours du der­nier tiers du XIXe siècle, il y avait déjà de nom­breu­ses crises éco­no­mi­ques écla­tant à l’est du ter­ri­toire des Etats-Unis. Mais elles étaient amor­ties par l’hétérogénéité du milieu éco­no­mi­que amé­ri­cain, qui com­bi­nait socié­tés et entre­pre­neurs indi­vi­duels, sala­riés et pay­sans, petite et grande pro­duc­tion. Le recul des formes d’activité rele­vant de la petite pro­duc­tion a été par­ti­cu­liè­re­ment rapide, à la jonc­tion des XIXe et XXe siè­cles, ce qui s’explique pro­ba­ble­ment par la fin de la fron­tière, sur­ve­nue au même moment. En 1880, un peu plus de la moitié de la popu­la­tion active tra­vaillait dans l’agriculture ; en 1930, à peine plus du cin­quième. Ce bond en avant de l’espace cou­vert par les socié­tés et le sala­riat a bru­ta­le­ment réduit la diver­sité de l’espace éco­no­mi­que amé­ri­cain, l’homogénéisant, ouvrant la voie à la grande dépres­sion. L’émergence amé­ri­caine aura joué éga­le­ment un rôle déci­sif au plan inter­na­tio­nal. C’est ainsi que s’explique la chute de la livre en sep­tem­bre 1931, la banque d’Angleterre s’avérant inca­pa­ble d’attirer les capi­taux néces­sai­res, car New York et le dollar occu­pent désor­mais la pre­mière place.

Double émer­gence, avons-nous dit, celle des Etats-Unis mais aussi celle de l’Allemagne. Guerre en quel­que sorte inache­vée, le pre­mier conflit mon­dial a posé le pro­blème de l’émergence alle­mande en Europe mais ne lui a pas donné de réponse, a débou­ché sur un traité de paix qui n’était qu’un armis­tice et fait des années 1920 la pro­lon­ga­tion de la guerre par d’autres moyens. C’est dans ce cadre que l’on peut com­pren­dre l’hyperinflation alle­mande, les pro­fonds dés­équi­li­bres struc­tu­rels qui lui ont fait suite, et enfin l’explosion d’un extra­or­di­naire maté­riel inflam­ma­ble dans la grande crise ban­caire alle­mande de 1931. Les deux crises d’hégémonie, euro­péenne et mon­diale ont aussi entre­mêlé leurs effets. Ainsi la ques­tion des répa­ra­tions a lit­té­ra­le­ment empoi­sonné les rela­tions franco-alle­man­des ; s’y est ajou­tée celle des dettes de guerre (oppo­sant les Etats-Unis à leurs alliés), et les deux dos­siers, inti­me­ment liés, ont repré­senté un obs­ta­cle essen­tiel sur la voie du redres­se­ment.

XXe et XXIe siècles, deux grandes crises

Pouvons-nous com­pa­rer la crise de 1929 et l’actuelle ? Sur cer­tains points, s’agissant des Etats-Unis, elles se tien­nent pro­ches l’une de l’autre. A chaque fois, une bulle se situe sur la ligne de départ ; à chaque fois la crise ban­caire guide la défla­gra­tion ; à chaque fois le sur­en­det­te­ment des ména­ges ali­mente la dépres­sion. Des pré­ci­sions s’imposent pour­tant. La bulle était bour­sière en 1929, immo­bi­lière aujourd’hui ; elle n’a pas déclen­ché la crise en 1929 (même si elle l’a aggra­vée), elle a été au cœur de la réces­sion actuelle. En ce qui concerne la crise ban­caire, elle s’est mani­fes­tée lors de la grande crise du XXe siècle par de très nom­breu­ses fer­me­tu­res d’établissements, alors qu’actuellement (le sau­ve­tage sur fonds publics aidant) il s’agit plutôt de la para­ly­sie de l’appareil ban­caire dans sa fonc­tion de dis­tri­bu­tion de cré­dits. Enfin, le sur­en­det­te­ment des ména­ges découle aujourd’hui de la construc­tion rési­den­tielle ; en 1929, il était lié au crédit à la consom­ma­tion et à la spé­cu­la­tion bour­sière.

D’ailleurs, on voit poin­dre dans le dérou­le­ment de la crise actuelle cer­tains des traits mar­quants de la grande dépres­sion des années trente. Qu’il s’agisse de la défla­tion géné­rale des prix (péril extrême), des dépré­cia­tions com­pé­ti­ti­ves de mon­naies natio­na­les (pour placer ses mar­chan­di­ses sur les mar­chés étran­gers aux dépens des concur­rents) ou encore des capi­taux fuyant en masse des pays de la péri­phé­rie (comme c’est le cas aujourd’hui pour l’Europe de l’est). Plus fon­da­men­ta­le­ment, il n’est pas éton­nant que nous retrou­vions, pour la crise de 1929 ou pour l’actuelle, ce qui fait l’enjeu des crises majeu­res : une orga­ni­sa­tion du monde. Celle de 1929 avait, nous l’avons vu, des ori­gi­nes loin­tai­nes, celles d’une double émer­gence, amé­ri­caine et euro­péenne. Pour la crise actuelle, l’enjeu de la nou­velle orga­ni­sa­tion du monde est à recher­cher, non au point de départ, mais à l’arrivée. En effet, le modèle qui, à partir des années 1980, a suc­cédé à la régu­la­tion for­diste aux Etats-Unis repose sur un pacte conflic­tuel entre capi­ta­lis­tes et zones émer­gen­tes de la mon­dia­li­sa­tion (Chine, etc.). Une bonne part de la ques­tion posée par la crise actuelle est de savoir si, au bout du compte, ce pacte aura été brisé ou s’il aura sim­ple­ment été recon­duit sous une nou­velle forme (celle, par exem­ple, des G20).

Sur d’autres points pour­tant les deux crises se tien­nent éloi­gnées l’une de l’autre. Le sys­tème de l’étalon-or était, sous des formes diver­ses, uni­ver­sel­le­ment pré­sent en 1929, rien de tel aujourd’hui. La grande crise était une ellipse, à double foyer, amé­ri­cain et euro­péen, alors que celle d’aujourd’hui irra­die sur­tout à partir de son centre de gra­vité amé­ri­cain. Le poids des allo­ca­tions dans le revenu des ména­ges ou celui des dépen­ses publi­ques dans le PIB attei­gnent aujourd’hui des niveaux sans pré­cé­dent, et peu­vent jouer le rôle de sta­bi­li­sa­teurs de l’activité, ce qui n’était pas le cas en 1929. Cela peut-il suf­fire à ras­su­rer ? Pas sûr, car, sur bien des points, le sys­tème capi­ta­liste s’est pro­fon­dé­ment modi­fié, aggra­vant l’instabilité fon­cière qui est la sienne. La mon­dia­li­sa­tion actuelle est celle d’un sala­riat uni­ver­sel, la petite pro­duc­tion ne vient plus y frei­ner les réces­sions nais­san­tes alors que licen­cie­ment et chute de la consom­ma­tion se répon­dent l’un l’autre en une spi­rale sans fin. Cette mon­dia­li­sa­tion couvre toute la pla­nète, enrôle des conti­nents entiers restés jusque-là à l’écart, chaque pays rajou­tant ses pro­pres fra­gi­li­tés pour faire un peu plus bouillir l’immense mar­mite. L’espace éco­no­mi­que est cou­vert d’un réseau dense et serré et la rapi­dité avec laquelle cette inter­con­nexion a trans­mis au monde entier les chocs de la crise actuelle en a laissé plus d’un pan­tois.

D’ailleurs, com­pa­rer les gran­des crises des XXe et XXIe siè­cles n’implique pas que la seconde en vienne néces­sai­re­ment à repro­duire la pre­mière. Tout évé­ne­ment his­to­ri­que est unique, et ainsi en est-il de la crise de 1929. Ce que la grande dépres­sion a d’abord montré, c’est de quoi le sys­tème capi­ta­liste est capa­ble, s’il est laissé à lui-même. La grande crise ne peut recom­men­cer, mais une grande crise le peut. N’est-ce pas la même méca­ni­que que nous trou­vons au cœur de toutes les crises, une méca­ni­que où le carac­tère de plus en plus social de la pro­duc­tion entre en contra­dic­tion avec la forme étri­quée d’une pro­priété privée main­te­nue ? Soit encore un engre­nage où chaque acteur éco­no­mi­que prend la déci­sion qu’il estime ration­nelle pour la défense de son inté­rêt privé et com­pro­met ce fai­sant un équi­li­bre géné­ral qui ne pour­rait résul­ter que d’une coopé­ra­tion uni­ver­selle. Derrière chaque crise, se cache le sys­tème qui la pro­duit : le capi­ta­lisme.

* Dossier paru dans « La Revue Tout est à nous » n° 2, juin-juillet 2009.

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