Rester à sa place ou s’émanciper ?

Une série d’entretiens, réalisés sur plus de trente ans, avec le philosophe Jacques Rancière est une belle occasion de (re)parcourir les enjeux d’une pensée majeure de notre temps, tout entière travaillée par la question de l’émancipation politique.
Par Mis en ligne le 19 octobre 2009

Jacques Rancière a rédigé une ving­taine d’ouvrages sur des sujets appa­rem­ment divers comme le cinéma, la lit­té­ra­ture, l’image, et la phi­lo­so­phie poli­tique. En réa­lité, le fil conduc­teur de l’ensemble est « plus que la poli­tique ou l’art, la façon dont sont tra­cées et retra­cées les fron­tières dési­gnant cer­taines pra­tiques comme artis­tiques ou poli­tiques ». Cette der­nière publi­ca­tion vient ren­for­cer ces liens ainsi que l’édifice construit au fil du temps.

Les lec­teurs assi­dus des tra­vaux de Rancière seront d’ailleurs heu­reux de ren­con­trer dans cette épaisse publi­ca­tion toutes les thèses déve­lop­pées par lui. Composée exclu­si­ve­ment sous la forme d’un recueil d’entretiens – dont cer­tains sont plus célèbres que d’autres, mais dont les meilleurs ne sont pas tou­jours les plus célèbres -, elle pré­sente ces der­niers dans un ordre chro­no­lo­gique (de 1976 à 2009) plutôt que thé­ma­tique. Sans réunir tous les entre­tiens publiés par l’auteur, elle en ras­semble suf­fi­sam­ment pour cou­vrir les moments cen­traux de cette philosophie.

L’agencement pro­posé accen­tue deux cer­ti­tudes. D’une part, les revues sont bien deve­nues le lieu même d’un nou­veau mode d’exposition et de dif­fu­sion de la pensée déployée dans les livres. D’autre part, l’entretien se dis­tingue du livre par un effort constant de conci­sion, une acuité de pensée absente d’appareils d’érudition, en ce qu’il soumet un auteur à l’obligation de répondre à des ques­tions plus ciblées que celles qu’il se donne au moment de rédi­ger son œuvre. Dans le même sens, d’ailleurs, au-delà de ces ques­tions, un auteur peut être inter­rogé sur des consé­quences inat­ten­dues de son propos, sur son impact sur d’autres champs, sur des situa­tions concrètes qui n’existaient pas durant la rédac­tion de l’ouvrage. Ainsi en va-t-il ici pour les ques­tions por­tant sur le néga­tion­nisme, la pos­ture de Mallarmé dans ses rap­ports avec la Troisième République, le sens du « contem­po­rain », la notion de cri­tique, etc.

Cet agen­ce­ment est éga­le­ment gou­verné par le titre pro­posé. Que sommes-nous donc deve­nus, nous qui fûmes obsé­dés long­temps par l’idée de pro­grès et l’esprit de décou­verte, s’il semble que nous soyons désor­mais « fati­gués » de penser ou d’agir ? Curieusement, il y a là un terme commun à de nom­breux phi­lo­sophes (Gilles Deleuze, Michel Foucault, Alain Ehrenberg, Jacques Rancière) de notre époque : ils sont sur­pris – et nous le font savoir pour des rai­sons très dif­fé­rentes – par la furieuse inac­ti­vité qui risque de nous saisir à chaque ins­tant. Au demeu­rant, ils nous obligent simul­ta­né­ment à nous pen­cher sur la signi­fi­ca­tion de cette fatigue, car si pour les uns la fatigue peut consti­tuer un signe de fai­blesse, pour les autres, elle peut cor­res­pondre à un signe de déses­poir devant l’ineptie, voire, pour d’autres encore, au déclen­che­ment d’une his­toire à accom­plir sus­ci­tée par l’insatisfaction du présent.

Est-ce au savoir de cette fatigue que nous intro­duit Rancière dans ce der­nier ouvrage ? Pas tout à fait. Il y res­sai­sit sa phi­lo­so­phie, nous réap­prend à remettre en cause les caté­go­ries qui struc­turent les diag­nos­tics et débats por­tant sur notre pré­sent (moder­nité, post­mo­der­nité, alié­na­tion, incons­cience, inca­pa­cité, etc.). Il sou­ligne à nou­veau que le mode de sub­ver­sion à partir duquel se déploie sa phi­lo­so­phie coïn­cide avec une pers­pec­tive éman­ci­pa­trice selon laquelle il importe de lutter contre les par­tages qui séparent ceux qui sont consi­dé­rés comme aptes et ceux qui sont consi­dé­rés comme inaptes à penser, ceux qui font la science ou la phi­lo­so­phie et ceux qui sont consi­dé­rés uni­que­ment comme des objets de savoir.

Et, en effet, l’émancipation qui gou­verne son hori­zon de pensée se mani­feste dans les formes d’action et de pra­tiques gui­dées par la pré­sup­po­si­tion de l’égalité de n’importe qui et par le souci de la véri­fier : conflit de 1995, lutte des sans-papier. Ce nom d’émancipation – qui d’ailleurs a une his­toire qu’il convien­drait de recons­ti­tuer – ne réfère pas à une simple prise de conscience de la domi­na­tion de la part des domi­nés, dans une société donnée. Il recouvre plutôt le tra­vail entre­pris dans l’action poli­tique contre la police, tra­vail qui porte sur la consis­tance de l’égalité. Chacun com­prend fort bien, en lisant cet ouvrage, que la « police », quant à elle, ne désigne pas seule­ment les forces spé­ciales atta­chées à un gou­ver­ne­ment, mais l’ensemble des forces qui main­tiennent chacun à sa place et font croire aux uns qu’ils sont inca­pables d’agir, tandis que les autres exercent les fonc­tions de savoir, de pou­voir ou de dis­tri­bu­tion des rôles sociaux.

Cette phi­lo­so­phie repose par consé­quent sur un concept cen­tral, celui de par­tage du sen­sible. Toute société et forme de gou­ver­ne­ment défi­nit ce qui est visible, ce qu’on peut dire et les sujets qui sont capables de le dire. En cela, elle s’ordonne à un « par­tage » (des corps, des manières de faire et de dire), à l’organisation de fron­tières entre des êtres qui ont part aux com­pé­tences et d’autres qui demeurent sans-part. Et que ce par­tage soit un par­tage du sen­sible, un propos de Président de la République l’a vio­lem­ment mani­festé, il y a quelques années, en par­lant en public des odeurs de cui­sine des autres dans les esca­liers des immeubles. C’est la fonc­tion de la police de main­te­nir ce par­tage. La poli­tique, en revanche, a pour rôle de défaire ces par­tages, de dépla­cer autant que pos­sible tous types de par­tages, d’introduire en eux des écarts sus­cep­tibles d’en inter­rompre l’efficacité, nous allons y revenir.

Dans chaque entre­tien, d’une cer­taine manière, Rancière choi­sit de pro­lon­ger ou d’amplifier les exer­cices de dépla­ce­ment de fron­tières déjà pro­po­sés dans ses ouvrages les­quels consti­tuent (ou ont consti­tué) de ce fait pour chacun de leurs lec­teurs, et pour de nom­breux mili­tants dans les nou­veaux mou­ve­ments sociaux, un temps de pensée, un temps qui donn(ait)e à penser et des objets de pensée inédits. La preuve de nos jours, le nombre de cher­cheurs qui se réclament de cette phi­lo­so­phie, notam­ment dans les sciences sociales.

En l’occurrence, chaque entre­tien se concentre plutôt sur un objet par­ti­cu­lier : les formes actuelles de sub­jec­ti­va­tion poli­tique (par dif­fé­rence avec les formes anciennes qui étaient basées sur des scènes de confron­ta­tion à grande échelle), les mou­ve­ments de chô­meurs, de sans-papiers, les formes trans­ver­sales de l’action poli­tique, l’immigration et le racisme ou la xéno­pho­bie, les dif­fi­cul­tés et impasses de la lutte des sans-papiers puisque le litige venu à démons­tra­tion n’a pas abouti à la mésen­tente, la dif­fé­rence entre la reven­di­ca­tion d’un faire ou l’exercice d’un droit et un conflit poli­tique (la sin­gu­la­ri­sa­tion d’un uni­ver­sel, la capa­cité à juger et déci­der des affaires com­munes, d’une ques­tion posée à toute la com­mu­nauté), la dif­fé­rence entre un conflit de police et un conflit poli­tique, la caté­go­rie de bio­po­li­tique, celle de peuple ou de peuple-ouvrier, celle de régime de l’art, voire celle d’art contem­po­rain, etc.

Mais, répé­tons-le, la conclu­sion demeure constante : la poli­tique, si de nos jours elle est dif­fi­cile à mettre en œuvre, est à nou­veau pen­sable ! Chacun de ces entre­tiens recons­ti­tue par consé­quent le tour polé­mique de la pensée de Rancière. Non seule­ment ce tour, mais aussi la figure d’un Rancière qui pense l’émancipation (et celle de son lec­teur) en termes de décla­ra­tion, non de trans­mis­sion ou de guide, sur le modèle de Joseph Jacotot, ce per­son­nage qu’il a exhumé des archives au cours d’un tra­vail sur la péda­go­gie. Le phi­lo­sophe met ainsi en œuvre, dans ces entre­tiens, le prin­cipe selon lequel l’égalité des intel­li­gences est d’abord éga­lité à soi de l’intelligence dans toutes ses opérations.

L’ensemble des textes tra­verse en pre­mier lieu les dis­ci­plines dans les­quelles Rancière a établi sa pensée : le cinéma, l’histoire, la cri­tique lit­té­raire, la lit­té­ra­ture, l’esthétique, l’analyse de situa­tions par­ti­cu­lières. Chaque fois, le lec­teur voit se déployer le mode de lec­ture pro­pre­ment ran­cié­rien des objets visés. Ce qui est fort sen­sible, par exemple, pour la lit­té­ra­ture qui fait ici l’objet de nom­breuses ques­tions-réponses, étayées avec brio, notam­ment lorsque Rancière condense sa thèse sur l’opposition entre les Belles-Lettres – ces pra­tiques et doc­trines qui tour­naient entiè­re­ment autour de la thé­ma­tique de la norme à res­pec­ter pour être vrai­sem­blable – et la lit­té­ra­ture, cet autre régime his­to­rique de l’art d’écrire, né au XIXe siècle, tissé autour d’une écri­ture qui ne pri­vi­lé­gie ni genre ni objet.

À tous ces égards, Rancière bou­le­verse nos manières de penser, pro­duit des dis­tinc­tions qui remettent en ques­tion les ana­lyses domi­nantes. Mais, c’est pour mieux mettre en pers­pec­tive, en second lieu, le trait commun de ces recherches. Trait commun dont on peut affir­mer, sur un plan his­to­rique, qu’il consiste à penser la poli­tique en dehors de l’intelligibilité mar­xiste (anta­go­nisme de classes et domi­na­tion), la phi­lo­so­phie poli­tique en dehors de la concep­tua­lité libé­rale et l’action poli­tique en dehors de l’activité de parti. Et, sur un plan concep­tuel, qu’il contri­bue à mettre sous nos yeux les par­tages qu’il convient de mettre en jeu, les litiges qu’il importe de mettre en scène, les manières si essen­tielles au phi­lo­sophe de briser la croyance au natu­rel et la mise en ques­tion de la sépa­ra­tion des genres, des fron­tières, des fonc­tions qui est déci­sive pour que la poli­tique ait lieu.

Qu’en est-il effec­ti­ve­ment de cette poli­tique ? Et qu’en est-il de notre culture poli­tique, aujourd’hui ? Rancière revient sans cesse sur l’élaboration qui a fait recon­naître sa phi­lo­so­phie comme une des phi­lo­so­phies essen­tielles du moment. La poli­tique ne doit pas être confon­due avec la police. L’un et l’autre terme (poli­tique et police) devant être com­pris de manière tout à fait spé­ci­fique. Si « police » est le nom d’un prin­cipe d’unité et de satu­ra­tion de l’organisation sociale, d’un par­tage du sen­sible excluant tout reste, elle se dis­pense sous le mode d’un : chacun a sa place et chaque place a sa chose. La police défi­nit ce qui est à voir, qui peut le voir et déci­der à son propos, à un moment donné. La poli­tique, en revanche, est la for­mule de ce qui divise au lieu d’unir. La poli­tique ne coïn­cide par consé­quent pas du tout avec la ges­tion de la société par l’État, avec les ins­ti­tu­tions dites poli­tiques. Elle cor­res­pond à la construc­tion de la scène de parole, ou à la démons­tra­tion par laquelle s’instaure l’argumentation d’un tort. Police et poli­tique sont en conflit, en ce sens que la poli­tique est la parole qui fait effrac­tion dans un sys­tème de police, en fabri­quant des sujets poli­tiques. Et qu’appellera-t-on alors « sujet » poli­tique ? Non pas un parti, non pas l’avant-garde de ceci ou cela ou un repré­sen­tant, mais des forces qui ont voca­tion à uni­ver­sa­li­ser un conflit, une recon­fi­gu­ra­tion par­ti­cu­lière du par­tage du sen­sible qui lie la qua­lité poli­tique à une cer­taine contin­gence et au pré­sup­posé de l’égalité.

Si quelque lec­teur nou­veau sou­haite s’introduire par cet ouvrage à la phi­lo­so­phie de Rancière, qu’il com­mence par les entre­tiens qui sont plus pano­ra­miques et plus des­crip­tifs (par exemple, p. 255 sq.), puis il per­sé­vé­rera en se lais­sant aller à un entre­tien plus bio­gra­phique (p. 325), enfin il nous semble qu’il peut se dis­per­ser un peu dans l’ouvrage en fonc­tion de ses centres d’intérêt, avant de reve­nir sur les concepts cen­traux d’écart, d’interruption, d’émancipation (ensemble des pra­tiques qui donnent sa radi­ca­lité à l’égalité non comme fin mais comme pré­sup­po­si­tion à actua­li­ser) et (p. 117, 125, 152) d’universel.

Jacques Rancière, Et tant pis pour les gens fatigués, Entretiens. Paris, Editions Amsterdam, 2009, 700 pages, ISBN : 978-2-35480-056-7.

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