En marche vers le Forum social mondial

Résister à la guerre

Par Mis en ligne le 30 avril 2016

FSM 2016 sigleDans notre société glo­ba­li­sée, la guerre est un peu deve­nue une bana­lité. L’épicentre de la crise, cette vaste région qui tra­verse l’Asie de l’Ouest (ce que les Européens ont appelé le « Moyen-Orient ») et une grande partie de l’Afrique, est enfoncé depuis tel­le­ment long­temps dans une série de conflits plus meur­triers les uns que les autres que c’est devenu une sorte de réa­lité dont on se soucie peu. Pire encore, les idéo­logues néo­con­ser­va­teurs ont réussi à dis­til­ler leur vision du monde dans la conscience des gens. C’est une « guerre des civi­li­sa­tions », disent-ils, entre « nous » (la moder­nité et la démo­cra­tie capi­ta­liste libé­rale) et « eux », les « bar­bares ». Ces fan­tasmes à la noix de coco res­sortent à tous les jours dans les médias-pou­belles avec les com­men­ta­teurs-mer­ce­naires comme Denise Bombardier et Richard Martineau. Les insultes qu’ils pro­fèrent contre les Autochtones sont du même ordre que ce qu’ils disent contre les Arabes ou les Musulmans. Dans le Journal de Montréal et même à Radio-Canada, le bain de sang qui coule chaque jour en Palestine, en Syrie, en Irak, en Égypte, est seule­ment une autre mani­fes­ta­tion de « leur » bar­ba­rie.

Il y a éga­le­ment une autre raison qui fait que la guerre est dis­pa­rue de nos pré­oc­cu­pa­tions. Aujourd’hui, la guerre s’est tech­no­lo­gi­sée. Ce n’est plus tel­le­ment les petits GI ou les braves Dupont et Dupond cana­diens ou fran­çais qui sont au pre­mier plan, mais des drones, des mis­siles et toutes sortes d’autres dis­po­si­tifs qui font en sorte que la guerre appa­raît au commun des mor­tels comme un énorme jeu vidéo. Comme ce sont seule­ment des « bar­bares » qui en souffrent, on ne res­sent pas la même émo­tion que lorsqu’on voyait reve­nir au pays les corps morts de nos sol­dats tués dans des affron­te­ments insen­sés. Les tue­ries passent trois secondes à la télé­vi­sion, der­rière les « grandes nou­velles » qui « comptent » parce que des Européens, des Américains, des Canadiens se sont fait prendre entre deux feux.

Avec Harper, il y avait encore un côté théâ­tral qui cho­quait, car Stephen vou­lait nous incul­quer la culture de la mort et de la force, et pour cela, il fal­lait aller au « front ». Il n’avait même pas com­pris que cela ne cor­res­pon­dait plus aux struc­tures de l’ordre impé­rial. Ceux qui l’ont com­pris sont ceux qui ont créé le « phé­no­mène » Trudeau. Ce sont des ex-pro­fes­seurs d’université qui sont assez intel­li­gents pour com­prendre que le temps des cow­boys a pris fin.

C’est ainsi que la guerre actuelle prend des formes tout à fait nou­velles, asep­ti­sées, abs­traites, tech­niques. Dans les der­nières années, les États-Unis avec l’appui du larbin cana­dien ont détruit la Libye, l’Irak et main­te­nant la Syrie à dis­tance, par l’intermédiaire de leurs gad­gets et avec l’aide des acteurs inter­po­sés comme l’Arabie saou­dite, la Turquie, la Jordanie, Israël. On ne cherche même plus à contrô­ler ce qui se passe sur le ter­rain. À condi­tion que l’on sécu­rise les appro­vi­sion­ne­ments éner­gé­tiques d’une part. Et que cela ne déborde pas trop d’autre part, entre autres par des réfu­giés et des atten­tats commis par des groupes déses­pé­rés que les États-Unis ont armés et appuyés au moment de leur mise en place, comme Daech et Al-Qaïda.

Cette stra­té­gie atroce serait encore plus redou­table si elle fonc­tion­nait com­plè­te­ment, mais en réa­lité, ce n’est pas le cas. Les autres puis­sances, qu’on appelle les « pays émer­gents » (la Chine, la Russie, l’Inde, etc.) pro­fitent des gros­sières erreurs des États-Unis et de l’OTAN pour aug­men­ter leur influence. Ils ont aussi leurs alliés et leurs relais locaux, comme l’Iran, ce qui reste du régime syrien, ainsi qu’une nébu­leuse anti­amé­ri­caine qui va de Hezbollah aux rebelles yémé­nites. Cette alliance hété­ro­clite réus­sit en fin de compte à empê­cher Washington d’imposer la pax ame­ri­cana.

D’autre part, il y a aussi les peuples, qui résistent, par­fois dans des condi­tions sur­réa­listes, qui s’organisent, qui tiennent tête, qui ne capi­tulent pas. C’est aussi une réa­lité occul­tée par l’appareil média­tique, mais sur le ter­rain, il y a plein de résis­tances, mais qui sont épar­pillées, sans capa­cité de se cen­tra­li­ser et de coor­don­ner des forces dis­pa­rates. On se bat sépa­ré­ment, dans les vil­lages pales­ti­niens, dans les quar­tiers de Damas et de Bagdad, dans les fau­bourgs ouvriers du Caire, dans les mon­tagnes kurdes. Les anciennes orga­ni­sa­tions de gauche sont pra­ti­que­ment déman­te­lées, et alors les nou­velles géné­ra­tions font ce qu’elles peuvent. En tout cas, elles en font assez pour désta­bi­li­ser ces régimes de ter­reur, sans pour­tant être en mesure de les ren­ver­ser. C’est un « prin­temps arabe » qui n’en finit plus, qui se repro­duit, qui échoue, qui revient à la charge, qui cherche des solu­tions.

Cette his­toire cachée, plu­sieurs vont la faire res­sor­tir au Forum social mon­dial. Gilbert Achcar, un cher­cheur d’origine liba­naise, qui a écrit pro­ba­ble­ment le meilleur ouvrage sur le prin­temps arabe (Le peuple veut. Une explo­ra­tion radi­cale du sou­lè­ve­ment arabe, publié chez Sinbad en 2013), sera parmi nous, de même qu’un des lea­ders du mou­ve­ment démo­cra­tique pales­ti­nien, Mustafa Barghouti. Il y aura éga­le­ment des syn­di­ca­listes égyp­tiens, des ani­ma­teurs com­mu­nau­taires maro­cains et algé­riens, et même des cama­rades syriens, ira­kiens et kurdes, du moins, ceux qui réus­si­ront à passer la muraille que le Canada érige contre les intel­lec­tuels et les résis­tants de ces régions. Les braves qui se battent contre l’apartheid israé­lien, comme Michel Warschawski et son copain Sergio Yahni, seront là aussi. Comme inter­lo­cu­teurs, ces cama­rades auront avec eux d’infatigables orga­ni­sa­teurs de la soli­da­rité au Québec et dans le monde, notam­ment ceux et celles qui sont en train de réus­sir à sonner la cloche avec la cam­pagne BDS.

Ensemble, nous pour­rons échan­ger et dis­cu­ter. Tenir bon, cela se dit en arabe « sumud »…

Les commentaires sont fermés.