Pas de démocratie sans voix

Résister avant et après les élections

Par Mis en ligne le 31 mars 2011

Depuis la publi­ca­tion de mon livre Contre Harper[1], j’ai appelé essen­tiel­le­ment les lec­teurs à deux choses. En pre­mier lieu, j’ai voulu sou­li­gner l’importance cru­ciale d’un vote massif contre les conser­va­teurs, et ce en fonc­tion des par­ti­cu­la­ri­tés propres à chaque cir­cons­crip­tion. En second lieu, j’ai convié les acteurs de la société civile à penser aujourd’hui même à la mobi­li­sa­tion dont nous aurons besoin au len­de­main des élec­tions. En effet, à sup­po­ser même – ce dont je doute fort – que les troupes de Stephen Harper perdent ces élec­tions, nous aurons énor­mé­ment de tra­vail pour recons­truire les ins­ti­tu­tions cana­diennes et les pra­tiques démo­cra­tiques néces­saires pour le main­tien d’un État de droit. Si, comme je le crains, les conser­va­teurs l’emportent– mino­ri­taires ou majo­ri­taires, alors il nous faudra être en mesure de résis­ter à leurs agres­sions, et ce dès les pre­miers jours sui­vant l’élection. Si nous ne sommes pas prêts à les affron­ter, eux le seront et nous pour­rons alors consta­ter à quel point nous n’avions encore rien vu.

À court ou à long terme, la démo­cra­tie au Canada est atta­quée à deux niveaux. Elle est remise en cause par le déman­tè­le­ment sys­té­ma­tique des ins­ti­tu­tions par les conser­va­teurs. Mais elle est aussi minée de l’intérieur en raison du culte de l’indifférence. Les soi-disant ana­lyses de cer­tains médias sont la cause de beau­coup de dégâts, tant un grand nombre de jour­na­listes sont occu­pés à com­men­ter l’actualité poli­tique comme s’il s’agissait d’un simple match spor­tif ou d’une per­for­mance artis­tique. Combien de fois enten­dons nous des com­men­ta­teurs nous dirent que les outrages au par­le­ment, le mépris de la jus­tice sociale et de la démo­cra­tie, etc., etc., toutes ces ques­tions ne touchent pas l’électeur moyen. Il est très facile de pré­tendre savoir ce que pensent les citoyens en pre­nant la parole pour eux. Le « vrai monde », nous disent ces ana­lyses de paco­tille, veut entendre parler d’économie, et rien d’autre. Étrange rai­son­ne­ment, car com­ment diable pou­vons-nous dis­cu­ter d’économie si le Parlement n’est pas fonc­tion­nel, s’il cache les coûts réels des avions de chasse F-35, ou si la dis­tri­bu­tion des fonds aux orga­nismes d’aide au déve­lop­pe­ment repose sur l’arbitraire le plus com­plet de quelques per­sonnes ? Il est évident que l’économie est une ques­tion poli­tique cru­ciale. Mais elle ne veut rien dire si elle est pensée pour elle-même, sans points de réfé­rence dans notre manière même de conce­voir ce qu’est une société juste et démocratique.

Un autre pro­blème de la cam­pagne en cours est que nous sem­blons déjà avoir oublié pour­quoi nous sommes en élec­tion. Tout se passe comme si la seule chose impor­tante dont il fal­lait dis­cu­ter en ce moment était la manière dont Ignatieff cour­tise les élec­teurs ou si Harper était prêt ou non à former une coa­li­tion en 2004. Je ne dis pas que ces infor­ma­tions sont sans per­ti­nence, mais elles semblent avoir prio­rité dans les médias et ailleurs au sein de la société civile sur des enjeux fon­da­men­taux qu’on refuse de dis­cu­ter, car on pré­sup­pose un manque d’intérêt de la part des élec­teurs. De toute évi­dence, à force de pré­dire l’indifférence, nous la culti­vons alors qu’il pour­rait en être autrement.

Il ne vient à l’idée de per­sonne de monter sur scène si le spec­tacle n’est pas bon ou si les joueurs d’une équipe ne font pas d’effort pour gagner. Or, la scène poli­tique n’est pas un théâtre à l’italienne où les spec­ta­teurs sont clai­re­ment sépa­rés des comé­diens. Nous pou­vons et devons expri­mer ce que nous vou­lons. À force de dire au citoyen que toute la poli­tique n’est qu’un jeu où il n’a aucune chance de gagner quoi que ce soit, nous favo­ri­sons pré­ci­sé­ment ce qu’il faut empê­cher de toutes nos forces : la pas­si­vité des électeurs.

Est-il impos­sible de répondre à tous ces défis ? La tâche est-elle trop lourde ? Non, car nous sommes très nom­breux. Non, car nous sommes très forts, très orga­ni­sés et capables d’une for­mi­dable mobi­li­sa­tion. La société civile existe, nous en avons des preuves par­tout, et il suffit de peu pour donner lieu à la plus impor­tante oppo­si­tion jamais vue au pays contre un gou­ver­ne­ment qui ne peut plus, et qui ne doit plus, agir en notre nom. Cela est vrai ici et main­te­nant, avant les élec­tions. Et cela doit le demeu­rer après les élec­tions. Tous ensemble, nous pou­vons éviter le pire, à la condi­tion de penser sur le long terme.

Il existe des dizaines d’organisations qui se battent sans relâche pour nous pro­té­ger. Investissons-les. En se limi­tant au seul cas du Québec, on ne peut passer sous silence le rôle cru­cial des syn­di­cats, la CSN, la FTQ, la CSQ, ou encore d’acteurs essen­tiels de la société civile, je pense à Alternatives, à la Ligue des droits et liber­tés, ou encore aux prin­ci­pales orga­ni­sa­tions étu­diantes, les mili­tants du FRAPRU, le Conseil qué­bé­cois des gais et les­biennes, la Fédération des femmes du Québec, Amnistie inter­na­tio­nale, bref, toutes ces orga­ni­sa­tions essen­tielles au bon fonc­tion­ne­ment de ce que Rousseau nom­mait une « société bien ordon­née ». Le combat est pos­sible : nous ne sommes pas seuls.

La grande impru­dence de Stephen Harper, mais elle est consti­tu­tive de sa manière de penser son rap­port au pou­voir, est de saper les bases mêmes de son auto­rité morale. Les poli­tiques pré­co­ni­sées par son équipe, ou encore son recours infâme à la pro­ro­ga­tion, ont eu pour effet la dis­so­lu­tion du lien de confiance entre le peuple et ce gou­ver­ne­ment. Il s’ensuit alors qu’il peut comp­ter moins sur son réel pou­voir que sur des rap­ports de force. N’ayant plus aucune légi­ti­mité morale, il force le pas­sage pour ses pro­jets et sème le désordre dans l’opposition en ali­men­tant la ziza­nie. Notre propre force, au contraire, nous vient de la légi­ti­mité des causes pour les­quelles nous sommes prêts à lutter et à unir nos forces.

J’espère sin­cè­re­ment qu’il y aura au cours des pro­chaines semaines d’immenses mani­fes­ta­tions au pays, des dizaines de mil­liers de per­sonnes dans chaque grande ville, à Montréal, Québec, Toronto, Ottawa et aussi à Winnipeg ou Vancouver, pour ne nommer que celles-ci. Il faudra aussi des ras­sem­ble­ments impor­tants en dehors des grands centres urbains pour lutter contre ce gou­ver­ne­ment qui n’a aucune cré­di­bi­lité et dont les pro­jets sont aux anti­podes d’une société juste. J’espère aussi que ces mobi­li­sa­tions se pour­sui­vront après les élec­tions, pour ne jamais perdre de vue que nous ne lut­tons pas contre l’individu Harper et ses aco­lytes, mais contre ce qu’ils repré­sentent. Un rêve de phi­lo­sophe ? Nous ver­rons bien…

Christian Nadeau

Professeur au Département de Philosophie

Université de Montréal

[1] Contre Harper. Bref traité phi­lo­so­phique sur la révo­lu­tion conser­va­trice, Montréal, Boréal, 2010 (tra­duc­tion anglaise Rogue in Power. Why Stephen Harper is rema­king Canada by stealth, Toronto, Lorimer, 2011).

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