Résister aujourd’hui

Par Mis en ligne le 05 mai 2011

La déso­béis­sance civile prend aujourd’hui de nou­velles formes, notam­ment face aux pres­sions qu’impose la moder­ni­sa­tion de l’État. L’ouvrage d’A. Ogien et de S. Laugier décrit avec pré­ci­sion cette résur­gence d’une démo­cra­tie radi­cale qui dénonce les impé­ra­tifs de l’évaluation ; il reste cepen­dant pri­son­nier d’une vision trop étroite de ses ori­gines.

Recensé : Albert Ogien et Sandra Laugier Pourquoi déso­béir en démo­cra­tie ?, Paris, Editions La Découverte, coll. Textes à l’appui / Philosophie pra­tique, 2010, 211 p.

À la fin des années 1980, avec la chute du mur de Berlin, une paren­thèse sem­blait se fermer, celle de la bipo­la­ri­sa­tion du monde pen­dant la guerre froide, mais aussi celle qui avait donné nais­sance à ce que Claus Offe avait appelé les Nouveaux Mouvements sociaux issus des com­bats pour les droits civiques, des mani­fes­ta­tions contre la guerre du Vietnam ou la guerre d’Algérie, contre l’apartheid, la dis­sé­mi­na­tion nucléaire, aussi bien mili­taire que civile, mais encore contre les dis­cri­mi­na­tions de genre et d’orientation sexuelle. Non seule­ment une nou­velle ère géo­po­li­tique sem­blait naître, mais éga­le­ment une nou­velle éco­no­mie du tra­vail qui allait remettre en cause le consen­sus social sou­tenu par le modèle for­diste des éco­no­mies occi­den­tales. Du fait de ces pro­fondes trans­for­ma­tions poli­tiques, sociales et cultu­relles, il semble que l’ère des grandes causes se soit refer­mée comme le notent les auteurs de Pourquoi déso­béir en démo­cra­tie ?, Albert Ogien et Sandra Laugier : la déso­béis­sance civile ne jouit plus aujourd’hui de cette légi­ti­mité recon­nue, acquise au cours du XXe siècle à force de marches paci­fiques et de sit-in, inté­grés au sein de mou­ve­ments mas­sifs conduits par des lea­ders cha­ris­ma­tiques, que ce soit en Inde, aux États-Unis ou en Afrique du Sud. Remettant en cause un tel constat, les auteurs de l’ouvrage étu­dient les nou­velles formes de déso­béis­sance civile, en adop­tant une double démarche, phi­lo­so­phique et socio­lo­gique, qui a le mérite de sortir cette pra­tique des carac­té­ris­tiques héroïques que l’on a ten­dance à lui attri­buer, et de la resi­tuer dans le cadre ordi­naire du fonc­tion­ne­ment d’une démo­cra­tie. De fait le pré­sup­posé des auteurs est que la démo­cra­tie n’est pas tant la com­pé­ti­tion pour la déten­tion du pou­voir, ni même la par­ti­ci­pa­tion à l’élection cyclique des repré­sen­tants, que la manière dont on pose notre voix au sein du dis­po­si­tif de réor­ga­ni­sa­tion du tra­vail, de l’éducation, de la santé et de la recherche.

La mésentente

Plutôt que de s’intéresser au statut des énon­cés éthiques, objec­tifs ou sub­jec­tifs, ou encore à la carac­té­ri­sa­tion de l’ontologie sociale cor­res­pon­dante, les auteurs prêtent une atten­tion par­ti­cu­lière à l’incommensurabilité entre deux types de lan­gages, celui dit de la moder­ni­sa­tion des struc­tures d’État qui touchent depuis les années 1990 les dif­fé­rents sec­teurs cités pré­cé­dem­ment et qui demandent une ratio­na­li­sa­tion des admi­nis­tra­tions dites bureau­cra­tiques, et celui de la des­crip­tion per­son­nelle de l’expérience au tra­vail. Les auteurs notent ainsi que la plu­part des agents char­gés de la moder­ni­sa­tion de l’État sont pris dans une sorte de logique dans laquelle les mots perdent leur signi­fi­ca­tion cou­rante pour acqué­rir un contenu idéo­lo­gique à tra­vers lequel les acteurs ne recon­naissent pas leurs propres pra­tiques et valeurs. Ainsi en est-il de tous ces termes mis à la mode comme ceux de qua­lité, d’autonomie, d’équité : à pre­mière vue, qui refu­se­rait de vou­loir appli­quer tous ces termes au tra­vail ? La tra­gé­die vient pré­ci­sé­ment de ce que ces termes ne semblent plus recou­vrir les signi­fi­ca­tions com­munes qu’on leur attri­bue habi­tuel­le­ment. Si l’accent est posé sur le lan­gage, mais aussi sur la voix dans les pro­ces­sus de déci­sion, c’est parce que tous deux, lan­gage et voix, sont au cœur de la déso­béis­sance civile, celle-ci étant une façon de contes­ter non pas néces­sai­re­ment la pri­va­tion de parole au moment d’une trans­for­ma­tion des habi­tudes acquises au tra­vail ou à l’école mais le défaut de recon­nais­sance dans l’exécution des tâches deman­dées (p. 38) : « la ques­tion de la déso­béis­sance ne concerne donc pas seule­ment ceux qui ne parlent pas, ceux qui, pour des rai­sons struc­tu­relles ne peuvent pas parler, ceux qui sont défi­ni­ti­ve­ment exclus de la conver­sa­tion de la jus­tice, mais éga­le­ment ceux qui pour­raient parler mais se heurtent à l’inadéquation de leur parole ». Ceci rejoint une idée forte dans la théo­rie contem­po­raine de la démo­cra­tie, déjà mise en lumière par ceux qui renou­ve­lèrent la phi­lo­so­phie poli­tique fran­çaise ces trente der­nières années, Jean-François Lyotard avec Le dif­fé­rend (1984) et Jacques Rancière avec La mésen­tente (1995), et qui voient dans les conflits de lan­gage une expli­ca­tion impor­tante de la gram­maire des nou­velles formes de contes­ta­tions sociales. Cette « expé­rience de la dépos­ses­sion » (p. 89), autre­ment dit de l’impossibilité de se recon­naître dans la tâche accom­plie, est direc­te­ment pro­duite par l’application depuis une ving­taine d’années des nou­velles logiques de gou­ver­ne­ment mises en œuvre dans l’administration publique, au sein des­quelles les pro­cé­dures de quan­ti­fi­ca­tion prennent une place crois­sante.

La déso­béis­sance au cœur de ces admi­nis­tra­tions a lieu sur trois fronts ouverts par la notion même de résul­tat pro­po­sée par cette nou­velle culture mana­gé­riale (p. 70) : 1) la trans­pa­rence, 2) la mesure pré­cise de l’activité éva­luée, 3) l’exigence de ren­ta­bi­lité. C’est en fonc­tion de ces trois usages du terme « résul­tat » que la déso­béis­sance se met en place. Elle consiste essen­tiel­le­ment à refu­ser d’être pris pour cible au sein d’un dis­cours biaisé sur la trans­pa­rence accu­sant les ser­vices publics du soi-disant retard de la France en termes de moder­ni­sa­tion, c’est-à-dire d’adaptation aux lois du marché et donc de flexi­bi­li­sa­tion accrue. Ce serait en effet sous cou­vert d’une trans­pa­rence des admi­nis­tra­tions publiques que l’on deman­de­rait aux dif­fé­rents ser­vices d’accepter que leur « pro­duc­tion » soit mesu­rée, quan­ti­fiée et éva­luée en fonc­tion de cri­tères exo­gènes emprun­tés à la pro­duc­tion indus­trielle ou au sec­teur privé en géné­ral, en vue d’améliorer un taux de ren­ta­bi­lité qui n’a peut être même pas de sens dans le sec­teur ayant trait au ser­vice public. Si l’on consi­dère que cette nou­velle poli­tique de l’État envers ses admi­nis­tra­tions publiques tend à passer d’une logique des moyens à une logique des résul­tats (p. 73), alors toute action de déso­béis­sance civile dans ce cadre consis­te­rait a minima à com­plé­ter une culture des résul­tats avec une culture des moyens, contre leur mutuelle sub­sti­tu­tion. Mais selon les auteurs cette expli­ca­tion est loin d’être satis­fai­sante. Ils sug­gèrent ainsi qu’il y a dans la déso­béis­sance civile une cri­tique bien plus forte du sys­tème d’évaluation de per­for­mance des admi­nis­tra­tions publiques dédiées aux ser­vices ayant en charge la réa­li­sa­tion d’une cer­taine idée de la jus­tice sociale. En s’opposant à la culture du résul­tat telle qu’elle est actuel­le­ment mise en place, les agents de l’État ne mettent pas seule­ment en cause le manque de moyens pour appli­quer les nou­velles règle­men­ta­tions, ils dénoncent l’injustice sociale de tels dis­po­si­tifs. Bien que l’aspect nor­ma­tif de la déso­béis­sance au sein des ins­ti­tu­tions publiques ne soient pas mis en évi­dence aussi clai­re­ment dans l’ouvrage, on peut essayer ici de retra­cer ce qui permet de clas­ser les actes de résis­tance des agents publics à la poli­tique de moder­ni­sa­tion de l’État comme étant de la déso­béis­sance civile, c’est-à-dire des actes de résis­tance à une mesure ou une loi injuste ou mena­çant l’intérêt géné­ral, et non des actes de sabo­tage émis par des agents sou­cieux de pré­ser­ver leurs pri­vi­lèges ou inquiets de perdre le confort d’une rou­tine savam­ment entre­te­nue.

Désobéissance civile, intérêt général et vulnérabilité

Pour com­prendre donc en quoi ces actions consti­tuent effec­ti­ve­ment des actes de déso­béis­sance civile, il faut voir avant tout com­ment les pro­cé­dures de moder­ni­sa­tion telles qu’elles sont pro­po­sées dans les régle­men­ta­tions tou­chant les ins­ti­tu­tions publiques (l’école, l’université, les hôpi­taux, etc.) consti­tue une limi­ta­tion, voir un déni réel de droits fon­da­men­taux. Cet aspect n’est pas mis en avant par l’ouvrage lui-même qui semble par­fois pré­fé­rer une jus­ti­fi­ca­tion de la déso­béis­sance civile repo­sant sur la psy­cho­lo­gie des acteurs sociaux : ce serait alors le défi­cit moti­va­tion­nel qui vien­drait rendre raison du scep­ti­cisme vis-à-vis des nou­velles méthodes d’organisation du tra­vail décrites comme exer­çant une « vio­lence arith­mé­tique » (p. 141). Sans tou­te­fois négli­ger ce point moti­va­tion­nel, il aurait été pour­tant inté­res­sant de voir com­ment les actes de déso­béis­sance civile au sein des admi­nis­tra­tions publiques peuvent être rame­nés à une théo­rie plus vaste de l’injustice sociale. Pour ce faire, il était pos­sible de convier la théo­rie des capa­bi­li­tés énon­cée d’abord par Amartya Sen puis rééla­bo­rée par Martha Nussbaum, pour rendre compte de cette arti­cu­la­tion entre pré­ser­va­tion de son inté­grité per­son­nelle et pro­mo­tion de l’intérêt géné­ral entendu comme bien commun dans une concep­tion répu­bli­caine de la démo­cra­tie. Les capa­bi­li­tés, en effet, ne ren­voient pas du tout aux capa­ci­tés telles que l’on pou­vait l’entendre dans le cadre d’une concep­tion cen­si­taire de la démo­cra­tie selon laquelle le vote dépen­drait de la liberté comme capa­cité au sens où l’entendait le libé­ra­lisme poli­tique du XIXe siècle, à savoir les facul­tés de dis­cer­ne­ment liées á un cer­tain statut social. Bien au contraire la théo­rie des capa­bi­li­tés a un double but : sortir de l’intellectualisme des concep­tions de la liberté et de la jus­tice, éviter la ten­ta­tion de l’utilitarisme, et répondre au défi­cit prag­ma­tique du trans­cen­dan­ta­lisme ins­ti­tu­tion­nel pensé par Rawls dans sa Théorie de la jus­tice. Cette théo­rie des capa­bi­li­tés permet de com­prendre par­fai­te­ment ce que l’on peut attendre d’un ser­vice public des­tiné dans le cadre d’une théo­rie répu­bli­caine de la démo­cra­tie non pas tant à engran­ger des pro­fits qu’à répondre à des attentes concer­nant le bien commun et la pos­si­bi­lité réelle donnée à tous de vivre une vie décente. Si l’on se trouve alors jus­ti­fié à com­prendre le ser­vice public à l’aune de la théo­rie des capa­bi­li­tés c’est parce que ce ser­vice a pour mis­sion pre­mière de rendre acces­sible pour tous les biens fon­da­men­taux per­met­tant de main­te­nir à la fois le prin­cipe de la liberté et celui de l’égalité. En somme la déso­béis­sance au sein des admi­nis­tra­tions publiques sou­mises à la simple culture du résul­tat aurait pour but de rap­pe­ler éga­le­ment les rai­sons d’être pre­mières de ces ser­vices, les­quels, loin de pou­voir être rame­nés à des coef­fi­cients de ren­ta­bi­lité, doivent pou­voir être éva­lués en fonc­tion de leur capa­cité à sou­te­nir ce que nous conce­vons comme étant une vie digne au sein d’une concep­tion sub­stan­tielle forte de la démo­cra­tie et non sim­ple­ment pro­cé­du­rale comme vou­drait en témoi­gner l’exigence prio­ri­taire de trans­pa­rence.

L’ensemble des admi­nis­tra­tions ayant en charge le ser­vice public est censé per­mettre à tous de pou­voir vivre une vie décente, avec tout ce que cela implique concer­nant l’égal accès aux soins médi­caux, à un loge­ment digne, à une édu­ca­tion gra­tuite et de qua­lité, à la recherche d’un emploi etc. Dès lors, si la fina­lité pre­mière du ser­vice public est de prendre en compte les fac­teurs de vul­né­ra­bi­li­sa­tion des per­sonnes et d’essayer de les rééqui­li­brer pour dimi­nuer les inéga­li­tés sociales, la déso­béis­sance civile pra­ti­quée dans ces admi­nis­tra­tions vise avant tout à essayer de retrou­ver le sens ori­gi­nal du ser­vice public contre celui, dévoyé, encou­ragé par les poli­tiques rigo­ristes de ratio­na­li­sa­tion des dépenses. Lorsque les agents de ces ser­vices plutôt que de recou­rir à la grève cherchent à ralen­tir illé­ga­le­ment les pro­cé­dures ayant pour but de quan­ti­fier ce qui de fait ne peut l’être, ils ne font rien d’autre que d’essayer de rendre son sens ini­tial de bien commun aux ser­vices façon­nés pour la pro­mo­tion de l’intérêt géné­ral [1] Mais sur­tout ils cherchent à mettre en avant un autre fon­de­ment de la démo­cra­tie : la trans­pa­rence des admi­nis­tra­tions est en soi un réqui­sit louable mais elle ne peut être déta­chée de la déli­bé­ra­tion sur les fins du ser­vice public, autre­ment dit d’une conver­sa­tion sur le bien commun. On com­prend mieux alors pour­quoi la ques­tion d’un droit à la déso­béis­sance civile est vite écar­tée par les auteurs : la déso­béis­sance civile demeure une forme de contes­ta­tion radi­cale, qui inter­roge la signi­fi­ca­tion même des usages que l’on fait du droit contre les ten­ta­tives de détour­ne­ment séman­tique des valeurs de la démo­cra­tie.

Aux racines de la démocratie

La déso­béis­sance civile appar­tient en effet à la tra­di­tion de la démo­cra­tie radi­cale, ce que recon­naissent plei­ne­ment les auteurs. On est déçu en revanche d’apprendre que cette démo­cra­tie radi­cale ayant ses sources dans la pensée amé­ri­caine du XIXème siècle est réduite au seul cou­rant du trans­cen­dan­ta­lisme emer­so­nien, dont le dis­ciple le plus illustre est Henry David Thoreau, oubliant ainsi les ori­gines noires du radi­ca­lisme démo­cra­tique issue de la pensée de W. E. B. Dubois. Or, ce der­nier contri­bua à la fon­da­tion de la célèbre NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) auquel appar­tien­dra Martin Luther King et au sein duquel il mènera toutes ses luttes contre la dis­cri­mi­na­tion raciale. S’il est si dif­fi­cile de comp­ter Thoreau parmi les véri­tables tenants de la déso­béis­sance civile, c’est pré­ci­sé­ment pour la raison avan­cée par les auteurs pour en défendre l’appartenance, à savoir la recherche d’une voix propre expri­mant l’individualité, rele­vant beau­coup plus de l’objection de conscience que de la déso­béis­sance civile. Certes, il n’y a pas vrai­ment de sens à oppo­ser la pre­mière à la seconde, celle-ci trou­vant lar­ge­ment son fon­de­ment dans la pre­mière, mais si l’on s’en tient à cette mutuelle cor­res­pon­dance, on ne peut com­prendre qu’une partie de la déso­béis­sance civile : celle pra­ti­quée par les per­sonnes soli­daires mais non pas celle pra­ti­quée par les vic­times elles-mêmes et qui contestent la loi ou la mesure injuste non pas en raison de l’embarras de conscience qu’elle pro­voque chez elles, mais en raison de l’expérience de dépos­ses­sion que ces mesures leur font subir. C’est ainsi que l’on com­prend les mou­ve­ments his­to­riques de déso­béis­sance civile mais aussi les nou­velles formes de déso­béis­sance au sein des admi­nis­tra­tions publiques : ce sont avant tout celles et ceux qui sont affec­tés qui mettent en place des dis­po­si­tifs de résis­tance rom­pant avec les régimes de léga­lité qui les humi­lient ou les excluent, même si cela ne se fait pas de manière évi­dente comme le font les intel­lec­tuels lorsqu’ils prennent publi­que­ment posi­tion. En ce sens, l’aspect le plus convain­cant de cet ouvrage semble à bien des égards être l’approche socio­lo­gique plutôt que l’approche phi­lo­so­phique. Cette der­nière, en effet, com­prend la déso­béis­sance civile à partir du modèle de l’intellectuel engagé. Celui qui résiste le fait alors en raison d’une clair­voyance excep­tion­nelle. Ainsi c’est à l’intellectuel que revient le rôle de « l’entrepreneur de cause » dont la res­pon­sa­bi­lité consiste prin­ci­pa­le­ment à retrans­crire le « nous » dans le « je ». Dès lors, la déso­béis­sance civile dont parlent les auteurs n’a rien d’ordinaire comme ils le pré­tendent, elle semble au contraire rele­ver de quelque chose d’extraordinaire qui sup­pose la dis­tance vis-à-vis de la com­mu­nauté préa­la­ble­ment à la prise de parole, exac­te­ment comme le fit Thoreau qui se retira pen­dant deux ans dans les bois et qui refusa ensuite de com­men­ter la guerre de Sécession, ce que lais­sait pour­tant attendre son essai sur L’esclavage au Massasuchetts (1857). En ce sens cette approche, dans la lignée de Emerson et Thoreau, a trouvé des héri­tiers théo­riques aux États-Unis, notam­ment chez Michael Walzer qui prône l’idée de porte-parole éclairé. « Le cri­tique en effet est un héros à double titre : il cri­tique les puis­sants et ensuite il cri­tique les autres, ceux qui se plaignent – parce qu’ils se trompent dans leur plainte ou ne se plaignent pas assez fort ou ne font que se plaindre et n’agissent jamais ou agissent à corps défendu et sans effi­ca­cité. Le cri­tique met en cause tout autant ses amis que ses enne­mis : il se condamne lui-même à la soli­tude intel­lec­tuelle et poli­tique » [2]. La pro­po­si­tion phi­lo­so­phique des auteurs a donc bien un équi­valent dans le champ de la réflexion théo­rique sur la déso­béis­sance civile. Mais il demeure que cette pro­po­si­tion semble retom­ber dans les tra­vers de l’idée de recou­rir à un porte-parole hors de la com­mu­nauté lésée par la loi injuste. Le véri­table pro­blème poli­tique de l’engagement « illé­gal » n’est pas seule­ment pour les intel­lec­tuels de trou­ver le lan­gage adé­quat per­met­tant de dire le « nous » dans le « je » mais éga­le­ment celui des « vic­times » elles-mêmes, capables de prendre la parole dans un lan­gage qui, tout en leur étant propre et dans lequel elles se recon­naissent, puisse être perçu comme audible et légi­time au sein d’un espace public authen­ti­que­ment démo­cra­tique.

Documents joints

Notes

[1] Plus spé­ci­fi­que­ment Martha Nussbaum met en garde dans son der­nier essai sur la sou­mis­sion des uni­ver­si­tés à la logique du profit : Not For Profit, Why Democracy Needs The Humanities, Princeton University, 2010. Voir la recen­sion dans la Vie des Idées par S. Chavel.

[2] M. Walzer, La cri­tique sociale au XXème siècle. Solitude et soli­da­rité, Paris, Métailié, 1996, p. 24.

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