Reproduction et lutte féministe dans la nouvelle division internationale du travail

Par Mis en ligne le 18 juin 2014

Reproduction et lutte féministe dans la division du travailSilvia Federici pro­pose ici de réorien­ter l’agenda fémi­niste dans les pays du Nord. En poin­tant les limites d’une approche exclu­si­ve­ment fondée sur les droits des femmes ou la pré­ven­tion des vio­lences sexistes, elle invite à remettre au centre de l’attention les effets de la nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail. Loin de se résu­mer à une relo­ca­li­sa­tion des indus­tries au Sud, cette nou­velle divi­sion du tra­vail impose aux femmes des pays du Sud de réa­li­ser une partie crois­sante du tra­vail repro­duc­tif néces­saire des pays du Nord. En poin­tant cette hié­rar­chie mon­diale, Federici sou­ligne com­bien le mou­ve­ment fémi­niste contem­po­rain ne pourra faire l’impasse sur les nou­velles divi­sions parmi les femmes s’il entend rester un mou­ve­ment éman­ci­pa­teur.

Introduction

« Partant du constat que le patriar­cat et l’accumulation à l’échelle mon­diale consti­tuent le cadre idéo­lo­gique à l’intérieur duquel la réa­lité actuelle des femmes est ins­crite, le mou­ve­ment fémi­niste dans le monde ne peut faire autre­ment que défier ce cadre, en même temps que la divi­sion sexuelle et inter­na­tio­nale du tra­vail qui lui est liée. »
– Mies, 1986. Patriarcat et accu­mu­la­tion à l’échelle mon­diale

« …le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste a tou­jours été non durable à cause de son impact humain. Pour com­prendre ce point, il nous suffit d’adopter le point de vue de ceux qui ont été et conti­nuent d’être tués par lui. Le corol­laire du capi­ta­lisme à sa nais­sance était le sacri­fice d’une grande partie de l’humanité – exter­mi­na­tion de masse, la pro­duc­tion de faim et misère, escla­vage, vio­lence et ter­reur. Sa pour­suite implique les mêmes corol­laires. »
– M. Dalla Costa, 1995, Capitalisme et repro­duc­tion

On admet géné­ra­le­ment que dans les deux der­nières décen­nies le mou­ve­ment de libé­ra­tion des femmes a acquis une dimen­sion inter­na­tio­nale, étant donné la for­ma­tion de groupes et mou­ve­ments fémi­nistes dans toutes les par­ties du monde et le déve­lop­pe­ment mon­dial de réseaux et ini­tia­tives fémi­nistes, dans le sillage des confé­rences mon­diales sur les femmes orga­ni­sées sous l’égide des Nations Unies. Il semble ainsi y avoir aujourd’hui une plus large com­pré­hen­sion des pro­blèmes ren­con­trés par les femmes dans les dif­fé­rents pays qu’à aucune autre époque dans le passé. Cependant, si nous exa­mi­nons les pers­pec­tives qui ins­pirent les poli­tiques fémi­nistes aux États-Unis et en Europe, nous devons conclure que la plu­part des fémi­nistes n’ont pas encore pris en compte les chan­ge­ments pro­duits par la nou­velle éco­no­mie glo­bale[1] sur les condi­tions des femmes, ou n’en ont pas encore reconnu les impli­ca­tions pour les orga­ni­sa­tions fémi­nistes. Beaucoup de fémi­nistes oublient en par­ti­cu­lier de men­tion­ner que la restruc­tu­ra­tion de l’économie mon­diale est res­pon­sable non seule­ment de la pro­pa­ga­tion glo­bale de la pau­vreté, mais aussi de l’émergence d’un nouvel ordre colo­nial qui accen­tue les divi­sions entre femmes, et que c’est ce nou­veau colo­nia­lisme qui doit être une cible prin­ci­pale des luttes fémi­nistes si ce que l’on recherche est véri­ta­ble­ment la libé­ra­tion des femmes. Présentement, et même si la plu­part des fémi­nistes aux États-Unis et en Europe se sentent concer­nées par les enjeux glo­baux, une telle prise de conscience fait défaut. C’est pour­quoi même ceux qui ont une atti­tude cri­tique face à l’économie mon­dia­li­sée et aux poli­tiques des agences inter­na­tio­nales comme la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International (FMI) se contentent sou­vent de posi­tions réfor­mistes qui condamnent la dis­cri­mi­na­tion fondée sur le genre, mais laissent intacts les pro­blèmes struc­tu­rels liés à l’hégémonisme global des rela­tions capi­ta­listes. Beaucoup de fémi­nistes par exemple déplorent la « charge inégale » que l’ajustement struc­tu­rel et autres pro­grammes d’austérité imposent aux femmes (Beneria et Feldman édi­teurs 1992 ; Elson 1992 ; Bakker 1994), et recom­mandent que les agences de déve­lop­pe­ment soient davan­tage atten­tives aux besoins des femmes, ou encou­ragent la par­ti­ci­pa­tion des femmes aux « pro­grammes de déve­lop­pe­ment ». Plus rare­ment elles s’opposent ouver­te­ment aux pro­grammes eux-mêmes, ou aux agences qui les imposent, ou recon­naissent le fait que la pau­vreté et l’exploitation éco­no­miques sont, à tra­vers le monde, aussi un destin mas­cu­lin. Une autre ten­dance consiste à penser les pro­blèmes ren­con­trés par les femmes inter­na­tio­na­le­ment en termes de « droits de l’homme », et donc de pri­vi­lé­gier la réforme légale comme ter­rain pre­mier de l’intervention gou­ver­ne­men­tale, une approche qui à nou­veau omet d’affronter l’ordre éco­no­mique inter­na­tio­nal et l’exploitation éco­no­mique sur laquelle il repose. De sur­croît, le dis­cours sur la vio­lence faite aux femmes a géné­ra­le­ment porté sur le viol et la vio­lence domes­tique, sui­vant en cela la ligne déve­lop­pée aux Nations Unies, tout en igno­rant sou­vent la vio­lence struc­tu­relle inhé­rente à la logique d’accumulation capi­ta­liste : la vio­lence des poli­tiques éco­no­miques qui condamne des mil­lions de femmes, d’hommes et d’enfants à la misère, la vio­lence qui accom­pagne les expro­pria­tions ter­ri­to­riales exi­gées par la Banque Mondiale pour ses « pro­jets de déve­lop­pe­ment » et, non la moindre, la vio­lence des guerres et des pro­grammes anti-insur­rec­tion­nels qui, dans les années 1980 et 1990, ont ensan­glanté presque chaque coin du globe et qui repré­sentent l’autre face du déve­lop­pe­ment.

Comme je l’ai laissé entendre, une des prin­ci­pales limites des poli­tiques fémi­nistes contem­po­raines est qu’elles n’ont pas leurs racines stra­té­giques dans une ana­lyse des chan­ge­ments des condi­tions maté­rielles de la vie des femmes, qui se sont pro­duits depuis la fin des années 1970, comme étant la consé­quence de la restruc­tu­ra­tion du monde éco­no­mique et de la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail. Nous avons beau­coup d’études de cas détaillant l’appauvrissement subi par les femmes à tra­vers le monde et les nou­velles formes d’exploitation aux­quelles elles sont sou­mises. Ce qui manque sou­vent, pour­tant, c’est une ana­lyse géné­rale des façons dont le tra­vail des femmes, et en par­ti­cu­lier le tra­vail de repro­duc­tion, a été inter­na­tio­na­le­ment restruc­turé et des impli­ca­tions de cette restruc­tu­ra­tion sur la pos­si­bi­lité d’un mou­ve­ment fémi­niste inter­na­tio­nal. Voilà les ques­tions que je pose dans cet essai.

Je vais d’abord mon­trer que l’économie glo­bale et la nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail sont enra­ci­nées dans la crise de la repro­duc­tion sociale qui a été pro­vo­quée, dans le tiers-monde, par les stra­té­gies adop­tées par le capi­tal inter­na­tio­nal depuis la fin des années 1970. Des mil­lions de per­sonnes, en Afrique, en Asie et en Amérique latine ne seraient en effet pas deve­nues dépen­dantes de l’économie mon­diale pour leur survie si elles n’avaient pas perdu tous leurs moyens de sub­sis­tance à la suite d’une guerre ou d’un « ajus­te­ment éco­no­mique ». Deuxièmement, la pau­pé­ri­sa­tion du tiers-monde a permis une réor­ga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale de la repro­duc­tion qui trans­fère du « Nord » au « Sud » une part impor­tante du tra­vail requis pour la repro­duc­tion de la main-d’œuvre employée dans les métro­poles. Cela signi­fie que les femmes du tiers-monde sont désor­mais « inté­grées » dans l’économie mon­diale comme pro­duc­trices de forces de tra­vail qui vont être uti­li­sées et « consom­mées » dans les régions indus­tria­li­sées du monde, en plus de leur fonc­tion de pro­duc­trices de biens pour l’exportation. Enfin, je pré­tends que ces pro­ces­sus ont ouvert une crise dans les poli­tiques fémi­nistes du fait qu’ils ont intro­duit de nou­velles divi­sions et hié­rar­chies au sein des femmes qui conso­lident les méca­nismes de l’exploitation fémi­nine. C’est là une crise qui doit être consi­dé­rée comme poli­ti­que­ment prio­ri­taire si le fémi­nisme inter­na­tio­nal des « métro­poles » porte réel­le­ment un projet de libé­ra­tion des femmes et n’est pas seule­ment un véhi­cule pour per­pé­tuer la « ratio­na­li­sa­tion » de l’ordre éco­no­mique mon­dial.

La nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail (NDIT)

Pour éva­luer les consé­quences de la nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail (NDIT) sur les condi­tions des femmes, il est néces­saire de recon­si­dé­rer ce que nous enten­dons par ce concept. La théo­rie conven­tion­nelle donne une vision par­tielle des chan­ge­ments qui se sont pro­duits sur ce ter­rain : la NDIT est géné­ra­le­ment iden­ti­fiée avec la restruc­tu­ra­tion de la pro­duc­tion des mar­chan­dises qui a débuté au milieu des années 1970, lorsqu’en réponse à l’intensification des conflits liés au tra­vail, les entre­prises mul­ti­na­tio­nales ont com­mencé à relo­ca­li­ser dans les pays en déve­lop­pe­ment une partie de leurs équi­pe­ments indus­triels, sur­tout dans les sec­teurs à forte inten­sité de tra­vail comme le tex­tile et l’électronique. La NDIT est ainsi assi­mi­lée à la for­ma­tion de zones de libre-échange (ZLE) – des zones indus­trielles libres de toute régu­la­tion et orga­ni­sées pour la pro­duc­tion orien­tée vers l’exportation – et à la capa­cité acquise par les socié­tés trans­na­tio­nales (TNCs) de restruc­tu­rer leurs acti­vi­tés pro­duc­tives sur la base d’une véri­table « ligne de mon­tage glo­bale » (Michalet 1976 ; Nash et Fernandez-Kelly [eds.] 1983 ; Grunwald et Flamm 1985 ; Alger 1988 ; Ward 1990 ; Carnoy e.a. 1993).

C’est sur la base de cette théo­rie que médias et pla­ni­fi­ca­teurs éco­no­miques ont relancé le mythe du capi­ta­lisme « grand éga­li­sa­teur » et « pro­mo­teur de l’interconnexion », cette fois sup­posé accom­pli à l’échelle pla­né­taire. Selon cette argu­men­ta­tion, nous assis­tons à l’industrialisation du tiers-monde. Ce pro­ces­sus (on nous l’affirme) va d’une part éli­mi­ner les hié­rar­chies qui ont his­to­ri­que­ment carac­té­risé la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail et aura, d’autre part, un impact posi­tif sur la divi­sion sexuelle du tra­vail. Car les femmes, qui forment le gros de la force de tra­vail dans les zones de libre-échange, sont cen­sées tirer un béné­fice de leur enga­ge­ment dans le tra­vail indus­triel en acqué­rant une nou­velle indé­pen­dance et les com­pé­tences néces­saires pour être com­pé­ti­tives sur le marché inter­na­tio­nal du tra­vail (Lim 1983 : 81).

Bien qu’acceptée par les éco­no­mistes néo­li­bé­raux, cette théo­rie n’a pas été exempte de cri­tiques. Dans The New Helots (1987), Robin Cohen remar­quait déjà que les mou­ve­ments de capi­taux du « Nord » vers le « Sud » n’étaient pas quan­ti­ta­ti­ve­ment suf­fi­sants pour jus­ti­fier l’hypothèse d’une « nou­velle » divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail. Et de fait, vers la fin des années 1980, seules 14 % des acti­vi­tés pro­duc­tives étaient situés dans les « pays en déve­lop­pe­ment », et le « boom » indus­triel était concen­tré dans quelques zones seule­ment : Corée du Sud, Hong Kong, Taïwan, Mexique (Cohen 1987 : 242-243 ; Guelfi 1985 : 142). Il est aussi devenu évident que la mise en place de zones de libre-échange ne déve­loppe pas par nature les bases indus­trielles des pays concer­nés, ni n’a d’effet évident sur l’emploi, alors qu’elle pompe de toute façon les res­sources locales (Nash et Fernandez-Kelly [éd.], 1983). Quant aux femmes employées dans les zones de libre-échange, leurs orga­ni­sa­tions ont sou­vent dénoncé le fait que leur tra­vail est une forme de « sous-déve­lop­pe­ment », si ce n’est une forme cachée d’esclavage, tant du point de vue des reve­nus que des savoir-faire tech­no­lo­giques qu’il leur pro­cure (McAfee 1991, pp. 87-89 ; Sistren 1986)[2]. Comme nous le savons, les salaires dans les zones de libre-échange sont main­te­nus en des­sous du mini­mum vital et sont plu­sieurs fois infé­rieurs aux salaires mini­mums en vigueur dans les pays indus­tria­li­sés[3]; de plus, les femmes employées dans ces zones sont for­cées de tra­vailler de longues heures dans des condi­tions de sécu­rité très pré­caires, elles sont per­sé­cu­tées quand elles tentent de s’organiser et sont sujettes à de constants abus, comme des fouilles cor­po­relles quo­ti­diennes pour véri­fier qu’elles ne font rien sortir de l’usine, l’assujettissement à des contrôles de mater­nité obli­ga­toires pour s’assurer qu’elles ne sont pas enceintes et entravent la pro­duc­tion (Comité National du Travail 1995), ou de cruelles inter­dic­tions de dépla­ce­ments. Dans ces zones « libres », les femmes sont sou­vent enfer­mées, pour s’assurer qu’elles vont rem­plir leurs « quotas », de sorte que, pen­dant des heures et des heures, elles ne peuvent pas prendre de pause de leur tra­vail, qui par­fois se pro­longe dans la nuit. En consé­quence, tant au Mexique qu’en Chine, des cen­taines d’entre elles ont péri parce qu’elles n’ont pas pu s’enfuir de bâti­ments qui étaient secoués par un trem­ble­ment de terre ou pris par un incen­die[4].

Ce ne sont pas là pour­tant les prin­ci­pales rai­sons pour les­quelles la théo­rie conven­tion­nelle sur la nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail devrait être cor­ri­gée. Il est plus impor­tant de noter que la seule zone de tra­vail et d’activité éco­no­mique que la théo­rie conven­tion­nelle recon­naisse est la pro­duc­tion de biens, et qu’elle ne porte aucune atten­tion sur la repro­duc­tion en dépit du fait que, depuis deux décen­nies, les fémi­nistes attirent l’attention sur le rôle cru­cial de ce pro­ces­sus pour l’accumulation du capi­tal. Ainsi, la théo­rie conven­tion­nelle sur la NDIT n’a pra­ti­que­ment rien à dire sur les chan­ge­ments macro­sco­piques que l’expansion des rela­tions capi­ta­listes a pro­vo­qués dans le domaine de la repro­duc­tion de la force de tra­vail et des condi­tions de repro­duc­tion sociale dans le tiers-monde. Significativement, le seul aspect de la repro­duc­tion men­tionné par les théo­ri­ciens de la NDIT est l’impact du tra­vail dans les zones de libre-échange sur la situa­tion fami­liale des femmes et la ges­tion du tra­vail domes­tique. Ceci n’est pour­tant qu’un aspect d’un pro­ces­sus plus large qui a dévasté les vies humaines à tra­vers le monde, et sans lequel l’établissement de zones de libre-échange et la restruc­tu­ra­tion de la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail n’auraient pas été pos­sibles.

Si l’on observe la glo­ba­li­sa­tion de l’économie et la NDIT du double point de vue de la pro­duc­tion et de la repro­duc­tion, on arrive à une com­pré­hen­sion très dif­fé­rente de ce que ces deux déve­lop­pe­ments repré­sentent, et des méca­nismes et poli­tiques qui en sont à la base. On remarque d’abord que l’expansion des rela­tions capi­ta­listes s’appuie, aujourd’hui comme hier (pas moins qu’au temps des enclo­sures[5] en Angleterre, de la « conquista » des Amériques ou du com­merce trans­at­lan­tique d’esclaves) sur la sépa­ra­tion des pro­duc­teurs de leurs moyens de (re)production. Cela signi­fie que l’économie glo­bale est construite sur une restruc­tu­ra­tion majeure de la repro­duc­tion sociale et des rap­ports de classe à tra­vers le monde, restruc­tu­ra­tion conçue pour détruire toute acti­vité éco­no­mique qui n’est pas orien­tée vers le marché, en com­men­çant par l’agriculture de sub­sis­tance, et qui a mené à la for­ma­tion, dans toutes les par­ties du tiers-monde, d’un pro­lé­ta­riat privé de tous moyens de repro­duc­tion et ainsi forcé de dépendre pour sa survie des rela­tions moné­taires, quand bien même, le plus sou­vent privé de tout accès à un revenu moné­taire.

Telle est la situa­tion qui a été créée par la Banque mon­diale (BM) et le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) dans une grande partie de l’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Sud, par le biais de la « crise de la dette », des pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel et des poli­tiques de libé­ra­li­sa­tion éco­no­mique qui, com­bi­nés, sont le pilier du nouvel ordre éco­no­mique mon­dial, pré­ci­sé­ment parce qu’ils ont privé des mil­lions de gens de tout revenu et moyens de repro­duc­tion et les ont forcés à dépendre du marché inter­na­tio­nal du tra­vail et à s’y bagar­rer.

Si l’on observe la NDIT du point de vue de ces poli­tiques éco­no­miques, on voit aussi une image très dif­fé­rente de celle pro­je­tée par les avo­cats du « nouvel ordre mon­dial »[6]. Les consé­quences dévas­ta­trices de ces poli­tiques sur les popu­la­tions concer­nées sont main­te­nant si abon­dam­ment docu­men­tées – et sans équi­voque – que même la Banque mon­diale a dû recon­naître de pos­sibles erreurs. Ce qu’il faut cepen­dant sou­li­gner est le fait que ces poli­tiques ont sapé les condi­tions de repro­duc­tion sociale dans une grande partie du tiers-monde et gommé la plus impor­tante réa­li­sa­tion des luttes anti­co­lo­niales, à savoir l’engagement des nou­veaux États indé­pen­dants à inves­tir dans la repro­duc­tion du pro­lé­ta­riat natio­nal. Elles ont aussi mené à un état de pau­vreté géné­ra­li­sée qui n’a pas de pré­cé­dent dans la période post­co­lo­niale.

La crise de la repro­duc­tion sociale dans le tiers-monde est la consé­quence directe des coupes mas­sives dans les dépenses sociales gou­ver­ne­men­tales, des déva­lua­tions moné­taires à répé­ti­tion, des blo­cages de salaires, des poli­tiques de libé­ra­li­sa­tion et de pri­va­ti­sa­tion, qui consti­tuent le cœur de l’ajustement struc­tu­rel et du néo­li­bé­ra­lisme. À ne pas oublier, comme partie inté­grante de ces poli­tiques, les conti­nuelles expro­pria­tions de terres qui se pour­suivent dans beau­coup de régions du tiers-monde comme corol­laire de la com­mer­cia­li­sa­tion de l’agriculture et de la pri­va­ti­sa­tion des rela­tions de pro­priété du sol, et en raison de l’institutionnalisation crois­sante d’un état de guerre endé­mique. Les guerres et les mas­sacres conti­nuels, les exodes loin de leurs terres de popu­la­tions entières trans­for­mées en réfu­giés ou expo­sées aux famines : ce ne sont pas là sim­ple­ment les consé­quences d’un appau­vris­se­ment dra­ma­tique qui inten­si­fie les contrastes dus aux dif­fé­rences eth­niques, poli­tiques ou reli­gieuses, comme les médias nous encou­ragent à le croire. Ce sont plutôt les com­plé­ments néces­saires du pro­ces­sus de pri­va­ti­sa­tion et des efforts faits pour créer un monde où rien n’échappe à la logique du profit. Ce sont les moyens ultimes uti­li­sés pour expro­prier des popu­la­tions qui, jusqu’à récem­ment, avaient accès à quelques terres et res­sources natu­relles (forêts, rivières), que s’approprient désor­mais les socié­tés mul­ti­na­tio­nales.

L’ajustement struc­tu­rel et la libé­ra­li­sa­tion éco­no­mique ont aussi déman­telé l’industrie locale dans une grande partie du tiers-monde et ont marqué la fin des plans de déve­lop­pe­ment, mis sur pied dans les années 1960 sur la base du concept de « sub­sti­tu­tion à l’importation », qui étaient sup­po­sés garan­tir aux nations du tiers-monde un cer­tain degré d’autonomie indus­trielle. En effet, le fait d’ouvrir les mar­chés domes­tiques aux impor­ta­tions étran­gères a permis aux socié­tés trans­na­tio­nales d’inonder ces mar­chés avec leurs pro­duits, contre les­quels les indus­tries locales ne pou­vaient pas riva­li­ser[7]. L’introduction de zones de libre-échange, où que ce soit, n’a jamais remé­dié à cette situa­tion mais n’a fait que l’exploiter, du fait que l’appauvrissement des popu­la­tions dans tant de régions du tiers-monde a permis aux com­pa­gnies étran­gères d’imposer des salaires infé­rieurs au mini­mum vital. C’est la raison pour laquelle les zones de libre-échange fonc­tionnent aujourd’hui essen­tiel­le­ment comme des leviers pour l’émigration (Sassen 1990, pp. 99-114).

Que l’industrialisation du tiers-monde est un mythe est aussi prouvé par le fait que, dans les années 1980 et 1990, le trans­fert de capi­tal et des indus­tries du pre­mier au tiers-monde a été dépassé par le trans­fert de capi­tal et de tra­vail du tiers au pre­mier monde. L’envergure de ce phé­no­mène peut être mesuré par le fait que l’envoi d’argent des émi­grés repré­sente le deuxième flot moné­taire inter­na­tio­nal après les reve­nus des com­pa­gnies pétro­lières et, dans cer­taines par­ties du tiers-monde (par exemple au Mexique), des vil­lages entiers dépendent de lui. Selon les sta­tis­tiques de la Banque Mondiale, les envois d’argent par les émi­grés sont passés de 24 mil­liards de dol­lars dans les années 1970 à 65 mil­liards de dol­lars dans les années 1980, ceci en ne comp­tant que les envois qui passent par les banques. Cela sans comp­ter les envois « maté­riels », comme le mobi­lier, les équi­pe­ments de radio ou télé­vi­sion et d’autres biens que les émi­grés rap­portent lors de leurs visites au pays (Stalker 1994, pp. 122-123).

La pre­mière consé­quence de l’appauvrissement auquel la libé­ra­li­sa­tion éco­no­mique a condamné le pro­lé­ta­riat du tiers-monde a été dans les faits le démar­rage d’un vaste mou­ve­ment migra­toire du « Sud » vers le « Nord » qui a suivi le trans­fert de capi­tal causé par le paie­ment de la dette exté­rieure. Ce mou­ve­ment migra­toire aux pro­por­tions bibliques[8], struc­tu­rel­le­ment connecté au nouvel ordre éco­no­mique et lié au marché global du tra­vail, est une mani­fes­ta­tion claire des modes de restruc­tu­ra­tion de la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail (Colatrella 1999).

Ceci montre que la crise de la dette et les poli­tiques d’ajustement struc­tu­rel ont établi une situa­tion d’apar­theid global, puisqu’elles ont trans­formé le tiers-monde en un immense réser­voir de tra­vail qui fonc­tionne dans le sillage des éco­no­mies métro­po­li­taines, de la même manière que les home­lands fonc­tion­naient dans le sillage des « zones blanches » en Afrique du Sud. Ce sys­tème est régulé, et ce n’est pas un hasard, par un sys­tème simi­laire de droits de pas­sage et de res­tric­tions qui assure que les immi­grés sont deux fois déva­lués dans les pays d’« accueil », d’abord en tant qu’immigrants et (de plus en plus) en tant que tra­vailleurs sans papiers. (Contrairement à ce qu’on pré­tend géné­ra­le­ment, c’est en intro­dui­sant des res­tric­tions qui forcent les tra­vailleurs immi­grés à ne pas s’y confor­mer et à rester dans l’illégalité que les États hôtes peuvent uti­li­ser l’immigration pour réduire les coûts de la main d’œuvre. C’est seule­ment en ren­dant les immi­grants socia­le­ment et poli­ti­que­ment vul­né­rables que l’immigration peut être uti­li­sée pour conte­nir les reven­di­ca­tions de la classe ouvrière locale) (Sassen-Koob 1983, p. 184).

Pour ceux qui ne peuvent pas émi­grer, ou qui n’ont pas accès aux reve­nus envoyés par des émi­grés, l’alternative est une vie de pri­va­tions et de charge de tra­vail dif­fi­ci­le­ment ima­gi­nable pour ceux qui vivent dans les pays capi­ta­listes « avan­cés ». Manque de nour­ri­ture, de soins de santé, d’eau potable, d’électricité, d’écoles, de routes pra­ti­cables, chô­mage massif, sont main­te­nant la réa­lité quo­ti­dienne dans la plus grande partie du tiers-monde. Cette réa­lité est reflé­tée par l’éruption constante d’épidémies, la dés­in­té­gra­tion de la vie fami­liale[9], les enfants vivant dans la rue ou tra­vaillant dans des condi­tions proches de l’esclavage (Sawyer 1988). Cette réa­lité est aussi démon­trée par les luttes intenses, qui prennent sou­vent la forme d’émeutes, par les­quelles chaque jour, dans les pays « ajus­tés », la popu­la­tion résiste à la fer­me­ture d’industries locales, au ren­ché­ris­se­ment des prix des biens de pre­mière néces­sité et des trans­ports et à la pres­sion finan­cière impo­sée par le paie­ment de la dette (Walton and Seddon 1994).

Il doit être pos­sible de conve­nir, sur la seule base de cette situa­tion, que tout projet fémi­niste qui se concentre exclu­si­ve­ment sur les dis­cri­mi­na­tions sexuelles et qui omet de placer la fémi­ni­sa­tion de la pau­vreté dans le contexte de l’évolution des rela­tions capi­ta­listes est condamné à être non per­ti­nent et/​ou à se faire coop­ter. De plus, au regard de la restruc­tu­ra­tion que la nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail a intro­duite dans la sphère de la repro­duc­tion, nous voyons clai­re­ment que soit le mou­ve­ment fémi­niste s’oppose à ce pro­ces­sus, soit il se fait com­plice de poli­tiques pro­fon­dé­ment anti­fé­mi­nistes. Car un aspect impor­tant de la NDIT est une redis­tri­bu­tion inter­na­tio­nale du tra­vail de repro­duc­tion (tout comme une redis­tri­bu­tion de la pro­duc­tion) qui non seule­ment crée des divi­sions pro­fondes entre les femmes, mais qui ren­force aussi les hié­rar­chies inhé­rentes à la divi­sion sexuelle du tra­vail.

Émigration, repro­duc­tion et fémi­nisme inter­na­tio­nal

S’il est vrai que les ver­se­ments envoyés par les émi­grants consti­tuent le prin­ci­pal flux moné­taire inter­na­tio­nal après les reve­nus des com­pa­gnies pétro­lières, alors nous devons conclure que la denrée la plus impor­tante expor­tée par le tiers-monde vers le pre­mier monde aujourd’hui, c’est le tra­vail. En d’autres termes, éga­le­ment dans la phase pré­sente du capi­ta­lisme, l’accumulation capi­ta­liste est avant tout l’accumulation des tra­vailleurs, et aujourd’hui ce pro­ces­sus se passe en pre­mier lieu dans le tiers-monde. Cela signi­fie cepen­dant qu’une part signi­fi­ca­tive du tra­vail de repro­duc­tion néces­saire à pro­duire les forces de tra­vail en métro­pole est accom­plie par des femmes du tiers-monde. En fait, ce qui se cache der­rière l’émigration, c’est un immense « cadeau » de tra­vail domes­tique. C’est le tra­vail qui jamais n’est pris en compte dans l’évaluation de la dette exté­rieure du tiers-monde, et qui cepen­dant est essen­tiel au pro­ces­sus d’accumulation dans les pays indus­tria­li­sés où l’émigration sert à com­pen­ser le déclin démo­gra­phique, à main­te­nir de bas salaires, et à trans­fé­rer le sur­plus des colo­nies dans les « métro­poles » (Nash et Fernandez-Kelly [éd.] 1983, pp. 178-179). Ainsi, par l’émigration, les femmes du tiers-monde contri­buent direc­te­ment à l’accumulation de richesses dans les pays capi­ta­listes « avan­cés » , non seule­ment comme pro­duc­trices de biens, mais aussi comme (re)productrices de tra­vailleurs, pour les usines, les hôpi­taux, l’agriculture et le com­merce. Ceci est un fait que le mou­ve­ment fémi­niste inter­na­tio­nal doit recon­naître, à la fois pour démas­quer ce qu’implique réel­le­ment l’« inté­gra­tion dans l’économie glo­bale », et pour démys­ti­fier l’idéologie d’« aide au tiers-monde », laquelle cache un immense vol de tra­vail non payé au détri­ment des femmes du tiers-monde.

Dans le cours des années 1980 et 1990, d’autres phé­no­mènes se sont pro­duits, qui démontrent la ten­ta­tive de redis­tri­buer le tra­vail de repro­duc­tion des forces de tra­vail en métro­pole sur les épaules des femmes du tiers-monde Parmi les plus signi­fi­ca­tifs, nous devons inclure :

  1. L’emploi sur une large échelle d’émigrantes venues d’Asie, d’Afrique, des Îles Caraïbes, d’Amérique du Sud, comme domes­tiques dans les pays indus­tria­li­sés, ainsi que dans les pays pro­duc­teurs de pétrole au Moyen-Orient. Comme l’a remar­qué Cynthia Enloe, les poli­tiques éco­no­miques du Fonds Monétaire International ont permis aux gou­ver­ne­ments en Europe, aux États-Unis et au Canada de résoudre la crise du tra­vail ména­ger qui était à l’origine du mou­ve­ment fémi­niste, et de « libé­rer » des mil­liers de femmes pour qu’elles puissent tra­vailler à l’extérieur. L’engagement de mil­liers de femmes phi­lip­pines ou mexi­caines qui, pour une somme modeste, net­toient les mai­sons, élèvent les enfants, pré­parent les repas, s’occupent des per­sonnes âgées, a permis à beau­coup de femmes des classes moyennes de se défaire d’un tra­vail dont elles ne vou­laient pas, ou qu’elles ne pou­vaient plus accom­plir, sans pour autant réduire leur stan­dard de vie. Enloe ajoute que bien des femmes d’Europe et d’Amérique du Nord ont jus­ti­fié ce choix dans l’illusion qu’en enga­geant une tra­vailleuse domes­tique, elles contri­buent à résoudre le pro­blème de la pau­vreté dans le monde. Et pour­tant cette solu­tion repré­sente un recul pour la lutte fémi­niste, car la soli­da­rité entre femmes entre en crise lorsque ce qui rap­proche les femmes est une rela­tion « ser­vantes et madames », laquelle est d’autant plus pro­blé­ma­tique qu’elle est viciée par toutes les idées sociales biai­sées qui entourent encore le tra­vail ména­ger – par exemple que ce n’est pas du vrai tra­vail et que par consé­quent il faut le payer le moins pos­sible, qu’il doit être doublé d’un enga­ge­ment émo­tion­nel envers les vies des per­sonnes dont la tra­vailleuse a la charge, qu’il n’a pas des fron­tières bien défi­nies. De plus, l’emploi d’une tra­vailleuse domes­tique rend une fois de plus les femmes (plutôt que l’État) res­pon­sables de la repro­duc­tion, et affai­blit la lutte contre la divi­sion sexuelle du tra­vail dans la famille, puisqu’elle dis­pense les femmes de la tâche de se confron­ter à leur par­te­naire mas­cu­lin à propos du par­tage du tra­vail ména­ger. Quant aux immi­grantes, s’engager comme domes­tiques est un choix dou­lou­reux, étant donné que le tra­vail est mal payé et exige d’elles qu’elles s’occupent des familles des autres alors même qu’elles ont sou­vent dû quit­ter la leur propre et affron­ter de nom­breuses années de soli­tude et de dan­gers liés à une posi­tion sociale et légale très vul­né­rable. Ce n’est pas par hasard que la des­ti­née de Flor Contemplacion, une tra­vailleuse domes­tique phi­lip­pine qui a été pendue à Singapour en mars 1995 à la suite de fausses accu­sa­tions de son employeur, est deve­nue un sym­bole de leur condi­tion pour les femmes qui partent du tiers-monde pour aller tra­vailler comme tra­vailleuses domes­tiques.
  2. Le déve­lop­pe­ment d’un vaste marché inter­na­tio­nal de bébés orga­nisé par le biais du méca­nisme des adop­tions. À la fin des années 1980 déjà, il a été cal­culé que toutes les 48 minutes, il entrait un enfant adopté aux États-Unis et que, rien que pour la Corée du Sud, au début des années 1990, 5 700 enfants étaient expor­tés chaque année vers les États-Unis. Aujourd’hui, ce que les fémi­nistes ont taxé de « trafic inter­na­tio­nal d’enfants » s’est répandu éga­le­ment dans les anciens pays socia­listes, sur­tout en Pologne et en Russie, où la décou­verte d’agences qui vendent des enfants (en 1994, plus de 1500 enfants ont été expor­tés vers les seuls États-Unis) a causé un scan­dale natio­nal. On a éga­le­ment assisté au déve­lop­pe­ment de fermes à bébés, où des enfants sont pro­duits spé­cia­le­ment pour l’exportation, et à l’emploi gran­dis­sant de femmes du tiers-monde comme mères por­teuses (mères de sub­sti­tu­tion). La sub­sti­tu­tion, comme l’adoption, permet aux femmes des pays capi­ta­listes « avan­cés » d’éviter le risque d’interrompre leur car­rière ou d’exposer leur santé en por­tant un enfant. En retour, les gou­ver­ne­ments du tiers-monde béné­fi­cient du fait que la vente de chaque enfant leur amène des devises étran­gères ; et la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International approuvent taci­te­ment cette pra­tique, parce que la vente d’enfants sert à cor­ri­ger les « excès démo­gra­phiques », et est en har­mo­nie avec le prin­cipe que les nations débi­trices doivent expor­ter toutes les res­sources qu’elles ont.
  3. La mas­si­fi­ca­tion dans cer­tains pays d’Asie (Thaïlande, Corée du Sud, Philippines) de l’industrie du sexe et du tou­risme sexuel, qui servent une clien­tèle inter­na­tio­nale allant des tou­ristes à ces employés de com­pa­gnies japo­naises à qui, dans les années récentes, des « voyages d’agrément » ont été offerts comme bonus, ou à l’US Army qui, depuis la guerre du Vietnam, a uti­lisé ces pays comme zones de « repos et diver­tis­se­ment ». À la fin des années 1980, on a cal­culé que, en Thaïlande seule­ment, sur une popu­la­tion de 52 mil­lions d’habitants, un mil­lion de femmes ont tra­vaillé dans l’industrie du sexe. À cela nous devons ajou­ter l’énorme aug­men­ta­tion du nombre de femmes du tiers-monde ou des anciens pays socia­listes qui tra­vaillent comme pros­ti­tuées en Europe, aux États-Unis et au Japon, sou­vent dans des condi­tions d’esclavage, comme dans le cas de femmes thaï récem­ment décou­vertes dans un bordel de New York, où elles étaient rete­nues pri­son­nières par l’organisation qui leur avait payé le voyage en les per­sua­dant de venir aux États-Unis par la pro­messe d’un tra­vail.
  4. Le « trafic » de « mariées par cor­res­pon­dance » qui dans les années 1980 s’est déve­loppé à l’échelle inter­na­tio­nale. Aux États-Unis seule­ment, ce sont envi­ron 3 500 hommes chaque année qui épousent des femmes choi­sies par poste. Dans la grande majo­rité des cas, les fian­cées sont de jeunes femmes venant des régions les plus pauvres d’Asie du Sud-Est, ou d’Amérique du Sud, bien que plus récem­ment des femmes venant éga­le­ment de Russie et d’autres pays ex-socia­listes aient choisi ce moyen d’émigration. En 1979, 7 759 femmes phi­lip­pines ont quitté leur pays par ce moyen. Le trafic en « mariées par cor­res­pon­dance » exploite d’une part des femmes déses­pé­rées par la pau­vreté et d’autre part le sexisme et le racisme d’hommes euro­péens et amé­ri­cains qui veulent une femme sur qui ils peuvent exer­cer un contrôle total et comptent sur la vul­né­ra­bi­lité de femmes for­cées de faire ce choix.
  5. La mas­si­fi­ca­tion de l’industrie tou­ris­tique qui repose en pre­mier lieu sur le tra­vail des femmes comme per­son­nel de l’hôtellerie, blan­chis­seuses, cui­si­nières, arti­sanes (80 % de la force de tra­vail dans les grands hôtels tou­ris­tiques est com­posé de femmes).

Pris dans leur ensemble, ces phé­no­mènes démontrent que la nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail est le véhi­cule d’un projet poli­tique féro­ce­ment anti­fé­mi­niste, et que, loin d’être un moyen d’émancipation des femmes, l’expansion des rela­tions capi­ta­listes inten­si­fie l’exploitation des femmes. En pre­mier lieu, la nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail res­sus­cite des formes d’esclavage qu’on aurait ima­gi­nées dis­pa­rues avec la fin des empires colo­niaux. En outre elle repro­pose l’image de la femme objet sexuel et repro­duc­teur ; elle accen­tue la divi­sion au sein des femmes par une spé­cia­li­sa­tion et une fixa­tion à des tâches qui réduisent nos pos­si­bi­li­tés de vie et intro­duisent parmi nous de nou­velles hié­rar­chies et stra­ti­fi­ca­tions, met­tant en danger la pos­si­bi­lité d’une lutte com­mune.

La nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail signi­fie que de nom­breuses femmes du tiers-monde doivent tra­vailler comme domes­tiques ou pros­ti­tuées, chez elles ou à l’étranger, parce qu’elles n’ont pas d’autre choix à dis­po­si­tion ; dans le même temps, de nom­breuses femmes du pre­mier monde, en par­ti­cu­lier parmi la classe moyenne, sont libé­rées du tra­vail ména­ger, mais au prix de deve­nir comme des hommes, c’est-à-dire au prix de ne pas avoir de temps pour une famille et des enfants, sans parler du temps pour les ami­tiés, les rela­tions com­mu­nau­taires et l’activité poli­tique. Ainsi la NDIT ren­force la divi­sion sexuelle du tra­vail ; elle ren­force la sépa­ra­tion entre pro­duc­tion et repro­duc­tion, et sépare non seule­ment les femmes des hommes, mais les femmes des femmes, ins­ti­tuant parmi les femmes une rela­tion sem­blable à celle qui exis­tait entre femmes blanches et noires sous le régime de l’apar­theid en Afrique du Sud.

Le carac­tère anti­fé­mi­niste de la NDIT est si évident que nous pou­vons nous deman­der dans quelle mesure il est le fruit de la « main invi­sible » du marché ou d’une pla­ni­fi­ca­tion déli­bé­rée comme réponse aux luttes que les femmes ont enga­gées et dans le tiers-monde et dans les métro­poles contre la dis­cri­mi­na­tion, le tra­vail non payé et le « sous-déve­lop­pe­ment » sous toutes leurs formes. Quoi qu’il en soit, il est évident qu’en Europe et aux États-unis, les fémi­nistes doivent s’organiser contre les solu­tions for­cées que la NDIT impose aux femmes et contre la ten­ta­tive de reco­lo­ni­sa­tion sur laquelle elle repose, les­quelles incluent l’« ajus­te­ment struc­tu­rel », la poli­tique d’intervention mili­taire, la prise de pou­voir mon­diale par les firmes trans­na­tio­nales.

Les fémi­nistes doivent en outre rou­vrir leur lutte avec l’État sur le ter­rain de la repro­duc­tion. Il n’est en fait pas suf­fi­sant de condam­ner des pra­tiques ou formes de com­por­te­ments par­ti­cu­liers si nous vou­lons mettre un terme aux divi­sions qui se consti­tuent à l’échelle inter­na­tio­nale entre les femmes. Il n’est pas suf­fi­sant par exemple de cri­ti­quer les femmes qui emploient des tra­vailleuses domes­tiques, comme cela se fait sou­vent parmi les fémi­nistes, comme si ces femmes étaient spé­cia­le­ment insen­sibles aux besoins de leurs « sœurs ». Car aussi long­temps que la repro­duc­tion reste une res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle ou fami­liale, beau­coup de femmes n’auront pro­ba­ble­ment pas beau­coup d’autre choix que d’employer une domes­tique, dans un contexte où plus de 50 % des femmes, et en Europe et aux États-Unis, ont un job extra-domes­tique et des condi­tions de tra­vail qui ne laissent pas beau­coup de « flexi­bi­lité ». Ceci est une raison pour laquelle de nom­breuses femmes qui ont de petits enfants sont à l’assistance, mais même cette solu­tion ne va plus être pos­sible, du moins aux États-Unis, étant donné que l’assistance est en voie d’extinction, l’objet d’une réforme qui pra­ti­que­ment l’abolit. Il y a aussi le danger que la condam­na­tion de l’emploi de tra­vailleuses domes­tiques sans pro­po­si­tion et lutte pour une réelle alter­na­tive ren­force l’illusion que le tra­vail ména­ger est réduc­tible à volonté et peut faci­le­ment se com­bi­ner avec un autre tra­vail, soit l’illusion que le tra­vail ména­ger n’est pas un tra­vail néces­saire. Ceci est une illu­sion qui a embar­rassé les poli­tiques fémi­nistes dans les années 1970, et nous savons main­te­nant que nous avons payé un prix élevé pour cela, puisque cela a signi­fié que pré­sen­te­ment, la plu­part des femmes n’ont même pas la pos­si­bi­lité de s’occuper de leurs enfants. Il n’y a pas de doute en effet que si le mou­ve­ment fémi­niste en Europe et aux États-Unis s’était concen­tré sur le fait que l’État recon­naisse le tra­vail de repro­duc­tion comme un tra­vail et en assume la res­pon­sa­bi­lité finan­cière, nous n’aurions pas assisté au déman­tè­le­ment du peu de ser­vices dis­po­nibles dans ce domaine et à une solu­tion colo­niale au « pro­blème du ménage ». Aujourd’hui éga­le­ment, une mobi­li­sa­tion fémi­niste for­çant l’État à payer pour le tra­vail de repro­duc­tion serait plus effi­cace que n’importe quelle condam­na­tion morale pour mettre un terme à l’emploi de domes­tiques, ou pour chan­ger ou amé­lio­rer les condi­tions de ce tra­vail et ouvri­rait le chemin d’une nou­velle soli­da­rité inter­na­tio­nale parmi les femmes.

De sem­blables consi­dé­ra­tions s’appliquent éga­le­ment aux efforts [de] fémi­nistes pour convaincre les gou­ver­ne­ments de cri­mi­na­li­ser la vio­lence domes­tique, le « trafic » des femmes et péna­li­ser toute espèce de dis­cri­mi­na­tion sexuelle. Quelle qu’ait été l’importance cru­ciale de ces ini­tia­tives, elles appa­raissent limi­tées dans leur capa­cité à libé­rer les femmes, puisqu’elles ne remontent pas aux racines des abus per­pé­trés contre elles, et qu’elles ne prennent pas en compte les plans du capi­tal inter­na­tio­nal et des agences qui pro­meuvent sa glo­ba­li­sa­tion.

Est-ce que par exemple des peines sévères vont porter remède à la pau­vreté abjecte qui dans cer­tains pays conduit des parents à vendre leurs enfants pour la pros­ti­tu­tion ? Et com­ment des pays du tiers-monde peuvent-ils s’engager à amé­lio­rer les condi­tions des femmes quand la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International exigent d’eux qu’ils coupent toutes les dépenses sociales et qu’ils adoptent les pro­grammes d’austérité les plus stricts ? Comment par exemple des gou­ver­ne­ments du tiers-monde peuvent-ils accor­der aux femmes un accès égal à l’éducation ou à une meilleure santé, s’ils sont obli­gés par l’ajustement struc­tu­rel de couper tous les sub­sides à l’éducation publique, la santé et, dans bien des cas, à intro­duire des taxes même pour les écoles élé­men­taires ? Et ensuite, com­ment peut-on convaincre des parents d’envoyer leurs filles à l’école, alors que même leurs fils diplô­més n’obtiennent pas de tra­vail ? Quel sens, dans un tel contexte, peuvent avoir l’adoption d’une loi ou même une décla­ra­tion des Nations Unies contre toute forme de dis­cri­mi­na­tion sexuelle ?

Si l’on veut rendre pos­sible le fémi­nisme inter­na­tio­nal et la « soro­rité mon­diale », il est indis­pen­sable que les femmes du pre­mier monde fassent leur la lutte que les femmes du tiers-monde mènent contre l’ajustement struc­tu­rel, le paie­ment de la dette exté­rieure, l’introduction de lois sur la pro­priété intel­lec­tuelle qui sont les moyens dont se dote l’organisation de la NDIT et l’aveuglante évi­dence que le capi­ta­lisme est insou­te­nable pour la majo­rité de la popu­la­tion mon­diale. Il faut donc à nou­veau insis­ter, comme les fémi­nistes du tiers-monde l’ont déjà si sou­vent fait, sur le fait que les inéga­li­tés exis­tant entre les femmes au niveau inter­na­tio­nal pol­luent éga­le­ment les poli­tiques du mou­ve­ment fémi­niste. Car l’accès aux plus grandes res­sources (voyage, sub­ven­tions, publi­ca­tions et moyens rapides de com­mu­ni­ca­tion) a permis aux fémi­nistes d’Europe et d’Amérique du Nord d’imposer leurs ordres du jour à l’occasion de confé­rences mon­diales, et de jouer un rôle hégé­mo­nique dans la défi­ni­tion de ce que le fémi­nisme et les luttes fémi­nistes doivent être.

Les rela­tions de pou­voir géné­rées par la NDIT se reflètent aussi dans le rôle que les femmes jouent en métro­pole dans les orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales (ONG) qui financent des pro­jets pour les femmes dans le tiers-monde. Outre le fait qu’ils font faire aux femmes du tiers-monde du tra­vail non payé, en com­pen­sa­tion pour la perte des ser­vices sociaux et des enga­ge­ments col­lec­tifs pro­duits par l’ajustement struc­tu­rel, il est évident que ces pro­jets créent une rela­tion de pou­voir patron-client entre les femmes pas dif­fé­rentes de celles qui existent entre les « madames et les ser­vantes ». Car c’est la pré­ro­ga­tive des membres des ONG métro­po­li­taines de déci­der quels pro­jets finan­cer, com­ment les éva­luer, quelles femmes de la com­mu­nauté choi­sir comme per­sonnes de réfé­rence, tout ceci avec pra­ti­que­ment aucun compte à rendre aux femmes dont elles orga­nisent le tra­vail. Il est à noter que la fonc­tion qu’exercent les ONG métro­po­li­taines face aux femmes du tiers-monde est en partie une réponse néo­li­bé­rale à l’affaiblissement du rôle du mari et de l’État dans le tiers-monde comme super­vi­seurs du tra­vail des femmes (en raison des coupes sala­riales et des coupes du budget dévolu à la repro­duc­tion sociale). Comme de nom­breux hommes ont quitté leurs foyers pour émi­grer, ou n’ont pas l’argent pour sub­ve­nir à leur famille, et comme l’État dans la plus grande partie du tiers-monde a été prié de ne plus sub­ven­tion­ner la repro­duc­tion sociale, un nou­veau régime patriar­cal est mis en place, qui a pour but de mettre les femmes du tiers-monde sous le contrôle de la Banque Mondiale, du FMI et des nom­breuses orga­ni­sa­tions qui gèrent les « pro­jets géné­ra­teurs de reve­nus » et les pro­grammes d’« aide ». Ce nou­veau patriar­cat s’appuie sur la col­la­bo­ra­tion de femmes euro­péennes et nord-amé­ri­caines, les­quelles, comme de nou­veaux mis­sion­naires, sont recru­tées pour entraî­ner les femmes dans les « colo­nies » à déve­lop­per les atti­tudes néces­saires pour s’intégrer dans l’économie glo­bale.

Conclusion

Une ana­lyse de la NDIT montre les limites d’une stra­té­gie poli­tique fémi­niste qui accepte l’expansion mon­diale des rela­tions capi­ta­listes, et ne place pas la lutte contre la dis­cri­mi­na­tion de genre dans un cadre anti­ca­pi­ta­liste. Elle montre que le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste non seule­ment conti­nue à pro­duire la pau­vreté, les épi­dé­mies, la guerre et la mort, mais qu’il ne peut sur­vivre qu’en créant de nou­velles divi­sions au sein du pro­lé­ta­riat mon­dial – divi­sions qui jusqu’à ce jour sont le prin­ci­pal obs­tacle à la réa­li­sa­tion d’une société libé­rée de l’exploitation.

C’est en ce sens que les poli­tiques fémi­nistes doivent ren­ver­ser la NDIT et le projet de glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique qui en découle. Telles sont les poli­tiques qui ins­pirent les luttes des « fémi­nistes de la base » et des mou­ve­ments des peuples autoch­tones de par le monde – luttes qui exigent le retour des terres expro­priées, le non-paie­ment de la dette exté­rieure et l’abolition de l’« ajus­te­ment » et de la pri­va­ti­sa­tion. Ce sont là aussi les poli­tiques des fémi­nistes du tiers-monde qui, depuis des années, nous ont rap­pelé que le dis­cours sur l’égalité ne peut pas être séparé de la cri­tique du rôle du capi­tal inter­na­tio­nal dans le pillage et la reco­lo­ni­sa­tion de leurs pays, et que les luttes que les femmes mènent quo­ti­dien­ne­ment pour sur­vivre sont des luttes poli­tiques et des luttes fémi­nistes.

[1] Nous par­lons de « nou­velle » éco­no­mie glo­bale parce que, comme les « théo­ri­ciens du sys­tème mon­dial » (I. Wallerstein 1974) et les théo­ri­ciennes fémi­nistes (M. Mies 1986) l’ont sou­vent sou­li­gné, le capi­ta­lisme est né, et s’est conso­lidé dans chaque phase, comme un « sys­tème éco­no­mique mon­dial ».

[2] Cela ne veut pas dire que les tra­vailleuses des zones de libre-échange sont des vic­times pas­sives de la péné­tra­tion des rela­tions capi­ta­listes dans leurs com­mu­nau­tés (Wolf 1990, p. 27). Pour beau­coup de jeunes femmes le tra­vail en usine est un choix, lorsque l’alternative consiste à tra­vailler dans les champs sous la tutelle de leurs parents. C’est aussi vrai que, du Mexique aux Philippines ou aux Îles Caraïbes, les tra­vailleuses des zones de libre-échange ont consti­tué des réseaux de sou­tien et ont orga­nisé des luttes qui ont sou­vent mis les chefs d’entreprises et les gou­ver­ne­ments qui avaient donné leur feu vert à la créa­tion des zones de libre-échange sur la défen­sive (Enloe 1990, pp. 168-174 ; Walton et Seddon 1994, pp. 75-80 ; The Global Assembly Line). Mais ces mobi­li­sa­tions se pro­dui­saient jus­te­ment en réponse aux condi­tions abjectes dans les­quelles les femmes étaient obli­gées de tra­vailler.

[3] En Indonésie, les usines situées dans les zones de libre-échange paient si peu que les familles des tra­vailleurs doivent com­plé­ter leurs reve­nus (Wolf 1990, p. 26).

[4] Nous nous réfé­rons ici entre autres aux tra­vailleuses qui périrent lors du trem­ble­ment de terre de Mexico en sep­tembre 1985. Ce sinistre a démoli envi­ron 800 usines dans les­quelles les femmes étaient enfer­mées (Enloe 1990, p. 169). On peut mesu­rer la cupi­dité des employeurs par le fait qu’ils se sont rués pour extraire les machines des décombres (Enloe 1990, p. 170) et que ce n’est que sous les pro­tes­tions des tra­vailleurs qui étaient hors des bâti­ments au moment du trem­ble­ment de terre qu’ils ont fina­le­ment aidé les bles­sés.

[5] Note des tra­duc­teurs : le terme enclo­sure ren­voie à la fin du Moyen Âge en Angleterre lorsque la terre – jusque-là com­mu­nau­taire (les com­mons, biens com­muns) et dédiée à l’agriculture de sub­sis­tance – fut pri­va­ti­sée et qu’on la com­par­ti­menta en y pla­çant des clô­tures. C’est le déve­lop­pe­ment du com­merce de la laine avec le conti­nent qui détrui­sit alors l’agriculture non mar­chande au profit de l’élevage des mou­tons. Ce pro­ces­sus mit fin au régime fon­cier féodal au profit du régime capi­ta­liste. Les pay­sans furent expul­sés et « libé­rés » de leur atta­che­ment tra­di­tion­nel à la terre, libres donc de vendre leur force de tra­vail sur le marché. Marx a décrit ce pro­ces­sus comme un moment essen­tiel de la genèse du capi­ta­lisme. L’auteure de ce texte fait partie du col­lec­tif Midnight Notes, qui a repris ce concept pour mieux saisir ce qui se passe actuel­le­ment. Par exemple, les décou­vertes tech­niques devraient êtres consi­dé­rées comme un bien commun, et les régle­men­ta­tions sur la pro­priété intel­lec­tuelle et les bre­vets comme un acte d’enclo­sure.

[6] Le concept de « nouvel ordre mon­dial » est uti­lisé ici dans un sens dif­fé­rent, et sur cer­tains aspects opposé, de celui qu’on lui don­nait quand il a été forgé, dans la deuxième moitié des années 1970, par les élites du tiers-monde. Dans son accep­tion ori­gi­nelle, le terme de « nouvel ordre éco­no­mique » expri­mait l’espoir de la bour­geoi­sie du tiers-monde d’établir une rela­tion dif­fé­rente avec les pays indus­tria­li­sés, une dis­tri­bu­tion dif­fé­rente de la santé au niveau inter­na­tio­nal, et la pos­si­bi­lité d’un déve­lop­pe­ment natio­nal. Par consé­quent, le concept de « nouvel ordre éco­no­mique mon­dial » annon­çait la fin des dis­pa­ri­tés entre le pre­mier et le tiers-monde (Guelfi 1985). Au lieu de cela, ce terme est uti­lisé dans ce texte en réfé­rence à la construc­tion éco­no­mique et poli­tique qui est le fruit de l’imposition, au niveau mon­dial, du néo­li­bé­ra­lisme éco­no­mique. C’est d’ailleurs dans ce sens que ce terme est main­te­nant géné­ra­le­ment uti­lisé.

[7] Comme dans les ex-pays socia­listes, les pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel de la Banque mon­diale et du FMI ont mené à la fer­me­ture des indus­tries natio­nales : les mines d’étain en Bolivie, les mines de cuivre en Zambie, l’industrie du jute au Bangladesh, l’industrie du tex­tile en Tanzanie et les indus­tries sou­te­nues par l’État au Mexique.

[8] Selon des esti­ma­tions de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) faites au milieu des années 1980, envi­ron 30 mil­lions de per­sonnes avaient quitté leur pays pour cher­cher du tra­vail à l’étranger. Si, comme le sug­gère Lydia Potts, nous ajou­tons les familles de ces migrants, des immi­grants sans papier et des réfu­giés, nous arri­vons à plus de 60 mil­lions de per­sonnes (Potts 1990, p. 159). Parmi ces migrants, aux États-Unis, plus des deux tiers viennent de pays du tiers-monde. Dans les pays pro­duc­teurs de pétrole du Moyen-Orient, ces migrants atteignent les neuf dixièmes de la popu­la­tion. L’espace éco­no­mique euro­péen compte quelque 15 mil­lions d’immigrants enre­gis­trés, dont les réfu­giés poli­tiques, et approxi­ma­ti­ve­ment 8 mil­lions de sans-papiers (World of Work, n° 3, avril 1993). Quoi qu’il en soit, leur nombre est des­tiné à aug­men­ter car, avec une pré­ci­sion mathé­ma­tique, les poli­tiques d’ajustement et de libé­ra­li­sa­tion conti­nuent à géné­rer la pau­vreté et, avec autant de per­sis­tance, la Banque mon­diale et les autres agences inter­na­tio­nales conti­nuent de les impo­ser. De sorte que tout nous mène à penser que la dia­spora du tiers-monde se main­tien­dra au 21e siècle. Ce fait illustre que nous ne sommes pas face à une situa­tion contin­gente, mais plutôt face à une restruc­tu­ra­tion macro­sco­pique et mon­diale des rela­tions de tra­vail.

[9] Les familles res­tent rare­ment unies face au chô­mage mas­cu­lin et à la recherche conti­nuelle de moyens de survie. Les poli­tiques d’ajustement struc­tu­rels ont ainsi mis en crise l’objectif d’imposer la famille nucléaire dans le tiers-monde (Dalla Costa G.F. 1989 ; 1995).

Traduction de l’anglais (in : Dalla Costa M. and Dalla Costa, G., Eds., 1999, Women, Development and Labor of Reproduction, Struggles and Movements, Africa, World Press, Asmara, Eritrea.) réa­li­sée par Delphine Bordier et Bernard Walter et ini­tia­le­ment publiée dans Genre, mon­dia­li­sa­tion et pau­vreté, Cahiers genre et déve­lop­pe­ment n°3. (Dir.) C. Verschuur, avec F. Reysoo. 45-69. Paris : L’Harmattan.

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Période, 17 avril 2014 (avec la per­mis­sion de Christine Verschuur).

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