Reprendre nos esprits

Par Mis en ligne le 02 août 2013

Mettre le déses­poir en joue
bra­quer sur l’immonde
le ba­rillet de sa beauté
rester en elle
ne re­culer de­vant rien
tout ré­ap­prendre du ma­nie­ment des larmes

-Fer­nand Durepos

Reprendre nos esprits-Format PDF

Nous as­sis­tons dans le Québec à ce que l’américain Chris­to­pher Lasch ap­pe­lait « La ré­volte des élites » ; celles-ci ont en­tamé une guerre de dé­pos­ses­sion sans merci contre le peuple et la chose com­mune, la res pu­blica. « Il fut un temps, di­sait Lasch, où ce qui était sup­posé me­nacer l’ordre so­cial et les tra­di­tions ci­vi­li­sa­trices de la culture oc­ci­den­tale, c’était la Ré­volte des masses. De nos jours, ce­pen­dant, il semble bien que la prin­ci­pale me­nace pro­vienne non des masses, mais bien de ceux qui sont au sommet de la hié­rar­chie ». Ainsi en va-t-il chez nous, où la classe do­mi­nante a dé­cidé de dé­truire les va­leurs de la Ré­vo­lu­tion tran­quille, les ser­vices pu­blics, et de passer à tabac ceux qui pré­tendent contes­ter, al­lant jusqu’à sus­pendre des li­bertés ci­viles fon­da­men­tales avec la loi 78. Godin : « J’ai mal à mon pays jusqu’à la fin des temps ». Cela peut être source de grand dé­cou­ra­ge­ment, certes. Mais on peut aussi y voir un urgent appel à nous re­lever les manches, et à nous mettre en tra­vail pour réa­liser enfin les as­pi­ra­tions his­to­riques de li­bé­ra­tion qui n’ont cessé de grouiller dans notre arrière-plan mental col­lectif de­puis des dé­cen­nies, et ainsi re­con­quérir notre es­prit commun.

Le néo-autoritarisme néolibéral

Le mou­ve­ment de des­truc­tion du commun en­tamé chez nous ne ré­sulte bien sûr pas d’un simple ca­price local de notre classe d’affairistes. Par­tout dans le monde, le néo­li­bé­ra­lisme, c’est-à-dire le ca­pi­ta­lisme avancé, im­pose ir­ra­tion­nel­le­ment son in­jonc­tion de crois­sance in­finie ; et par­tout, les fiers vas­saux qui lui cirent les bottes sont contraints de dé­truire les mé­ca­nismes po­li­tiques qui vi­saient la re­dis­tri­bu­tion de la ri­chesse et l’aplanissement des in­éga­lités. Comme l’ont montré Chris­tian Laval et Pierre Dardot dans La nou­velle raison du monde, ce n’est pas à dire que l’État cesse d’intervenir dans l’économie ou se désen­gage de quelque ma­nière : au contraire, pour nour­rir la bête ca­pital, l’élite doit mettre en place un for­mi­dable pro­gramme de re­mo­de­lage des in­di­vidus et de la so­ciété, le­quel s’avère ex­trê­me­ment coer­citif contre les so­ciétés, leurs re­pré­sen­ta­tions d’elles-mêmes et leur passé.

Les trans­for­ma­tions ne sont pas jus­ti­fiées sur une base ra­tion­nelle et ar­gu­men­ta­tive, mais plutôt im­po­sées sur fond d’alarmisme et d’état d’exception, à grand ren­forts de men­songes, de dé­ma­gogie et d’appels à la peur. Ainsi en va-t-il de la pa­nique au­tour du sous-finan­ce­ment uni­ver­si­taire (une faus­seté construite de toute pièce) ; de même avec la dette, le choc dé­mo­gra­phique et quan­tité d’autres épou­van­tails. Une fois la pa­nique ins­tallée, reste à im­poser, comme le dit Naomi Klein, la « so­lu­tion unique ». Il va de soi que a) ce qui doit nous pré­oc­cuper, c’est « l’économie d’abord » b) pour sauver l’économie, il faut dé­truire le mo­dèle key­né­siens, les ser­vices pu­blics c) il faut mettre à sa place une culture d’utilisateur-payeur indi­vi­dua­liste-entre­pre­neu­riale. L’État va donc mettre tout en œuvre, no­tam­ment en ré-usi­­nant le sys­tème d’éducation, en don­nant des coups de ma­traques et en ébor­gnant les jeunes, afin de s’assurer que la tran­si­tion se fasse do­ci­le­ment. Il est donc hors de ques­tion d’oser mettre en débat les nou­velles normes de la « ré­vo­lu­tion cultu­relle » ou d’exiger des jus­ti­fi­ca­tions ra­tion­nelles, sous peine d’être as­socié au « killer carré rouge », et donc à la « violence-et-l’intimidation ».

Il faut fé­li­citer la maison de re­la­tions pu­bliques qui a eu l’idée gé­niale d’assimiler toute per­sonne qui ques­tionne l’action du pou­voir à un en­nemi de l’État de droit. Elle a bien com­pris que les jour­na­listes, au mo­ment cri­tique, se ran­ge­raient tou­jours du côté des va­leurs li­bé­rales (li­berté d’expression, res­pect du droit, du par­le­men­ta­risme). Fa­cile en­suite d’emballer dans un même sac tous les op­po­sants (la très bour­geoise « Ma­dame Ma­rois, c’est la rue », la li­berté, c’est l’esclavage, la guerre c’est la paix, etc.).

L’émergence d’une telle nov­langue néo­li­bé­rale nous montre bien que les po­li­tiques so­ciales ne se jus­ti­fient plus dé­sor­mais du point de vue de leur per­ti­nence ou de leur jus­tesse : elles sont « pure dé­ci­sion », et n’ont pas à être liées à quelque re­cherche de ra­tio­na­lité. Ce mou­ve­ment d’instrumentalisation du lan­gage re­coupe celui qui dé­tache le sa­voir de la re­cherche de vé­rité pour en faire un pur ins­tru­ment d’optimisation de la pro­duc­tion. Ul­ti­me­ment, c’est toute la so­ciété qui de­vient for­melle et opé­ra­tion­nelle, c’est-à-dire qu’il y est in­terdit de dis­cuter pu­bli­que­ment des normes et fi­na­lités qui ré­gulent la pra­tique so­cial, et que le dis­cours qui cir­cule n’est qu’un si­mu­lacre creux, un si­gni­fiant vide qui sert à faire mar­cher tous les autres, c’est-à-dire qu’on peut dé­sor­mais dire n’importe quoi du mo­ment que cela conso­lide l’ordre et dy­na­mise la crois­sance du ca­pital. Félix Le­clerc di­sait : là où d’autres bâ­tissent des pays avec des ca­nons, nous avons bâti un pays avec des mots. Qu’arrive-t-il lorsque nous n’avons plus aucun mot pour notre li­berté, lorsque nous ne par­lons plus que du tra­vail mort qui saisit le vif ? La crise étu­diante op­pose ceux qui veulent en­core parler pour dire quelque chose et qui veulent en­core s’enraciner dans l’Histoire, et ceux qui ne parlent plus déjà qu’avec un ca­davre dans la bouche, les dé­bâ­tis­seurs de peuples qui ont la prose des ta­bleurs Excel et « l’œil élec­tro­nique » (S. Lelièvre).

La jeu­nesse n’est pas une marchandise

Notre so­ciété s’est « li­bérée » de la tra­di­tion, la belle af­faire, mais elle peine main­te­nant à se li­bérer de la puis­sance qu’elle a li­bérée et des pla­ni­fi­ca­teurs tech­no­cra­tiques qui en ont pris le contrôle. Leur ac­tion n’a dé­sor­mais plus de fon­de­ment et plus d’ancrage, plus rien n’a pour eux de va­leur in­trin­sèque, de va­leur sa­crée ou de na­ture à res­pecter. Dans The abo­li­tion of man, C.S. Lewis an­nonce, non sans rap­peler Huxley, le jour où les hommes au­ront soumis toute la na­ture, jusqu’à la na­ture de l’homme, à leur puis­sance de trans­for­ma­tion de l’existant. Ce jour-là, disait-il, naîtra la pre­mière gé­né­ra­tion d’êtres hu­mains en­tiè­re­ment condi­tionnée et pro­grammée par la pré­cé­dente. Voilà qui est ter­ri­fiant, et qui l’est en­core plus si l’on com­prend que les « édu­ca­teurs » dont il parle sont eux-mêmes amo­raux et agissent comme des pan­tins par la tech­nique éman­cipée et le Sujet au­to­mate de la va­leur, bref, par le ca­pital. On as­siste alors à une grande dé­pos­ses­sion : exit le passé des peuples, l’idéal mo­derne d’une prise en charge ré­flexive des com­mu­nautés par elles-mêmes (le po­li­tique, la sou­ve­rai­neté po­pu­laire), le débat pu­blic, bref, la pos­si­bi­lité pour un peuple de se ré­ap­pro­prier son passé (le plus grand trésor des peuples, di­sait Si­mone Weil), de même que la pos­si­bi­lité de choi­sir un avenir orienté par des fi­na­lités ré­flé­chies. Dé­sor­mais, une méta-nor­ma­ti­vité s’impose à tous les peuples de la terre : la com­pé­ti­ti­vité, la crois­sance, la guerre éco­no­mique. L’esprit ins­ti­tu­tionnel d’Uni­ver­sité sera dé­truit, l’institution rem­placée par une ca­serne qui for­mera les en­fants à de­venir une in­fan­terie de tra­ders.

Il n’y a pas à s’étonner que la jeu­nesse ac­cueille cette sombre pers­pec­tive avec dé­goût. On ne la laisse pas poser de ques­tions sur le rôle qu’on s’apprête à lui faire jouer. On la traite comme une res­source je­table. Bref, on in­sulte son in­tel­li­gence, et on lui ba­lance des coups de ma­traques en prime. Et quand ça ne suffit pas, on abolit la dé­mo­cratie et le li­bé­ra­lisme eux-mêmes avec des lois d’exception qui rendent illé­gale toute forme d’opposition, même pa­ci­fique, ver­bale, à la ré­vo­lu­tion des élites. On avait hélas vendu la peau de la jeu­nesse avant de l’avoir tuée. Or, celle-ci semble avoir déjà lu pas­sa­ble­ment plus de livres que les mi­nistres de l’Éducation et de la Culture, et c’est à grands ren­forts de poé­sies et de créa­ti­vité qu’elle re­fuse de se glis­ser sans mot dire dans le rôle de mar­chan­dise pas­sive que lui ont pré­paré les élites.

Sus à l’ennemi !

« Mettre le déses­poir en joue/​braquer sur l’immonde le ba­rillet de sa beauté ». Ces pa­roles du poète Fer­nand Du­repos montrent bien la po­la­ri­sa­tion dans la­quelle nous sommes en­trés, et l’autre avenir pos­sible pour le Québec qui gronde contra­dic­toire dans le né­gatif de notre être-ensemble. Par-delà le simple refus de la hausse des droits de sco­la­rité ou de l’autoritarisme li­béral, nous avons vu une contes­ta­tion élar­gie du néo­li­bé­ra­lisme et de la cor­rup­tion des ins­ti­tu­tions pu­bliques par la gan­grène de l’argent. Ce mou­ve­ment char­rie avec lui quan­tité d’espérances qui sont lo­gées dans notre his­toire comme au­tant d’éclats à li­bérer. Le camp de l’amour du monde contre le camp des dis­sec­teurs de peuples. Lutte des classes, lutte contre la dé­mon­da­néi­sa­tion. Voilà la croi­sée des che­mins où nous nous trou­vons. En­core faut-il penser quelques pistes pour la suite des choses…Je vais énu­mérer ici quelques idées fon­da­men­tales qu’il nous faudra tra­vailler dans les pro­chaines an­nées si nous vou­lons dé­passer le stade du refus et ins­ti­tuer le Québec dont nous par­lons de­puis long­temps, même confu­sé­ment, dans toutes nos poé­sies.

L’indépendance et la sou­ve­rai­neté populaire

Contre la mo­no­po­li­sa­tion du pou­voir par une pe­tite élite tech­no­cra­tique ex­citée par la pers­pec­tive d’un monde to­ta­le­ment ad­mi­nistré mis au ser­vice de la bou­limie de la va­leur, nous de­vons re­va­lo­riser le projet d’autonomie, in­di­vi­duelle et col­lec­tive, de la mo­der­nité. Contre la des­truc­tion de la culture et du commun en­gen­drée par la dé­ter­ri­to­ria­li­sa­tion du ca­pital, nous de­vons pro­poser une re­va­lo­ri­sa­tion de l’appartenance à une com­mu­nauté de culture et de sens. C’est le sens de ce que dit le phi­lo­sophe Mi­chel Henry dans La Bar­barie : le vé­ri­table en­nemi de la bar­ba­ri­sa­tion du monde est la culture en tant qu’elle porte en elle la pos­si­bi­lité du rap­port au monde qui n’est pas fondé sur la seule puis­sance ou la seule quan­tité abs­traite ; la culture in­vite à se rap­porter au monde sur la base d’un sens mis en par­tage, qui in­vite à la re­con­nais­sance de ce qui vaut la peine d’être pré­servé. Cela nous mène tout droit à l’indépendance ; mais il faut l’arracher aux tech­no­crates qui y voient un moyen d’engraisser le Québec Inc. ou à ceux qui la font par res­sen­ti­ment. L’indépendance qui re­donne ses droits à la sou­ve­rai­neté du peuple contre l’aliénation, voilà celle qui nous inté­resse.

Un nou­veau pro­gramme d’éducation qui re­va­lo­rise la culture

Il faut stop­per les ma­chines qui nous mènent droit au Nau­frage de L’Université (Mi­chel Freitag), mou­ve­ment déjà bien en­tamé, et faire marche ar­rière pour re­mettre nos ins­ti­tu­tions en­sei­gne­ment au ser­vice d’un nou­veau pro­gramme de for­ma­tion de l’esprit (pai­deia) dont l’objectif sera de former des êtres hu­mains ca­pables de vivre en­semble, avec les autres cultures et de com­poser avec les pro­blèmes du siècle, no­tam­ment l’écologie. Cette édu­ca­tion ne sera pas uti­li­ta­riste : elle vi­sera avant tout à culti­ver l’autonomie des per­sonnes, la pensée cri­tique et à trans­mettre le pa­tri­moine cultu­rel hu­main. Elle sera tout à l’inverse du mé­pris et des men­songes que dif­fusent Martineau-Duhaime et cie. en ce sens qu’elle sera d’abord pré­oc­cupée par la re­va­lo­ri­sa­tion de notre ca­pa­cité d’apprécier la beauté de la culture et la beauté du monde. Elle ne pro­duira pas de la re­cherche pour être com­pé­ti­tive ou pour ren­forcer l’économie (n’en dé­plaise au rec­teur Guy Breton de l’université de Mont­réal). Elle ne sera pas « bran­chée » sur les im­pé­ra­tifs de la crois­sance, mais amè­nera plutôt à cher­cher à connaître le monde pour mieux pré­server ce qui vaut in­trin­sè­que­ment en lui.

Une dé­mo­cratie de proxi­mité, no­tam­ment à tra­vers la pro­por­tion­nelle et la re­va­lo­ri­sa­tion du débat public

Il faut éviter à tout prix que le pou­voir se dé­tache des su­jets ins­ti­tuants à tel point que nous n’ayons plus de prise sur lui. Il faut mettre en place des ins­tances, dont les as­sem­blées de quar­tier et de vil­lage d’aujourd’hui sont des exemples, à partir des­quelles re­bâtir une dé­mo­cratie de proxi­mité, une dé­mo­cratie vi­vante qui ne se li­mite pas à aller aux urnes tous les quatre ans. Nous de­vrions enfin ins­taurer le scru­tin pro­por­tionnel, que les vieux partis ont tous dé­fendus parce qu’ils bé­né­fi­cient du bi­par­tisme et de la li­mi­ta­tion de l’offre po­li­tique, et qu’ils craignent les idées de jeunes partis comme Québec so­li­daire qui vien­draient bou­le­verser la façon de faire de la po­li­tique. Amir Khadir est dans la rue, avec le peuple ; ce n’est donc pas un bon par­le­men­taire, nous dit-on… Cu­rieux que la pre­mière qua­lité d’un par­le­men­taire soit de ne pas être sur la place pu­blique avec les siens, comme au­rait dit Miron… Il m’apparaît au contraire qu’il faut créer des condi­tions pour que nous ayons beau­coup plus d’Amir Khadir et beau­coup moins de Na­thalie Nor­man­deau ou Tom­massi, c’est-à-dire que nous ayons enfin des re­pré­sen­tants qui res­tent or­ga­ni­que­ment liés avec le peuple, qui sont avec le peuple. L’objectif des nou­velles ins­tances de proxi­mité est d’ouvrir au débat pu­blic et à la cir­cu­la­tion de la pa­role afin que ce ne soient plus sem­pi­ter­nel­le­ment les mêmes qui aient le mo­no­pole du dis­cours. La dé­fer­lante de ca­lom­nies des der­niers mois nous montre l’impérieuse ur­gence d’enlever le cra­choir à ceux-là pour le re­donner au peuple, à qui on re­fuse sys­té­ma­ti­que­ment le droit de se choi­sir lui-même et de vou­loir des choses pour lui-même. À cet égard, la créa­tion d’un média pro­gres­siste de masse est de­puis long­temps au Québec une im­pé­rieuse néces­sité.

Sortir de la glo­ba­li­sa­tion ca­pi­ta­liste : vers la dé­crois­sance et le « socialisme »

Une in­dé­pen­dance qui nous lais­se­rait aux prises avec le ca­pital et ses exi­gences in­finie à la crois­sance ne nous ren­drait pas plus libres. Il faudra consé­quem­ment en­tamer un vaste mou­ve­ment de dé­crois­sance de la pro­duc­tion et de ré­flexion sur les fi­na­lités de l’activité éco­no­mique afin de la mettre au ser­vice du bien-être et du res­pect des so­ciétés et de la na­ture. Nous met­trons alors en place quelque chose comme un éco­so­cia­lisme ou un so­cia­lisme du XXième siècle qui sera dé­mo­cra­tique, anti­au­to­ri­taire, éco­lo­giste, fé­mi­niste, et saura re­mettre le bien commun et la « vie bonne » dans le fau­teuil qu’occupe ac­tuel­le­ment l’usurpateur ca­pital. Cela im­plique de re­mettre en ques­tion les ca­té­go­ries fon­da­men­tales du ca­pi­ta­lisme : tra­vail, mar­chan­dise, sa­la­riat, va­leur, etc. Il faut d’urgence en­vi­sager une ré­duc­tion ra­di­cale du temps de tra­vail pour li­bérer du temps d’activité hu­maine qui est ac­tuel­le­ment pri­son­nière de la né­ces­sité de re­pro­duire le capi­tal.

Il faut aussi en­tamer une ré­vi­sion de notre pro­duc­tion et de notre consom­ma­tion d’énergie. Nous de­vons nous dé­bar­rasser du danger pu­blic nu­cléaire, cesser l’exploitation éhon­tée de nos res­sources na­tu­relles, du sol, du sous-sol, etc. Une meilleure or­ga­ni­sa­tion de nos res­sources éner­gé­tiques et une ré­duc­tion du vo­lume de la consom­ma­tion, no­tam­ment à tra­vers la dé­cen­tra­li­sa­tion et la ré­duc­tion du trans­port, une sortie des éner­gies sales et fos­siles, m’apparaissent in­con­tour­nables. Dès que nous irons dans cette di­rec­tion, nous com­men­ce­rons à sortir du ca­pi­ta­lisme, qui n’existe que de re­fuser ces in­ter­ro­ga­tions fon­da­men­tales, et nous mar­che­rons vers quelque chose, on peut l’appeler so­cia­lisme par res­pect pour l’histoire et les luttes an­té­rieures (ou autre chose si le mot agace trop, peu im­porte du mo­ment que la fi­na­lité reste la même), qui nous amè­nera à re­va­lo­riser le lien so­cial, la na­ture et à les placer avant l’accumulation de piles d’argent. Il n’y a pas d’avenir pour l’esprit des peuples dans le ca­pi­ta­lisme, ni pour le Québec, ni pour les autres ; il faudra choi­sir si le XXieme siècle sera celui de la cor­po­ra­tion trans­na­tio­nale dé­ra­cinée ou celle de la gé­né­ro­sité des peuples rendus à eux-mêmes. Les ac­cords de libre-échange s’inscrivent dans le cadre d’un projet, déjà ar­ti­culé en 1999 dans l’Accord mul­ti­la­téral sur les in­ves­tis­se­ments (AMI). Nous ne par­lons plus beau­coup de l’AMI aujourd’hui, et pour­tant, c’est le même es­prit qui, par­tout, est en train d’imposer à tous les peuples une méta-Constitution où « l’économie d’abord » vient se po­si­tionner comme plus im­por­tante que la culture, les prio­rités et la sou­ve­rai­neté lo­cales. On peut avoir l’illusion que le monde pro­gresse avec la mon­dia­li­sa­tion vers un monde « sans fron­tières », mais ce se­rait mal com­prendre les choses : ce à quoi nous as­sis­tons est l’enveloppement de la to­ta­lité de la pla­nète sous une contrainte unique, celle de la va­lo­ri­sa­tion du ca­pital, la­quelle se dou­blera d’un ap­pa­reil de contrôle so­cial sans pré­cé­dent pour op­ti­miser la per­for­mance et ré­guler les flux de « ca­pital hu­main ». C’est pour­quoi il faut ré­sister à ce mou­ve­ment de dé­ter­ri­to­ria­li­sa­tion. Le risque est bien sûr de som­brer dans une re­ter­ri­to­ria­li­sa­tion xé­no­phobe ou fermée ; c’est ce que montre la ré­sur­gence du po­pu­lisme de droite, du ra­cisme, et même du néo­na­zisme (en Grèce, par exemple). Contre cela, nous sommes ap­pelés à une ap­proche plus hu­ma­niste et plus ou­verte de la re­va­lo­ri­sa­tion de l’enracinement. Seul le ré­en­ra­ci­ne­ment, en effet, peut servir de préa­lable et de point d’appui à un vé­ri­table inter­na­tio­na­lisme.

La liste se­rait en­core bien longue, il manque quan­tité de choses à ce pro­gramme mi­nimum. J’aimerais qu’on en re­tienne sur­tout l’esprit : ré­ta­blir des lieux du po­li­tique, re­mettre le débat, la culture, le res­pect de la na­ture, de l’égalité au centre des prio­rités, sortir du ca­pi­ta­lisme, du pé­trole, de la crois­sance, re­va­lo­riser l’éducation hu­ma­niste : voilà les com­po­santes fon­da­men­tales avec les­quelles faire un pays où les Québécois-e-s se­raient enfin maîtres chez eux, et pour­raient enfin placer l’épanouissement hu­main et le res­pect de la na­ture par-delà les pro­jets d’entreprenariat bas­se­ment in­té­ressés et mé­diocres qui tiennent ac­tuel­le­ment lieu de telos de pa­co­tille en cette pro­vince di­rigée par des cancres. Le parti Québec so­li­daire est celui qui m’apparaît le plus proche des idées que j’identifie comme étant les plus im­por­tantes pour les pro­chaines an­nées. Ce n’est pas pour rien que j’en suis membre de­puis les dé­buts de l’aventure, et que je pense qu’il s’agit d’une or­ga­ni­sa­tion im­por­tante pour la marche du peuple qué­bé­cois vers son éman­ci­pa­tion. Je ne pense pas, par ailleurs, que l’action élec­to­rale soit la seule tac­tique à uti­liser. Le conflit étu­diant ne nous a-t-il pas montré com­bien la rue, les ré­seaux, les va­leurs d’organisation li­ber­taires, la dé­mo­cratie di­recte sont por­teuses d’une force d’organisation im­por­tante, comme nous l’a montré la jeu­nesse ? Je pense être bons dia­lec­ti­ciens qu’il faut en­vi­sager une com­plé­men­ta­rité entre les or­ga­ni­sa­tions tra­di­tion­nelles (partis, syn­di­cats, mou­ve­ments so­ciaux) et les nou­velles pra­tiques d’organisation. Choisir un camp ou l’autre est la plus sûre façon de ne pas dis­poser de tous les atouts nous per­met­tant de battre la main du pou­voir et du capi­tal.

Bien sûr, même si « ça ne pourra pas tou­jours ne pas ar­river », nous pou­vons avoir le sen­ti­ment que nous sommes de­vant une mon­tagne d’impossible et bais­ser les bras, nous pou­vons même céder au res­sen­ti­ment. Gaston Miron, comme l’avait bien vu Va­de­bon­coeur, re­fu­sait de fonder sa ré­volte dans le désar­roi ou le res­sen­ti­ment, pré­fé­rant adop­ter une at­ti­tude plus gé­né­reuse d’attente, de pa­tience, de dis­po­ni­bi­lité en­vers l’histoire, comme s’il était tou­jours prêt, malgré les échecs, à ac­cueillir la mé­dia­tion quand elle dai­gne­rait enfin se mon­trer :

Non, je n’ai ja­mais re­noncé malgré tous les échecs. Je suis têtu de nais­sance, je pour­rais dire. J’ai des ac­ca­ble­ments pro­fonds, mais la vie est tel­le­ment forte qu’elle re­prend tou­jours le dessus. C’est comme une ra­cine, c’est comme une es­pèce de plon­gée ra­ci­neuse qui ne veut ja­mais dé­ra­ciner. Comme je le dis dans ce poème de la Marche à l’amour, je re­fuse la tra­gédie, je re­fuse l’échec, je dis qu’il faut donner tou­jours la cen­tième et une chance à l’amour, je dis « j’ai du chien­dent d’achigan plein l’âme ». Alors, il y a tou­jours une es­pèce de re­prise de l’amour et une conti­nua­tion de cette re­cherche de la média­tion.

Voici tout au plus quelques mots, quelques pistes pour les an­nées à venir et pour la tâche qui nous at­tend, celle qui nous ap­pelle à être à la hau­teur de ce que notre hu­ma­nité com­mune exige de nous : nous donner les moyens de nous ré­ap­pro­prier notre es­prit commun pour em­pê­cher notre dis­so­lu­tion dans le grand tout mag­ma­tique de l’alchimie fi­nan­cière ca­pi­ta­liste glo­ba­lisée. Il y a bien sûr là quelque chose « d’utopique ». Mais si pa­reilles pers­pec­tives peuvent sem­bler loin­taines, dif­fi­ciles, si­tuées sur des che­mins obs­trués d’embûches, il faut voir à quel point l’autre pers­pec­tive, celle de la fuite en avant, consti­tue une voie ex­press vers la bar­barie as­surée. Le rap­port GÉO-5 nous donne moins de 100 ans avec du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique tel que nous le pra­ti­quons avant notre as­phyxie col­lec­tive. Qui pen­se­rait que vien­drait le jour où la phrase « La li­berté ou la mort » ne se­rait plus une af­fir­ma­tion ré­vo­lu­tion­naire char­gée de ro­man­tisme, mais un ul­ti­matum posé par les cir­cons­tances elles-mêmes ? La jeu­nesse a saisi l’ampleur du pro­blème et est déjà à pied d’œuvre contre l’interdit de faire so­ciété, contre l’interdit d’humanité. Elle porte des en­sei­gne­ments qu’on ne sau­rait re­fuser d’entendre.

Les commentaires sont fermés.