Lutter tout à la fois contre l’islamophobie et contre l’islamisme ?

Réponse à Denis Collin, président de l’Université populaire d’Evreux

Par Mis en ligne le 21 août 2016

Muhamed AliIl est sou­vent affirmé que la dénon­cia­tion de l’islamophobie et la lutte contre son déve­lop­pe­ment, en par­ti­cu­lier au cours des quinze der­nières années en France (comme l’a rap­pelé, en ce mois d’août, ce qui est devenu « l’affaire du bur­kini »), mène­rait néces­sai­re­ment à une com­pli­cité avec les cou­rants sala­fistes. Pour nombre d’hommes poli­tiques et d’idéologues, de droite comme de gauche, cette thèse est deve­nue un lieu commun et consti­tue l’un des axes cen­traux du consen­sus isla­mo­phobe. Jean Batou montre dans cet article qu’elle ne repose sur rien et que « la lutte contre l’islam sec­taire et l’islam poli­tique réac­tion­naire ne passe pas par la mul­ti­pli­ca­tion des inter­dits » mais par une poli­tique anti­ra­ciste consé­quente et l’émergence d’une alter­na­tive anti­ca­pi­ta­liste.

L’islamophobie est une forme de racisme qui consi­dère les musul­mans, voire les femmes et les hommes de culture musul­mane, indé­pen­dam­ment de leurs croyances et de leur inves­tis­se­ment reli­gieux, comme por­teurs de tares par­ti­cu­lières : goût pour la vio­lence, machisme, into­lé­rance, irra­tio­na­lité, sou­mis­sion aveugle, etc. Elle reven­dique ainsi l’interdiction de leurs pra­tiques cultu­relles (ali­men­taires, ves­ti­men­taires, etc.) dans l’espace public, voire l’arrêt de l’immigration de leurs pays d’origine. De nom­breux groupes d’extrême droite s’en reven­diquent expli­ci­te­ment, à tel point qu’Enzo Traverso a pu écrire tout récem­ment que « compte tenu de cette culture xéno­phobe et de dis­cri­mi­na­tion extrême, l’idée que les citoyens musul­mans puissent être astreints à porter un crois­sant jaune sur leurs habits, comme les juifs une étoile jaune pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, ne paraît plus invraisemblable»1.

Cette isla­mo­pho­bie s’inscrit certes dans la conti­nuité du racisme de la période colo­niale, qui dis­cri­mi­nait l’indigène par rap­port au citoyen en raison de l’incompatibilité pré­su­mée des cou­tumes et des ins­ti­tu­tions du pre­mier (musul­manes, notam­ment) avec l’ordre social et les valeurs morales du second. Mais elle pré­sente aussi des ana­lo­gies avec l’antisémitisme de la pre­mière moitié du 20e siècle, en par­ti­cu­lier dans l’aire ger­ma­nique, qui enten­dait refor­mu­ler ‘l’identité natio­nale’ par oppo­si­tion aux juifs. De la même façon, l’islam est uti­lisé aujourd’hui pour redé­fi­nir une iden­tité mena­cée par la mon­dia­li­sa­tion.

Tout cela n’empêche pas Denis Collin, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie dans un lycée d’Évreux et pré­sident de l’Université popu­laire de cette ville, de faire de la lutte contre l’islamophobie un cache-sexe du fon­da­men­ta­lisme musul­man : « Partie des États isla­mistes les plus réac­tion­naires (Iran, Arabie Saoudite, Qatar) la ‘lutte contre l’islamophobie’, affirme-t-il dans un article publié en ligne le 12 juillet 2016, fait partie inté­grante de la stra­té­gie poli­tique de conquête du pou­voir des diverses ten­dances de l’islam poli­tique (…) »2.

Salafistes et islamophobes

Tout d’abord, pour­quoi D. Collin pense-t-il que la lutte contre l’islamophobie puisse amener la gauche inter­na­tio­na­liste à renon­cer à com­battre l’islam sala­fiste et ses men­tors sur les plans idéo­lo­gique et poli­tique ? Rappelons que l’islam sun­nite n’a ni église ni clergé, ce qui a permis à la dynas­tie des Saoud, depuis la sup­pres­sion du cali­fat otto­man en 1924, grâce notam­ment au contrôle du pèle­ri­nage, de se poser abu­si­ve­ment en gar­dienne de l’orthodoxie musul­mane. Elle a ainsi exporté les concep­tions étri­quées de la secte wah­ha­bite, pour qui les musul­mans doivent reve­nir à l’islam des ori­gines, dont elle pré­sente d’ailleurs une image cari­ca­tu­rale (cf. Fred Donner www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​5​R​F​K​5​u​5lkhA). De plus, après la Seconde Guerre mon­diale, le mono­pole de la rente pétro­lière lui a permis de finan­cer de nom­breuses mos­quées, centres isla­miques, écoles cora­niques, médias, etc. à l’échelle mon­diale, avec le sou­tien des puis­sances occi­den­tales qui voyaient en elle un rem­part contre le « socia­lisme arabe ».

Pourtant, contrai­re­ment à ce qu’affirme Denis Collin, l’islamophobie n’est pas com­bat­tue par « les États isla­mistes les plus réac­tion­naires », puisqu’elle ne fait que confir­mer l’impossibilité pour les musul­mans de vivre « parmi les infi­dèles » et faci­lite le « gou­ver­ne­ment des corps et des esprits » par les sala­fistes. Pour cette raison, il est tout à fait légi­time que la lutte contre l’islamophobie soit sou­te­nue par la gauche laïque, anti­co­lo­nia­liste, anti­ra­ciste et fémi­niste – du moins, celle qui n’a pas rompu avec le B.A-BA de la dia­lec­tique (lire à ce propos l’article de Daniel Bensaïd, « Etat de la pensée dia­lec­tique en France et dans le monde », sep­tembre 2005, http://​daniel​ben​said​.org/​E​t​a​t​-​d​e​-​l​a​-​p​e​n​s​e​e​-​d​i​a​l​e​c​t​i​q​ue-en). En effet, cette lutte est la condi­tion d’un combat effi­cace contre le contrôle des popu­la­tions issues de l’immigration post­co­lo­niale par l’islam reli­gieux sec­taire et/​ou par l’islam poli­tique réac­tion­naire.

Question de classe et oppression postcoloniale

Denis Collin a raison de sou­li­gner que les musul­mans ne sont pas assi­mi­lables aux orga­ni­sa­tions isla­miques. Encore faut-il qu’une hos­ti­lité mon­tante à leur égard ne les pousse pas dans les bras de celles-ci. Sur ce point, il est sur­pre­nant de lire sous sa plume, qu’en France, catho­liques, pro­tes­tants, ortho­doxes, juifs, musul­mans, agnos­tiques ou athées sont égaux devant la loi. Comme s’il n’existait pas d’autres sources de dis­cri­mi­na­tions à l’égard de sec­teurs par­ti­cu­liè­re­ment défa­vo­ri­sés des classes popu­laires, stig­ma­ti­sés de sur­croît par leur statut post­co­lo­nial.

Or, aujourd’hui en France, un musul­man ne peut pas être défini essen­tiel­le­ment comme quelqu’un « qui croit en tota­lité ou en partie ce que dit le Coran et en tire éven­tuel­le­ment quelques pré­ceptes concer­nant sa propre vie ». En réa­lité, sur le plan socio­lo­gique, c’est avant tout un tra­vailleur ou une tra­vailleuse mal payé, pré­caire, sou­vent chô­meur, vivant dans des quar­tiers dégra­dés, vic­time au quo­ti­dien du racisme… C’est pour­quoi, devant la fai­blesse d’une gauche inter­na­tio­na­liste, capable d’organiser la résis­tance de ceux et celles d’en bas, cet « islam popu­laire, bon enfant et qui ne pose aucun pro­blème à qui­conque » cède de plus en plus la place à la colère.

Denis Collin dis­tingue « l’islam bon enfant » de la « la reli­gion isla­mique », qu’il assi­mile à ses com­po­santes reli­gieuses ou poli­tiques orga­ni­sées. Si sa ter­mi­no­lo­gie est un peu naïve, il com­prend bien que l’islam sec­taire (wah­ha­bite, sala­fiste) et ses expres­sions poli­tiques (Frères musul­mans, etc.) ont effec­ti­ve­ment mis la main sur « l’islam orga­nisé ». Sur ce point, nous sommes en gros d’accord. Pourtant, ces cou­rants ne se sont pas déve­lop­pés « en réac­tion aux ten­dances démo­cra­tiques et moder­ni­sa­trices [de] l’empire otto­man au cours du 19e siècle », mais en réponse à la bar­ba­rie moderne de la Première Guerre mon­diale. Comme son homo­logue euro­péenne, la petite bour­geoi­sie musul­mane a rejeté le dis­cours révo­lu­tion­naire de l’Octobre russe, qui tou­chait de plein fouet l’islam, pour se tour­ner vers de nou­velles « uto­pies réac­tion­naires » que sou­tien­dront effec­ti­ve­ment les impé­ria­listes bri­tan­niques et fran­çais (!!!) avant ceux des États-Unis.

Islams politiques réactionnaires et impérialismes

D. Collin ne fait pas dans la den­telle quand il évoque « l’accord his­to­rique entre Roosevelt et la dynas­tie Saoud signé sur le croi­seur Quincy en 1945, [qui] va scel­ler l’alliance his­to­rique de l’impérialisme US et de l’islam fon­da­men­ta­liste ». Les his­to­riens auront raison de tous­ser… Mais il ne se trompe pas sur l’essentiel : depuis les années 1950, les États-Unis ont encou­ragé le wah­ha­bisme, les Frères Musulmans et les aya­tol­lahs conser­va­teurs pour lutter contre les régimes pro­gres­sistes de Mossadegh en Iran, de Nasser en Egypte, du Baath en Syrie et en Irak, etc. À ceci près que ces régimes n’avaient rien de laïc, contrai­re­ment à ce qu’il affirme… Il a raison aussi lorsqu’il évoque le sou­tien bien connu de la CIA aux Talibans, par le biais des ser­vices secrets pakis­ta­nais. Sans aucun doute, l’islam sec­taire et l’islam poli­tique réac­tion­naire sont partie inté­grante du jeu des impé­ria­lismes à l’échelle mon­diale. On pour­rait ajou­ter que l’islam poli­tique chiite table aujourd’hui habi­le­ment sur les riva­li­tés inter-impé­ria­listes en jouant la carte russe en Syrie et la carte US en Irak.

D’accord aussi avec D. Collin pour dire que l’islam poli­tique est dif­fé­ren­cié, même si ses mul­tiples cou­rants par­tagent « une lec­ture plus ou moins lit­té­rale du Coran et qu’ils font de la sou­mis­sion des femmes une ques­tion cen­trale de leur pro­pa­gande ». D’accord aussi sur le fait qu’il repré­sente « des forces poli­tiques bour­geoises ». Pourtant, contrai­re­ment à ce qu’il affirme, leur hos­ti­lité « à la démo­cra­tie et à ses consé­quences en matière de liber­tés indi­vi­duelles » n’est pas une spé­ci­fi­cité du monde musul­man, mais une ten­dance géné­rale du capi­ta­lisme dans le Sud Global. Présentent-elles « cer­tains des carac­tères des orga­ni­sa­tions tota­li­taires » ? Oui, sans aucun doute, en enca­drant les popu­la­tions « par une pro­pa­gande qui dis­pose de moyens impor­tants » et en déve­lop­pant « un véri­table gou­ver­ne­ment des corps et des esprits ». On en a vu cepen­dant les limites en Egypte ou en Tunisie, où les deux expé­riences de pou­voir des Frères Musulmans et d’Ennahdha n’ont pas débou­ché sur l’installation de régimes tota­li­taires, mais sur d’imposantes mobi­li­sa­tions popu­laires d’opposition qui ont pré­ci­pité leur dis­cré­dit.

En com­pa­rant le « capi­ta­lisme démo­cra­tique » occi­den­tal au « tota­li­ta­risme isla­mique », D. Collin ne voit pas que l’un domine les pays impé­ria­listes, avec une ten­dance accrue à l’autoritarisme, tandis que l’autre contrôle quelques États du Sud, avec des dif­fi­cul­tés crois­santes, même en Arabie Saoudite… D’ailleurs, les Saoud ont pré­féré l’armée égyp­tienne « laïque » au gou­ver­ne­ment des Frères Musulmans pour faire face au peuple égyp­tien en colère.

Un ennemi en cache un autre

En Europe, D. Collin se trompe de cible lorsqu’il parle d’un « isla­misme conqué­rant », alors que par­tout la droite et l’extrême droite raciste et isla­mo­phobe pro­gressent de façon autre­ment inquié­tante, lorsque la gauche ne pré­sente pas une alter­na­tive anti­li­bé­rale – pour ne pas dire anti­ca­pi­ta­liste – forte. En même temps, il a raison de poin­ter le risque d’une conquête de la jeu­nesse pré­ca­ri­sée d’origine musul­mane par les réseaux sala­fistes, finan­cés par l’argent du pétrole. Mais il se trompe sur la façon de la contrer.

La lutte contre l’islam sec­taire et l’islam poli­tique réac­tion­naire ne passe pas par la mul­ti­pli­ca­tion des inter­dits au nom d’une concep­tion cari­ca­tu­rale de la laï­cité, qui ne peut que leur donner une aura de vic­time. Il sup­pose avant tout l’intégration des pré­caires, en par­ti­cu­lier des jeunes, aux luttes sociales, et le refus de toute forme de racisme. Pour autant, cela ne signi­fie pas qu’il faille mettre en sour­dine nos com­bats poli­tiques et idéo­lo­giques pour les droits démo­cra­tiques, les droits des femmes, les droits des mino­ri­tés sexuelles, etc. Au contraire, nous aurons d’autant plus de chances d’être écou­tés que nous nous oppo­sons sans réserve aux mesures dis­cri­mi­na­toires à l’égard des musul­mans.

Pour D. Collin, « on doit, comme on le fait déjà aujourd’hui, conti­nuer de garan­tir la liberté reli­gieuse des musul­mans comme celle de toutes les croyances. La foi est affaire de conscience et la liberté de conscience est un prin­cipe fon­da­men­tal ». Très bien. « Mais, ajoute-t-il, cette liberté de conscience n’autorise pas les croyants à régen­ter l’espace public en fonc­tion de leurs croyances – dans les pis­cines comme dans les autres lieux publics, la mixité est la règle. De même, les enfants, quelles que soient leur reli­gion, doivent être ins­truits des mêmes pro­grammes fixés par les auto­ri­tés poli­tiques ». Pas d’objection.

Cependant, quand il aborde la ques­tion du « voile », D. Collin com­mence à tout mélan­ger : d’abord il affirme que « les lieux ins­ti­tu­tion­nels exigent sou­vent cer­taines règles de tenue » et que « dans de nom­breux métiers, il existe une tenue régle­men­taire de tra­vail ». Des argu­ments assez faibles, lorsqu’on com­prend où il veut en venir. Il en déduit en effet, « qu’à l’école on se découvre devant le pro­fes­seur », que « les fonc­tion­naires dans l’exercice de leurs fonc­tions ne doivent pas affi­cher leurs croyances reli­gieuses (ou poli­tiques d’ailleurs) », et que donc, « on ne voit pas pour­quoi les isla­mistes seraient fondés à exiger que les femmes musul­manes puissent être sous­traites à ces lois com­munes ». Mais il ne nous dit pas en quoi le fait de porter un fou­lard sur les che­veux empê­che­rait une ensei­gnante de donner un cours sur l’évolution, ou à une élève de suivre le pro­gramme de l’école publique. Surtout, il ne se pose pas la ques­tion de la liberté de choix des femmes concer­nées, qui devrait pour­tant être notre pré­oc­cu­pa­tion essen­tielle.

Le venin est dans la queue

« Il est grand temps de donner un coup d’arrêt à l’islamisme », nous assène-t-il en conclu­sion. On aurait pu croire que c’était parce que l’islam sec­taire et l’islam poli­tique réac­tion­naire sont des forces rétro­grades. Mais non. C’est parce que ces orga­ni­sa­tions « heurtent de plein fouet les tra­di­tions natio­nales popu­laires (sic), agis­sant comme de puis­sants dis­sol­vants des soli­da­ri­tés tra­di­tion­nelles, et four­nissent les ins­tru­ments de divi­sion dont le patro­nat a besoin ». Pour ceux qui pou­vaient croire naï­ve­ment, dans la tra­di­tion de Marx, que c’était le capi­ta­lisme lui-même qui agis­sait comme puis­sant dis­sol­vant des soli­da­ri­tés tra­di­tion­nelles et four­nis­sait les ins­tru­ments de divi­sion dont le patro­nat a besoin, voilà un autre ennemi, sans doute beau­coup moins impres­sion­nant !

Mais ce serait oublier, explique D. Collin, que le pro­blème numéro 1, du moins à en croire Laurent Bouvet, un poli­to­logue proche du PS fran­çais pour qui la voca­tion iden­ti­taire de la gauche est gage de sa réus­site, c’est l’« insé­cu­rité cultu­relle ». Après avoir cité cette « auto­rité », il part lit­té­ra­le­ment en vrille, dénon­çant « les frac­tions de la gauche radi­cale qui sou­tiennent l’islamisme » (sic) et qui « font ainsi, consciem­ment ou non, le jeu du Front National » (resic). Après un effort louable de dis­cus­sion, que viennent donc faire de telles impré­ca­tions à la fin de son texte ? Le venin est dans la queue, disaient les Romains. Dont acte. Mais cette polé­mique n’est pas à l’honneur de son auteur et ne mérite évi­dem­ment aucune réponse.

1. The Pluto Press Blog, 10 août 2016.
2. Voir : http://​la​-sociale​.via​bloga​.com/​n​e​w​s​/​l​a​-​p​r​e​t​e​n​d​u​e​-​i​s​l​a​m​o​p​h​o​b​i​e​-​e​t​-​l​a​-​f​o​n​c​t​i​o​n​-​p​o​l​i​t​i​q​u​e​-​d​e​s​-​o​r​g​a​n​i​s​a​t​i​o​n​s​-​i​s​l​a​m​iques

Photographie : @Thomas Hoepker /​Magnum

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