Repenser le syndicalisme, lutter pour le socialisme

Par Mis en ligne le 13 décembre 2012

Au cours de la crise des années 30, le syn­di­ca­lisme a subi une muta­tion, en par­ti­cu­lier aux Etats-Unis, pas­sant du syn­di­ca­lisme de métier au syn­di­ca­lisme indus­triel, incarné par la nais­sance du CIO (Congress of Industrial Organizations). Sam Gindin, ancien direc­teur de recherche du syn­di­cat cana­dien de l’automobile, se demande ici quelles muta­tions devrait subir le syn­di­ca­lisme d’aujourd’hui pour répondre à la crise en cours.

Bien que par­tant d’exemples nord-amé­ri­cains, sa réflexion aborde une série de pro­blèmes que nous ren­con­trons aussi en Europe. En par­ti­cu­lier, com­ment orga­ni­ser la classe tra­vailleuse dans son ensemble, en pre­nant en compte ses reven­di­ca­tions sur le lieu de tra­vail, mais aussi en dehors ? Comment enga­ger dans la lutte les chô­meurs et les chô­meuses, mais aussi de larges pans de la popu­la­tion qui ne dis­posent pas d’emploi fixe ni d’expérience syn­di­cale ? Comment com­bi­ner les mobi­li­sa­tions sur les lieux de tra­vail avec celles des usa­gers et usa­gères des ser­vices publics, des béné­fi­ciaires de l’aide sociale, des loca­taires ou petits pro­prié­taires expul­sés de leurs loge­ments ?

Jean Batou


« Je vais trai­ter de la crise du mou­ve­ment des salarié·e·s, qui recouvre en partie la crise de la gauche, et prendre acte sobre­ment de la portée de la défaite actuelle du monde du tra­vail pour essayer de répondre à la ques­tion : que faut-il faire aujourd’hui ? Si l’on consi­dère le quart de siècle qui pré­cède la crise actuelle, il est frap­pant de consta­ter que, tandis que le capi­tal se restruc­tu­rait, ampu­tait les acquis des tra­vailleurs et tra­vailleuses, affai­blis­sait leurs orga­ni­sa­tions et les ame­nait à réduire leurs attentes, la résis­tance s’est mon­trée rela­ti­ve­ment faible. Il y a eu des luttes, mais spo­ra­diques, iso­lées, qui n’étaient pas à la hau­teur des attaques subies.

Reconnaître notre état de faiblesse

Lorsque la der­nière crise est arri­vée, on aurait pu croire qu’elle serait l’occasion d’un tour­nant, qu’il serait pos­sible de délé­gi­ti­mer plus for­te­ment le capi­tal finan­cier. Or en réa­lité, le mou­ve­ment ouvrier est plus que jamais sur la défen­sive. Le néo­li­bé­ra­lisme pro­longe l’offensive contre le sec­teur privé en visant le sec­teur public, pour ne pas lais­ser un sec­teur s’en tirer mieux que les autres et appro­fon­dir la défaite des tra­vailleurs et tra­vailleuses dans leur ensemble. L’Etat accom­pagne le mou­ve­ment en accep­tant tout d’abord des taux de chô­mage élevés, comme stra­té­gie pour affai­blir les salarié·e·s qui, dans les années 1950-1970, avaient encore une cer­taine force éco­no­mique en termes de plein emploi et de confiance en soi.

Ces attaques impliquent la restruc­tu­ra­tion de com­mu­nau­tés entières, ce qui est très impor­tant. Les fer­me­tures d’entreprises au sein d’une com­mu­nauté, même si elles sont com­pen­sées par la créa­tion d’emplois ailleurs, n’empêchent pas la des­truc­tion de ces com­mu­nau­tés, au sein des­quelles la conscience de classe s’est déve­lop­pée sur plu­sieurs géné­ra­tions. Et cette conscience est très dif­fi­cile à recons­truire rapi­de­ment au sein de nou­velles com­mu­nau­tés.

En fait, il serait faux de n’évoquer qu’une attaque contre le monde du tra­vail. En réa­lité, celui-ci a aussi été inté­gré au néo­li­bé­ra­lisme d’une façon nou­velle par rap­port à l’époque de l’Etat-providence key­né­sien. Pour com­prendre cela, il faut réa­li­ser que les gens trouvent tou­jours un moyen de sur­vivre, et qu’en l’absence de solu­tions col­lec­tives (de gauche), ils cherchent des solu­tions indi­vi­duelles pour répondre à leurs pro­blèmes. Durant les années 80 et 90, les familles ont aug­menté leur temps de tra­vail, en par­ti­cu­lier les femmes ? ; elles ont observé plus atten­ti­ve­ment les mou­ve­ments de la bourse en rap­port avec leurs fonds de pen­sion ? ; elles ont cessé de consi­dé­rer leurs mai­sons comme des mai­sons, consi­dé­rant qu’il s’agissait d’un inves­tis­se­ment ? ; elles ont eu de plus en plus recours à l’endettement, etc.

Du début des années 80 à la fin des années 90, la consom­ma­tion a ainsi crû for­te­ment, d’environ 80 % (!), en dépit d’importantes inéga­li­tés, si bien que l’intégration des tra­vailleurs et tra­vailleuses au capi­ta­lisme néo­li­bé­ral s’appuyait encore sur une base maté­rielle, même si l’accès à un consu­mé­risme effréné repo­sait de plus en plus sur l’endettement, la débrouille indi­vi­duelle et l’assimilation de baisses d’impôts à des hausses de salaire. Mais il y a une énorme dif­fé­rence entre accé­der à la consom­ma­tion en lut­tant, par des piquets de grève et des mani­fes­ta­tions de rue, et le faire en s’endettant, en tra­vaillant plus ou en tablant sur des baisses d’impôts. Il en est résulté une véri­table atro­phie des capa­ci­tés col­lec­tives, de la sen­si­bi­lité col­lec­tive. Plus grave encore, par leur façon même de répondre à la crise, les salarié·e·s ont pavé la voie à la repro­duc­tion du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral.

En même temps, la ques­tion de la com­pé­ti­tion a aussi touché les syn­di­cats comme ins­ti­tu­tions. En effet, la com­pé­ti­tion affecte les tra­vailleurs et les capi­ta­listes de façon très dif­fé­rente. La com­pé­ti­tion peut affai­blir des capi­ta­listes, voir en détruire cer­tains, mais elle ren­force les capi­ta­listes en tant que classe. Les plus forts, les plus pro­duc­tifs gagnent la partie et la classe capi­ta­liste se ren­force. Mais la com­pé­ti­tion parmi les tra­vailleurs et tra­vailleuses les affai­blit, parce qu’elle leur fait perdre leur prin­ci­pal atout dans la lutte : la soli­da­rité. Ils s’identifient avec leur entre­prise pour la rendre plus com­pé­ti­tive et, dans ce but, consi­dèrent que le licen­cie­ment d’autres salarié·e·s peut être jus­ti­fié, pourvu que leur emploi soit ainsi sauvé.

Parallèlement, les syn­di­cats en tant qu’institutions com­mencent aussi à consi­dé­rer la com­pé­ti­tion comme un but et non plus comme une contrainte du monde réel avec laquelle il faut jouer. Ainsi, les syn­di­cats com­mencent à vendre l’objectif de la com­pé­ti­ti­vité à leurs membres. Finalement, l’impact du néo­li­bé­ra­lisme, des restruc­tu­ra­tions et du ren­for­ce­ment de la com­pé­ti­tion conduit à des divi­sions de plus en plus pro­fondes au sein de la classe tra­vailleuse. Ce ne sont pas seule­ment les inéga­li­tés entre le 1 % et les 99 % qui se sont creu­sées durant les années 90, mais aussi celles entre les tra­vailleurs et tra­vailleuses exclus des salaires décents et des syn­di­cats d’un côté, et les membres des syn­di­cats de l’autre, ces der­niers étant de plus en plus isolés du reste de la popu­la­tion, nour­ris­sant en retour des res­sen­ti­ments contre les béné­fi­ciaires de l’aide sociale, sou­te­nus par leurs impôts.

Dépasser les limites des syndicats

Derrière ces évo­lu­tions, il y a quelque chose d’encore plus fon­da­men­tal. En réa­lité, les syn­di­cats orga­nisent des seg­ments de la classe tra­vailleuse, ils repré­sentent cer­tains groupes de tra­vailleurs et tra­vailleuses dont ils défendent les inté­rêts ? ; ils sont issus de la classe sala­riée, mais ne sont pas des orga­ni­sa­tions de cette classe dans son ensemble. Le fait que les syn­di­cats n’organisent que des seg­ments de la classe tra­vailleuse n’était pas un gros pro­blème dans les années 50 et 60. Ils pou­vaient faire des gains et ces gains dif­fu­saient dans le reste du monde du tra­vail. Ce n’est plus vrai aujourd’hui : cette ère est ter­mi­née. Les syn­di­cats, tels qu’ils sont struc­tu­rés, ne peuvent même plus repré­sen­ter leurs membres sur un mode défen­sif, ce qui met en cause leur rôle his­to­rique.

Que signi­fie­rait leur renou­veau ? Si l’on réflé­chit aux années 30, soit à la der­nière fois que l’on a connu ce type de crise, le syn­di­ca­lisme de métier avait atteint ses limites, et l’on a vu se déve­lop­per le syn­di­ca­lisme d’industrie avec de nou­velles tac­tiques, comme les occu­pa­tions d’entreprises, de nou­velles struc­tures, comme le sys­tème de repré­sen­ta­tion démo­cra­tique sur le lieu de tra­vail (demo­cra­tic ste­ward system). D’où la ques­tion : que pour­rait-il sortir de la crise actuelle, com­pa­rable à de telles muta­tions ?

Je vais citer un exemple que nous expé­ri­men­tons aujourd’hui à Toronto. Le mili­tant syn­di­cal états-unien Bill Fletcher (voir encart) a pro­posé de déve­lop­per des assem­blées régio­nales de tra­vailleurs, d’aller au-delà des syn­di­cats pour inter­ve­nir sur des pro­blèmes de classe, au niveau des quar­tiers. Lorsque la crise a surgi, en 2008, un groupe parmi nous a réa­lisé que la der­nière chose dont nous avions besoin, c’était d’une nou­velle mani­fes­ta­tion. Nous devions faire face à notre véri­table fai­blesse et déci­der que faire pour nous ren­for­cer. Nous avons donc opté pour lancer de telles assem­blées à Toronto en espé­rant qu’elles essai­me­raient ailleurs – on n’allait pas faire la révo­lu­tion dans une seule ville. Ce ne serait pas une coa­li­tion : les coa­li­tions ont leur fonc­tion, elles sont impor­tantes, mais les mou­ve­ments eux-mêmes sont si faibles, les syn­di­cats sont si limi­tés, que le fait de les mettre ensemble ne nous ren­force pas tant que ça. En réa­lité, il se forme encore des liens prag­ma­tiques entre les gens autour de ques­tions spé­ci­fiques, que nous enten­dions tou­cher en déve­lop­pant un nou­veau niveau poli­tique qui fait appel à l’engagement indi­vi­duel.

Partir de préoccupations de classe au sens large

Ce nou­veau niveau poli­tique part de pré­oc­cu­pa­tions de classe au sens large : il ne concerne pas seule­ment les tra­vailleurs et tra­vailleuses, mais aussi les chô­meurs et chô­meuses et les pauvres, et s’intéresse à toutes sortes de ques­tions qui affectent les tra­vailleurs et tra­vailleuses dans de mul­tiples dimen­sions de leur vie. Et nous sommes arri­vés prag­ma­ti­que­ment au consen­sus sui­vant : ces regrou­pe­ments ont une base de classe ? ; ils sont anti­ca­pi­ta­listes, au sens où les gens qui s’y impliquent cherchent des réponses en rom­pant avec la logique du sys­tème ? ; ils sont mili­tants, mais s’efforcent de déve­lop­per un cadre col­lec­tif au sein duquel les participant·e·s peuvent déve­lop­per les apti­tudes orga­ni­sa­tion­nelles que nous avons lar­ge­ment per­dues au cours de ce der­nier quart de siècle, mais aussi des apti­tudes intel­lec­tuelles. Il s’agit par là de com­prendre com­ment le capi­ta­lisme fonc­tionne et de déve­lop­per des stra­té­gies pour s’y oppo­ser.

L’une des choses que nous vou­lions obte­nir, c’est le déve­lop­pe­ment de réseaux d’activistes autour des lieux de tra­vail, non pas tant pour chan­ger les direc­tions syn­di­cales locales – bien que cela puisse s’avérer néces­saire au cours de la lutte – mais pour déve­lop­per la conscience d’appartenir à une classe qui va au-delà de l’entreprise ou de la sec­tion syn­di­cale locale. Par exemple, en fai­sant de la for­ma­tion dans les rangs syn­di­caux, en tis­sant des liens avec les com­mu­nau­tés envi­ron­nantes, en se coor­don­nant avec des groupes de soli­da­rité rat­ta­chés à d’autres sec­tions syn­di­cales locales. Le mou­ve­ment des assem­blées dont je viens de parler devait per­mettre de faci­li­ter de telles démarches, en offrant à chacun·e la for­ma­tion néces­saire (d’où viennent les défi­cits ? Quels pro­blèmes se posent au tra­vail ? Etc.), la logis­tique, mais aussi les lieux d’échange et de dis­cus­sion pour apprendre les un·e·s des autres.

Une chose est de déve­lop­per de nou­velles orga­ni­sa­tions, une autre est de déci­der que faire en prio­rité avec elles. Nous nous sommes donc demandé quel genre de reven­di­ca­tions mettre en avant qui puissent être por­teuses de dyna­miques fortes, qui puissent conduire un plus grand nombre de gens à se poser le type de ques­tions que les mili­tants socia­listes se posent. Notre convic­tion, c’est qu’un chan­ge­ment dans les syn­di­cats ne peut pas surgir de la seule dyna­mique interne aux syn­di­cats. La direc­tion des syn­di­cats, qui a résisté à toute ouver­ture dans le passé, consi­dère aujourd’hui tout chan­ge­ment comme plus com­pli­qué et désta­bi­li­sant encore. En réa­lité, un grand nombre de dirigeant·e·s syn­di­caux – pas tous – se sont rési­gnés à nour­rir de très faibles pré­ten­tions. On peut ainsi blâmer l’Etat, la mon­dia­li­sa­tion, le néo­li­bé­ra­lisme, faire la grève et reprendre le tra­vail sans rien obte­nir, et dire que ce n’est pas de notre faute.

Aussi long­temps que les militant·e·s de base acceptent cet état de choses, rien n’est pos­sible. Or, il devient de plus en plus dif­fi­cile pour les tra­vailleurs et tra­vailleuses de base, qui sont sur­char­gés de tra­vail, manquent de temps et sont isolés, de mettre en cause leurs dirigeant·e·s. Ils résistent, pro­testent, mais ne par­viennent pas à faire face de façon arti­cu­lée et durable à leurs direc­tions, notam­ment lorsque celles-ci réagissent avec bru­ta­lité. Ceci est d’autant plus dif­fi­cile qu’ils font face à des pro­blèmes de survie au jour le jour extrê­me­ment ardus. De sur­croît, leur expé­rience quo­ti­dienne mine leur confiance en eux, puisqu’ils vendent leur force de tra­vail à quelqu’un qui les contrôle, qui les orga­nise, qui dis­pose de toutes les connexions avec le vaste monde, alors qu’ils ne sont « que » des tra­vailleurs.

Dans tous les cas, avec ce mou­ve­ment des assem­blées, dont j’ai parlé plus haut, il s’agit de former une gauche qui soit capable de jouer un rôle dans et en dehors des syn­di­cats, qui soit capable d’inciter les syn­di­cats à faire un cer­tain nombre de choses, c’est-à-dire d’enclencher une dyna­mique capable de les amener à chan­ger. Il ne s’agit pas de rem­pla­cer les syn­di­cats ou de consi­dé­rer qu’ils puissent être des orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­naires. Il s’agit d’imaginer des syn­di­cats qui puissent sti­mu­ler des formes de poli­tique de classe, don­nant plus d’espace à des expé­riences qui les trans­forment en véri­tables écoles du socia­lisme.

Quatre idées

J’aimerais déve­lop­per quatre idées pour tenter de répondre à ces défis :

1. Les syn­di­cats des ser­vices publics ne pour­ront sur­vivre s’ils ne se conçoivent pas comme les défen­seurs en pre­mière ligne des ser­vices publics. Bien des dirigeant·e·s syn­di­caux seront d’accord avec ça. Pourtant, il ne suffit pas d’adopter des réso­lu­tions qui affirment que l’on défend le ser­vice public. Cela signi­fie une modi­fi­ca­tion du fonc­tion­ne­ment même des syn­di­cats : où inves­tit-on notre argent ? De quelles struc­tures avons-nous besoin ? Comment les membres peuvent-ils inter­agir avec le syn­di­cat ? Comment déve­lop­per des liens avec la popu­la­tion ? Comment former les per­ma­nents ? Comment repen­ser les négo­cia­tions col­lec­tives ? Il faut avoir le cou­rage d’avouer que les syn­di­cats ne sont pas en posi­tion de gagner quoi que ce soit sur les salaires et les condi­tions de tra­vail sans recons­ti­tuer d’abord une base plus large. Pourquoi ne pas mettre les ser­vices publics et les ser­vices sociaux à l’agenda des négo­cia­tions col­lec­tives, comme une prio­rité, et non comme autant d’effets d’annonce ?

Cela pose le pro­blème de la tac­tique. Si l’on fait grève et qu’on prive la popu­la­tion de cer­tains ser­vices, com­ment défendre de façon cré­dible qu’on est en pre­mière ligne dans la défense des ser­vices publics ? Il faut donc poser les ques­tions tac­tiques en termes de classe. Par exemple, lors d’une grève des éboueurs, les pou­belles s’entassent dans les rues et tout le monde devient fou parce que ça pue. Pourquoi ne pas les entas­ser sur les places de par­king du quar­tier des affaires ? Il faut bien faire un lien entre la crise et le sec­teur finan­cier ! L’idée a été avan­cée par des tra­vailleurs, mais elle n’a pas été rete­nue. C’était au-delà de ce que pou­vaient ima­gi­ner les direc­tions syn­di­cales.

Dans les années 90, l’Alliance du ser­vice public, le syn­di­cat cana­dien des tra­vailleuses et tra­vailleurs sociaux qui s’occupent des pro­grammes de chô­mage, a répondu à une consigne des auto­ri­tés visant à exclure une partie des ayants droit en aidant ceux-ci à ne pas tomber dans les pièges du ques­tion­naire qui leur était dis­tri­bué. Ces tra­vailleurs et tra­vailleuses ne pou­vant faire cela direc­te­ment, sous peine d’être licen­ciés, ce sont donc les fonc­tion­naires syn­di­caux qui dis­tri­buaient ces recom­man­da­tions. Dans les années 90 éga­le­ment, les tra­vailleurs et tra­vailleuses cana­diens de la poste ont conti­nué à dis­tri­buer les man­dats des retrai­tés et les chèques d’allocations sociales, ce qui les a rendus très popu­laires. Pour réagir, le gou­ver­ne­ment leur a retiré cette tâche pour la confier à des grandes sur­faces com­mer­ciales. Et au lieu d’organiser des piquets devant ces grandes sur­faces, les fac­teurs sont allés devant ces maga­sins en expli­quant à la popu­la­tion qu’ils auraient bien voulu conti­nuer à déli­vrer ces man­dats à domi­cile, mais que le gou­ver­ne­ment avait décidé de leur reti­rer cette charge…

La récente lutte du syn­di­cat des enseignant·e·s de Chicago est une impor­tante source d’inspiration à ce propos. Ils ont déve­loppé une mobi­li­sa­tion avec la volonté de mettre au centre la défense de l’éducation pour tous en déve­lop­pant des comi­tés dans chaque école. Pour cela, ils ont mis sur le ter­rain qua­rante per­ma­nents à plein temps pour orga­ni­ser la lutte. Mais la ques­tion demeure, au-delà d’une mobi­li­sa­tion comme celle-là, com­ment faire connaître cette expé­rience dans le reste des syn­di­cats, alors qu’il faut com­battre en même temps ses propres direc­tions ? Comment aller au-delà de l’éducation et s’inspirer de cette expé­rience dans d’autres domaines ? Pour cela, il faut une orga­ni­sa­tion.

2. La ques­tion de l’emploi est abso­lu­ment cen­trale. Les syn­di­cats s’occupent tra­di­tion­nel­le­ment du prix de vente de la force de tra­vail et non de l’emploi. Or, la ques­tion la plus impor­tante pour les tra­vailleurs et tra­vailleuses actuel­le­ment, c’est d’avoir un emploi. C’est pour­quoi, si les syn­di­cats n’ont rien à dire sur la ques­tion de l’emploi, ils n’ont rien à dire sur la prin­ci­pale pré­oc­cu­pa­tion de leurs membres. Or, la ques­tion de la pro­mo­tion de l’emploi est essen­tielle, elle divise la classe domi­nante : une poli­tique de relance peut-elle per­mettre de rompre avec l’austérité ? Mais quelle poli­tique de relance ? Faut-il agir en bais­sant les impôts ou en aug­men­tant les dépenses publiques ? Faut-il dépen­ser plus pour l’armée ou pour le loge­ment social ?

Cependant, la pro­blé­ma­tique de la relance comme réponse à long terme à la ques­tion de l’emploi est dépas­sée. Nous ne sommes plus dans l’ère key­né­sienne. Au début de la crise, une partie des entre­prises étaient inté­res­sées à main­te­nir une forme de par­te­na­riat social grâce à cer­taines poli­tiques de relance, aujourd’hui, elles ciblent de plus en plus la réduc­tion des coûts du tra­vail en rédui­sant la masse sala­riale et en dégra­dant les condi­tions de tra­vail. On ne peut donc se confron­ter sérieu­se­ment à la ques­tion de l’emploi sans mettre en cause le pou­voir même des entre­prises. Et une façon de répondre à cette exi­gence, qui est appa­rue dans les négo­cia­tions de l’automobile, c’est qu’au lieu de récla­mer que GM et Chrysler reçoivent des sub­ven­tions pour être remis sur les rails afin d’aménager ce sys­tème, il fau­drait uti­li­ser ces moyens pour recon­ver­tir les entre­prises condam­nées à fermer.

Des cen­taines d’entreprises – notam­ment dans les pièces déta­chées – sont en train de fermer aux Etats-Unis. Or, ces entre­prises dis­posent d’équipements, de com­pé­tences, qui pour­raient être socia­le­ment utiles, en par­ti­cu­lier dans le domaine de l’environnement. Si l’on prend au sérieux cette ques­tion, comme l’une des plus impor­tantes de ce siècle, pour­quoi ne pas uti­li­ser ces capa­ci­tés en friche pour déve­lop­per les équi­pe­ments néces­saires dans le domaine des infra­struc­tures, des trans­ports, du loge­ment, etc ? Et même si nous n’avons pas la force de gagner aujourd’hui, il est indis­pen­sable de com­men­cer à mettre ces ques­tions à l’ordre du jour publi­que­ment pour chan­ger la nature de la lutte. Il ne s’agit pas de sauver GM, mais de sauver nos capa­ci­tés pro­duc­tives ? ; il ne s’agit pas de sauver les pro­fits de l’industrie auto­mo­bile, mais de pro­duire pour répondre aux besoins sociaux. Pour cela, il faut arrê­ter de se battre pour « notre » com­pé­ti­ti­vité aux dépens d’autres tra­vailleurs et tra­vailleuses, et com­men­cer à défendre une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique pour pro­duire des biens utiles.

3. Afin de déve­lop­per les orga­ni­sa­tions exis­tantes, en par­ti­cu­lier dans les sec­teurs inor­ga­ni­sés du sala­riat, les syn­di­cats doivent penser en termes de classe, non en termes de membres ou de coti­sa­tions. Sans cela, il est impos­sible d’être assez ambi­tieux pour conce­voir l’organisation de nou­veaux sec­teurs et de nou­velles couches de tra­vailleurs et tra­vailleuses. Ainsi, les syn­di­cats devraient coopé­rer pour déve­lop­per la force d’ensemble de la classe des salarié·e·s, alors que la course aux membres et aux coti­sa­tions les empêche pré­ci­sé­ment de coopé­rer.

De la même manière, les syn­di­cats ne par­viennent pas à main­te­nir des liens avec leurs membres qui ont été licen­ciés. Vous ne pouvez pas leur faire une grande confiance dans leur capa­cité d’organiser des tra­vailleurs et tra­vailleuses qu’ils n’ont jamais ren­con­trés. Mais leurs membres au chô­mage sont là, ils com­mencent même à déve­lop­per des res­sen­ti­ments contre les syn­di­cats, aux­quels ils ont cotisé et qui ne font rien pour eux. Pourquoi les syn­di­cats ne mobi­lisent-ils pas ces tra­vailleurs et tra­vailleuses avec les­quels ils ont encore des contacts ? Ils dis­posent de locaux pour les accueillir, pour les orga­ni­ser, notam­ment autour des pro­jets que j’ai évo­qués plus haut.

4. La ques­tion du temps vécu par les tra­vailleurs et tra­vailleuses doit être prise en compte de façon pri­mor­diale. Il ne sera jamais pos­sible de chan­ger la société si nous ne dis­po­sons pas du temps néces­saire pour le faire. Et les gens n’ont pas le temps. Les salarié·e·s n’ont pas le temps de lire, de penser, de par­ti­ci­per à des réunions, de réflé­chir à la stra­té­gie ; les hommes ne peuvent plus dire à leurs femmes de s’occuper de tout pour qu’ils puissent s’occuper des « choses impor­tantes » ? ; sans parler des femmes, qui font d’interminables doubles jour­nées de tra­vail… Il faut répondre à cela. Qu’est-ce que cela signi­fie réel­le­ment pour le déve­lop­pe­ment d’une large base démo­cra­tique en faveur d’une révo­lu­tion sociale ?

Et il ne s’agit pas seule­ment de la part du temps que l’on peut consa­crer à lutter, mais aussi de la perte de contrôle sur son propre temps « libre », face à l’offensive de la flexi­bi­lité des horaires de tra­vail. Comment s’organiser et se battre lorsqu’on ne cesse de courir entre deux ou trois jobs ? Comment construire des col­lec­tifs et lutter ensemble lorsqu’on subit des horaires de tra­vail frac­tion­nés en plu­sieurs blocs dans la jour­née (split-shift) ? Il ne s’agit donc pas seule­ment de réduire le temps de tra­vail, mais de résis­ter à la flexi­bi­lité.

Pendant des années, le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral s’est légi­timé en per­met­tant aux gens de consom­mer tou­jours plus. Maintenant, le sys­tème se repro­duit sur un mode quasi féodal. On peut ne pas l’aimer, mais c’est comme ça. Le seul moyen de dépas­ser ce féo­da­lisme passe par de petites vic­toires sur les­quelles il soit pos­sible de construire. Mais les petites vic­toires ne sont pas suf­fi­santes, si elles ne per­mettent pas d’engager d’autres batailles. Pour dépas­ser le féo­da­lisme au sein même de la classe ouvrière, il faut aussi ren­for­cer ses orga­ni­sa­tions. Les gens doivent pou­voir dis­po­ser de struc­tures au tra­vers des­quelles ils peuvent agir. Sans de telles struc­tures, même si notre vision est bonne, même si les gens sai­sissent abs­trai­te­ment ce que nous disons, cela ne peut pas durer s’ils ne sentent pas concrè­te­ment qu’ils dis­posent d’organisations pour agir. ? »

Sam Gindin


* Cahier émancipationS n° 219 publié par « solidaritéS » (06/12/2012) :http://​www​.soli​da​rites​.ch/​j​o​u​rnal/#…

* Cette contri­bu­tion a été trans­crite et tra­duite de l’anglais par notre rédac­tion, qui a aussi rédigé les inter­titres, à partir de l’intervention orale pré­sen­tée par son auteur dans la séance plé­nière de la confé­rence d’Historical Materialism à Londres, le samedi 10 novembre der­nier.

La revue annuelle Socialist Register publie un long papier du même auteur dans son édi­tion 2013, qui déve­loppe le sujet de façon plus appro­fon­die sous le titre : « Rethinking Unions, Registering Socialism ».

Sam Gindin est un ancien direc­teur de recherche du syn­di­cat cana­dien de l’automobile. Il enseigne à l’Université de York, à Toronto.

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