Haïti

Repenser la révolution nationale démocratique et populaire

Par Mis en ligne le 25 janvier 2011

Par le Comité d’Action Contre l’Occupation pour la Libération d’Ayiti (CACOLA)

Le peuple haï­tien a une his­toire par­ti­cu­lière au cours de laquelle de gigan­tesques révoltes ont surgi à plu­sieurs reprises. C’est incon­tes­ta­ble­ment la révo­lu­tion de 1804 qui a sonné le glas du colo­nia­lisme et de l’esclavagisme dans les Amériques. Ce sont les mou­ve­ments de résis­tances de libé­ra­tion natio­nale (luttes armées et démo­cra­tiques), au début du XXe siècle, qui ont forcé l’impérialisme amé­ri­cain à un humi­liant retrait. C’est la série des grandes mobi­li­sa­tions des sec­teurs démo­cra­tiques et popu­laires tout au long des années 1980 et 1990 qui ont désta­bi­lisé l’oligarchie et ses alliées, tout en réus­sis­sant à main­te­nir le flam­beau de la rébel­lion qui a éclaté un peu par­tout en Amérique latine durant cette période. Ces « avan­cées » ont été dure­ment arra­chées au prix d’énormes sacri­fices par le peuple vaillant, le peuple Caco (KAKO)[1] d’Haïti. Mais, les impé­ria­lismes de tout acabit se sont ligués pour frei­ner la « pro­pa­ga­tion » de la rébel­lion et faire payer cher leurs humi­liantes défaites. Au-delà des inva­sions, des occu­pa­tions et de la répres­sion exer­cées sys­té­ma­ti­que­ment par l’impérialisme et ses sbires locaux, des manœuvres ont été enga­gées pour divi­ser le peuple, coop­ter son lea­der­ship, isoler les élé­ments les plus déter­mi­nés. Le peuple haï­tien comme n’importe quel peuple est consti­tué de classes sociales, dont une classe domi­nante (avec plu­sieurs frac­tions), une oli­gar­chie, qui a accepté plus sou­vent qu’autrement cette subor­di­na­tion au sys­tème capi­ta­liste mon­dial.

Les stra­té­gies impé­ria­listes

On se retrouve aujourd’hui au début de 2011, à un nou­veau car­re­four de notre his­toire, un point tour­nant. Durant les der­nières années, les impé­ria­lismes et en par­ti­cu­lier l’impérialisme états-unien ont tout fait pour casser l’élan d’émancipation de notre peuple. Les opé­ra­tions mili­taires se sont suc­cé­dées avec la mise en place de « gou­ver­ne­ments » glo­ba­le­ment illé­gi­times et sans moyen. Dans sa ver­sion actuelle, le gou­ver­ne­ment Préval/​Bellerive est devenu le faire valoir des plans de « restruc­tu­ra­tion » visant la des­truc­tion de la pay­san­ne­rie et la trans­for­ma­tion d’Haïti en un immense sweat­shop. Cette pro­fonde décom­po­si­tion de l’État a pris une nou­velle tour­nure après le séisme du 12 jan­vier. Sous pré­texte de répondre à l’urgence huma­ni­taire, la dite « com­mu­nauté inter­na­tio­nale » menée par l’impérialisme états-unien a mis en place une tutelle qui masque à peine la réa­lité d’une occu­pa­tion. Les Haïtiens étant trans­for­més en clo­chards assis­tés, l’aide dite huma­ni­taire a été inca­pable de répondre aux besoins de base, ce qu’on constate par l’effroyable situa­tion dans laquelle des mil­lions de nos com­pa­triotes se retrouvent aujourd’hui. À l’insulte s’est ajou­tée l’injure avec la « Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH)», un « gou­ver­ne­ment paral­lèle » sous la gou­verne de Bill Clinton. En même temps, diverses manœuvres ont été impul­sées pour « légi­ti­mer » cette nou­velle occu­pa­tion dont la mas­ca­rade « élec­tion-sélec­tion » du 28 novembre 2010, condam­née par la grande majo­rité des acteurs poli­tiques et sociaux.

Le point tour­nant

À ce car­re­four, le pays est devant plu­sieurs pos­sibles direc­tions. L’occupation et ses plans de « recons­truc­tion » se retrouvent sur la sel­lette. « Le roi est nu », peut-on dire, devant la gra­vité de la situa­tion sociale et éco­no­mique, la cor­rup­tion sans limite des élites haï­tiennes et inter­na­tio­nales, la totale inap­ti­tude de la gou­ver­nance, etc. De toute évi­dence, les forces coa­li­sées des occu­pants sont pro­fon­dé­ment divi­sées sur plu­sieurs ques­tions stra­té­giques. À Washington, c’est la pagaille entre l’administration Obama et le congrès pra­ti­que­ment dominé par la droite dont le rêve est d’encercler Haïti d’un anneau de fer. Entre les États-Unis, le Canada et l’Union euro­péenne sub­sistent de pro­fondes diver­gences puisque l’impératif prin­ci­pal des États-Unis (éviter le débor­de­ment de la crise) entre en contra­dic­tion avec des pers­pec­tives de déve­lop­pe­ment à long terme. Également, on peut obser­ver que le « consen­sus » latino-amé­ri­cain (qui avait conduit plu­sieurs pays à s’investir dans la Minustah) est en train de s’éroder. Brasilia par exemple se rend compte que les mili­taires bré­si­liens ne servent à rien sinon que de faire le jeu de l’occupation. Le Chili sous la hou­lette d’un gou­ver­ne­ment de droite vou­drait prendre le « relais », ce qui sus­cite de vifs débats par­tout dans l’hémisphère.

Les classes popu­laires et leurs alliées

Dans cette conjonc­ture, les classes popu­laires et leurs alliées sont à la fois extrê­me­ment révol­tées et inter­ro­ga­tives. La résis­tance contre l’état des choses actuel, cet ordre inac­cep­table, est en ébul­li­tion et prend de la pro­fon­deur. Mais de quel côté faut-il aller ? L’attraction de pseudo solu­tions autour de « per­son­na­li­tés » hyper média­ti­sées est un piège trop évident. Une autre ten­ta­tion serait de se dire qu’il faut appuyer « les moins pires » des acteurs poli­tiques qui pré­tendent rame­ner l’«ordre ». Pour autant, le pays est désor­donné non pas parce que le peuple est « ingou­ver­nable », mais parce que les élites, haï­tiennes et inter­na­tio­nales, ont lamen­ta­ble­ment échoué. Pourquoi ne pas aller, alors, vers une autre voie ? Certes, il faut admettre que les forces popu­laires, aussi bien au niveau social que poli­tique, res­tent faibles et divi­sées. Certaines de ces divi­sions sont anciennes, d’autres sont plus récentes, liées à la ges­tion de l’occupation qui a coopté, jusqu’à un cer­tain point, une partie du lea­der­ship popu­laire. Chose cer­taine, sans une réuni­fi­ca­tion fon­da­men­tale, le mou­ve­ment popu­laire et le mou­ve­ment démo­cra­tique n’auront pas la capa­cité de faire face à la nou­velle stra­té­gie des classes domi­nantes, l’oligarchie. Par où com­men­cer ?

Construire un lea­der­ship dans la crise actuelle

La bouf­fon­ne­rie des élec­tions-sélec­tions du 28 novembre 2010 avait déjà été condam­née par la quasi-tota­lité des forces popu­laires de gauche. Cette dénon­cia­tion doit aller jusqu’au bout de sa logique, en s’opposant à la mise en place d’un pseudo gou­ver­ne­ment issu des urnes et qui résul­tera sans doute d’un autre « deal » orches­tré en-des­sous de la table par l’impérialisme pour faire en sorte que les classes domi­nantes et leurs alliées se remettent ensemble.

La décla­ra­tion du 8 décembre 2010 de quatre séna­teurs dans ce contexte pour­rait être le point de départ d’une grande cam­pagne popu­laire expri­mant d’une part, un refus total de cette légi­ti­ma­tion d’un gou­ver­ne­ment qui sera, encore plus qu’avant, le faire-valoir sinon le res­ta­vèk (le valet) de l’impérialisme, et d’autre part, l’appel sans équi­voque à la mise en place d’un gou­ver­ne­ment de sau­ve­tage natio­nal dont le mandat serait essen­tiel­le­ment de :

  1. Remettre le pays à l’endroit en com­men­çant par la relo­ca­li­sa­tion immé­diate des dépla­cés dans des condi­tions qui leur per­mettent de vivre décem­ment.
  2. Redéfinir les rela­tions de l’État haï­tien avec la « com­mu­nauté inter­na­tio­nale », ce qui passe par l’abolition du « gou­ver­ne­ment paral­lèle », la CIRH, dominé par Bill Clinton.
  3. Élaborer un nou­veau pro­gramme d’aide à la recons­truc­tion orienté vers les besoins des couches popu­laires, urbaines et pay­sannes.

Ces reven­di­ca­tions, qui abou­ti­ront à une grande et dif­fi­cile lutte, doivent être mises de l’avant par les pla­te­formes uni­fiées des mou­ve­ments sociaux et popu­laires ainsi que par des partis ou orga­ni­sa­tions de la gauche plu­rielle, au-delà de leurs allé­geances par­ti­cu­lières, dans le cadre d’un front patrio­tique. En clair, il faut que toutes les sen­si­bi­li­tés soient au rendez-vous (mou­ve­ments sociaux, gauche radi­cale, partis social-démo­crates, sec­teurs pro­gres­sistes du mou­ve­ment Lavalas) pour mettre sur ses deux pieds ce front uni, sous la forme d’un gou­ver­ne­ment de sau­ve­tage natio­nal.

La bataille à moyen et long terme

Si un tel sur­saut se maté­ria­lise, cela sera un immense pas en avant, mais un pas seule­ment. En effet, la recons­truc­tion d’Haïti ne sera pas une affaire de quelques mois. Dans le passé, de grandes révo­lu­tions comme celle de 1804 ou des années 1980 ont échoué sur l’écueil du pou­voir. Aujourd’hui, ces dures leçons doivent redon­ner de l’impulsion à un projet de trans­for­ma­tion glo­bale. Pour y par­ve­nir, il fau­drait, paral­lè­le­ment au gou­ver­ne­ment de sau­ve­tage natio­nal :

  1. Amorcer une lutte pour la mise en place d’une assem­blée consti­tuante popu­laire et démo­cra­tique, repré­sen­tant les divers sec­teurs du peuple enga­gés dans le combat, pour refon­der le pays en fonc­tion des inté­rêts popu­laires. Cette consti­tuante doit être un pro­ces­sus, et non une pro­cla­ma­tion ou un docu­ment éla­boré par quelques élites, même « de gauche ».
  2. Entretemps, il faut ren­for­cer ou créer dans les quar­tiers, les camps de réfu­giés, les habi­ta­tions, les sec­tions com­mu­nales, les com­munes et les dépar­te­ments de nou­velles formes d’organisations popu­laires, en met­tant l’accent sur l’éducation, la for­ma­tion des cadres (à tous les niveaux), la construc­tion de mou­ve­ments arti­cu­lés, démo­cra­ti­sés et uni­taires de la gauche tout en main­te­nant le tra­vail de pro­pa­gande et d’agitation au sein des masses urbaines et rurales.

L’internationalisme

Pour passer à tra­vers ces phases, le peuple haï­tien aura besoin d’aide. Mais atten­tion, pas de l’aide dite « huma­ni­taire » dis­pen­sée par cette gas­pilleuse armée d’organismes onu­siens et de la majo­rité des ONG inter­na­tio­nales, et dont le mandat, au-delà des bonnes inten­tions, est essen­tiel­le­ment de pré­ser­ver le statu quo. Il faudra tra­vailler fort pour aller cher­cher de réels appuis inter­na­tio­na­listes, du côté notam­ment, des mou­ve­ments popu­laires d’Amérique latine et du reste du monde. Une atten­tion par­ti­cu­lière devrait être consa­crée aux dyna­miques où le mou­ve­ment popu­laire est en marche, comme en Bolivie, en Équateur, au Venezuela, au Brésil.


[1] Guérilléro paysan dirigé par Charlemagne Péralte et Benoît Batraville pen­dant l’occupation amé­ri­caine de 1915

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