Front commun

Renouvellement des conventions collectives dans le secteur public

Mis en ligne le 05 mars 2010


On le sait : à l’occasion du renou­vel­le­ment des conven­tions de 475 000 sala­riés de l’État, s’est formé en mai 2009 un front commun des orga­ni­sa­tions syn­di­cales qué­bé­coises (FTQ, CSN, SISP), le plus vaste front ayant jamais existé.

par Pierre Mouterde

C’était une façon pro­met­teuse de pal­lier aux dif­fi­cul­tés de la ronde pré­cé­dente (2005), là où —au fil des divi­sions du mou­ve­ment syn­di­cal— non seule­ment le gou­ver­ne­ment avait fini par impo­ser à ses sala­riés des condi­tions de tra­vail par­ti­cu­liè­re­ment insa­tis­fai­santes (notam­ment une baisse du pou­voir d’achat de 4% sur 5 ans), mais encore les avait assor­ties d’une loi matraque très répres­sive.

Voilà pour­quoi du côté syn­di­cal, on s’est depuis soi­gneu­se­ment pré­paré à ce rendez-vous de 2010, en pariant sur la date du 31 mars pour tenter d’obtenir un règle­ment satis­fai­sant et ainsi tour­ner la page de ces dou­lou­reuses années pas­sées. Mais du point de vue syn­di­cal et alors qu’on vient de pro­mettre en haut lieu d’accélérer les négo­cia­tions, se trouve-t-on pour autant dans une meilleure posi­tion qu’il y a 5 ans ?

Quel para­doxe dérou­tant ! D’un côté en effet on entend comme jamais —par médias et lucides inter­po­sés— le dis­cours lit­té­ra­le­ment assour­dis­sant de la droite conser­va­trice appe­lant à la lutte contre la dette et le défi­cit, au dégrais­sage de l’appareil éta­tique et à la néces­sité de se serrer la cein­ture. À la manière d’une incon­tour­nable néces­sité à laquelle le gou­ver­ne­ment devra tôt ou tard se plier ! Et de l’autre côté, les diri­geants du Front Commun ne cessent de répé­ter avec opti­misme qu’il est pos­sible d’atteindre un règle­ment avant le 31 mars. Et cela, même si les par­ties patro­nales et gou­ver­ne­men­tales n’ont fait jusqu’à pré­sent aucun pas encou­ra­geant en direc­tion des demandes syn­di­cales ; et si les syn­di­qués se trouvent dans l’incapacité de faire montre de leur déter­mi­na­tion, puisqu’ils sont soumis à la loi 43 qui inter­dit —sous peine d’amendes pro­hi­bi­tives— toute mani­fes­ta­tion col­lec­tive entra­vant « la marche nor­male » des acti­vi­tés de tra­vail.

Une entente d’ici le 31 mars ?

De quoi se deman­der com­ment il sera pos­sible de trou­ver un ter­rain d’entente d’ici le 31 mars, sans que celui-ci implique de larges conces­sions de la part des syn­di­qués. D’autant plus que le gou­ver­ne­ment de Jean Charest n’ayant pas –à l’exception de Québec soli­daire— de véri­table oppo­si­tion sur cette ques­tion au par­le­ment (Pauline Marois ayant elle-même affirmé qu’elle trou­vait les demandes du Front commun trop éle­vées), ne sera guère poussé —en termes de cal­culs poli­tiques— à faire des com­pro­mis.

C’est qu’à y regar­der de près, ce der­nier n’a pas besoin de se pres­ser et n’a pas grand chose à perdre à se prêter au jeu de la négo­cia­tion, sinon —en cas d’échec au 31 mars—à faire durer les choses, et en s’appuyant sur le budget adopté par l’Assemblée, à bran­dir ensuite la menace d’un nou­veau décret.

Par contre, il en va tout autre­ment du mou­ve­ment syn­di­cal. En choi­sis­sant la date butoir du 31 mars et en jugeant qu’il serait pos­sible d’obtenir ainsi des conven­tions satis­fai­santes, il a fait le pari d’une négo­cia­tion qui se pas­se­rait de la pres­sion des mobi­li­sa­tions col­lec­tives et qui se conten­te­rait d’actions sym­bo­liques ou étroi­te­ment ciblées comme la mani­fes­ta­tion annon­cée du 20 mars. Or en l’absence de véri­tables mobi­li­sa­tions col­lec­tives et de pres­sions gran­dis­santes venant de la base (inter­dites par la loi 43), la dyna­mique même de la négo­cia­tion dans laquelle il s’est engagé, le pousse d’ors et déjà à faire des conces­sions, à limi­ter les pots cassés, à faire contre mau­vaise for­tune bon coeur, en col­lant aux sou­haits des frac­tions les moins mobi­li­sées de l’ensemble du mou­ve­ment.

Dans un tel contexte, il devient dif­fi­cile de croire à la pos­si­bi­lité d’un règle­ment satis­fai­sant, capable tout à la fois de remé­dier aux reculs des années pas­sées et d’être à la hau­teur des défis de l’heure. À moins d’imaginer que, sor­tant de ce pre­mier round de négo­cia­tion, sans avoir trop fait de conces­sions, ni réveillé les démons de la divi­sion qui le hantent, le Front commun puisse retrou­ver un peu d’audace et d’allant pour affron­ter à l’automne le gou­ver­ne­ment sur le fond.

Des enjeux de fond

Car—et c’est là le point cen­tral— les demandes syn­di­cales actuelles non seule­ment res­tent socia­le­ment très rai­son­nables (on sait que les salaires dans la fonc­tion publique qué­bé­coise sont à la traîne de ce qui se fait ailleurs), mais encore pour­raient être l’occasion d’effectuer cet indis­pen­sable tour­nant poli­tique auquel nous a convié la récente crise éco­no­mique dont nous sommes –tous les experts le disent— pas encore sortis.

Qu’on le veuille ou non, il s’agit d’un enjeu de fond. Pense-t-on qu’on sor­tira de la crise –dont sont lar­ge­ment res­pon­sables les tenants du libre marché et les milieux finan­ciers— en deman­dant aux sala­riés gagnant en moyenne 48 000 dol­lars par année de se serrer la cein­ture, de voir leur tâche aug­men­ter ou se dégra­der, leurs reve­nus gelés ou même bais­sés, de rece­voir moins de ser­vices gra­tuits de l’État et de se résoudre à des hausses de tarifs ?

Ou alors pense-t-on qu’on y arri­vera en redon­nant à l’État la place qu’il aurait tou­jours dû garder, en pri­vi­lé­giant son rôle d’intervenant éco­no­mique (pro­mo­teur du déve­lop­pe­ment durable et pro­tec­teur des plus dému­nis), en valo­ri­sant le tra­vail de ceux et celles qui y oeuvrent, en amé­lio­rant les ser­vices publics, en assu­rant une juste répar­ti­tion des reve­nus, etc. ?

Après tout si l’économie qué­bé­coise n’a pas été autant tou­chée par la crise que d’autres pro­vinces, c’est jus­te­ment parce que l’État pro­vin­cial est resté un employeur de pre­mier ordre. Et qu’on ne nous dise pas qu’il manque de l’argent au Québec, quand déjà les grandes banques annoncent des pro­fits records et dis­tri­buent des primes sub­stan­tielles à leurs cadres, ou quand on refuse de taxer les pro­fits plan­tu­reux des minières ou encore d’imposer de manière consé­quente le capi­tal et les hauts reve­nus de ses déten­teurs.

Tout le défi est là, et si le mou­ve­ment syn­di­cal qué­bé­cois ne s’y confronte pas, avec toute la déter­mi­na­tion et le sens de la jus­tice dont il a pu faire preuve dans le passé, on sera bien obligé d’admettre qu’il aura perdu une for­mi­dable occa­sion de pro­mou­voir acti­ve­ment des poli­tiques anti-crise ne se menant pas sur le dos du monde ordi­naire.

Pierre Mouterde
• Professeur de phi­lo­so­phie au Collège Limoilou
• Auteur de Pour une phi­lo­so­phie de l’action et de l’émancipation, Montréal, Écosociété, 2009

Les commentaires sont fermés.