Renouveler le mouvement altermondialiste

Par Mis en ligne le 08 août 2013

« Nous observons actuellement une triple crise emboîtée : une crise du néolibéralisme en tant que phase de la mondialisation capitaliste ; une crise du système capitaliste lui-même qui combine la contradiction spécifique du mode de production, celle entre capital et travail, et celle entre les modes productiviste et les contraintes de l’écosystème planétaire ; une crise de civilisation, celle de la civilisation occidentale, qui nécessite de revenir sur les rapports entre l’espèce humaine et la nature qui ont défini la modernité occidentale et qui ont marqué certains des fondements de la science contemporaine. »

Gustave Massiah

Renouveler le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste-Format PDF

Nous obser­vons actuel­le­ment une triple crise emboî­tée : une crise du néo­li­bé­ra­lisme en tant que phase de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste ; une crise du sys­tème capi­ta­liste lui-même qui com­bine la contra­dic­tion spé­ci­fique du mode de pro­duc­tion, celle entre capi­tal et tra­vail, et celle entre les modes pro­duc­ti­viste et les contraintes de l’écosystème pla­né­taire ; une crise de civi­li­sa­tion, celle de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, qui néces­site de reve­nir sur les rap­ports entre l’espèce humaine et la nature qui ont défini la moder­nité occi­den­tale et qui ont marqué cer­tains des fon­de­ments de la science contem­po­raine. Les inéga­li­tés sociales, le chô­mage, la pré­ca­ri­sa­tion ont fait bais­ser la consom­ma­tion popu­laire et ouvert une crise de « sur­pro­duc­tion ». Le recours au sur­en­det­te­ment a trouvé ses limites. La réduc­tion des défi­cits par les plans d’austérité est sup­po­sée per­mettre une solu­tion à cette crise sans remettre en cause les pro­fits et en main­te­nant le contrôle par le marché mon­dial des capi­taux et les pri­vi­lèges des action­naires. Pour autant, l’épuisement du néo­li­bé­ra­lisme ne signi­fie pas le dépas­se­ment du capi­ta­lisme. Il ouvre une période de crise struc­tu­relle qui verra la confron­ta­tion entre trois issues pos­sibles : le ren­for­ce­ment sous d’autres formes de la dic­ta­ture finan­cière et l’inclusion de la nature dans les cir­cuits finan­ciers ; un réamé­na­ge­ment du capi­ta­lisme fondé sur une régu­la­tion publique et une moder­ni­sa­tion sociale ; une rup­ture ouvrant sur un dépas­se­ment du capi­ta­lisme. Les nou­velles situa­tions seront carac­té­ri­sées par des arti­cu­la­tions spé­ci­fiques entre ces trois issues.

Le nouveau cycle de luttes

L’hypothèse, c’est que la réponse des peuples à l’accentuation de la crise et aux poli­tiques répres­sives d’austérité ouvre un nou­veau cycle de luttes et de révo­lu­tions. Le vent parti de Tunis s’est d’abord pro­pagé en Égypte. Il a mis en avant la lutte contre les dic­ta­tures et il s’est étendu à toute la région Maghreb-Machrek. Il a tra­versé la Méditerranée et s’est pro­pagé en Espagne, au Portugal, en Grèce en posant la ques­tion de la démo­cra­tie réelle. Il a trouvé un nou­veau souffle en tra­ver­sant l’Atlantique à tra­vers les “occupy” Wall Street à tra­vers le slogan “Vous êtes 1%, nous sommes 99%”. Il prend aujourd’hui des formes plus larges dans de nom­breux pays du monde, au Chili, au Québec, au Sénégal, en Croatie, autour de la faillite des sys­tèmes d’éducation et de la géné­ra­li­sa­tion de l’endettement. « Ya basta ! », « Ça suffit ! » C’est ce qu’ont pro­clamé les peuples des places à Madrid, Barcelone et dans bien d’autres villes sur la lancée de Tunis et du Caire. Ce qui a été démas­qué c’est la dic­ta­ture du pou­voir finan­cier et la « démo­cra­tie de basse inten­sité » qui en résulte. Au-delà des spé­ci­fi­ci­tés, ce nou­veau cycle de luttes met en avant la jus­tice sociale, le refus de la misère, des inéga­li­tés, de la cor­rup­tion ; la reven­di­ca­tion de sys­tèmes démo­cra­tiques qui garan­tissent les liber­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives, la dignité de chacun ; les contra­dic­tions géo­po­li­tiques liées à l’hégémonie occi­den­tale ; les contra­dic­tions éco­lo­giques de plus en plus sen­sibles. Elles mettent en lumière des contra­dic­tions sociales entre les couches popu­laires et les oli­gar­chies. Ces reven­di­ca­tions remettent en cause l’hégémonie cultu­relle néces­saire à la domi­na­tion des valeurs des élites diri­geantes.

Nouvelles générations

Ce qui émerge à partir des places, c’est une nou­velle géné­ra­tion qui s’impose dans l’espace public. Il ne s’agit pas tant de la jeu­nesse défi­nie comme une tranche d’âge que d’une géné­ra­tion cultu­relle qui s’inscrit dans une situa­tion et qui la trans­forme. Elle met en évi­dence les trans­for­ma­tions sociales pro­fondes liée à la sco­la­ri­sa­tion des socié­tés qui se tra­duit d’un côté par l’exode des cer­veaux, de l’autre par les chô­meurs diplô­més. Les migra­tions relient cette géné­ra­tion au monde et à ses contra­dic­tions en termes de consom­ma­tions, de cultures, de valeurs. Les résul­tats sont certes contra­dic­toires mais réduisent l’isolement et l’enfermement. Les chô­meurs diplô­més construisent une nou­velle alliance de classes entre les enfants des couches popu­laires et ceux des couches moyennes. Les nou­veaux mou­ve­ments étu­diants dans le monde marquent la faillite des sys­tèmes édu­ca­tifs à l’échelle mon­diale. D’une part, le néo­li­bé­ra­lisme a rompu la pro­messe de lier l’éducation au plein emploi et le lien entre le bien vivre et la consom­ma­tion. D’autre part, le sur­en­det­te­ment des étu­diants a vio­lem­ment pré­ca­risé les nou­velles géné­ra­tions. Cette nou­velle géné­ra­tion construit par ses exi­gences et son inven­ti­vité, une nou­velle culture poli­tique. Elle modi­fie la manière de relier les déter­mi­nants des struc­tu­ra­tions sociales : classes et couches sociales, reli­gions, réfé­rences natio­nales et cultu­relles, appar­te­nances de genre et d’âge, migra­tions et dia­spo­ras, ter­ri­toires. Elle expé­ri­mente de nou­velles formes d’organisation à tra­vers la maî­trise des réseaux numé­riques et sociaux, l’affirmation de l’auto-organisation et de l’horizontalité. Elle tente de défi­nir, dans les dif­fé­rentes situa­tions, des formes d’autonomie entre les mou­ve­ments et les ins­tances poli­tiques. Elle recherche des manières de lier l’individuel et le col­lec­tif. C’est peut-être à ce niveau que les réseaux sociaux divers portent de nou­velles cultures, à l’instar des col­lec­tifs de logi­ciels libres capables de mener col­lec­ti­ve­ment des luttes offen­sives tout en sau­ve­gar­dant l’indépendance des indi­vi­dua­li­tés. La réap­pro­pria­tion de l’espace public est une reven­di­ca­tion de sou­ve­rai­neté popu­laire. Les places renou­vellent les agoras. On occupe et on échange, non pas pour le vote, tou­jours néces­saire mais rare­ment suf­fi­sant. Ce n’est pas un chan­ge­ment du rap­port au poli­tique mais un pro­ces­sus de redé­fi­ni­tion du poli­tique.

L’affrontement idéologique

C’est dans la bataille des idées que l’affrontement a été le plus net. Une orien­ta­tion alter­na­tive s’est déga­gée dans les forums sociaux mon­diaux. On peut orga­ni­ser chaque société et le monde autre­ment que par la logique domi­nante de la subor­di­na­tion au marché mon­dial des capi­taux. On peut orga­ni­ser chaque société et le monde à partir de l’accès aux droits pour tous et de l’égalité des droits, du local au pla­né­taire. De nom­breuses pro­po­si­tions immé­diates qui ont été avan­cées dans le Forums depuis dix ans. Par exemple : la sup­pres­sion des para­dis fis­caux et juri­diques ; la taxe sur les tran­sac­tions finan­cières ; la sépa­ra­tion des banques de dépôts et des banques d’affaires ; la socia­li­sa­tion du sec­teur finan­cier ; l’interdiction des mar­chés finan­ciers déri­vés ; les redis­tri­bu­tions de reve­nus ; la pro­tec­tion sociale uni­ver­selle ; etc. Ces pro­po­si­tions ne sont pas révo­lu­tion­naires en elle-même. Elles sont reprises aujourd’hui par des éco­no­mistes de l’establishement et même par cer­tains gou­ver­ne­ments. Mais ces décla­ra­tions ne sont pas sui­vies d’effet car elles néces­sitent une rup­ture avec le dogme néo­li­bé­ral et la dic­ta­ture des mar­chés finan­ciers. Et ce sont tou­jours ces forces qui sont domi­nantes et qui n’accepteront pas, sans affron­te­ments, de renon­cer à leurs gigan­tesques pri­vi­lèges.

Green capitalism

Dans les débats menés par les mou­ve­ments pour la pré­pa­ra­tion de Rio+20 on a vu la confron­ta­tion entre les trois sor­ties pos­sibles de la crise struc­tu­relle. Pour les pro­mo­teurs de l’« éco­no­mie verte », la sortie de la crise passe par l’élargissement du « marché illi­mité » néces­saire à la crois­sance. Elle pro­pose d’élargir le marché mon­dial « vert », par la finan­cia­ri­sa­tion de la nature, la mar­chan­di­sa­tion du vivant et la géné­ra­li­sa­tion des pri­va­ti­sa­tions. Cette démarche est enta­mée à l’inverse de toute démarche de régu­la­tion publique et citoyenne. La deuxième concep­tion est celle du Green New Deal, défen­due par des cou­rants moder­nistes, notam­ment par Joseph Stiglitz et Paul Krugman. C’est un réamé­na­ge­ment en pro­fon­deur du capi­ta­lisme qui inclut une régu­la­tion publique et une redis­tri­bu­tion des reve­nus. Elle est peu audible car elle implique un affron­te­ment avec la logique domi­nante, celle du marché mon­dial des capi­taux, qui refuse les réfé­rences key­né­siennes et qui n’est pas prêt à accep­ter qu’une quel­conque infla­tion vienne dimi­nuer la reva­lo­ri­sa­tion des pro­fits.

Le nécessaire dépassement

La troi­sième concep­tion est celle des mou­ve­ments sociaux et citoyens. Les mou­ve­ments sociaux ne sont pas indif­fé­rents aux amé­lio­ra­tions en termes d’emploi et de pou­voir d’achat que pour­rait appor­ter le Green New Deal. Mais ils constatent l’impossibilité de les concré­ti­ser dans les rap­ports de forces actuels. Ils consi­dèrent que la crois­sance pro­duc­ti­viste cor­res­pon­dant à un capi­ta­lisme, même régulé, n’échappe pas aux limites de l’écosystème pla­né­taire et n’est pas viable. Les mou­ve­ments sociaux pré­co­nisent une rup­ture, celle de la tran­si­tion sociale, éco­lo­gique et démo­cra­tique. Citons : les biens com­muns et les nou­velles formes de pro­priété, le contrôle de la finance, le buen-vivir et la pros­pé­rité sans crois­sance, la réin­ven­tion de la démo­cra­tie, les res­pon­sa­bi­li­tés com­munes et dif­fé­ren­ciées, les ser­vices publics fondés sur les droits, etc. Il s’agit de fonder l’organisation des socié­tés et du monde sur l’accès aux droits pour tous. Cette rup­ture est enga­gée dès aujourd’hui à tra­vers les luttes, car la créa­ti­vité naît des résis­tances, et des pra­tiques concrètes d’émancipation qui, du niveau local au niveau global, pré­fi­gurent les alter­na­tives

La question du pouvoir

A long terme, il faut bien reve­nir sur la ques­tion du pou­voir. Si on main­tient que la ques­tion poli­tique passe par la prise du pou­voir, on reste alors enfermé dans une évo­lu­tion vers des partis-état avec le risque de se couper des peuples qui se détournent du poli­tique. Il faut aussi se poser la ques­tion de la nature contra­dic­toire de l’État, ins­tru­ment de la domi­na­tion de la bour­geoi­sie et de sa repro­duc­tion, mais dans le même temps ins­tru­ment de l’intérêt géné­ral et de la régu­la­tion publique et citoyenne. Il s’agit donc de défi­nir les enjeux de la nou­velle révo­lu­tion : la défi­ni­tion des nou­veaux rap­ports sociaux, la réin­ven­tion de la démo­cra­tie et la nou­velle phase de la déco­lo­ni­sa­tion. Dans l’immédiat, le pou­voir poli­tique se défi­nit en situa­tion. C’est dans chaque pays, au niveau natio­nal, par rap­port aux États, que les mou­ve­ments doivent défi­nir, en fonc­tion des situa­tions, le rap­port aux partis poli­tiques et aux ins­tances poli­tiques. De ce point de vue les mou­ve­ments, tout en gar­dant leur sens cri­tique, ont la pos­si­bi­lité de juger de l’intérêt de cer­tains régimes et de peser sur leur évo­lu­tion. L’autonomie des mou­ve­ments, qui n’exclut pas les enga­ge­ments directs en situa­tion, reste essen­tielle. Les mou­ve­ments par­ti­cipent à la sépa­ra­tion des pou­voirs néces­saire au res­pect des liber­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives qui défi­nit une démo­cra­tie. L’enjeu est dans la réin­ven­tion du rap­port entre pou­voir et poli­tique. Entre la ques­tion de l’urgence, celle de la dic­ta­ture du réa­lisme, et celle de la trans­for­ma­tion struc­tu­relle, les mou­ve­ments sont confron­tés à la néces­sité de défi­nir une nou­velle pensée stra­té­gique. D’autant que les mou­ve­ments sont confron­tés à la ques­tion très dif­fi­cile des nou­velles stra­té­gies mili­taires, celle de la guerre sans fin et de la désta­bi­li­sa­tion sys­té­ma­tique.

Les commentaires sont fermés.