Négos du secteur public

Renouer avec le syndicalisme de combat

Par , Mis en ligne le 02 juillet 2014

Après le Printemps érable, qui a révélé la pos­si­bi­lité de faire des gains impor­tants en s’appuyant d’abord et avant tout sur le rap­port de force, la mobi­li­sa­tion et la soli­da­rité, nous pou­vons deman­der aux direc­tions syn­di­cales si elles ont l’intention d’emboîter le pas dans cette pers­pec­tive de lutte concrète et sti­mu­lante. Déjà nous avons entendu cer­tains lea­ders syn­di­caux se réfé­rer à la mobi­li­sa­tion étu­diante pour inter­pel­ler leurs propres membres. Mais s’agit-il là d’une simple rhé­to­rique ? La négo­cia­tion de 2015 mesu­rera la capa­cité du mou­ve­ment syn­di­cal de se renou­ve­ler, voire de déve­lop­per des pra­tiques dif­fé­rentes afin de faire des gains notables et immé­diats.

arton1733Il nous appa­raît pri­mor­dial d’amorcer dès cette année la réflexion autour de cette pro­chaine ronde de négos. Après l’abandon de la négo­cia­tion en 2002 au profit de l’équité sala­riale, le décret amer de 2005 et la capi­tu­la­tion syn­di­cale de 2010, il serait appro­prié selon nous de com­men­cer à débattre d’enjeux poli­tiques et stra­té­giques. Loin de nous l’idée de nous sous­traire aux déli­bé­ra­tions syn­di­cales, mais pour­quoi ne pas lancer paral­lè­le­ment cer­taines pistes et ques­tions aux acteurs et actrices du mou­ve­ment ainsi qu’à l’ensemble de la gauche qué­bé­coise, à l’approche de la négo­cia­tion de 2015 ? Nous avons iden­ti­fié cinq enjeux autour des­quels des chan­ge­ments doivent s’opérer, pen­sons-nous, afin de voir une mobi­li­sa­tion syn­di­cale et popu­laire qui pour­rait mieux servir les droits des tra­vailleurs et tra­vailleuses du sec­teur public.

1. Le vrai pou­voir loge à la base et non au niveau de l’appareil

C’est une des grandes leçons du Printemps qué­bé­cois : la puis­sance d’un mou­ve­ment social contrôlé par sa base plutôt que par les lea­ders et leur entou­rage. Cette vérité, il faut en quelque sorte la réap­prendre dans le syn­di­ca­lisme du sec­teur public. Celui-ci en est venu, au fil des décen­nies, à s’en remettre lar­ge­ment à l’appareil, pour une quan­tité effa­rante de tâches, de défis et de choix aux­quels doivent faire face les [membres] et leurs orga­ni­sa­tions.

Quoiqu’on ne veuille pas tou­jours l’admettre ouver­te­ment, cet appa­reil syn­di­cal hyper­tro­phié contrôle la négo­cia­tion en lieu et place des membres. S’il est légi­time pour un syn­di­cat de s’adjoindre des per­sonnes ayant une exper­tise pré­cieuse, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, ce sont ces spé­cia­listes qui défi­nissent le cadre stra­té­gique de la négo­cia­tion et dis­posent par le fait même du mode de déci­sion sur les tac­tiques uti­li­sées. L’assemblée géné­rale n’a besoin de se réunir qu’au début (vali­da­tion des demandes iden­ti­fiées par l’appareil) et à la fin du pro­ces­sus (rati­fi­ca­tion de l’entente de prin­cipe). La mobi­li­sa­tion des membres sera requise seule­ment à cer­tains moments-clés déci­dés par l’appareil, qui déva­lo­rise pro­gres­si­ve­ment le recours à la grève.

Si un tel modèle orga­ni­sa­tion­nel a pu, en de rares occa­sions, per­mettre de sauver les meubles, il n’en reste pas moins qu’à long terme, ses effets sont délé­tères. D’une part, les négos du sec­teur public donnent des résul­tats de moins en moins pro­bants. D’autre part, le pou­voir des membres s’atrophie et c’est tout le mou­ve­ment qui s’affaiblit. Plus que jamais, il est temps de redon­ner aux assem­blées locales – et aux comi­tés issus de celles-ci – le pou­voir de défi­nir, à l’abri de toute influence de l’appareil syn­di­cal, le sens pro­fond des luttes à ini­tier et la manière de les mener.

2. Des alliances larges sont néces­saires

À chaque ronde de négo­cia­tion, l’isolement dans lequel se retrouvent les syn­di­cats du sec­teur public est sai­sis­sant. Bien sûr, plu­sieurs fac­teurs peuvent l’expliquer : le rôle des médias, le climat socié­tal géné­ral, la puis­sance du patro­nat et de ses alliés, le triomphe de la droite à l’ère du néo­li­bé­ra­lisme, etc. Tout cela est vrai. Mais la fâcheuse posi­tion dans laquelle se retrouve chaque fois le syn­di­ca­lisme du sec­teur public relève peut-être aussi de lui.

Avant de se pré­sen­ter aux tables de négo­cia­tions, n’y a-t-il pas lieu de construire des alliances appro­fon­dies avec d’autres mou­ve­ments sociaux ? N’y a-t-il pas lieu de tenter de créer un vaste mou­ve­ment social autour d’une vision par­ta­gée de ce que doit être l’intervention de l’État dans une optique de jus­tice sociale ? N’y a-t-il pas lieu de s’inspirer du mou­ve­ment étu­diant, qui est par­venu à asso­cier dif­fé­rentes caté­go­ries sociales à son combat, en mon­trant que celui-ci rele­vait non pas du cor­po­ra­tisme, mais d’une pro­po­si­tion de ce que pour­rait être une société juste et démo­cra­tique ? Ainsi, le mou­ve­ment des carrés rouges a su placer au cœur de sa lutte une vision du bien commun et c’est ce que n’arrivent plus à faire les orga­ni­sa­tions syn­di­cales lorsque vient le temps de négo­cier avec l’État-patron.

3. Les reven­di­ca­tions doivent concer­ner la société dans son ensemble

Un peu à l’image du Printemps qué­bé­cois, les négos devraient mar­quer un temps d’arrêt à l’échelle natio­nale afin de réflé­chir au type de société dans lequel nous vou­lons vivre et, plus spé­ci­fi­que­ment, à des prin­cipes cru­ciaux telles l’universalité, l’accessibilité, la gra­tuité et la ges­tion col­lec­tive des ser­vices à la popu­la­tion. En somme, les négos devraient être un moment pri­vi­lé­gié pour arti­cu­ler et dif­fu­ser une vision du rôle géné­ral de l’État, des valeurs com­munes et de l’avenir de la société qué­bé­coise.

S’il pre­nait aux cen­trales l’envie de jeter les bases d’un syn­di­ca­lisme de mou­ve­ment social dans le cadre des négo­cia­tions de 2015, voici quelles pour­raient en être les reven­di­ca­tions prin­ci­pales :

  • abo­li­tion de la taxe santé ;
  • gel des tarifs d’hydroélectricité ;
  • gel des tarifs des ser­vices de garde (7 $ / jour);
  • gel des droits de sco­la­rité dans une pers­pec­tive de gra­tuité sco­laire ;
  • réduc­tion sub­stan­tielle du nombre d’élèves par classe au pri­maire ;
  • en santé/​services sociaux, inté­gra­tion des [effec­tifs] de l’économie sociale au sec­teur public qué­bé­cois ;
  • aug­men­ta­tion sub­stan­tielle du pou­voir d’achat de tous les [effec­tifs] du sec­teur public qué­bé­cois ;
  • adop­tion par l’État des mesures de jus­tice fis­cale néces­saires à la réa­li­sa­tion des sept pre­miers points (hausse des impôts des entre­prises, sup­pres­sion d’abris fis­caux, rede­vances sur les res­sources, etc.).

À défaut de mettre de l’avant des pers­pec­tives simi­laires, le risque est grand que ces négo­cia­tions soient réduites à un exer­cice rou­ti­nier et stric­te­ment cor­po­ra­tiste. Ainsi rame­nées à une vul­gaire corvée affai­riste, elles n’inspireraient plus grand monde à la base et fata­le­ment, sans convic­tion, les membres s’en remet­traient aux appa­rat­chiks syn­di­caux, peut-être même en se disant qu’après tout, ils sont payés pour ça.

4. Sans rap­port de force, il n’y a pas de gains pos­sibles

La dépo­li­ti­sa­tion des négo­cia­tions du sec­teur public, obser­vable depuis 25 ans, a son pen­dant dans la mobi­li­sa­tion. La por­tion plus cor­po­ra­tiste de l’appareil réus­sit à impo­ser le réflexe vou­lant que ce soit aux tables que tout se joue. Celle-ci met de l’avant que les négo­cia­tions sont du « don­nant don­nant » : on cède cer­tains acquis actuel­le­ment ins­crits dans la conven­tion (ou rele­vant du statu quo) en échange d’améliorations concé­dées par la partie patro­nale. Le moment venu, devant les assem­blées géné­rales, on pré­sente ces conces­sions comme des gains arra­chés de peine et de misère à l’employeur. Fort d’une telle gym­nas­tique, on en arrive presque à faire croire, chemin fai­sant, que les­dites négo­cia­tions ont été vic­to­rieuses.

Dans l’appareil syn­di­cal, on affirme sou­vent que les membres n’ont pas envie de se battre ou qu’ils ne veulent plus faire la grève. Lorsque c’est avec un tel dis­cours que s’inaugure la ronde de négo­cia­tions, com­ment croire que les membres puissent avoir le goût de mettre autre chose de l’avant ? Comment la base pour­rait-elle renon­cer à ce qu’on lui offre sur un pla­teau d’argent : le confort d’une négo­cia­tion pei­narde et dis­crète, sans la moindre percée certes, mais aussi sans efforts ni tur­bu­lences ?

5. Travailler en front commun, de la base jusqu’au sommet

L’aspect peut-être le plus déplo­rable de la dépo­li­ti­sa­tion syn­di­cale est l’esprit d’émulation qui existe entre les cen­trales. Il ne faut pas hési­ter à parler d’un sec­ta­risme syn­di­cal qui ne repose pas tant sur des valeurs dif­fé­rentes que sur l’adhésion tri­bale à une orga­ni­sa­tion. Lorsque vient le temps d’entreprendre les négo­cia­tions du sec­teur public, ce phé­no­mène de com­pé­ti­tion appa­raît avec plus de vigueur. On peut se deman­der si le front commun de 2010 en était vrai­ment un ou s’il exis­tait seule­ment en façade. Pourtant, une des leçons les plus remar­quables de la grève étu­diante de 2012 aura été jus­te­ment la capa­cité de géné­rer une véri­table unité entre les orga­ni­sa­tions étu­diantes, ce qui a été garant de leur vic­toire.

Pour être effec­tif, un front commun ne peut pas réunir uni­que­ment des chefs syn­di­caux natio­naux. Il doit impli­quer chacun des syn­di­cats locaux sus­cep­tibles de par­ti­ci­per à la lutte. L’Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante (ASSÉ) a initié en ce sens un pat­tern ins­pi­rant, « l’entente mini­male ». Ce pacte liait 88 asso­cia­tions locales et comi­tés de mobi­li­sa­tion de par­tout au Québec ; il visait à s’assurer que les orga­ni­sa­tions étu­diantes natio­nales évitent les déchi­re­ments consta­tés lors de la grève de 2005. Cette entente a été rati­fiée dans les assem­blées géné­rales locales et a joué un rôle essen­tiel dans la soli­dité et l’effectivité du front commun étu­diant.

Les carrés rouges nous ont montré que lorsqu’on se crache dans les mains et qu’on monte au front, tôt ou tard, on finit par en récol­ter les divi­dendes. Le combat peut être rude, l’adversaire peut être impi­toyable ou même vicieux, mais la lutte finit par payer. C’est ce qu’il faut réap­prendre dans le sec­teur public : avoir confiance en soi, savoir prendre des risques et oser enta­mer un bras de fer, comme l’ont fait les étu­diants et les étu­diantes. En défi­ni­tive, pour qu’une vic­toire soit envi­sa­geable, il faut d’abord y croire soi-même. Les lea­ders syn­di­caux seront-ils conta­mi­nés par le mou­ve­ment des carrés rouges ? Il appar­tient à toute la gauche, incluant la base syn­di­cale, de les y aider.

À babord, n° 49, avril/​mai 2013

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