Article 1

Relire la révolution russe

1917-2017 : Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 11 janvier 2017

2017 marque le cen­tième anni­ver­saire de la révo­lu­tion sovié­tique en Russie. Pendant plu­sieurs années et notam­ment pen­dant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néo­li­bé­rale et conser­va­trice, cet évè­ne­ment mar­quant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intel­lec­tuels de ser­vice de ce grand virage, la révo­lu­tion sovié­tique est deve­nue le point de départ du « tota­li­ta­risme », d‘une « guerre des civi­li­sa­tions » entre l’« Occident » moderne et les peuples « bar­bares ». Depuis, la situa­tion a quelque peu changé. Devant l’impulsion des grands mou­ve­ments popu­laires des 15 der­nières années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde der­rière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réel­le­ment passé en 1917 ? Pourquoi cette révo­lu­tion qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consa­crée de John Reed, s’est trans­for­mée ? Quelles sont les leçons qui s’en dégagent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les prin­ci­paux pro­ta­go­nistes ?


En 1917, les grandes puis­sances se dressent les unes contre les autres dans une foire d’empoigne inter impé­ria­liste. Dans les tran­chées, c’est une véri­table bou­che­rie où coulent des flots de sang pro­lé­taire et popu­laire écla­bous­sant un corps social pour­ris­sant. Pourtant presque par­tout, l’opinion popu­laire est pro guerre, empor­tée par une fer­veur natio­na­liste mani­pu­lée par la droite et l’extrême droit. Pire encore, ce patrio­tisme mal placé est endossé par les prin­ci­paux mou­ve­ments socia­listes. Certes, il y a des excep­tions : ici et là, des mou­ve­ments, des intel­lec­tuels, quelques partis de gauche, rechignent, mais sans grand impact. Sauf en Russie.

La vague venue d’en bas

Dans l’empire tsa­riste, il y a une odeur de fin de régime. Corrompue et inapte, la struc­ture féo­dale est inca­pable d’ériger un État « moderne ». Les « nou­veaux » domi­nants autour d’une bour­geoi­sie dépen­dante ne sont pas arti­cu­lés. Dans les villes se retrouvent d’immenses concen­tra­tions pro­lé­ta­riennes où les idées socia­listes sont en forte pro­gres­sion. Les pay­sans n’en peuvent plus de sup­por­ter la famine. Dans les marges de l’empire, les peuples oppri­més se révoltent. Toute cette effer­ves­cence est cata­ly­sée par la guerre. Depuis 1914, les sol­dats, qui sont des ouvriers et sur­tout des pay­sans, refusent de com­battre. Une extra­or­di­naire conver­gence se pro­duit : « les domi­nants ne peuvent plus, les domi­nés ne veulent plus », affirme Lénine. Il pense que le moment est pro­pice pour « trans­for­mer la guerre impé­ria­liste en guerre civile ». Au début, tout le monde le prend pour un illu­miné.

En février1917, les ouvriers et sur­tout les ouvrières (les hommes sont à la guerre) sortent mas­si­ve­ment dans les rues de Petrograd et de Moscou. L’armée refuse de tirer. Le tsar abdique, lais­sant la place à une coa­li­tion cham­bran­lante qui cherche à main­te­nir la Russie dans la guerre tout en pré­pa­rant l’affrontement avec le peuple. Quelques mois plus tard, la révo­lu­tion reprend son cours impé­tueux. Les soviets mis en place par des pro­lé­taires armés réclament le pou­voir. Une insur­rec­tion de quelques heures, sans grande effu­sion de sang, débouche le 26 octobre (6 novembre selon le calen­drier actuel), à la pro­cla­ma­tion d’un nouvel État sovié­tique. Le Congrès pan­russe des Soviets ouvriers et sol­dats désigne alors un Conseil des com­mis­saires du peuple, pré­sidé par Lénine, qui inclut les diverses fac­tions pré­sentes dans les soviets, dont les bol­ché­viques, des socia­listes modé­rés (les men­ché­viques), des liber­taires, des popu­listes (dits socia­listes révo­lu­tion­naires) et d’autres groupes orga­ni­sés. Contrairement à une idée répan­due, la révo­lu­tion n’est pas l’« œuvre » des bol­ché­viques. C’est un mou­ve­ment popu­laire, dans une large mesure auto-orga­nisé, comme le raconte Victor Serge :

1917 fut une année d’action de masses éton­nante par la mul­ti­pli­cité, la variété, la puis­sance, la per­sé­vé­rance des ini­tia­tives popu­laires dont la pous­sée sou­le­vait le bol­che­visme. Les fonc­tion­naires de l’autocratie virent très bien venir la révo­lu­tion ; ils ne surent pas l’empêcher. Les partis révo­lu­tion­naires l’attendaient ; ils ne surent pas, ils ne pou­vaient pas la pro­vo­quer. L’événement déclen­ché, il ne res­tait aux hommes qu’à y par­ti­ci­per avec plus ou moins de clair­voyance et de volonté. Les bol­che­viques assu­mèrent le pou­voir parce que, dans la sélec­tion natu­relle qui s’était faite entre les partis révo­lu­tion­naires, ils se mon­trèrent les plus aptes à expri­mer de façon cohé­rente, clair­voyante et volon­taire, les aspi­ra­tions des masses actives[1].

De la Commune à l’État

Au pou­voir, les Soviets se retrouvent devant un immense chaos. La machine d’état et l’économie implosent. Bientôt, les tsa­ristes avec l’appui de la bour­geoi­sie, du haut com­man­de­ment mili­taire et des puis­sances euro­péennes, tentent de se réor­ga­ni­ser. Mais face à tout cela, les Soviets repré­sentent une force mon­tante, autour, comme l’affirme Lénine, d’une utopie d’un État « sans État » :

C’est nous-mêmes, les ouvriers, qui orga­ni­se­ront la grande pro­duc­tion en pre­nant pour point de départ ce qui a déjà été créé par le capi­ta­lisme, en nous appuyant sur notre expé­rience ouvrière, en ins­ti­tuant une dis­ci­pline de fer main­te­nue par le pou­voir d’État des ouvriers armés. Nous rédui­rons les fonc­tion­naires publics au rôle de simples agents d’exécution de nos direc­tives, au rôle de sur­veillants et de comp­tables, res­pon­sables, révo­cables et modes­te­ment rétri­bués (tout en conser­vant, bien entendu, les spé­cia­listes de tout genre, de toute espèce et de tout rang) : voilà notre tâche pro­lé­ta­rienne. Ces pre­mières mesures, fon­dées sur la grande pro­duc­tion, conduisent d’elles-mêmes à l’« extinc­tion » gra­duelle de tout fonc­tion­na­risme, à l’établissement gra­duel d’un ordre – sans guille­mets et ne res­sem­blant point à l’esclavage salarié[2].

Comme avec la Commune de Paris, le nou­veau pou­voir sera construit par en bas. Certes affirme Lénine, dans une période de « tran­si­tion » entre le capi­ta­lisme et le socia­lisme, il faut encore un État :

Mater la bour­geoi­sie et briser sa résis­tance n’en reste pas moins une néces­sité. Cette néces­sité s’imposait par­ti­cu­liè­re­ment à la Commune, et l’une des causes de sa défaite est qu’elle ne l’a pas fait avec assez de réso­lu­tion. Mais ici (en Russie), l’organisme de répres­sion est la majo­rité de la popu­la­tion et non plus la mino­rité. Or, du moment que c’est la majo­rité du peuple qui mate elle-même ses oppres­seurs, il n’est plus besoin d’un « pou­voir spé­cial » de répres­sion ! C’est en ce sens que l’État com­mence à s’éteindre. Au lieu d’institutions spé­ciales d’une mino­rité pri­vi­lé­giée (fonc­tion­naires pri­vi­lé­giés, chefs de l’armée per­ma­nente), la majo­rité elle-même peut s’acquitter direc­te­ment de ces tâches ; et plus les fonc­tions du pou­voir d’État sont exer­cées par l’ensemble du peuple, moins ce pou­voir devient nécessaire[3].

La guerre civile

Quelques mois après la mise en place de la Commune sovié­tique, une gigan­tesque confron­ta­tion s’amorce. Les « Blancs » (coa­li­tion des anciens domi­nants et des grandes puis­sances euro­péennes) se mili­ta­risent et encerclent Petrograd, Moscou et les grandes villes. Avec la guerre qui reprend, les usines auto­gé­rées cessent de fonc­tion­ner, faute de maté­riel, et parce que les ouvriers partent au front. Les pay­sans se replient sur leurs vil­lages. C’est la famine. Les soviets créent l’armée rouge dont le com­man­de­ment est confié à Trotski. Le pou­voir révo­lu­tion­naire décrète une éco­no­mie de guerre où les res­sources essen­tielles sont confis­quées et redis­tri­buées par des orga­nismes man­da­tés par les Soviets. Un organe chargé de la répres­sion est mis en place, la redou­table Tchéka, qui arrête et par­fois exé­cute des per­sonnes accu­sées de par­ti­ci­per à la contre-révo­lu­tion. Les Blancs exé­cutent les pri­son­niers rouges et tous ceux qui appuient les Soviets. La lutte est impi­toyable et dans les tra­vers de la chose, les atro­ci­tés se com­mettent des deux côtés. Pour Trotski, tous les moyens sont bons, car, « la fin est jus­ti­fiée si elle mène à l’accroissement du pou­voir de l’homme sur la nature et à l’abolition du pou­voir de l’homme sur l’homme »[4].

Au début de 1921, les Rouges réus­sissent à ren­ver­ser la vapeur. D’autant plus que les Blancs n’ont aucun projet sinon que de remettre la dic­ta­ture tsa­riste en place. Cependant, le prix de la vic­toire est très élevé. Les organes sovié­tiques sont atro­phiés et mar­gi­na­li­sés par une nou­velle machine éta­tique qui a su vaincre les Blancs, en réta­blis­sant une bonne partie de l’« ordre » ancien. Le noyau dur du pro­lé­ta­riat poli­tisé est affai­bli, voire décimé. Les partis de gauche, dont plu­sieurs ont ter­gi­versé pen­dant la guerre civile, sont inter­dits, lais­sant les bol­ché­viques pra­ti­que­ment seuls dans l’exercice du pou­voir. Dans les cam­pagnes, les vil­lages souffrent des réqui­si­tions impo­sées par le « com­mu­nisme de guerre ». Dans les villes, les syn­di­cats et d’autres comi­tés popu­laires sont obli­gés de se ranger der­rière la nou­velle logique éta­tique. C’est alors que sur­vient (mars 1921) un affron­te­ment très grave. Sur la base navale de Kronstadt en face de Petrograd, les marins et les ouvriers se révoltent, récla­mant le retour des prin­cipes à l’origine de la révo­lu­tion et la fin du régime des « com­mis­saires ». Cette révolte n’est pas banale, car ces révol­tés consti­tuent depuis tou­jours un des bas­tions de la révo­lu­tion. Ils ne se recon­naissent plus dans l’autoritarisme qui domine le nouvel État. Leur révolte est écra­sée par le pou­voir rouge dans un climat de grande amer­tume. La révo­lu­tion semble à bout de souffle. Entre-temps, le parti bol­ché­vique, lors de son dixième congrès, rejette les cri­tiques qui fusent de ses membres, notam­ment celles de l’ « Opposition ouvrière » liée à des mili­tants syn­di­caux, et finit par sup­pri­mer les débats en inter­di­sant la consti­tu­tion de fac­tions orga­ni­sées dans son sein.

L’espoir et l’angoisse

Des révo­lu­tion­naires s’interrogent devant ce qui leur semble une dérive. Rosa Luxembourg, au départ par­ti­sane à 100% du pou­voir sovié­tique, estime que la sup­pres­sion des liber­tés, même en tenant compte de la guerre civile, porte en germe une nou­velle dic­ta­ture. Elle affirme que la révo­lu­tion ne peut avan­cer, sans « la vie poli­tique active, libre, éner­gique, de larges masses popu­laires, sans la démo­cra­tie la plus large et la plus illi­mi­tée, sans une vie inten­sé­ment active des masses dans une liberté poli­tique illi­mi­tée »[5]. Comme Lénine et Trotski tou­te­fois, elle pense que la réponse à cette impasse ne réside pas en Russie, mais ailleurs en Europe, pour que les Soviets cessent d’être isolés et soumis à des agres­sions exté­rieures. Son opti­misme est basé sur le fait que le dra­peau rouge se lève à Berlin, Budapest, Turin. L’affrontement déci­sif semble immi­nent en Allemagne où la révo­lu­tion per­met­trait non seule­ment de créer un vaste mou­ve­ment de trans­for­ma­tion mondiale[6]. C’est du moins ce que pro­clame la Troisième Internationale :

L’Internationale com­mu­niste est le parti de l’insurrection du pro­lé­ta­riat mon­dial révo­lu­tionné. Elle rejette toutes les orga­ni­sa­tions et les partis qui endorment, démo­ra­lisent et énervent le pro­lé­ta­riat, en l’exhortant à s’incliner devant les fétiches dont se pare la dic­ta­ture de la bour­geoi­sie : la léga­lité, la démo­cra­tie, la défense natio­nale, etc. L’IC ne pos­sède pas le remède infaillible à tous les maux ; elle tire leçon de l’expérience de la classe ouvrière dans le passé et dans le pré­sent, cette expé­rience lui sert à répa­rer ses fautes et ses omis­sions ; elle en tire un plan géné­ral et elle ne recon­naît et n’adopte que les for­mules révo­lu­tion­naires qui sont celles de l’action de masse[7].

Mais cette grande révo­lu­tion mon­diale ne sur­vient pas. Les révol­tés euro­péens sont vain­cus et le pou­voir sovié­tique en Russie reste encer­clé. Que faire ? C’est alors que Lénine pro­pose un grand virage. Son argu­ment est qu’il faut donner du temps au temps et pré­pa­rer la « base maté­rielle » du socia­lisme, ce qui veut dire l’industrialisation pour per­mettre de redé­mar­rer l’économie. Pour ce faire, il estime qu’un grand com­pro­mis est néces­saire avec la bour­geoi­sie russe et inter­na­tio­nale, car pour se sortir de la misère, la Russie a besoin des capi­taux étran­gers et de l’expertise tech­nique de la bour­geoi­sie. Parallèlement, le pou­voir tend la main aux pay­sans, en libé­ra­li­sant le com­merce et en ces­sant les réqui­si­tions for­cées.

Selon Lénine, les révo­lu­tion­naires russes ont voulu aller trop vite. Cela a été une erreur, pense-t-il, de vou­loir éta­blir, par décret, un « socia­lisme inté­gral », dans un pays qu’il décrit comme arriéré, tant sur le plan tech­nique que cultu­rel. Il pré­co­nise de se replier sur ce qu’il défi­nit de « capi­ta­lisme d’État », qui est une « étape immé­dia­te­ment consé­cu­tive au mono­pole capi­ta­liste d’état », qui fonc­tionne selon les prin­cipes du capi­ta­lisme, mais qui reste sous la direc­tion du pou­voir sovié­tique, en atten­dant que celui-ci ait les condi­tions maté­rielles pour pro­cé­der à la trans­for­ma­tion des rap­ports de production[8].

La bifurcation

Effectivement dans le cadre de ce qui devient la « Nouvelle poli­tique éco­no­mique » (la NEP), l’activité éco­no­mique renaît peu à peu. Se pro­duit paral­lè­le­ment le début d’une nou­velle alliance entre ouvriers et pay­sans, entre les villes et les cam­pagnes. Au lieu de contrô­ler les pay­sans (en don­nant à l’État le contrôle sur la pro­duc­tion agri­cole), le pou­voir sovié­tique accepte que les pay­sans dis­posent de la ges­tion de leurs pro­duits.

Cette bifur­ca­tion n’est pas accep­tée faci­le­ment. Depuis long­temps en effet, le projet socia­liste est vu avec et autour de la classe ouvrière indus­trielle : c’est cette classe, et seule­ment cette classe, qui va faire bouger l’histoire. Plusieurs mili­tants pensent alors qu’il faut faire le « grand bond » vers le socia­lisme inté­gral, sup­pri­mer l’argent et le marché, éta­ti­ser l’économie et « dis­ci­pli­ner » les popu­la­tions dans une sorte de grande « armée du tra­vail ».

Mais peu à peu, la nou­velle orien­ta­tion pré­co­ni­sée par Lénine s’impose comme la seule option réa­liste. Progressivement, la pro­duc­tion reprend dans les usines, en partie par le retour des cadres et des inves­tis­seurs capi­ta­listes. La famine dimi­nue parce que les pay­sans appro­vi­sionnent les villes en échange de pro­duits de consom­ma­tion. Les ten­sions sociales s’apaisent. Cette « nou­velle poli­tique éco­no­mique » (NEP) promue par Lénine semble aller à contre-cou­rant de l’utopie de la Commune, mais pour lui, ce sont les révo­lu­tion­naires qui doivent s’adapter à la réa­lité et non l’inverse. En fin de compte, Lénine met en garde les socia­listes contre une vision roman­tique, trop à court terme, et pro­pose une longue étape de tran­si­tion et de lutte, comme l’explique Charles Bettelheim :

Une véri­table trans­for­ma­tion sociale des rap­ports et des formes de pro­duc­tion exige une lutte de classe de longue haleine, une lutte qui doit se déve­lop­per à tra­vers des étapes dont la suc­ces­sion est com­man­dée par le déve­lop­pe­ment des contra­dic­tions. Précisément en 1923, une telle trans­for­ma­tion en Russie est à peine ébau­chée. Les élé­ments capi­ta­listes sont pro­fon­dé­ment ins­crits dans l’ensemble des procès de pro­duc­tion et de repro­duc­tion, dans les moda­li­tés de la divi­sion du tra­vail au sein des entre­prises d’État. Ainsi sont repro­duits des rap­ports mar­chands et salariaux[9].

Les derniers combats

Au début de 1924, Lénine meurt à la suite d’une longue mala­die. Depuis des mois, il cherche à régler ses comptes avec un pou­voir qui, estime-t-il, est en train de glis­ser dans une dérive auto­ri­taire. Il craint l’influence crois­sante du nou­veau « secré­taire géné­ral » du Parti bol­ché­vique, Joseph Staline. Celui-se se taille effec­ti­ve­ment un rôle à sa mesure tout en capi­ta­li­sant sur un groupe ascen­dant de « mana­gers » rouges qui rem­placent peu à peu la vieille garde.

De grands enjeux se pro­filent, même tout cela reste rela­ti­ve­ment obscur. Il est vrai que la révo­lu­tion pré­sente un por­trait contrasté. La société russe revit et se trans­forme dans le sillon de la NEP. Le pres­tige de la nou­velle Union des répu­bliques socia­listes sovié­tiques (URSS), qui met offi­ciel­le­ment un terme à l’empire pour lais­ser la place à une asso­cia­tion de répu­bliques indé­pen­dantes, est très élevé dans le monde. Les sombres luttes fac­tion­nelles qui affai­blissent le parti, aggra­vées par l’atrophie des organes sovié­tiques sup­po­sée, en théo­rie du moins, être les maîtres du pou­voir, ne sont pas encore bien connues. Des comi­tés opaques, des ins­tances de contrôle et de répres­sion sans nom ni visage, agissent de plus en plus comme des États dans l’État, dans une obs­cu­rité que Staline ne cesse d’ériger en sys­tème.

Plus grave encore est le fait que les objec­tifs du « grand com­pro­mis » sont mal com­pris. Pour plu­sieurs diri­geants sovié­tiques, la NEP, au lieu d’être conçu comme un pro­gramme de tran­si­tion, est une « astuce », une manœuvre pour « gagner du temps », calmer les pay­sans, en atten­dant de reve­nir aux stra­té­gies anté­rieures d’un « déve­lop­pe­ment du socia­lisme », à pas de géants. Conséquence indi­recte de cette vision, l’autoritarisme s’incruste. L’interdiction des partis, mesure pensée comme tem­po­raire au moment de la guerre civile, devient per­ma­nente. Les exac­tions de la sécu­rité d’état, la Tchéka, se mul­ti­plient, y com­pris contre les pay­sans et tous ceux qu’on soup­çonne, à tort d’entraver le socia­lisme.

Peu avant sa dis­pa­ri­tion, Lénine s’insurge contre le trai­te­ment réservé aux dis­si­dents, notam­ment à ceux qui résistent contre l’hégémonie et la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir dans un centre tout puis­sant, ce qui se fait, en fin de compte, contre l’idée du départ que l’URSS devait se construire à partir de répu­bliques libre­ment fédé­rées. C’est, selon l’historien Moshé Lewin, le « der­nier combat » de Lénine qui tente, tant bien que mal de faire cesser les exac­tions contre les nations tout en com­bat­tant la cen­tra­li­sa­tion et le chau­vi­nisme imposé par l’État centralisé[10]. Plus tard, Lénine sug­gère de mettre Staline de côté et de le rem­pla­cer par une direc­tion col­lé­giale par ceux qu’ils consi­dèrent parmi les meilleurs, dont Trotski, Boukharine, Radek. Il estime par ailleurs que le projet sovié­tique doit deve­nir plus « modeste », qu’il faut faire « moins, mais mieux »[11]. Il conti­nue de penser que le sort des Soviets dépend dans une large mesure de l’expansion de la révo­lu­tion, mais il voit bien que l’élan de celle-ci s’estompe en Europe. Il pré­co­nise alors un virage vers l’Asie, où de puis­sants mou­ve­ments anti-impé­ria­listes prennent forme, à partir des­quels, pense-t-il, une nou­velle alliance est pos­sible.

Ces « der­niers com­bats » de Lénine n’aboutissent cepen­dant pas. La struc­ture du pou­voir qui lui suc­cède appro­fon­dit et aggrave la cen­tra­li­sa­tion, la répres­sion et l’isolement de ce qui devient, non pas une Commune, mais un État hyper­tro­phié et auto­ri­taire.

Comprendre la défaite

Plus tard, la résis­tance conti­nue en Russie contre la dic­ta­ture. On essaie de com­prendre l’abandon des idéaux de la révo­lu­tion. Des dis­si­dents, socia­listes de gauche, liber­taires, com­mu­nistes anti­sta­li­niens, par­ti­cipent au débat, sou­vent dans des condi­tions d’une grande adver­sité, sous le sys­tème concen­tra­tion­naire mis en place (les gou­lags). Pour Trotski, la défaite est le résul­tat d’un aban­don, par Staline et consorts, de l’internationalisme, dans la pers­pec­tive du « socia­lisme dans un seul pays »[12]. Presque tous sont convain­cus de ce fac­teur, même si, pour Victor Serge, la pers­pec­tive des révo­lu­tion­naires sur une immi­nente révo­lu­tion qui aurait pu « sauver » les soviets, était dans une large mesure, une illu­sion :

Les bol­che­viks voyaient, avec raison, le salut de la révo­lu­tion russe dans la vic­toire pos­sible d’une révo­lu­tion alle­mande. L’Europe était instable, la révo­lu­tion socia­liste y parais­sait théo­ri­que­ment pos­sible, ration­nel­le­ment néces­saire, mais elle ne se fit pas. L’immense majo­rité de la classe ouvrière des pays d’Occident se refusa à enga­ger ou sou­te­nir le combat ; elle se laissa nour­rir d’illusions. Les bol­che­viks se sont trom­pés sur la capa­cité poli­tique et l’énergie des classes ouvrières d’Occident. Cette erreur de leur idéa­lisme mili­tant entraîna les consé­quences les plus graves. Ils per­dirent le contact avec les masses d’Occident. L’Internationale com­mu­niste devint une annexe de l’Etat-Parti soviétique.[13].

Devant ce dilemme, la réflexion de Gramsci pro­pose quelques pistes. Selon lui, la révo­lu­tion russe, une situa­tion extra­or­di­naire dans un pays extra­or­di­naire, ne pou­vait pas être « inter­na­tio­na­li­sée » ni même servir de modèle dans les for­ma­tions sociales capi­ta­listes avan­cées d’Europe de l’Ouest. Dans les for­mules sibyl­lines des Cahiers de prison[14], Gramsci pro­posa une réorien­ta­tion de la stra­té­gie vers une « guerre de posi­tion », par laquelle le mou­ve­ment social « infiltre » les ter­ri­toires de l’adversaire, les prend à rebours et délaisse la tac­tique bol­ché­vique de la « guerre de mou­ve­ment », de carac­tère insur­rec­tion­nel.

D’autres débats, quelques décen­nies plus tard, ont pour­suivi ces recherches. La « construc­tion » du socia­lisme » dans un contexte de pola­ri­sa­tion mon­diale, était-elle illu­soire ? La répres­sion par un pou­voir tout puis­sant était-elle sys­té­mique, décou­lant de l’échafaudage du pou­voir, ou était-elle une sorte de « patho­lo­gie » qui aurait pu être « soi­gnée » en impo­sant un socia­lisme « à visage humain » ? À des degrés divers et selon des modes d’interprétation mul­tiples, la cri­tique de l’URSS et du socia­lisme « réel­le­ment exis­tant » devient, après la Deuxième Guerre mon­diale, de plus en plus influente. Des com­mu­nistes dis­si­dents, héri­tiers du « conseillisme » et de l’anarcho-syndicalisme, de même que les suc­ces­seurs de Trotski dans le cadre de la Quatrième Internationale, appro­fon­dissent la cri­tique, qui finit par miner l’interprétation domi­nante offerte par l’URSS et la plu­part des partis com­mu­nistes « offi­ciels ». Dans les années 1970, cette pers­pec­tive s’approfondit au moment où l’empire sovié­tique amorce son irré­sis­tible déclin. Des mili­tants et des chercheurs[15] décor­tiquent la struc­tu­ra­tion du pou­voir de classe à l’œuvre en URSS, en ana­ly­sant la domi­na­tion d’une « proto bour­geoi­sie » dont la force repose sur la même appro­pria­tion du tra­vail sala­rié, sur la même exclu­sion et la même exploi­ta­tion des masses que celle qui pré­vaut dans le sys­tème capi­ta­liste.

Dans les années 1980, cette his­to­rio­gra­phie de gauche est bous­cu­lée par des recherches de droite, qui, repre­nant les tra­vaux ins­pi­rés durant la Guerre froide, estiment que la révo­lu­tion sovié­tique a été une sorte de vul­gaire coup d’état per­ma­nent, mené par des aven­tu­riers « assoif­fés de sang »[16]. Cette idéo­lo­gie de paco­tille réha­bi­lite les idées les plus réac­tion­naires et vise essen­tiel­le­ment à donner un vernis « scien­ti­fique » à la for­mule de madame Thatcher, « there is no alter­na­tive ». Elle moder­nise l’idée colo­niale la plus crue selon laquelle la « civi­li­sa­tion occi­den­tale » et le couple démo­cra­tie libé­rale / capi­ta­lisme, est la « fin de l’histoire ».

Comment trouver le chemin ?

Aujourd’hui, la révo­lu­tion russe semble bien loin­taine pour ceux et celles qui cherchent le chemin de l’émancipation. Pour autant, l’« hypo­thèse com­mu­niste », pour l’appeler ainsi, est remise sur la table par plusieurs[17]. Elle revient éga­le­ment sous la forme de nou­velles expres­sions mises de l’avant dans des luttes et des mou­ve­ments popu­laires un peu par­tout. Les mots ont bien sûr changé, reflé­tant les pro­fondes trans­for­ma­tions entre le monde de 1917 et le monde de 2017. Mais cer­taines idées font le pont entre le passé et le pré­sent : com­ment dépas­ser le capi­ta­lisme et l’État par un vaste pro­ces­sus d’autoémancipation ? Quelles sont les stra­té­gies les plus appro­priées pour désta­bi­li­ser l’édifice du pou­voir et ériger une alter­na­tive réa­liste et por­teuse ? Comment éviter les illu­sions sur une trans­for­ma­tion radi­cale et immé­diate des dis­po­si­tifs com­plexes de la domi­na­tion sans pour autant remettre à jamais les impé­ra­tifs d’une véri­table démo­cra­tie sociale, appe­lons-là par son nom, « com­mu­niste » ?

Ces ques­tions ramènent à dif­fé­rents aspects du débat sovié­tique. Victor Serge pen­sait que le pire échec de la révo­lu­tion de 1917 avait été l’incapacité de récon­ci­lier les impé­ra­tifs de la trans­for­ma­tion avec la démo­cra­tie et la liberté. Il fai­sait remon­ter cette impasse à un schéma de pensée construit sur plu­sieurs décen­nies, bien avant Staline, et qui pos­tu­lait que la révo­lu­tion devait décou­ler d’une sorte de « science mar­xiste », offrant un plan pré­dé­ter­miné, qu’il fal­lait suivre et même impo­ser, sans égard à la diver­sité sans fin des socié­tés, de leur his­toire, de leurs contra­dic­tions.

Quelque soit la valeur scien­ti­fique d’une doc­trine, du moment qu’elle devient gou­ver­ne­men­tale, les inté­rêts de l’État ne lui per­mettent plus d’investigation dés­in­té­res­sée. Les rap­ports entre l’erreur et la connais­sance sont encore trop obs­curs pour qu’on puisse pré­tendre les régler d’autorité ; sans doute faut-il aux hommes de longs che­mi­ne­ments à tra­vers les hypo­thèses, les erreurs et les essais de l’imagination pour arri­ver à en déga­ger des connais­sances plus exactes, en partie pro­vi­soires. C’est dire que la liberté de pensée me semble une des valeurs les plus essentielles[18].

L’histoire, selon Victor Serge, n’est pas « déter­mi­née » d’avance. Sans naï­veté, les révo­lu­tion­naires doivent s’efforcer de garder le cap, sans « jamais renon­cer à défendre l’homme contre les sys­tèmes qui pla­ni­fient l’anéantissement de l’individu »[19].

[1] Victor Serge, Trente ans après la révo­lu­tion russe, https://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​s​e​r​g​e​/​w​o​r​k​s​/​1​9​4​7​/​0​7​/​s​e​r​g​e​_​1​9​4​7​0​7​0​0.htm. [2] V. Lénine, L’État et la révo­lu­tion, http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​l​e​n​i​n​/​w​o​r​k​s​/​1​9​1​7​/​0​8​/​e​r​0​0​t.htm [3] Idem, p. 357. [4] Léon Trotski, Leur morale et la nôtre, http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​t​r​o​t​s​k​y​_​l​e​o​n​/​l​e​u​r​_​m​o​r​a​l​e​_​e​t​_​l​a​_​n​o​t​r​e​/​l​e​u​r​_​m​o​r​a​l​e​_​e​t​_​l​a​_​n​o​t​r​e.pdf [5] Rosa Luxembourg, La révo­lu­tion russe, http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​l​u​x​e​m​b​u​r​/​s​p​a​r​t​a​k​u​s​/​r​l​1​9​1​7​0​3​2​4.htm [6] Voir Pierre Broué, La révo­lu­tion alle­mande, https://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​b​r​o​u​e​/​w​o​r​k​s​/​1​9​7​1​/​0​0​/​b​r​o​u​e​_​a​l​l​_​4​7.htm. [7] Les Quatre pre­miers congrès de l’Internationale com­mu­niste, http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​i​n​t​e​r​_​c​o​m​/​1​9​2​0​/​i​c​2​_​1​9​2​0​0​7​0​0​i.htm [8] Lénine, Œuvres com­plètes, tome 25, page 347. [9] Charles Bettelheim, Les luttes de classes en URSS, tome 1, 1917-1923, Seuil/​Maspéro, 1974, page 455. [10] Moshé Lewin, Le der­nier combat de Lénine, Paris, Les Éditions de Minuit, 1967. [11] C’est le titre d’une des der­nières inter­ven­tions de Lénine, publiée dans la Pravda, 4 mars 1923, in Lénine, Œuvres choi­sies, tome trois, Moscou, Éditions du Progrès, 1968. [12] Léon Trotski, L’Internationale com­mu­niste après Lénine, Paris, Presses uni­ver­si­taires de France, 1969. [13] Victor Serge, Trente ans après la révo­lu­tion russe. [14] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​g​r​a​m​s​c​i​_​a​n​t​o​n​i​o​/​l​e​t​t​r​e​s​_​d​e​_​p​r​i​s​o​n​/​l​e​t​t​r​e​s​_​d​e​_​p​r​i​s​o​n​.html. [15] Voir notam­ment Charles Bettelheim, Robert Linhart, Rossana Rossanda. [16] Cette « expli­ca­tion » est deve­nue popu­laire avec la publi­ca­tion par Stéphane Courtois et de Nicolas Werth, du « Livre noir du com­mu­nisme », un réqui­si­toire sans nuance dont la thèse prin­ci­pale est que le « crime bol­ché­vique » a pro­vo­qué la mort de cen­taines de mil­lions de per­sonnes. L’historien Marc Ferro a en grande partie démoli cet ouvrage, peu res­pec­tueux devant les faits. Voir La révo­lu­tion russe de 1917, Flammarion, 2007 [17] Pensons notam­ment à Linera, Bensaid, Badiou, Žižek, Dardot et Laval, Harvey, Butler et bien d’autres. [18] Victor Serge, Mémoire d’un révo­lu­tion­naire, Lux, 2010. À sou­li­gner éga­le­ment la bio­gra­phie de Serge écrite par Susan Weissman, Victor Serge, une bio­gra­phie poli­tique, Éditions Syllepse, 2006.

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