L'accès à la justice, quelle justice?

Relancer le mouvement syndical[1]

Bilan des luttes Front commun 2015

Par Mis en ligne le 01 mai 2020

Au cours des trente der­nières années, un chan­ge­ment stu­pé­fiant s’est pro­duit dans les socié­tés capi­ta­listes. Les gains autre­fois perçus comme de grandes réus­sites du capi­ta­lisme, comme l’amélioration des condi­tions de vie et de la sécu­rité éco­no­mique de la classe des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, sont deve­nus des « pro­blèmes ». Les reculs, les conces­sions et l’insécurité per­ma­nente sont deve­nus la norme tandis que l’augmentation des inéga­li­tés appa­rait iné­luc­table.

Ce chan­ge­ment qu’on appelle géné­ra­le­ment le néo­li­bé­ra­lisme est en fait un capi­ta­lisme qui ne ren­contre plus de réelle résis­tance de la part des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. En effet, malgré des luttes impor­tantes, la réponse du mou­ve­ment syn­di­cal a été et demeure par­cel­laire, timide et étroite. C’est de cet échec global dont je veux trai­ter, non pas pour sug­gé­rer qu’il faut déser­ter les syn­di­cats, mais plutôt dans la pers­pec­tive d’exiger plus de ces ins­ti­tu­tions cru­ciales.

Le mou­ve­ment syn­di­cal n’en est pas à sa pre­mière tem­pête. Il tra­ver­sait aussi une période dif­fi­cile lors de la Crise des années 1930. Il s’est alors converti, pas­sant d’un syn­di­ca­lisme de métier à un syn­di­ca­lisme indus­triel. Ce renou­veau syn­di­cal a entrainé des stra­té­gies radi­ca­le­ment dif­fé­rentes et vic­to­rieuses. Aujourd’hui, le mou­ve­ment syn­di­cal est encore une fois en crise, mais aucune solu­tion claire ne se pro­file à l’horizon. Lorsque l’on croit sou­te­nir le mou­ve­ment syn­di­cal en demeu­rant silen­cieux, même en vou­lant le pro­té­ger des attaques dont il est l’objet, on ne l’aide pas, car pour renou­ve­ler le mou­ve­ment syn­di­cal, il faut prendre la pleine mesure du bour­bier dans lequel il se trouve.

Fabriquer des humains

Les capi­ta­listes entre­tiennent une rela­tion contra­dic­toire avec la classe des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. Ils en ont besoin pour accu­mu­ler des pro­fits, mais lorsqu’ils les réunissent dans un même lieu de tra­vail, ils ouvrent la porte à l’organisation, à la soli­da­rité et à la résis­tance. Un para­doxe simi­laire carac­té­rise la rela­tion des capi­ta­listes à l’État : bien qu’ils tiennent des dis­cours s’opposant aux inter­ven­tions gou­ver­ne­men­tales, les capi­ta­listes ont besoin d’un État fort, notam­ment pour pro­té­ger la pro­priété privée et gérer les mar­chés. Par ailleurs, par crainte que les tra­vailleurs et les tra­vailleuses n’utilisent leur pou­voir élec­to­ral pour contrô­ler l’État, les capi­ta­listes cherchent à en res­treindre le champ d’action.

Par-dessus tout, les capi­ta­listes craignent que les tra­vailleurs ne remettent en ques­tion le capi­ta­lisme lui-même. Un tech­no­crate qui tra­vaillait au dépar­te­ment de socio­lo­gie de Ford disait ainsi : « L’entreprise de M. Ford fabrique avant tout des hommes, mais elle construit acces­soi­re­ment des auto­mo­biles afin de cou­vrir ses dépenses[3] ». La fabri­ca­tion de femmes et d’hommes for­ma­tés pour assou­vir les besoins sou­vent inhu­mains du capi­ta­lisme a été essen­tielle à la construc­tion du capi­ta­lisme, et elle l’est encore aujourd’hui.

Les méthodes de Ford impli­quaient autant la répres­sion que l’intégration idéo­lo­gique, mais tout cela avait des limites. La répres­sion était trop féroce et l’idéologie trop contra­dic­toire pour que les tra­vailleurs ne se rendent pas compte des fausses pro­messes du capi­ta­lisme. Ford a ainsi dû aug­men­ter les salaires pour rete­nir les tra­vailleurs qui, autre­ment, auraient quitté leur emploi. Un taux de rou­le­ment de 400 %, contrai­re­ment au taux habi­tuel de 4 %, affec­tait l’entreprise. Par cette forme de résis­tance indi­vi­duelle, les tra­vailleurs géné­raient dans l’entreprise des pro­blèmes liés à la réten­tion et à la for­ma­tion du per­son­nel. Or cette « géné­ro­sité » n’a pas duré : la com­pé­ti­tion, étouf­fant les pro­fits, a rap­pelé Ford à l’ordre.

La General Motors (GM) a fait face à des dif­fi­cul­tés simi­laires, mais plutôt que la résis­tance indi­vi­duelle, c’est l’opposition des syn­di­cats, dont celle des Travailleurs unis de l’automobile (United Auto Workers – UAW), qui cau­sait le plus de maux de tête aux patrons. La GM a donc pro­duit des films des­ti­nés à ses employés afin de trans­for­mer leur pou­voir d’action col­lec­tive en un simple pou­voir passif et indi­vi­duel de consom­ma­teur.

La crise éco­no­mique a nui à cette stra­té­gie, car elle frei­nait la consom­ma­tion. Elle sera néan­moins reprise au sortir de la Deuxième Guerre mon­diale, les patrons met­tant l’emphase sur la pro­duc­ti­vité et la coopé­ra­tion entre le tra­vail et le capi­tal. Il s’agissait d’accroître la tarte de la richesse pour aug­men­ter la gran­deur abso­lue de cha­cune des pointes.

Les entre­prises et l’État ont fait alliance pour com­battre la gauche, il fal­lait démon­trer que le capi­ta­lisme pou­vait per­mettre aux tra­vailleurs et aux tra­vailleuses d’atteindre un haut niveau de bien-être maté­riel et de sécu­rité éco­no­mique. Malgré la répres­sion, notam­ment de la gauche radi­cale avec le mac­car­thysme, les tra­vailleurs et les tra­vailleuses ont fait, pen­dant les années 1950 et 1960, des gains éco­no­miques notoires.

À la fin des années 1960 cepen­dant, au moment de l’essoufflement du capi­ta­lisme d’après-guerre, les capi­ta­listes ne par­ve­naient plus à ache­ter la paix des mili­tants et des mili­tantes tout en main­te­nant leurs pro­fits. C’est ainsi qu’après une décen­nie d’insécurité, d’essais et d’erreurs, les États capi­ta­listes ont donné un coup de barre à l’aide des poli­tiques qua­li­fiées aujourd’hui de néo­li­bé­rales. La vul­né­ra­bi­lité des tra­vailleurs et des tra­vailleuses à ces nou­velles attaques tient en bonne partie à l’affaiblissement de la gauche radi­cale au sortir de la Deuxième Guerre mon­diale, mais elle est aussi para­doxa­le­ment le résul­tat des succès du syn­di­ca­lisme. Les gains de l’après-guerre dépen­daient essen­tiel­le­ment des capa­ci­tés des direc­tions syn­di­cales de négo­cier pério­di­que­ment des conven­tions col­lec­tives et de défendre des griefs. Ils dépen­daient beau­coup moins de leurs capa­ci­tés d’organisation et de mobi­li­sa­tion que durant les périodes pré­cé­dentes. Les syn­di­cats n’étaient pas à même de résis­ter vic­to­rieu­se­ment aux attaques aux­quelles le mou­ve­ment était doré­na­vant confronté.

Déconstruire la classe

Le mou­ve­ment syn­di­cal cana­dien a néan­moins livré de bonnes batailles. En octobre 1976, une grève géné­rale est inter­ve­nue contre les nou­velles mesures de contrôle de la négo­cia­tion col­lec­tive. C’était la pre­mière à avoir lieu au Canada depuis 1919. Au cours des années 1980, le mou­ve­ment syn­di­cal a mené une immense cam­pagne de mobi­li­sa­tion et d’éducation poli­tique contre le libre-échange conjoin­te­ment avec ses par­te­naires des États-Unis. Au milieu des années 1990, un mou­ve­ment de grèves rota­tives contre le virage néo­li­bé­ral en Ontario a duré plus de deux ans et demi. À son point culmi­nant, il a ras­sem­blé près de 250 000 mani­fes­tants et mani­fes­tantes à Toronto, for­çant la fer­me­ture du centre-ville. Pourtant, une ques­tion déci­sive demeure : si le mou­ve­ment syn­di­cal cana­dien a mobi­lisé ses membres, construit des alliances avec d’autres mou­ve­ments sociaux et innové dans ses tac­tiques, pour­quoi a-t-il perdu ? Pour répondre cor­rec­te­ment à cette ques­tion, il faut d’abord mesu­rer l’ampleur de ce qu’il affron­tait.

Avant les années 1970, les crises éco­no­miques don­naient lieu à des mou­ve­ments pro­tec­tion­nistes et de contrôle des capi­taux qui ralen­tis­saient momen­ta­né­ment le pro­ces­sus de construc­tion du capi­ta­lisme global. Contre ce pro­tec­tion­nisme, le néo­li­bé­ra­lisme a permis la conver­gence inter­na­tio­nale des classes capi­ta­listes, sur­mon­tant, jusqu’à un cer­tain point, leurs divi­sions. Il y avait donc une lutte de classes, mais comme le disait alors le pré­sident des UAW, sa par­ti­cu­la­rité était qu’une seule classe, celle des patrons, livrait bataille.

La ques­tion des classes exige ici un peu plus d’attention. Les tra­vailleurs et les tra­vailleuses peuvent être consi­dé­rés glo­ba­le­ment comme for­mant une classe par la posi­tion qu’ils occupent dans la société, mais cela ne veut pas dire qu’ils s’y iden­ti­fient et agissent en consé­quence. En réa­lité, le capi­ta­lisme déploie de puis­santes forces qui isolent les tra­vailleurs et les tra­vailleuses plutôt que de favo­ri­ser les liens de classe. Ceux-là ne sont pas uni­que­ment divi­sés par leur lieu de tra­vail, mais aussi par d’autres carac­té­ris­tiques (leur genre, leur ori­gine eth­nique, leur orien­ta­tion sexuelle, etc.). Ils sont aussi seg­men­tés par des méca­nismes de stra­ti­fi­ca­tion rela­tifs au niveau de revenu et à la per­ma­nence (ou non) de leur emploi (temps plein ou par­tiel, employés, chô­meurs ou assis­tés sociaux). En déré­gu­lant le marché du tra­vail – par l’érosion des normes mini­males, l’imposition des pra­tiques du sec­teur privé dans le sec­teur public, la désyn­di­ca­li­sa­tion –, le néo­li­bé­ra­lisme ren­force les inéga­li­tés au sein même de la classe des tra­vailleurs et des tra­vailleuses et cause ainsi sa frag­men­ta­tion.

Puisqu’ils dépendent de leur employeur pour leur tra­vail et leur salaire, il n’est pas sur­pre­nant que les tra­vailleurs et les tra­vailleuses voient leurs patrons comme les déten­teurs du savoir scien­ti­fique et éco­no­mique, qui ont la capa­cité d’organiser le tra­vail afin de pro­duire des biens et ser­vices pour le marché. L’insistance néo­li­bé­rale sur la com­pé­ti­ti­vité asso­cie chaque tra­vailleur au succès de « son » employeur et le déso­li­da­rise de ses col­lègues. L’accroissement de la com­pé­ti­tion ren­force éga­le­ment une asy­mé­trie impor­tante du capi­ta­lisme : lorsque des entre­prises font faillite, elles per­mettent une plus grande concen­tra­tion du capi­tal au sein d’entreprises plus fortes. La com­pé­ti­tion a ainsi pour effet de ren­for­cer la classe capi­ta­liste. Par contre, la com­pé­ti­tion entre tra­vailleuses et tra­vailleurs émousse leur prin­ci­pale arme dans la lutte de classe : la soli­da­rité.

Les res­tric­tions sala­riales du néo­li­bé­ra­lisme influencent éga­le­ment la forme que prend l’accès à la consom­ma­tion. La consom­ma­tion des sala­rié-es syn­di­qués dépend de moins en moins des salaires et avan­tages sociaux gagnés par la lutte, et de plus en plus de réponses indi­vi­dua­li­sées : les familles, tout par­ti­cu­liè­re­ment les femmes, tra­vaillent de plus longues heures ; les gens s’endettent de plus en plus ; les jeunes demeurent plus long­temps chez leurs parents ; la maison se trans­forme en actif pour sup­por­ter des emprunts ; la hausse des mar­chés bour­siers est célé­brée, car elle permet de faire croître les fonds de pen­sion ; les réduc­tions d’impôts appa­raissent non plus comme des défaites col­lec­tives, mais comme des aug­men­ta­tions sala­riales. Ce genre de réponses indi­vi­duelles sape la soli­da­rité et affecte néga­ti­ve­ment les capa­ci­tés à mener des luttes com­munes. Lorsque la survie indi­vi­duelle semble être la seule option pos­sible, les tra­vailleurs et les tra­vailleuses deviennent impli­qués dans la repro­duc­tion de l’esprit com­pé­ti­tif et égo­cen­trique du capi­ta­lisme.

La capa­cité des États à pro­fi­ter de la fai­blesse des syn­di­cats pour miner la for­ma­tion d’une classe consciente d’elle-même a laissé les tra­vailleurs et les tra­vailleuses dans le flou et désem­pa­rés. Alors que le capi­ta­lisme se pré­sen­tait aupa­ra­vant comme le meilleur choix, il se pré­sente aujourd’hui comme la seule option pos­sible.

La struc­ture syn­di­cale actuelle a connu des heures de gloire, mais elle n’est plus à la hau­teur de la tâche. Elle appa­rait, aux yeux des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, comme une police d’assurance, payée par les coti­sa­tions. Sa forme d’organisation qui repose sur des regrou­pe­ments locaux en fonc­tion du lieu de tra­vail et de la pro­fes­sion n’est pas de taille pour affron­ter le néo­li­bé­ra­lisme. Les syn­di­cats tendent par suite à limi­ter leurs luttes à la négo­cia­tion de la conven­tion col­lec­tive. Il y a bien entendu des exemples plus posi­tifs, mais ils ne sont pas suf­fi­sam­ment nom­breux. Il faut donc bâtir en paral­lèle des orga­ni­sa­tions plus pro­fon­dé­ment poli­tiques, avec un pied à l’intérieur et un pied à l’extérieur des syn­di­cats.

Entretemps, la social-démo­cra­tie en est venue à sup­por­ter le capi­ta­lisme, son idéo­lo­gie et ses poli­tiques, comme seule façon de gérer une éco­no­mie déve­lop­pée. Les partis sociaux-démo­crates acceptent la logique néo­li­bé­rale comme seule option. Ils sous-estiment la capa­cité des tra­vailleurs et des tra­vailleuses à déve­lop­per et à réa­li­ser une vision alter­na­tive. Plutôt que de les encou­ra­ger dans cette pers­pec­tive, leur action a pour effet de démo­ra­li­ser, de déso­rien­ter et de désar­mer les tra­vailleurs et les tra­vailleuses.

Reconstruire la classe

En l’absence d’un parti socia­liste de masse à l’échelle cana­dienne, la ques­tion se pose de savoir com­ment défendre la classe des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. Cela devra com­men­cer par un pro­ces­sus de renou­vè­le­ment syn­di­cal inté­grant une sen­si­bi­lité de classe dans les syn­di­cats.

Classe et démo­cra­tie interne

On oublie par­fois qu’un mou­ve­ment qui se bat pour la démo­cra­tie et l’égalité dans la société doit aussi fonc­tion­ner de manière démo­cra­tique et éga­li­taire. Si les syn­di­cats ne sont pas démo­cra­tiques, ils per­pé­tuent les rap­ports hié­rar­chiques qui affai­blissent les tra­vailleurs et les tra­vailleuses, même lorsqu’ils se battent pour la jus­tice sociale. Par delà la ques­tion de prin­cipe, c’est aussi une ques­tion d’efficacité. Un mou­ve­ment qui est géré par en haut ne peut agir comme cata­ly­seur de l’engagement et de la par­ti­ci­pa­tion et sera néces­sai­re­ment limité dans sa capa­cité à sou­te­nir une mobi­li­sa­tion. Si un syn­di­cat est inca­pable de sur­mon­ter les pro­blèmes liés aux genres ou aux ori­gines eth­niques, il ne peut être ni cohé­rent ni cré­dible. La soli­da­rité dépend d’un enga­ge­ment actif pour la construc­tion de l’égalité à l’intérieur et à l’extérieur des syn­di­cats.

Cotisations ou construire la classe ?

Même si ce sont les employeurs et l’État qui empêchent la syn­di­ca­li­sa­tion, peut-on dire que les syn­di­cats ont éga­le­ment leur part de res­pon­sa­bi­lité ? Que dire de la riva­lité inter­syn­di­cale et du marau­dage par exemple, opé­ra­tions dans les­quelles la récolte des coti­sa­tions prime sur l’organisation de nou­veaux sec­teurs ? Une vague de syn­di­ca­li­sa­tion dans les sec­teurs pré­caires est impen­sable si l’on ne mise pas sur l’engagement et la coopé­ra­tion. De même, on ne peut pas penser à la syn­di­ca­li­sa­tion sans consi­dé­rer l’organisation com­mu­nau­taire. Les syn­di­qué-es doivent deve­nir des orga­ni­sa­teurs et des orga­ni­sa­trices au sein de leurs com­mu­nau­tés, dans leurs quar­tiers, leurs églises, les écoles, les groupes eth­niques, les clubs spor­tifs, etc. Dans cer­tains cas, les struc­tures ter­ri­to­riales sont pro­ba­ble­ment plus effi­caces que celles basées sur les sec­teurs d’activité pour orga­ni­ser les non-syn­di­qué-es, notam­ment les pré­caires.

Il est aussi éton­nant que les employé-es récem­ment mis à pied ne reçoivent pas plus d’attention de la part des syn­di­cats. Ils sont pro­ba­ble­ment les tra­vailleurs pré­caires de demain. Leur offrir des acti­vi­tés pour rester en contact peut créer des occa­sions de mobi­li­sa­tion. Si on les laisse de côté, ils ne consti­tuent pas uni­que­ment une occa­sion man­quée du point de vue syn­di­cal, mais on court aussi le risque qu’ils deviennent des citoyens et des citoyennes cyniques à l’endroit des syn­di­cats.

Les syn­di­cats du sec­teur public peuvent repen­ser leurs actions

Les syn­di­cats du sec­teur public sont aujourd’hui sur la défen­sive. Les États érodent la sécu­rité d’emploi des ensei­gnantes et des ensei­gnants, pri­va­tisent le sec­teur de la santé, s’empressent de nier le droit de grève. Peut-on encore faire la grève dans le sec­teur public ? Quels sont les sec­teurs les plus sus­cep­tibles de se mobi­li­ser ? Comment tisser des alliances avec le sec­teur privé ? Il devient dif­fi­cile de convaincre les gens qu’il faut boni­fier les condi­tions de tra­vail et les salaires dans le sec­teur public alors que les gou­ver­ne­ments les pré­sentent comme un obs­tacle à la qua­lité des ser­vices. Il n’y a pas de solu­tion magique, mais il faut éta­blir un lien entre les reven­di­ca­tions syn­di­cales et les besoins du public. Les syn­di­cats et les employé-es du sec­teur public doivent démon­trer que ce sont elles et eux, et non l’État, qui défendent le droit à des ser­vices publics adé­quats et de haute qua­lité. Les res­sources dont dis­posent les syn­di­cats doivent être réaf­fec­tées dans cette pers­pec­tive. En somme, il faut inté­grer la ques­tion du niveau et de la qua­lité des ser­vices au sein des négo­cia­tions de conven­tions col­lec­tives.

Parallèlement, il faut repen­ser les moda­li­tés de la grève. Lors de la lutte des tra­vailleurs muni­ci­paux à Toronto en 2009, l’accumulation des déchets dans les parcs a mobi­lisé l’opinion publique contre les syn­di­cats. N’aurait-on pas pu déver­ser les déchets dans les sta­tion­ne­ments du quar­tier finan­cier pour faire le lien entre la haute finance et l’austérité ? Aurait-il été pos­sible de com­men­cer la grève de manière sélec­tive, en frap­pant d’abord les quar­tiers riches pour mon­trer qu’il s’agissait d’un conflit de classe ? Les opé­ra­teurs de métro et d’autobus, au lieu d’arrêter le tra­vail, ne pour­raient-ils pas lais­ser passer les usa­gers et les usa­gères sans payer ? Pourquoi ne pas mettre en place des assem­blées réunis­sant des syn­di­qués avec des usa­gers pour défendre les ser­vices publics ?

Sauver les entre­prises ou avoir de bons emplois ?

Une ten­sion affecte les syn­di­cats lorsque des entre­prises menacent de fermer leurs portes. Les membres veulent conser­ver leur emploi, mais les syn­di­cats s’avèrent de piètres outils pour s’acquitter de cette tâche. C’est d’autant plus débi­li­tant que la pré­ca­rité d’emploi qui s’ensuit mine la confiance néces­saire à la soli­da­rité syn­di­cale. Mais la réponse syn­di­cale ne peut solu­tion­ner la ques­tion de l’emploi entre­prise par entre­prise.

On ne peut plus négo­cier sérieu­se­ment pour la sau­ve­garde des emplois si l’on ne remet pas en ques­tion les pra­tiques pré­da­trices des entre­prises, le libre-échange, l’imposition de la « flexi­bi­lité », les poli­tiques fis­cales, le rôle cen­tral du sec­teur ban­caire dans l’allocation des pro­fits et de l’épargne. Les luttes syn­di­cales doivent mettre ces fac­teurs et leurs inter­re­la­tions en évi­dence.

À l’occasion des récentes mesures de sau­ve­tage dans le sec­teur de l’automobile, les syn­di­cats ont peu évoqué les coûts sociaux et envi­ron­ne­men­taux de l’automobile, et encore moins, la néces­saire recon­ver­sion de cette indus­trie. Au lieu de penser à « sauver » General Motors et ses pro­fits, il vau­drait mieux sauver les com­mu­nau­tés et réor­ga­ni­ser l’immense capa­cité pro­duc­tive qu’elles repré­sentent pour la réorien­ter vers des besoins sociaux. Il faut amé­lio­rer nos capa­ci­tés de pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique plutôt que de tra­vailler à main­te­nir la com­pé­ti­ti­vité. On peut com­men­cer en met­tant en place des conseils locaux offrant du tra­vail et de la for­ma­tion pour que qui­conque vou­lant contri­buer à sa com­mu­nauté puisse le faire. Les conseils iden­ti­fie­raient les besoins, iraient cher­cher l’expertise tech­nique pour entre­prendre la recon­ver­sion des entre­prises obso­lètes et répon­draient aux besoins de leurs com­mu­nau­tés. Ils don­ne­raient des outils aux gens pour com­prendre les des­sous de l’économie et prendre réel­le­ment part aux déci­sions.

Comment les syn­di­cats peuvent-ils tra­vailler avec les mou­ve­ments ?

Depuis quelques années, la contes­ta­tion sociale pro­vient sur­tout des mou­ve­ments comme Occupy, Idle no More et des orga­ni­sa­tions envi­ron­ne­men­tales. Ces mou­ve­ments ont demandé et par­fois obtenu l’appui des syn­di­cats. C’est un déve­lop­pe­ment posi­tif et qui devrait être appro­fondi et encou­ragé. Mais est-ce assez ? Même si les syn­di­cats et les mou­ve­ments ont des inté­rêts en commun dans leurs luttes contre le néo­li­bé­ra­lisme, les conver­gences res­tent fra­giles. Il arrive que des mili­tants et des mili­tantes des mou­ve­ments refusent de consi­dé­rer la néces­sité de déve­lop­per une pers­pec­tive plus ample et davan­tage poli­tique. Ainsi des mou­ve­ments naissent puis dis­pa­raissent au gré des besoins et des conjonc­tures. Il arrive éga­le­ment que les mou­ve­ments sociaux ne soient pas des mou­ve­ments de masse, ne dis­po­sant que d’une base mili­tante res­treinte. Occupy, par exemple, a saisi l’opinion avec la fameuse for­mule du 1 %. C’était un lan­gage de classe peut-être un peu sim­pli­fié, mais effi­cace. Toutefois Occupy n’est pas allé plus loin. Or, bien que les syn­di­cats aient offert un sup­port logis­tique au mou­ve­ment, il aurait fallu qu’ils mobi­lisent en plus leurs bases pour que l’action syn­di­cale ren­force l’action sym­bo­lique. N’aurait-il pas fallu penser l’occupation de sites ayant une signi­fi­ca­tion plus large, tels les édi­fices gou­ver­ne­men­taux, les écoles ou cer­taines usines ?

Le syn­di­ca­lisme de « mou­ve­ment social » : au-delà des décla­ra­tions

On parle sou­vent du syn­di­ca­lisme de mou­ve­ment social[4] comme une pos­sible alter­na­tive au syn­di­ca­lisme d’affaires. Le terme est cepen­dant un peu vague, à tel point que presque tous les syn­di­cats s’en réclament aujourd’hui. Le syn­di­ca­lisme de mou­ve­ment social insiste sur l’idée qu’il faut ajou­ter de nou­velles pra­tiques à ce que les syn­di­cats font déjà. C’est bien, mais il faut pous­ser la réflexion plus loin.

Les syn­di­cats doivent être repen­sés comme des forces d’appui à la classe dans son ensemble au lieu d’être consi­dé­rés comme des ins­tru­ments de défense des tra­vailleurs de sec­teurs par­ti­cu­liers. Au-delà de la défense de ces groupes, l’action syn­di­cale doit débou­cher sur une « sen­si­bi­lité » de classe qui consi­dère les tra­vailleurs et les tra­vailleuses comme des agents de trans­for­ma­tion. Une ana­lyse de classe est indis­pen­sable pour que les tra­vailleurs puissent ren­for­cer leurs luttes et ima­gi­ner une société dif­fé­rente de celle qui existe main­te­nant. Les syn­di­cats, en tra­vaillant avec d’autres forces sociales, peuvent deve­nir, jusqu’à un cer­tain point, des « écoles du socia­lisme » où les tra­vailleurs peuvent apprendre à chan­ger le monde. Pour en arri­ver là, il faut cepen­dant trans­for­mer les rap­ports avec les membres, repen­ser les prio­ri­tés en recherche et en for­ma­tion, revoir le rôle des employé-es et des conseillères et des conseillers syn­di­caux, réexa­mi­ner les rap­ports avec les com­mu­nau­tés de même que la nature et la place de la négo­cia­tion col­lec­tive, la ges­tion des griefs, les rela­tions avec les partis poli­tiques, et bien d’autres choses encore !

Le défi envi­ron­ne­men­tal

Face aux défis des enjeux envi­ron­ne­men­taux, des syn­di­cats ont adopté des posi­tions pro­gres­sistes. Mais sans prendre suf­fi­sam­ment en compte des ques­tions impor­tantes qui res­tent dans l’ombre : la néces­saire recon­ver­sion de l’industrie et donc des emplois, les chan­ge­ments dans notre mode de consom­ma­tion, l’organisation des villes, etc. Il est impor­tant de situer ces enjeux dans le cadre d’une lutte glo­bale contre le néo­li­bé­ra­lisme, car il faut ins­crire la répar­ti­tion des coûts de la crise envi­ron­ne­men­tale dans la lutte pour une redis­tri­bu­tion radi­cale des richesses. Par exemple, il faut rap­pe­ler l’urgence de trans­for­mer les infra­struc­tures (notam­ment le trans­port public). Il faut impo­ser la conver­sion des capa­ci­tés pro­duc­tives aban­don­nées par le marché vers la pro­duc­tion de pro­duits et ser­vices socia­le­ment néces­saires et res­pec­tueux de l’environnement. Cela peut s’inscrire dans une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique qui inclu­rait la trans­for­ma­tion des banques pri­vées en ser­vices publics et per­met­trait le contrôle démo­cra­tique des res­sources finan­cières. En fin de compte, n’est-ce pas le capi­ta­lisme basé sur la com­pé­ti­tion, les pro­fits et la crois­sance sans limites, qui est l’obstacle prin­ci­pal à un envi­ron­ne­ment sain ?

L’internationalisme com­mence ici

La res­pon­sa­bi­lité des mou­ve­ments pro­gres­sistes est de s’opposer à toutes les formes d’oppression, qu’elles soient basées sur la classe ou non, par­tout dans le monde. Il faut de plus être conscient qu’en accep­tant que les socié­tés du Sud rat­trapent celles du Nord, nous devrons acti­ve­ment ralen­tir notre crois­sance pour pro­té­ger l’environnement.

De manière géné­rale, il ne faut pas hési­ter à appuyer les luttes et les résis­tances d’ailleurs. Mais cet objec­tif ne peut se maté­ria­li­ser si l’on ne par­vient pas à déve­lop­per la soli­da­rité entre les tra­vailleurs et les tra­vailleuses du sec­teur public et ceux du sec­teur privé, entre les tra­vailleurs de dif­fé­rentes indus­tries, entre les tra­vailleurs de l’Alberta et de l’Ontario. Autrement dit, on n’y par­vien­dra pas sans déve­lop­per notre pou­voir de classe sur le ter­rain local, car on ne peut être réel­le­ment actif que de cette manière dans le sou­tien aux luttes à l’étranger. Notre contri­bu­tion à l’internationalisme devient alors notre capa­cité à construire un pou­voir de classe ici. La lutte contre les conces­sions sala­riales ici va aider les luttes aux États-Unis et au Mexique. La lutte contre le pou­voir abusif des banques va aider les Grecs et les Espagnols à faire face aux États mon­dia­li­sés. Et ainsi de suite.

L’identité de classe

Le moment actuel com­porte des aspects iro­niques. Alors que les inéga­li­tés de classes sont de plus en plus saillantes, les tra­vailleurs et les tra­vailleuses paraissent délais­ser l’idée qu’il y a une classe des tra­vailleurs pour mieux s’identifier à la nou­velle « classe moyenne ». Cette concep­tion implique d’emblée l’effacement d’une partie impor­tante de la classe ouvrière, pauvre, sans emploi, pré­caire, payée au salaire mini­mum, qui n’appartient pas à la « classe moyenne ». En réa­lité, la notion de « classe moyenne » divise les tra­vailleurs. Elle isole les syn­di­qués rela­ti­ve­ment mieux payés que les autres et les conduit à penser que leurs inté­rêts les asso­cient aux pro­fes­sion­nels, entre­pre­neurs et ges­tion­naires. On perd alors de vue la réa­lité sociale que les tra­vailleurs et les tra­vailleuses par­tagent, celle d’avoir à défendre leur dignité au tra­vail contre la restruc­tu­ra­tion éco­no­mique qui menace l’avenir de nos enfants et contre les menaces qui planent sur les ser­vices publics et les pen­sions, etc. Voilà pour­quoi les capi­ta­listes cherchent à sup­pri­mer le concept de « classe », et encore plus celui de « lutte de classes ».

Revenir à l’essentiel

Le syn­di­ca­lisme a connu des avan­cées lorsque les tra­vailleurs et les tra­vailleuses ont pris conscience du fait qu’ils devaient construire leurs propres ins­ti­tu­tions, indé­pen­dantes des employeurs et de l’État. Aujourd’hui, un nouvel effort est requis pour remettre de l’avant l’idée que nous consti­tuons un col­lec­tif, une classe. Pour cela, nous avons besoin de plu­sieurs orga­ni­sa­tions, y com­pris (mais pas seule­ment) des syn­di­cats. Nous avons aussi besoin d’une orga­ni­sa­tion qui a un projet plus vaste, un mou­ve­ment ou un parti socia­liste, pour faire conver­ger nos luttes. Une telle force ne peut être sim­ple­ment décré­tée : il faut explo­rer toutes sortes d’initiatives, de nou­velles struc­tures orga­ni­sa­tion­nelles, des réseaux mili­tants agis­sant sur les lieux de tra­vail et dans les com­mu­nau­tés, si l’on veut s’engager avec succès dans la des­truc­tion du capi­ta­lisme .


  1. Résumé et tra­duc­tion par Pierre Beaudet et Thomas Chiasson-LeBel de : Sam Gindin, « Global issues, brin­ging class back in », Socialist Project, 2015.
  2. Sam Gindin a été pen­dant plu­sieurs années direc­teur de la recherche pour les Travailleurs cana­diens de l’automobile (TCA). Il est main­te­nant retraité après avoir ensei­gné à l’Université York.
  3. Révérend S. Marquis, direc­teur du dépar­te­ment Ford de socio­lo­gie, cité par Wayn Lewchuk, « Men and mono­tony : fra­ter­na­lism and mana­ge­rial stra­tegy at the Ford Motor Company », The Journal of Economic History, vol. 53, n° 4, décembre 1993.
  4. NdT : Voir en fran­çais : David Camfield, La crise du syn­di­ca­lisme au Canada et au Québec, Ville Mont-Royal, M édi­teur, 2014.

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