Réinventer la condition salariale

Par Mis en ligne le 09 juin 2011

Les muta­tions du capi­ta­lisme sur­ve­nues ces trente der­nières années ont radi­ca­le­ment changé la donne des rap­ports entre l’entreprise et ses sala­riés. Tel est le constat de départ de Jean-Louis Bianco, Charles Fiterman, Philippe-Michel Thibault, Michel Yahiel et Julie de Clerck dans une note col­lec­tive publiée récem­ment par la Fondation Jean-Jaurès, Entreprise et démo­cra­tie sociale : pour une nou­velle approche.

A l’origine des « nou­velles struc­tu­ra­tions des lieux et des modes de pro­duc­tion », le déve­lop­pe­ment spec­ta­cu­laire des tech­no­lo­gies de l’information n’a pas seule­ment inten­si­fié la concur­rence inter­na­tio­nale. Il a aussi accru le poids des grands action­naires et des grou­pe­ments d’actionnaires dans la chaîne déci­sion­nelle, au point de leur assu­rer un pou­voir exclu­sif et orienté vers la seule ren­ta­bi­lité finan­cière « au détri­ment des acti­vi­tés pro­duc­trices », tandis qu’ « un retour sur fonds propres » de « 15% est devenu la norme. »

Parallèlement, « l’échec de l’économie éta­ti­sée » a ouvert la voie à une libé­ra­li­sa­tion pous­sée de l’organisation du tra­vail favo­ri­sant parmi d’autres autres choses redé­ploie­ments mon­diaux de la divi­sion du tra­vail, exter­na­li­sa­tion de la pro­duc­tion et essor d’une sous-trai­tance étroi­te­ment sou­mise aux don­neurs d’ordre. Ces chan­ge­ments ont été accom­pa­gnés de l’élaboration d’un dis­cours mana­gé­rial de « res­pon­sa­bi­li­sa­tion » visant à accroître la pres­sion exer­cée sur les sala­riés (sans qu’ils puissent pour autant espé­rer de réelles retom­bées de la réa­li­sa­tion de leurs « objec­tifs ») et à rompre la soli­da­rité entre des indi­vi­dus ainsi mis en concur­rence 1.

Ces muta­tions n’ont pas eu pour seuls effets un déli­te­ment du lien au sein des entre­prises, une dégra­da­tion des condi­tions de tra­vail et une perte de sens du tra­vail sala­rié, trois phé­no­mènes par­ti­cu­liè­re­ment mar­qués dans les grandes entre­prises. L’individualisation du sala­riat a aussi eu pour consé­quence d’amoindrir consi­dé­ra­ble­ment ses capa­ci­tés de négo­cia­tion, sa faculté à s’organiser pour faire jouer en sa faveur le rap­port de force. Comme l’ont d’ailleurs observé un cer­tain nombre d’écrivains et d’artistes assu­mant de porter une voix pas­sa­ble­ment igno­rée des grands partis 2, le mal-être des sala­riés a donc crû au fil d’un pro­gres­sif désar­me­ment du « tra­vail » face au « capi­tal ».

L’affaiblissement des syn­di­cats et de l’ensemble des rouages de la démo­cra­tie sociale, perçu de longue date, a pour­tant été un objet de légis­la­tion dès 1982 et les lois Auroux devant favo­ri­ser la négo­cia­tion d’entreprise. Or, force est de consta­ter l’échec de leurs dis­po­si­tions, de fait réduites à l’impuissance par les nou­veaux cadres de l’organisation du tra­vail 3.

Les auteurs de la note pro­posent donc un cer­tain nombre d’actions devant renou­ve­ler la démo­cra­tie sociale et lui per­mettre de satis­faire aussi bien les aspi­ra­tions légi­times des tra­vailleurs que « le besoin de sta­bi­lité et de vision à long terme » des entre­prises. Au-delà de ses seize pro­po­si­tions concrètes prin­ci­pa­le­ment orien­tées vers une recréa­tion du lien au sein des entre­prises au moyen d’un ren­for­ce­ment de la pré­sence syn­di­cale, ce texte sonne donc comme une exhor­ta­tion des partis à se tour­ner à nou­veau vers les angoisses et le mal-être de la majo­rité silen­cieuse.

* Jean-Louis Bianco, Charles Fiterman, Philippe-Michel Thibault, Michel Yahiel, Entreprise et démo­cra­tie sociale : pour une nou­velle approche, Fondation Jean-Jaurès, 10 février 2010.

rédac­teur : Pierre-Henri ORTIZ, Secrétaire de Rédaction
Illustration : synergy blog

Notes :
1 – Sur ce dis­cours a fait date l’ouvrage de Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel esprit du capi­ta­lisme, Paris, Gallimard, 1999
2 – Les auteurs citent Philippe Claudel, L’Enquête (Stock), Nathalie Kuperman, Nous étions des êtres vivants (Gallimard), Thierry Beinstingel, Retour aux mots sau­vages (Fayard), et le film Crime d’amour d’Alain Corneau.
3 – Les auteurs ren­voient à un article de la socio­logue Annette Jobert, « Vers un renou­veau du dia­logue social en France », Esprit, jan­vier 2009

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