Réindustrialisation écologique, nouvelles coopérations

Par Mis en ligne le 13 juillet 2012

Il peut paraître para­doxal de parler de réin­dus­tria­li­sa­tion alors que l’essor de l’industrie s’est his­to­ri­que­ment accom­pa­gné d’une explo­sion des dépenses d’énergie et des émis­sions de CO2. Mais cette for­mule de « réin­dus­tria­li­sa­tion éco­lo­gique » n’est pour­tant pas un oxy­more, tout sim­ple­ment parce que toute mesure contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique implique des inves­tis­se­ments maté­riels, qu’il s’agisse par exemple d’énergies renou­ve­lables ou d’isolation des loge­ments. Le para­doxe n’est donc qu’apparent, et cette approche permet au contraire de dres­ser un pont vers un nou­veau mode de déve­lop­pe­ment qui consti­tue une alter­na­tive cohé­rente à la faillite du capi­ta­lisme.

1. L’impasse de la croissance compétitive

Coincés entre leur déni de la réa­lité et la conscience très vive des inté­rêts qu’ils défendent, les gou­ver­ne­ments, sous pré­texte de pertes de parts de marché et de crise de la dette, pro­posent d’approfondir les mêmes recettes qui ont conduit à la débâcle. En France, le dis­cours sur le « coût du tra­vail » exces­sif revient en pre­mière ligne, sur la base d’un diag­nos­tic erroné. Les pertes de parts de marché et la « dés­in­dus­tria­li­sa­tion » (mesu­rée par la baisse de la part de l’industrie dans l’économie) ont peu de choses à voir avec le niveau des salaires. Bien d’autres méca­nismes doivent être pris en compte : la sen­si­bi­lité par­ti­cu­lière de l’économie fran­çaise au taux de change de l’euro, son effort d’innovation insuf­fi­sant, sa mau­vaise spé­cia­li­sa­tion notam­ment sur les sec­teurs de tech­no­lo­gie moyenne, la poli­tique des grands groupes pri­vi­lé­giant le marché mon­dial et écra­sant le déve­lop­pe­ment des PME.

Tous les argu­ments sont mobi­li­sés pour occul­ter ce constat. Pour cer­tains, tout serait la faute de la mon­dia­li­sa­tion ou de l’euro. Il fau­drait se pro­té­ger de la concur­rence indue par un pro­tec­tion­nisme fiscal ou déga­ger des marges de manoeuvre en sor­tant de l’euro. Mais c’est une impasse. Admettons même que les autres pays ne mènent pas la même poli­tique : un gain de com­pé­ti­ti­vité-prix pour­rait amé­lio­rer la balance com­mer­ciale, mais cette amé­lio­ra­tion ne serait que pro­vi­soire, puisque les causes struc­tu­relles n’auraient pas été trai­tées. Par ailleurs, les pro­jets pro­tec­tion­nistes res­tent abso­lu­ment silen­cieux sur l’effet en retour sur les expor­ta­tions fran­çaises.

Tout cela revient en fin de compte à vou­loir faire payer aux sala­riés les défaillances du capi­ta­lisme fran­çais. Après le niveau des salaires, ce sont les 35 heures qui sont dési­gnées comme res­pon­sables des pertes de marché, contre toute évi­dence : « la dimi­nu­tion du temps de tra­vail effec­tif n’explique qu’environ 10 % de la hausse du coût horaire de la main-d’oeuvre entre 1996 et 2008 [1] ». Ce dis­cours est d’autant plus trom­peur que toutes les mesures béné­fi­ciant aux entre­prises ne se retrouvent pas dans la com­pé­ti­ti­vité-prix mais dans les divi­dendes versés aux action­naires : entre 2000 et 2010, ces der­niers ont aug­menté de 100 %, contre 38 % pour la masse sala­riale.

Ce projet néo­li­bé­ral de « sortie de crise » mène à la catas­trophe non seule­ment sociale, mais aussi éco­no­mique en enclen­chant une spi­rale réces­sion­niste et, en fin de compte, une double guerre : contre les acquis sociaux et contre les autres pays. De plus, les pro­jets d’inspiration social­li­bé­rale ont en commun de tabler sur un retour à la crois­sance qui manque de cohé­rence, parce qu’il n’interroge pas le contenu de cette crois­sance et ne remet en cause qu’à la marge l’actuelle répar­ti­tion des reve­nus.

2. Produire autre chose, produire autrement.

Un nou­veau type de déve­lop­pe­ment sup­pose de pro­duire autre­ment. Les biens de consom­ma­tion et les véhi­cules devraient être conçus selon un triple prin­cipe de dura­bi­lité, de modu­la­rité et de sou­te­na­bi­lité. La dura­bi­lité, c’est mettre fin à l’obsolescence pro­gram­mée. La modu­la­rité, c’est éco­no­mi­ser les faux frais résul­tant de l’absence de stan­dar­di­sa­tion et de répa­ra­bi­lité des pro­duits. La sou­te­na­bi­lité, c’est réduire le coût en éner­gie et en émis­sions de gaz à effet de serre de la fabri­ca­tion et de l’usage de ces biens. Cette sou­te­na­bi­lité doit se décli­ner dans tous les sec­teurs, indus­triels et aussi agri­coles, tel­le­ment les modes de pro­duc­tion des biens ali­men­taires et le type de biens four­nis peuvent se révé­ler non seule­ment néfastes pour l’environnement mais aussi pré­ju­di­ciables pour l’accès de tous les humains à une ali­men­ta­tion équi­li­brée.

La recherche devrait être réorien­tée en fonc­tion de tels objec­tifs, et c’est d’ailleurs l’un des points où les objec­tifs éco­lo­giques se heurtent fron­ta­le­ment à la logique capi­ta­liste qui fonde une partie de sa ren­ta­bi­lité sur une rota­tion du capi­tal et sur une obso­les­cence des pro­duits aussi rapides que pos­sible.

Les biens d’équipement et les biens inter­mé­diaires devraient être conçus en fonc­tion de pro­ces­sus de pro­duc­tion eux aussi éco­nomes en éner­gie. Le champ de déve­lop­pe­ment de cette « éco­lo­gie indus­trielle » est immense, qu’il s’agisse d’efficacité éner­gé­tique, de sources d’énergie renou­ve­lables, du trai­te­ment et du recy­clage des déchets, de la concep­tion de nou­veaux maté­riaux (notam­ment d’isolation et d’emballage) et de recherche dans chacun de ces domaines.

3. Relocalisation

Il est néces­saire d’enclencher un pro­ces­sus de relo­ca­li­sa­tion de la pro­duc­tion, c’est-à-dire un recen­trage des acti­vi­tés conduites au plus près des besoins des popu­la­tions. La pre­mière raison est évi­dem­ment l’irrationalité de toute une série de cou­rants com­mer­ciaux favo­ri­sés à la fois par les dif­fé­ren­tiels de coûts et par la non-prise en compte des dégâts envi­ron­ne­men­taux de l’intensification des trans­ports. Une taxe kilo­mé­trique sur les échanges inter­na­tio­naux per­met­trait de jouer sur ce der­nier fac­teur.

La seconde raison, qui est rare­ment évo­quée, est qu’une bonne partie des expor­ta­tions fran­çaises va à l’encontre du déve­lop­pe­ment humain : les ventes d’armement et de cen­trales nucléaires y occupent une place impor­tante, de même que les biens de luxe à des­ti­na­tion du « 1 % ».

Un pays devrait aussi être jugé à ce qu’il exporte. La relo­ca­li­sa­tion des pro­duc­tions per­met­trait d’atteindre un équi­libre du com­merce exté­rieur qui ne dépende pas de ces expor­ta­tions glo­ba­le­ment nui­sibles.

Cette relo­ca­li­sa­tion dif­fère des recom­man­da­tions visant à réta­blir la com­pé­ti­ti­vité ou à « pro­duire fran­çais ». Vouloir amé­lio­rer la com­pé­ti­ti­vité tout en conser­vant le même type de spé­cia­li­sa­tion est impos­sible. Penser que la baisse du coût du tra­vail ou l’instauration de taxes aux fron­tières suf­fi­raient pour relo­ca­li­ser la pro­duc­tion est une autre illu­sion. La mon­dia­li­sa­tion a en effet orga­nisé les « chaînes de valeur » de telle sorte qu’un pays comme la France ne pro­duit tout sim­ple­ment pas ou plus cer­tains biens, qu’il s’agisse par exemple des ordi­na­teurs ou des jouets. Le projet d’une « recon­quête de l’offre pro­duc­tive » (comme on disait dans les années 1980) qui se fixe­rait comme objec­tif de reve­nir à une divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail anté­rieure à la.

mon­dia­li­sa­tion est hors de portée. La relo­ca­li­sa­tion n’a donc de sens que si elle s’accompagne d’une réorien­ta­tion de l’appareil pro­duc­tif indus­triel, agri­cole, des ser­vices, qui implique d’autres mesures que des aides aux entre­prises et passe par des inves­tis­se­ments guidés par une nou­velle logique.

4. De nouvelles coopérations

Face au défi cli­ma­tique, la mise en place de nou­velles coopé­ra­tions inter­na­tio­nales n’est pas un projet angé­lique, elle repré­sente une exi­gence objec­tive. Mais cette pers­pec­tive repose aussi sur l’épuisement pro­gres­sif du pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion. Il s’agit donc d’anticiper la nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail, plutôt que de vou­loir amé­lio­rer sa posi­tion dans celle qui existe actuel­le­ment.

La mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste était au départ conçue de la façon sui­vante : le Sud devait deve­nir l’atelier du Nord, qui se réser­vait les pro­duc­tions à fort contenu tech­no­lo­gique et à forte valeur ajou­tée. Mais les choses ne se sont pas pas­sées comme prévu : les pays émer­gents se sont mis à « remon­ter les filières » vers les sec­teurs à moyenne ou haute tech­no­lo­gique. Cet « effet boo­me­rang » a conduit à un grand ren­ver­se­ment dont il faut mesu­rer l’ampleur. Entre 2000 et 2007, la pro­duc­tion indus­trielle des pays avan­cés a aug­menté de 9 %, puis la crise l’a fait retom­ber à un niveau qui est aujourd’hui le même qu’il y a 10 ans. Dans le même temps, la pro­duc­tion indus­trielle des pays émer­gents a plus que doublé, si bien qu’en 2011, elle repré­sente 54 % de la pro­duc­tion mon­diale, contre 35 % en 2000 [2].

Ce qui est en train de se passer, notam­ment en Chine, consti­tue une inflexion consi­dé­rable, dont le moteur est la pro­gres­sion des salaires. Ces der­niers y ont aug­menté en moyenne de 15 % par an entre 2000 et 2010 [3]. Comme ce mou­ve­ment n’est pas com­pensé par les gains de pro­duc­ti­vité, l’avantage com­pa­ra­tif de la Chine se réduit, d’autant plus que le cours du yuan s’est appré­cié de 30 % par rap­port au dollar depuis 2004. La crois­sance chi­noise est ainsi en train d’amorcer un double recen­trage : sur la demande inté­rieure, ce qui veut dire que le rôle moteur des expor­ta­tions est appelé à se réduire, et sur la zone asia­tique avec laquelle les échanges s’intensifient. Certes, ce mou­ve­ment est inégal mais il va beau­coup plus vite que ce que l’on pou­vait ima­gi­ner il y a quelques années. Toute poli­tique ambi­tieuse devrait anti­ci­per de telles évo­lu­tions.

Le recen­trage des éco­no­mies sur la satis­fac­tion des besoins sociaux domes­tiques per­met­trait de rompre avec la logique du tout à l’export et donc de « dégon­fler » les flux com­mer­ciaux. Mais ils ne seraient pas sup­pri­més pour autant. La ques­tion qui se pose alors est de savoir quel est l’arrangement opti­mal qu’il faut viser. On retrouve au niveau mon­dial les deux concep­tions de la construc­tion euro­péenne (concur­rence ou har­mo­ni­sa­tion) : ou bien on consi­dère que l’économie mon­diale doit être le champ où se déploie une concur­rence « libre et non faus­sée » pré­sen­tée abu­si­ve­ment comme un jeu gagnant-gagnant, ou bien on vise à la réor­ga­ni­ser en vue de la satis­fac­tion opti­male des besoins de l’humanité. La pre­mière vision est sou­vent pré­sen­tée comme la seule réa­liste, mais elle est sans doute déjà dépas­sée par les évo­lu­tions en cours ; en tout cas, elle est abso­lu­ment inca­pable de répondre aux défis sociaux et éco­lo­giques.

La réponse ne doit en tout cas pas être lais­sée à des méca­nismes de marché aveugles. Il faut au contraire intro­duire des élé­ments de régu­la­tion, en par­ti­cu­lier la sta­bi­li­sa­tion du cours des matières pre­mières et la mise en place d’accords de coopé­ra­tion. Cette notion de coopé­ra­tion doit être inter­pré­tée en termes dyna­miques et prendre en compte les néces­saires tran­si­tions. Elle passe par des élé­ments de pla­ni­fi­ca­tion et l’introduction d’un calcul éco­no­mique en valeurs d’usage. Par exemple : la France construit tel équi­pe­ment en Chine, et en échange pro­gramme l’achat d’un volume donné de biens chi­nois. Cet accord vaut pour une cer­taine période puis il est rené­go­cié. Dans un tel schéma, les inter­ve­nants ne sont plus les mul­ti­na­tio­nales mais des organes de pla­ni­fi­ca­tion.

5. Europe : bifurquer vers un modèle solidaire

Le com­merce exté­rieur de la zone euro, prise comme un tout, est ten­dan­ciel­le­ment en équi­libre. Mais, à l’intérieur, on assiste à un mou­ve­ment de diver­gence accen­tué entre les pays du « Nord » en excé­dent (Allemagne, Belgique, Finlande, Pays-Bas) et ceux du « Sud » en défi­cit (Espagne, Grèce, Italie, Portugal et France). Vouloir résor­ber ces dés­équi­libres en jouant sur la seule com­pé­ti­ti­vité-prix ne peut conduire qu’à un ralen­tis­se­ment géné­ra­lisé de l’activité éco­no­mique, et cer­tai­ne­ment pas à une réin­dus­tria­li­sa­tion. Il faut, là aussi, anti­ci­per sur l’épuisement du modèle alle­mand, qui ne peut dura­ble­ment s’appuyer sur la prio­rité aux expor­ta­tions, avec comme contre­par­tie la montée des inéga­li­tés sociales. Vue d’Europe, la réin­dus­tria­li­sa­tion est sou­vent asso­ciée à une pro­mo­tion des expor­ta­tions. Mais une crois­sance tirée par la demande des pays émer­gents est des­ti­née à s’épuiser dans la mesure où, comme on l’a vu, ceux-ci auront ten­dance à recen­trer leur crois­sance sur la demande inté­rieure au profit de leur pro­duc­tion indus­trielle natio­nale.

La sortie par le haut passe par un fonds euro­péen d’investissements sociaux et éco­lo­giques, où la poli­tique indus­trielle serait un outil d’harmonisation notam­ment en matière de trans­ports et d’énergie. Il y a à cela deux condi­tions qui impliquent une rup­ture avec les ten­dances qui ont conduit à la crise. La pre­mière est de reve­nir sur la « pré­fé­rence pour la finance » qui consiste à trans­fé­rer aux action­naires la majeure partie de l’amélioration des taux de marge fondée sur la com­pres­sion sala­riale. La seconde est de donner à l’Europe les moyens de sa cohé­sion, à tra­vers l’élargissement du budget euro­péen, l’harmonisation (vers le haut) de la fis­ca­lité sur le capi­tal, et la valo­ri­sa­tion de ses atouts qua­li­ta­tifs.

Globalement, la pers­pec­tive doit donc être une nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale plus coopé­ra­tive, fondée notam­ment sur les trans­ferts tech­no­lo­giques néces­saires pour accom­pa­gner la lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique à l’échelle de la pla­nète. Il faut aller non pas vers une démon­dia­li­sa­tion [4] mais vers une autre mon­dia­li­sa­tion, défi­nie par une divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail ration­nelle. Les expor­ta­tions ne deviennent pas un but en soi, mais en quelque sorte la « mon­naie d’échange » des impor­ta­tions incom­pres­sibles et non sub­sti­tuables. Le mot-clé est encore une fois celui de coopé­ra­tion, qui ren­voie à la défi­ni­tion d’une com­mu­nauté d’intérêts et d’objectifs.

Il y a au moins trois ter­rains pri­vi­lé­giés d’application : la lutte com­mune contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, l’alimentation et la coopé­ra­tion en matière de santé. Dans chacun de ces cas, il s’agit de biens com­muns de l’humanité dont la ges­tion doit échap­per au calcul éco­no­mique mar­chand et à la spé­cu­la­tion.

6. La cohérence du modèle

Cette réorien­ta­tion, qui est seule­ment esquis­sée ici, met en place un modèle de déve­lop­pe­ment dont la cohé­rence est ren­for­cée par des inter­ac­tions posi­tives. Ainsi, les nou­veaux inves­tis­se­ments sont un champ énorme de créa­tions d’emplois utiles dans un très grand nombre de sec­teurs, parce que ce modèle intro­duit une double rup­ture dans la logique capi­ta­liste. D’une part, les emplois sont créés en fonc­tion de leur uti­lité sociale et non plus de la ren­ta­bi­lité escomp­tée des mar­chan­dises pro­duites. Et d’autre part, la relo­ca­li­sa­tion et la dura­bi­lité accrue des biens pro­duits per­mettent un arbi­trage beau­coup moins contraint entre emploi et durée du tra­vail.

Dans un tel modèle, la dépen­dance éner­gé­tique est réduite. Prenons l’exemple de la France, dont le défi­cit exté­rieur s’est creusé de 69 mil­liards d’euros entre 2002 et 2010. Certes cette dégra­da­tion s’explique en majeure partie par les résul­tats de l’industrie, mais le sec­teur de l’énergie y contri­bue quand même à hau­teur de 40 %. La sub­sti­tu­tion d’énergies renou­ve­lables au pétrole condui­rait à réduire cette contrainte, parce que ces éner­gies sont par défi­ni­tion domes­tiques et pour­raient échap­per aussi aux échanges inter­na­tio­naux, à condi­tion d’investir dans la fabri­ca­tion des équi­pe­ments cor­res­pon­dants.

Le défi­cit exté­rieur d’un pays – ou d’un groupe de pays – a pour contre­par­tie des entrées de capi­taux. Mais si cette source de finan­ce­ment se tarit, alors l’ajustement doit se faire par une réduc­tion de l’activité éco­no­mique. La relo­ca­li­sa­tion et la coopé­ra­tion per­met­traient de rééqui­li­brer les échanges exté­rieurs et de se sous­traire à l’emprise des mar­chés finan­ciers.

La force d’un tel modèle est donc d’apporter une réponse cohé­rente et coopé­ra­tive sur ces trois dimen­sions essen­tielles : l’emploi, l’environnement et la confi­gu­ra­tion de l’économie mon­diale.

La ten­dance actuelle à vou­loir reve­nir à tout prix au busi­ness as usual d’avant la crise va au contraire dans une direc­tion exac­te­ment oppo­sée : chô­mage et sous-emploi, pro­duc­ti­visme, et concur­rence exa­cer­bée en Europe et dans le monde.

Pour enga­ger la tran­si­tion vers ce modèle, il faut évi­dem­ment effec­tuer un cer­tain nombre de rup­tures immé­diates et s’en donner les moyens. L’outil indis­pen­sable est la consti­tu­tion d’un fonds de déve­lop­pe­ment éco­lo­gique et social, à l’échelle de la France puis de l’Europe, qui aurait pour fonc­tion de finan­cer la réorien­ta­tion de l’appareil pro­duc­tif en fonc­tion d’objectifs qui devraient s’imposer aux choix d’investissement et de ges­tion des entre­prises. Au niveau inter­na­tio­nal, la France pour­rait donner l’exemple en pre­nant l’initiative d’un plan de co-déve­lop­pe­ment fondé sur le prin­cipe coopé­ra­tif avec les pays du Maghreb. La via­bi­lité de ce modèle sup­pose donc le ren­for­ce­ment de l’intervention publique, directe ou indi­recte, et sa légi­ti­mité doit repo­ser sur la par­ti­ci­pa­tion des sala­riés et des citoyens à la défi­ni­tion et à la mise en oeuvre de ces objec­tifs. Elle repose éga­le­ment sur la mise en oeuvre d’une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique, sociale et éco­lo­gique, qui s’appuie notam­ment sur un sec­teur public impor­tant et rénové. C’est autour de ces grandes lignes que peut se construire une véri­table alter­na­tive à la fuite en avant aveugle du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral.

Michel Husson
Paru dans Changer vrai­ment ! Quelles poli­tiques éco­no­miques pour la gauche ?
Chapitre 8, Collection « Les notes et docu­ments de la fon­da­tion coper­nic », Syllepse, 2012

Notes

1. Bertrand Marc, Laurence Rioux, « Le coût de la main-d’oeuvre : com­pa­rai­son euro­péenne 1996-2008 », dans Emploi et salaires, Édition 2012, Insee Références

2. Source : CPB World Trade Monitor.

3. Source : Boston Consulting Group, Made in America, Again. Why Manufacturing Will Return to the US, 2012.

4. Ce mot-valise pour­rait être uti­lisé s’il ne ser­vait pas d’étiquette au pro­tec­tion­nisme fiscal.

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