Les groupes populaires face à l’État

Regarder dans le rétroviseur pour mieux avancer… Les luttes urbaines d’aujourd’hui à hier

Histoire et théories

Par Mis en ligne le 06 décembre 2018

S’inscrivant dans la foulée du projet initié par le Front d’action poli­tique (FRAP) des sala­riés à Montréal et, aux yeux de cer­tains[1], à la suite d’une lutte élec­to­rale « sur­pre­nante » en novembre 1974, le Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM) est par­venu à faire élire 18 conseillers muni­ci­paux. Un fait signi­fi­ca­tif sur une scène poli­tique locale où la tra­di­tion des partis poli­tiques demeu­rait faible, face à un pou­voir incon­testé depuis qua­torze ans, celui du maire Jean Drapeau et de son « Parti civique », dont les seuls membres étaient les can­di­dats, voire les élus.

D’entrée de jeu, on doit men­tion­ner que la place et le rôle des partis dans l’espace poli­tique, alors que l’abstention aux élec­tions ne cesse de croître, ne sont plus ce qu’ils étaient. Comme le sou­ligne Céline Braconnier, « la hausse de l’abstention consti­tue bien l’une des évo­lu­tions poli­tiques majeures des grandes démo­cra­ties occi­den­tales au cours des trois der­nières décen­nies. Pour nombre d’élections et dans nombre de pays, les citoyens qui ne votent pas alors qu’ils seraient en droit de le faire sont désor­mais plus nom­breux que ceux qui votent[2] ». C’est ce qu’on a porté au compte d’une crise de la démo­cra­tie libé­rale repré­sen­ta­tive.

Comment expli­quer cela ? Est-ce à cause d’une indi­vi­dua­li­sa­tion accrue des rap­ports sociaux ou du fait que les inté­rêts et les valeurs, carac­té­ri­sés par un plu­ra­lisme gran­dis­sant, mettent à mal la capa­cité des partis de masse à les reflé­ter d’une manière adé­quate ? Est-ce parce que l’espace public « under­ground », étant donné l’essor des nou­velles tech­no­lo­gies de l’information et des com­mu­ni­ca­tions ainsi que des réseaux sociaux, tend à rem­pla­cer l’espace public « clas­sique » sur lequel les partis poli­tiques exer­çaient une hégé­mo­nie ? Et que dire de la forme orga­ni­sa­tion­nelle des partis – hié­rar­chique et cen­tra­li­sée – dont les moda­li­tés ins­ti­tu­tion­nelles cadrent mal, non pas avec le vir­tuel en tant que tel, mais avec les pro­ces­sus de dif­fu­sion du savoir à l’ère numé­rique en décou­lant, pro­dui­sant du même coup une pro­fonde remise en ques­tion des sys­tèmes tra­di­tion­nels de pou­voir ?

Ces ques­tions n’épuisent pas la pro­blé­ma­tique des com­por­te­ments poli­tiques pas plus qu’elles n’expliquent les dif­fi­cul­tés aux­quelles sont confron­tées les démo­cra­ties occi­den­tales. Elles invitent cepen­dant à mieux situer dans leur contexte les pra­tiques mises en avant par les mou­ve­ments sociaux en oppo­si­tion, en accord ou en paral­lèle avec l’action des partis.

En fai­sant appel à la « connais­sance située » au sens où l’entend Ivan Jablonka, c’est-à-dire consi­dé­rant que « le lien avec l’objet d’étude fait partie de la recherche[3] », je me remé­mo­re­rai les pra­tiques du RCM des pre­mières années. C’est l’occasion de s’interroger, notam­ment, sur les rela­tions que le parti entre­te­nait au cours de sa période de for­ma­tion – plus ou moins de 1974 à 1977 – avec les mou­ve­ments sociaux. Dans un deuxième temps, ce sont les notions de mou­ve­ment social et d’institution qui méritent atten­tion. Des pré­ci­sions à ce sujet sont néces­saires afin de mieux cerner l’enjeu des rela­tions entre partis et mou­ve­ments sociaux. Enfin, je revien­drai à l’exemple du RCM en me deman­dant ce qui vaut la peine d’être retenu de cette expé­rience aujourd’hui.

Le RCM, les mouvements sociaux et la gauche

Lorsque le RCM arrive sur la scène publique de Montréal en 1974, il s’inscrit dans la pour­suite des efforts du FRAP pour délo­ger « une admi­nis­tra­tion muni­ci­pale de type féo­dale ». En outre, à l’instar de ce der­nier, il mani­feste d’emblée sa sym­pa­thie à l’endroit des mou­ve­ments urbains et de leurs luttes contre l’administration muni­ci­pale du Parti civique et de ses poli­tiques défi­nies en fonc­tion d’un modèle de déve­lop­pe­ment urbain incom­pa­tible avec les demandes sociales d’une partie crois­sante de la popu­la­tion mont­réa­laise.

À partir de la fin de la Deuxième Guerre mon­diale, plu­sieurs quar­tiers du centre-ville et de sa péri­phé­rie immé­diate avaient subi les retom­bées néga­tives de la moder­ni­sa­tion des infra­struc­tures et des pro­jets de réno­va­tion urbaine. Les pro­mo­teurs n’avaient pas pris en compte les réper­cus­sions des démo­li­tions mas­sives du cadre bâti ancien sur les coûts et les condi­tions de loge­ment pour les ménages les plus dému­nis ou dont les reve­nus étaient faibles. Mais c’est aussi la dégra­da­tion phy­sique des anciens quar­tiers qui en inquié­tait plus d’un. Les luttes urbaines nom­breuses autour de la ques­tion du loge­ment entre 1963 et 1976 en ont témoi­gné élo­quem­ment[4].

En 1974, le RCM prend donc appui sur l’expérience du FRAP, mais aussi sur les ini­tia­tives et les mobi­li­sa­tions des comi­tés de citoyens et de citoyennes reven­di­quant une ville capable de four­nir des ser­vices adap­tés aux besoins de sa popu­la­tion, en un mot, une ville dont la ges­tion est plus démo­cra­tique. Dans le pro­gramme du parti, cet objec­tif est clai­re­ment men­tionné : « Contre la dic­ta­ture de Drapeau, le Rassemblement des citoyens de Montréal va construire la démo­cra­tie[5] ». Cela implique d’élaborer des dis­po­si­tifs sus­cep­tibles de favo­ri­ser une « par­ti­ci­pa­tion réelle » de la popu­la­tion au pou­voir muni­ci­pal, l’instauration de méca­nismes décen­tra­li­sés de déci­sion par l’entremise de la créa­tion de conseils de quar­tier, la mise en place de mesures d’imputabilité afin de rap­pro­cher l’administration des citoyens et des citoyennes, un meilleur enca­dre­ment des forces poli­cières et des rela­tions de tra­vail « justes et équi­tables ».

Le pro­gramme du RCM s’inspire réso­lu­ment des luttes menées par les comi­tés de citoyens à partir des années 1960 dans les quar­tiers popu­laires. Mais il s’alimente éga­le­ment de l’expérience de la gauche mont­réa­laise telle que celle-ci s’est déployée à la faveur de la Révolution tran­quille[6], et plus lar­ge­ment sous l’égide de la « révo­lu­tion des mœurs » qui déferle dans l’ensemble des pays occi­den­taux entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1970[7]. Plusieurs cou­rants de gauche, pré­sents tant à l’intérieur du syn­di­ca­lisme que dans des partis de masse comme le Nouveau Parti démo­cra­tique (NPD) ou le Parti qué­bé­cois (PQ), ou encore dans des mou­ve­ments comme le mou­ve­ment étu­diant, voire à l’intérieur de groupes d’intellectuels radi­caux, contri­buent direc­te­ment ou indi­rec­te­ment à la défi­ni­tion de ce parti[8].

La créa­tion du RCM résulte donc avant tout d’une alliance entre divers cou­rants ou ten­dances. En réus­sis­sant à faire élire 18 conseillers à l’hôtel de ville dès sa pre­mière année de fon­da­tion, le parti par­vient à cana­li­ser en sa faveur un mécon­ten­te­ment popu­laire mani­feste à l’endroit de l’administration au pou­voir, ce que le FRAP n’était pas par­venu à faire quatre ans plus tôt. C’est que, lors de la crise d’Octobre, le FRAP avait été asso­cié au Front de libé­ra­tion du Québec (FLQ) par les pou­voirs en place à l’échelon local, dis­cré­di­tant du coup sa légi­ti­mité élec­to­rale à titre de parti de gou­ver­ne­ment. Il est vrai que le Conseil per­ma­nent du parti avait men­tionné qu’il par­ta­geait les objec­tifs mis en avant par le FLQ, tout en sou­li­gnant par ailleurs la néces­sité de pour­suivre la lutte par des moyens démo­cra­tiques. Mais une deuxième expli­ca­tion, repo­sant sur le « faible niveau de poli­ti­sa­tion » de la popu­la­tion, doit aussi être prise en compte[9].

Je conserve un sou­ve­nir vague[10] de la diver­sité des prises de posi­tion poli­tiques expri­mées par les membres du RCM au sein des diverses ins­tances du parti. Celles-ci reflé­taient les diver­gences idéo­lo­giques à l’œuvre et ali­men­taient des divi­sions et des conflits d’orientation, portés par­fois par des porte-paroles rat­ta­chés à des quar­tiers (dis­tricts) – comme c’était sou­vent le cas, par exemple, des repré­sen­tants du Plateau Mont-Royal –, mais aussi par des indi­vi­dus s’exprimant en leur nom. Chose cer­taine, ces diver­gences n’étaient pas étran­gères au dyna­misme qui ani­mait dans son ensemble la vie du parti. Au-delà de celles-ci, on avait le sen­ti­ment que des élé­ments de consen­sus forts res­sor­taient, même si des contra­dic­tions demeu­raient. Stephen Schecter a clai­re­ment men­tionné cela[11].

En outre, si les conflits et les rap­ports de force au sein du parti étaient par­fois véhi­cu­lés sur un ter­rain idéo­lo­gique, ceux-ci ne repo­saient pas d’emblée ou tou­jours sur des conflits de valeurs ou des diver­gences en termes d’analyse. On était par­fois, plus sim­ple­ment, en pré­sence de lec­tures dif­fé­rentes de la conjonc­ture poli­tique, com­man­dant de ce fait des choix tac­tiques soumis à la dis­cus­sion préa­lable aux déci­sions dans les ins­tances du parti.

Mais on ne doit pas oublier que le RCM n’évoluait pas en vase clos. Il pre­nait place sur un ter­rain poli­tique for­te­ment labouré par le mar­xisme-léni­nisme[12] à l’intérieur d’un uni­vers s’étendant à l’ensemble de la gauche. Dans cette foulée, on doit rap­pe­ler que le RCM était constam­ment débordé sur sa gauche. Il en est résulté par­fois, à l’intérieur du parti, des conflits idéo­lo­giques ayant pour effet de faire perdre de vue à ses membres les enjeux urbains et les défis éco­no­miques, sociaux et poli­tiques avec les­quels était aux prises la métro­pole et pour les­quels le RCM devait pro­po­ser des solu­tions d’avenir.

Cela explique aussi la rela­tion par­fois tendue que le RCM entre­te­nait avec les « orga­nismes com­mu­nau­taires », en par­ti­cu­lier avec les mili­tants et les mili­tantes de ces groupes[13], dont cer­tains n’hésitaient pas à dénon­cer le carac­tère soi-disant « réfor­miste ». La ques­tion des orien­ta­tions du RCM et de ses prises de posi­tion poli­tique était donc un objet de débat constant. Une des mani­fes­ta­tions de celui-ci a été le départ d’une partie des mili­tants n’appréciant pas l’orientation « socia­liste » du RCM. Ceux-ci ont claqué la porte avant les élec­tions de 1978, met­tant sur pied un nou­veau parti muni­ci­pal, le Groupe d’action muni­ci­pale (GAM), pour­sui­vant « des objec­tifs plus limi­tés de moder­ni­sa­tion et d’assainissement de l’administration muni­ci­pale[14] ».

Il n’en demeure pas moins qu’au cours de ses années de for­ma­tion et par la suite, le RCM a tenté de se rap­pro­cher des luttes urbaines. Il a appuyé diverses mobi­li­sa­tions autour des droits des loca­taires, mais aussi d’autres luttes, comme celles pour la pro­mo­tion du trans­port en commun. De plus, on doit ajou­ter que le pro­gramme éla­boré pour les élec­tions de 1974 repre­nait à son compte l’orientation des luttes tour­nées vers la défense d’un « droit à la ville » pour tous et une démo­cra­ti­sa­tion de la pla­ni­fi­ca­tion urbaine.

Mouvements sociaux et partis politiques

Dans la pers­pec­tive de la théo­rie de la mobi­li­sa­tion des res­sources telle que celle-ci a été adap­tée par Charles Tilly afin d’étudier l’interaction entre l’action col­lec­tive et les pro­ces­sus poli­tiques, il existe une dif­fé­rence de nature entre les formes ins­ti­tu­tion­na­li­sées de l’action poli­tique et celles des mou­ve­ments contes­ta­taires, ces der­niers devant faire valoir leurs reven­di­ca­tions en évo­luant à l’extérieur des ins­tances ins­ti­tu­tion­nelles. « Movement poli­tics » et « ins­ti­tu­tio­na­li­zed poli­tics » cor­res­pondent à des com­por­te­ments dif­fi­ciles à conci­lier, étant donné les res­sources, sou­vent limi­tées, aux­quelles ont accès les acteurs sociaux, mais compte tenu éga­le­ment des contra­dic­tions aux­quelles ils font face à l’instar de la posi­tion sociale qu’ils occupent à l’endroit du sys­tème poli­tique. Comme le men­tionne John Medearis[15], contrai­re­ment aux acteurs ins­ti­tu­tion­nels, les mou­ve­ments sociaux sont tenus de faire appel à l’action directe dans le but de faire valoir leur pré­sence. En ce sens, ils doivent recou­rir à la contrainte afin d’être recon­nus à titre d’acteurs légi­times.

Cette lec­ture mérite tou­te­fois d’être nuan­cée. Elle l’a été par Tilly lui-même[16]. D’autres cher­cheurs comme Jack A. Goldstone vont même plus loin en sou­te­nant que les mou­ve­ments sociaux consti­tuent des élé­ments essen­tiels en ce qui a trait aux formes expres­sives « nor­males » du poli­tique. En d’autres termes, les fron­tières entre les poli­tiques ins­ti­tu­tion­nelles et non ins­ti­tu­tion­nelles sont à la fois « floues et per­méables[17] ». De ce point de vue, il n’est pas rare d’observer des zones de che­vau­che­ment entre les partis poli­tiques et les mou­ve­ments sociaux, le succès élec­to­ral des partis pou­vant même à l’occasion dépendre dans une cer­taine mesure de l’appui apporté par les mou­ve­ments sociaux.

Cette ana­lyse ne doit tou­te­fois pas conduire à l’abandon de la spé­ci­fi­cité, voire de la pers­pec­tive nor­ma­tive propre aux mou­ve­ments sociaux, laquelle conti­nue de les démar­quer des ins­ti­tu­tions en place. Les acteurs des mou­ve­ments sociaux remettent en ques­tion les « modes éta­blis de pra­tique sociale, les formes usuelles de prise de déci­sion, les pou­voirs sociaux et les poli­tiques ins­ti­tuées ». À ce titre, ils mettent en cause avant tout les rap­ports de domi­na­tion tout en s’engageant sur la voie de la jus­tice sociale. On pense pour le moment aux acteurs pré­co­ni­sant une pers­pec­tive pro­gres­siste, même si des mou­ve­ments pour­sui­vant des pro­jets réac­tion­naires existent éga­le­ment.

Le dia­logue dans lequel s’inscrit l’action des mou­ve­ments sociaux peut être rap­pro­ché de la pers­pec­tive pré­co­ni­sée par les théo­ries de la « démo­cra­tie déli­bé­ra­tive ». Dès lors, l’espace public démo­cra­tique va de pair avec des démarches ouvertes à la démo­cra­tie de masse. Si, depuis quelques décen­nies, le tour­nant déli­bé­ra­tif de la démo­cra­tie a été encou­ragé par les demandes accrues de par­ti­ci­pa­tion aux affaires publiques pro­ve­nant de la société civile, la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive est néan­moins ins­crite dans un « tour­nant ins­ti­tu­tion­nel » qui éloigne celle-ci de la démo­cra­tie de masse[18].

L’action des mou­ve­ments sociaux tente au contraire de renouer avec le prin­cipe de la démo­cra­tie de masse. Les acteurs des mou­ve­ments sociaux s’inscrivent à la fois dans des rela­tions anta­go­nistes tra­ver­sées par des conflits en même temps qu’ils com­mencent un dia­logue avec leurs oppo­sants dont ils par­tagent un champ commun de rela­tions sociales. Les acteurs des mou­ve­ments sociaux sont enga­gés dans des affron­te­ments qui convergent avec des pro­ces­sus de recon­nais­sance sociale. Cela se déroule plus que jamais sur le ter­rain ins­ti­tu­tion­nel aussi bien qu’en marge de celui-ci et contri­bue à ali­men­ter le débat public.

À pro­pre­ment parler, dans le cas des mou­ve­ments urbains, on sait qu’ils jouent un rôle de pre­mier plan dans la trans­for­ma­tion de la culture locale. En dépit de ce fait, ils demeurent des acteurs dont la fra­gi­lité est grande. Cela tient à leur dis­per­sion dans des espaces urbains de plus en plus frag­men­tés. Mais cela découle aussi de ce que ces mêmes espaces sont soumis à des pro­ces­sus de métro­po­li­sa­tion modi­fiant la confi­gu­ra­tion des régions urbaines métro­po­li­taines et, par­tant, les pro­ces­sus de régu­la­tion et de pla­ni­fi­ca­tion aux­quels ces acteurs sont confron­tés. À ce sujet, les modèles de gou­ver­nance mul­tis­ca­laire mis en place par l’État revêtent pour le moment un aspect tran­si­toire – sou­vent instable – dif­fi­cile à appré­hen­der.

Les luttes pour le « droit à la ville » et la jus­tice sociale que les mou­ve­ments urbains des années 1960 et 1970 pré­co­ni­saient n’ont pas perdu leur per­ti­nence. Elles se trouvent néan­moins confron­tées à des défis fort dif­fé­rents tant à cause du plu­ra­lisme ambiant, qu’étant donné les chan­ge­ments socio­cul­tu­rels de la ville à la faveur d’une immi­gra­tion dont la pro­ve­nance est plus diver­si­fiée qu’auparavant, qu’à cause des pres­sions internes et externes décou­lant de la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique. Si le piège d’une coop­ta­tion du sec­teur com­mu­nau­taire à une forme d’autogestion de la pau­vreté est grand, l’enjeu d’une démo­cra­ti­sa­tion de la ges­tion urbaine/​suburbaine s’avère éga­le­ment entier. À cet égard, pour les acteurs des mou­ve­ments urbains, la ques­tion des alliances – tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des partis poli­tiques – est incon­tour­nable. Est-ce sur ce plan que l’expérience du RCM peut s’avérer utile aux acteurs sociaux d’aujourd’hui ? C’est ce qu’on peut se deman­der.

Retour sur l’expérience du RCM

À qui peut-on faire confiance ? Qu’elle devrait être l’attente des mou­ve­ments sociaux à l’endroit des partis poli­tiques ? Dans quels termes devrait se défi­nir l’action de ces mou­ve­ments dans l’espace public poli­tique ?

Dans l’acception que je leur attri­bue, les mou­ve­ments urbains ne sont pas tou­jours en mesure de recom­po­ser l’action. La recom­po­si­tion de l’action est un cri­tère utile afin d’évaluer leur portée, compte tenu des incer­ti­tudes accom­pa­gnant les trans­for­ma­tions urbaines en cours et du carac­tère limité – trop « local » aux dires de cer­tains[19] – de leur action. Cela dit, ils ne par­ti­cipent pas moins d’une manière impor­tante aux pro­ces­sus de démo­cra­ti­sa­tion de la vie urbaine.

Au cours des années de for­ma­tion du RCM, la lec­ture faite des enjeux urbains par ce parti repre­nait à son compte nombre d’analyses et de demandes for­mu­lées par les acteurs sociaux. Il y avait une parenté cer­taine entre les pers­pec­tives mises en avant par le RCM et celles pré­co­ni­sées par les acteurs mobi­li­sés dans les quar­tiers urbains. La pré­sence du RCM sur la scène poli­tique ne ren­dait pas pour autant caduque ou inutile l’action des mou­ve­ments sociaux, même si à cer­taines occa­sions, on a parlé de conver­gence entre les deux[20].

L’espace social et poli­tique créé par les mou­ve­ments urbains ali­mente la culture locale par plu­sieurs biais. Cet espace contri­bue à faire avan­cer l’expérience démo­cra­tique. À ce propos, les remarques du phi­lo­sophe Jean-Luc Nancy méritent d’être rap­pe­lées :

La poli­tique ne des­sine pas plus que le contour, ou les contours plu­riels, d’une indé­ter­mi­na­tion dans l’ouverture de laquelle des affir­ma­tions peuvent avoir lieu. La poli­tique n’affirme pas, elle fait droit aux exi­gences de l’affirmation. Elle ne porte pas le « sens » ou la « valeur », elle rend pos­sible qu’ils trouvent place, et que cette place ne soit pas celle d’une signi­fi­ca­tion ache­vée, réa­li­sée et réi­fiée, qui pour­rait se reven­di­quer comme figure accom­plie du poli­tique[21].

Une telle concep­tion de la poli­tique et du poli­tique oriente la com­pré­hen­sion qu’on peut avoir de la démo­cra­tie. Comme le men­tionne Nancy, dans ce contexte, les récits, les dis­cours, les paroles pre­nant place dans l’espace public pour la mise en œuvre de l’espace démo­cra­tique jouent un rôle majeur : « Le kra­tein démo­cra­tique, le pou­voir du peuple, c’est le pou­voir d’abord de faire échec à l’archie et ensuite de prendre en charge, tous et chacun, l’ouverture infi­nie ainsi mise au jour[22] ».

Même si on ne par­tage pas le point de vue de Nancy, on peut sans doute recon­naître avec lui que la « révo­lu­tion démo­cra­tique » – jamais ache­vée, tou­jours en marche – a permis de refon­der d’une manière « inté­grale » la « chose poli­tique ». Cela converge aussi bien avec la concep­tion de la démo­cra­tie vue sous l’angle d’une « inven­tion », telle que for­mu­lée par Claude Lefort qu’avec la concep­tion « expé­ri­men­tale » éla­bo­rée par John Dewey. Dans la pers­pec­tive de ces deux pen­seurs, la démo­cra­tie ne peut jamais être tenue pour acquise. On ne recon­naît pas moins d’emblée que la capa­cité d’influencer les pro­ces­sus déci­sion­nels au sein de la sphère poli­tique consti­tue pour la démo­cra­tie un enjeu cen­tral.

C’est ce que Charles Tilly[23] s’emploie aussi à expli­quer. Selon lui, la démo­cra­ti­sa­tion – la capa­cité d’influencer les choix publics en faveur de la majo­rité – par­vient à l’occasion à faire échec aux forces de dé-démo­cra­ti­sa­tion aux­quelles les élites éco­no­miques et poli­tiques ont sou­vent recours. Dans l’histoire, les vagues de démo­cra­ti­sa­tion (ou leur avan­cée) ont sou­vent été sui­vies par des pro­ces­sus allant en sens inverse. La démo­cra­ti­sa­tion va de pair, avant tout, avec les droits rela­tifs aux liber­tés fon­da­men­tales et à la réduc­tion des inéga­li­tés sociales et poli­tiques. Elle implique aussi une influence gran­dis­sante de la consul­ta­tion des citoyens et des citoyennes sur les déci­sions poli­tiques. Mais ces acquis ne sont jamais assu­rés d’une manière durable. La dé-démo­cra­ti­sa­tion décou­lant de l’action des élites peut faire recu­ler la démo­cra­tie et les pro­ces­sus de démo­cra­ti­sa­tion éla­bo­rés à la faveur des luttes et des affron­te­ments avec les forces ou les inté­rêts domi­nants. Ceux-ci peuvent réus­sir à décons­truire ce que la démo­cra­tie est par­ve­nue à bâtir. C’est qu’il existe une oppo­si­tion forte entre, d’un côté, les élites qui sont en mesure, à tra­vers leurs contacts et leurs réseaux, d’exercer un contrôle effec­tif sur des res­sources impor­tantes et, de l’autre, la popu­la­tion en géné­ral (ordi­nary people) dont les réseaux ne per­mettent pas d’acquérir ce même type de contrôle sur des res­sources et une capa­cité d’influence majeure auprès des déci­deurs contrai­re­ment aux élites. À partir d’une défi­ni­tion « pro­gres­siste » de la démo­cra­tie, l’enjeu devient dès lors de dis­soudre les centres de pou­voirs coer­ci­tifs que par­viennent à construire ou à se doter ces élites afin de se sous­traire aux déci­sions démo­cra­tiques – de même qu’aux effets des poli­tiques publiques contraires à leurs inté­rêts et pri­vi­lèges – et d’accroître l’influence popu­laire sur les poli­tiques publiques.

Conclusion

Les partis poli­tiques, incluant ceux évo­luant sur la scène locale, n’ont pas le mono­pole de la démo­cra­tie. On ne peut pas leur confier avec une confiance entière les rênes du pou­voir et des déci­sions poli­tiques. C’est que les alliances sur les­quelles ils prennent appui sont de moins en moins stables. Les régimes poli­tiques en résul­tant sont incer­tains, sou­vent fra­giles, alors que leur durée est dif­fi­cile à pré­voir.

Même si l’engagement dans un parti poli­tique peut être une expé­rience sti­mu­lante – le sen­ti­ment d’appartenance, de par­tage et de soli­da­rité – à plu­sieurs égards, il ne consti­tue pas la seule forme valable d’action sociale et poli­tique. Les mou­ve­ments sociaux construisent aussi des espaces d’opportunité dont les objec­tifs en termes de démo­cra­ti­sa­tion, même s’ils ne sont pas tou­jours atteints, contri­buent à faire avan­cer le contrôle popu­laire sur l’espace public poli­tique.

L’exemple du RCM, lors de ses années de for­ma­tion, m’apparaît rétros­pec­ti­ve­ment à la fois sti­mu­lant et frus­trant. Il a été sti­mu­lant d’élaborer avec d’autres un projet poli­tique de démo­cra­tie locale. Mais il a été frus­trant d’être mis en échec par des oppo­si­tions jugées futiles ou erro­nées. Aurait-il pu en être autre­ment ?

Ce qu’on ne doit pas oublier, c’est que les acteurs poli­tiques – je pense en par­ti­cu­lier aux élu-e-s – ont sou­vent des inten­tions ou des ordres du jour cachés ou du moins dif­fi­ciles à saisir. Leurs convic­tions sont par­fois mal­léables ou chan­geantes face à l’adversité ou compte tenu des oppor­tu­ni­tés s’offrant à eux. En est-il autre­ment des mili­tantes, mili­tants, citoyennes et citoyens enga­gés dans l’action col­lec­tive ? Peut-être pas, mais celle-ci, se déployant sou­vent en marge des ins­ti­tu­tions ou en conflit avec elles, ne converge pas direc­te­ment en géné­ral avec un projet pro­fes­sion­nel. Dès lors, le risque d’une ins­tru­men­ta­li­sa­tion de l’engagement est moindre, il me semble. Est-ce que cela jus­ti­fie de prendre ses dis­tances à l’endroit des partis poli­tiques ? Je ne pense pas. Mais on ne doit pas perdre de vue que la légi­ti­mité des partis n’est pas moins affec­tée par la crise tra­ver­sant en ce moment les démo­cra­ties libé­rales repré­sen­ta­tives.

Pierre Hamel est professeur de sociologie à l’Université de Montréal

  1. André Lavallée, « Jean Doré et le RCM, quel bilan ? », Journal de Montréal, 22 juin 2015.
  2. Céline Braconnier, « L’abstention et la par­ti­ci­pa­tion élec­to­rales », dans Olivier Fillieule, Florence Haegel, Camille Hamidi et Vincent Tibéry (dir.), Sociologie plu­rielle des com­por­te­ments poli­tiques, Paris, Presses de SciencesPo, 2017, p. 39.
  3. Ivan Jablonka, L’histoire est une lit­té­ra­ture contem­po­raine, Paris, Seuil, 2017, p. V.
  4. Pierre Hamel, Logement et luttes urbaines à Montréal (1963-1976), Montréal, Faculté de l’aménagement, Université de Montréal, 1978.
  5. RCM, Une ville pour nous. Programme du ras­sem­ble­ment des citoyens de Montréal, Montréal, 1974.
  6. Voir Sean Mills, The Empire Within. Postcolonial Thought and Political Activism in Sixties Montreal, Montreal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2010.
  7. Voir Jean-Marc Piotte, La révo­lu­tion des mœurs. Comment les baby-boo­mers ont changé le Québec, Montréal, Québec-Amérique, 2016.
  8. Voir Timothy Lloyd Thomas, A City With a Difference. The Rise and Fall of the Montreal Citizen’s Movement, Montréal, Véhicule Press, 1997.
  9. Comme l’explique Emilio de Ipola, « le FRAP pose, comme point de départ de son entre­prise, une hypo­thèse dont le carac­tère néga­tif et l’apparent “pes­si­misme” ne sau­raient en cacher la jus­tesse essen­tielle, à savoir : que le niveau moyen de poli­ti­sa­tion (au sens res­treint de “conscience de classe” et de “conscience des enjeux poli­tiques de la lutte des classes”) de la grande masse de la popu­la­tion exploi­tée et colo­ni­sée du Québec est aujourd’hui très faible, sinon presque nul ». Emilio de Ipola, « Le FRAP devant la crise », dans Jean-Marc Piotte (dir.), Québec occupé, Montréal, Parti Pris, 1971, p. 143.
  10. Je suis devenu membre du RCM peu après sa fon­da­tion et j’ai été élu à titre de membre du comité exé­cu­tif lors du congrès de 1975.
  11. Stephen Shecter, « La poli­tique urbaine et la gauche mont­réa­laise : le RCM et les élec­tions de 1978 », Les Cahiers du socia­lisme, n° 2, 1978, p. 7.
  12. Jean-Philippe Warren, Ils vou­laient chan­ger le monde. Le mili­tan­tisme mar­xiste-léni­niste au Québec, Montréal, VLB édi­teur, 2007, p. 13.
  13. Jacques Godbout et Jean-Pierre Collin, Les orga­nismes popu­laires en milieu urbain : contre-pou­voir ou nou­velle pra­tique pro­fes­sion­nelle ?, Rapport de recherche n° 3, Montréal, INRS-Urbanisation, 1977, p. 231.
  14. Pierre Hamel, Jean-François Léonard et Robert Mayer, Les mobi­li­sa­tions popu­laires urbaines, Montréal, Nouvelle Optique, 1982.
  15. John Medearis, « Social move­ments and deli­be­ra­tive demo­cra­tic theory », British Journal of Political Science, vol. 35, n° 1, 2005, p. 53-75.
  16. Voir à ce sujet : John Krinsky et Ann Mische, « Formations and for­ma­lisms : Charles Tilly and the para­dox of the actor », Annual Review of Sociology, n° 39, 2013, p. 1-26.
  17. Jack A. Goldstone, « Introduction. Bridging ins­ti­tu­tio­na­li­zed and nonins­ti­tu­tio­na­li­zed poli­tics », dans Jack A. Goldstone, (dir.), States, Parties and Social Movements, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, p. 2.
  18. Voir Simone Chambers, « Rhétorique et espace public. La démo­cra­tie déli­bé­ra­tive a-t-elle aban­donné la démo­cra­tie de masse à son sort ? », Raisons poli­tiques, n° 42, 2011, p. 15-45.
  19. Voir Susan Fainstein et Clifford Hirst, « Urban social move­ments », dans David Judge, Gerry Stoker et Harold Wolman (dir.), Theories of Urban Politics, Londres, Sage, 1995, p. 181-204.
  20. Voir Thomas, op. cit.
  21. Jean-Luc Nancy, Vérité de la démo­cra­tie, Paris, Galilée, 2008, p. 48-49.
  22. Ibid., p. 57.
  23. Voir Charles Tilly, Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.


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