Réflexions sur Syriza : Endettés, mais pas coupables !

Par Mis en ligne le 20 mars 2015

À en croire nos médias, le gou­ver­ne­ment Syriza en Grèce ne serait rien d’autre qu’une bande d’extrémistes popu­listes prô­nant des mesures aussi déma­gogues qu’« irra­tion­nelles » et « irres­pon­sables ».

Rien n’est moins vrai. Bien au contraire, ce sont les poli­tiques euro­péennes qui ont été, et conti­nuent d’être, d’une irra­tio­na­lité évi­dente. Depuis 2008, la Grèce a été contrainte de pro­mul­guer des mesures d’austérité dras­tiques pour remettre ses finances à flot ; et pour­tant, sept ans et une ter­ri­fiante réces­sion plus tard, ces der­nières sont plus près du nau­frage qu’auparavant. La dette natio­nale, qui équi­va­lait à un peu plus de 100 % du PIB, a explosé à 175 % du PIB, soit 320 mil­liards d’euros. Si cette situa­tion ne peut être qua­li­fiée d’irrationnelle, alors le mot lui-même n’a aucun sens. Pourquoi, peut-on se deman­der, l’UE fait-elle donc subir ceci à la Grèce ?

Comme chacun sait, la poli­tique de l’UE envers les pays lour­de­ment endet­tés, dont la Grèce, consiste à « étendre et pré­tendre » : étendre la période de rem­bour­se­ment, mais pré­tendre de penser que toutes les dettes seront rem­bour­sées à terme. Pour quelles rai­sons la fic­tion du rem­bour­se­ment est-elle aussi tenace ? Ce n’est pas seule­ment parce que cette fable ne rend l’étalement de la dette plus accep­table aux yeux des élec­teurs alle­mands, ni même parce que l’on ne crain­drait que l’éventuelle annu­la­tion de la dette grecque ne fasse émer­ger des demandes simi­laires au Portugal, en Irlande ou en Espagne. La raison avérée en est sim­ple­ment que les déten­teurs du pou­voir n’ont pas vrai­ment l’intention de voir la dette inté­gra­le­ment rem­bour­sée.

L’objectif réel de ces prêts n’est pas de récu­pé­rer la mise ini­tiale aug­men­tée de béné­fices, mais plutôt de faire per­du­rer indé­fi­ni­ment une dette qui main­tient le débi­teur dans une dépen­dance et une subor­di­na­tion per­ma­nentes. Il y a de cela une dizaine d’années envi­ron, l’Argentine décida de rem­bour­ser par anti­ci­pa­tion sa dette au FMI (avec l’aide finan­cière du Venezuela), don­nant lieu à une réac­tion sur­pre­nante de l’institution : au lieu de se réjouir d’avoir récu­péré son argent, le FMI — ou plus pré­ci­sé­ment les per­son­na­li­tés à sa tête — s’inquiéta de ce que l’Argentine pour­rait pro­fi­ter de sa nou­velle liberté, et de son indé­pen­dance finan­cière envers les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, pour renon­cer à ses poli­tiques de rigueur finan­cière et s’adonner à des dépenses incon­si­dé­rées… La dette, en tant qu’outil de contrôle et de régu­la­tion du débi­teur, aspire à sa propre repro­duc­tion, à sa propre expan­sion.

L’attitude de l’UE, pres­sant conti­nuel­le­ment la Grèce de mettre en œuvre des mesures d’austérité, illustre par­fai­te­ment le concept psy­cha­na­ly­tique du surmoi. Le surmoi n’est pas un agent éthique à pro­pre­ment parler, mais un agent sadique qui bom­barde le sujet d’exigences impos­sibles et tire un plai­sir obs­cène de l’échec de ce der­nier à s’y confor­mer. Freud a pré­ci­sé­ment iden­ti­fié le para­doxe du surmoi selon lequel plus nous nous sou­met­tons aux exi­gences de celui-ci, plus nous nous sen­tons cou­pables. On peut se figu­rer le surmoi comme un ensei­gnant per­vers qui impo­se­rait des tâches impos­sibles à ses élèves et, sadique, raille­rait leur angoisse en les voyant pani­quer. C’est en cela que les exi­gences, les ordres de l’UE sont ter­ri­ble­ment mal­sains : ils ne laissent aucune chance à la Grèce. L’échec du pays fait partie du jeu.

Comme s’ils ne souf­fraient pas assez, les Grecs sont vic­times d’une cam­pagne fai­sant appel aux ins­tincts les plus bas­se­ment égoïstes. Lorsque nos médias évoquent l’annulation d’une part de la dette, la mesure est pré­sen­tée comme un poids pour les contri­buables ordi­naires, dres­sant le por­trait d’un peuple grec pares­seux et cor­rompu face aux citoyens nor­maux, aux braves tra­vailleurs des autres nations. En Slovénie, dans mon propre pays, on est allé jusqu’à accu­ser de tra­hi­son natio­nale ceux qui mani­fes­taient leur sou­tien à Syriza… Ainsi, quand les grandes banques firent défaut lors de la crise finan­cière de 2008, on estima normal que l’État couvre leurs pertes à ren­forts de mil­liers de mil­liards d’euros (l’argent du contri­buable, bien sûr); mais quand un peuple entier se trouve dans la misère, il doit payer ses dettes.

Comment sortir de ce cercle infer­nal entre dette et culpa­bi­lité ? Le gou­ver­ne­ment Syriza y est par­venu. En sub­stance, les créan­ciers et les gar­diens de la dette l’accusent de ne pas se sentir suf­fi­sam­ment cou­pable ; on l’accuse de se sentir inno­cent. C’est pré­ci­sé­ment ceci qui dérange tant les ins­tances euro­péennes : le gou­ver­ne­ment Syriza recon­naît sa dette, mais sans culpa­bi­lité. Syriza s’est éman­cipé de la pres­sion du surmoi. Le ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, incarne par­fai­te­ment cette pos­ture dans ses inter­ac­tions avec Bruxelles et Berlin : il admet le poids de la dette et avance, assez ration­nel­le­ment, que puisque les poli­tiques euro­péennes n’ont visi­ble­ment pas fonc­tionné, il faut trou­ver une autre option.

Paradoxalement, Varoufakis et Tsipras n’ont de cesse de répé­ter que le gou­ver­ne­ment Syriza consti­tue pour les créan­ciers la seule chance de récu­pé­rer au moins une partie de leur argent. Varoufakis lui-même s’étonne : par quel mys­tère les banques ont-elles fait ruis­se­ler leur argent en Grèce et col­la­boré avec un État clien­té­liste, tout en sachant per­ti­nem­ment de quoi il retour­nait ? La Grèce ne se serait jamais autant endet­tée sans la conni­vence des auto­ri­tés occi­den­tales. Le gou­ver­ne­ment Syriza a bien conscience que la menace prin­ci­pale qui pèse sur lui n’émane pas de Bruxelles ; elle réside au sein même de la Grèce, État clien­té­liste et cor­rompu s’il en est. Si l’Europe — la bureau­cra­tie euro­péenne — est cri­ti­quable, c’est bien pour avoir sou­tenu, alors même qu’elle dénon­çait la cor­rup­tion et l’inefficacité de la Grèce, la force poli­tique même — la Nouvelle Démocratie — qui incar­nait ces deux maux.

C’est pour­quoi il revient aujourd’hui aux vrais par­ti­sans de la Gauche de se ral­lier avant tout à une soli­da­rité paneu­ro­péenne avec la Grèce, et ce non pas seule­ment parce que le destin de ce pays est entre les mains de l’Europe. Nous, peuples d’Europe occi­den­tale, aimons à suivre la situa­tion grecque en obser­va­teurs loin­tains, étu­diant avec com­pas­sion et sym­pa­thie la détresse d’un pays démuni. Toutefois, aussi confor­table soit-il, ce point de vue repose sur une illu­sion fati­dique ; ce qui se passe en Grèce depuis quelques semaines nous concerne tous. C’est le futur de l’Europe qui est en jeu. Ainsi, lorsque nous lirons les nou­velles grecques ces jours-ci, nous ferons bien de garder en tête le pro­verbe : de te fabula nar­ra­tur.

Partout en Europe, la Gauche déplore à quel point per­sonne, aujourd’hui, n’ose effec­ti­ve­ment per­tur­ber le dogme néo­li­bé­ral. La dif­fi­culté est réelle, bien entendu : à l’instant où l’on enfreint ce dogme ou, plus pré­ci­sé­ment, à l’instant où l’on pour­rait passer pour l’agent poten­tiel de tels troubles, des forces immenses se déchaînent. Bien que l’on puisse prendre celles-ci pour des fac­teurs éco­no­miques objec­tifs, elles sont en fait les forces de l’illusion, de l’idéologie. Leur pou­voir maté­riel n’en reste pas moins pro­fon­dé­ment des­truc­teur. Nous subis­sons aujourd’hui la pres­sion ter­rible de ce que nous devrions appe­ler la « pro­pa­gande enne­mie ». Permettez-moi de citer Alain Badiou : « Le but de toute pro­pa­gande enne­mie n’est pas d’anéantir une force exis­tante (cette fonc­tion-là est en géné­ral dévo­lue aux forces de police), mais plutôt d’anéantir une pos­si­bi­lité mécon­nue de la situa­tion. » En d’autres termes, la pro­pa­gande enne­mie entend anni­hi­ler l’espoir : elle dis­sé­mine sa convic­tion rési­gnée que le monde dans lequel nous vivons, s’il n’est pas le meilleur de tous les mondes pos­sibles, en est le moins mau­vais, et qu’un chan­ge­ment radi­cal ne pour­rait par consé­quent que l’entraîner vers le pire.

Il faut que quelqu’un fasse le pre­mier pas et tranche le nœud gor­dien du dogme néo­li­bé­ral. N’oublions pas, en effet, que les prê­cheurs de ce dogme — des États-Unis à l’Allemagne — l’enfreignent à leur guise lorsque cela les arrange. Le combat de Syriza dépasse lar­ge­ment la simple pro­mo­tion de l’État-Providence. C’est la défense d’un mode de vie tout entier, la résis­tance d’un monde menacé par une mon­dia­li­sa­tion ful­gu­rante ou, plus encore, d’une culture dont les rites et les usages quo­ti­diens sont mis en péril par la mar­chan­di­sa­tion post-his­to­rique. Cette résis­tance est-elle conser­va­trice ? Les repré­sen­tants auto­pro­cla­més du conser­va­tisme poli­tique ou cultu­rel actuel ne sont pas vrai­ment conser­va­teurs. Embrassant sans réserve l’autorévolution per­ma­nente du capi­ta­lisme, ils visent sim­ple­ment à rendre celui-ci plus effi­cace en lui adjoi­gnant des ins­ti­tu­tions tra­di­tion­nelles (la reli­gion, etc.) qui contiennent les effets des­truc­teurs du capi­ta­lisme et pré­servent la vie sociale, la cohé­sion sociale. Aujourd’hui, le vrai conser­va­teur est celui qui recon­naît les anta­go­nismes et les impasses du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, celui qui rejette le simple pro­gres­sisme, celui qui reste vigi­lant face au revers de la médaille du pro­grès.

C’est pour ces rai­sons que je pro­clame mon res­pect pro­fond pour Syriza et son combat. Sa per­sé­vé­rance même nous rend libres : tant que Syriza existe, nous savons tous qu’il nous reste encore une chance.

Traduit de l’anglais par Néomie Ségol pour symp​toma​.info Texte paru ini­tia­le­ment le 24 février 2015 sur le site http://​rea​der​sup​por​ted​news​.org/​o​p​i​n​i​o​n​2​/​2​7​7​-​7​5​/​2​8​7​5​4​-​a​-​n​o​t​e​-​o​n​-​s​y​r​i​z​a​-​i​n​d​e​b​t​e​d​-​y​e​s​-​b​u​t​-​n​o​t​-​g​uilty

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