Réduire et partager le temps de travail

Par Mis en ligne le 19 février 2012

La réduc­tion du temps de tra­vail est l’une des plus vieilles reven­di­ca­tions du mou­ve­ment ouvrier. Le temps passé au ser­vice d’un patron étant asso­cié à du temps d’exploitation, sa réduc­tion a tou­jours été com­prise comme l’un des moyens à pri­vi­lé­gier pour déve­lop­per une plus large auto­no­mie indi­vi­duelle et col­lec­tive des sala­rié-e-s vis-à-vis de leurs patrons.

Il est pos­sible de résu­mer les argu­ments clas­siques en faveur d’une telle mesure par l’idée sui­vante : l’augmentation du temps libre. Toutefois, l’objectif visé n’en est pas uni­que­ment l’augmentation du temps oisif, mais bien celle du temps libre des­tiné à amé­lio­rer la qua­lité de vie des sala­rié-e-s et des tra­vailleurs et tra­vailleuses auto­nomes. En ce sens, nous voyons deux rai­sons pour défendre cette pro­po­si­tion : déve­lop­per le temps passé par les indi­vi­dus pour prendre soin d’eux-mêmes et de leurs proches ainsi que le temps dis­po­nible pour l’implication sociale et poli­tique. 

Le temps au service de la personne

Au plan per­son­nel, nous lions évi­dem­ment une mesure de réduc­tion du temps de tra­vail avec ce que nous appe­lons aujourd’hui la conci­lia­tion famille-tra­vail. Il s’agit de donner plus de temps de qua­lité à chacun-e pour pou­voir à la fois s’investir et pro­fi­ter de ses proches. Que ce soit pour les rela­tions amou­reuses ou pour les rela­tions fami­liales, un accrois­se­ment du temps libre peut per­mettre une amé­lio­ra­tion de la qua­lité du temps passé avec ses proches. Mais cette conci­lia­tion entre vie per­son­nelle et vie pro­fes­sion­nelle ne s’arrête pas aux limites de la famille. Elle vise éga­le­ment à donner aux sala­rié-e-s de nou­velles occa­sions de déve­lop­per leurs rela­tions d’amitié, trop sou­vent limi­tées à de rapides et rares rencontres.

Sur un plan plus per­son­nel, la réduc­tion du temps de tra­vail vise une mise en valeur du déve­lop­pe­ment phy­sique, intel­lec­tuel et spi­ri­tuel de l’individu. Couplé à des mesures de sti­mu­la­tion de la créa­tion et de la dif­fu­sion artis­tique, d’encouragement des pra­tiques spor­tives et de valo­ri­sa­tion des acti­vi­tés cultu­relles, la réduc­tion du temps de tra­vail vise à ren­ver­ser la fré­né­sie pro­duc­ti­viste et consu­mé­riste de notre société au profit d’une culture sociale qui met au centre de ses pré­oc­cu­pa­tions le déve­lop­pe­ment d’un mode de vie axé sur la qua­lité et le bon­heur plutôt que sur l’accumulation de biens maté­riels. En ce sens, une dimi­nu­tion du temps de tra­vail se tra­duit en amé­lio­ra­tion de la santé des tra­vailleur-e-s et par consé­quent, en une trans­for­ma­tion des dépenses en santé vers la pré­ven­tion plutôt que la gué­ri­son. De plus, cette amé­lio­ra­tion de la qua­lité de vie contri­bue à faire dimi­nuer les risques de dépres­sion et ainsi la vente des nom­breux pro­duits et ser­vices liés à ce pro­blème gran­dis­sant en Occident.

Le temps au service de la communauté

La réduc­tion du temps de tra­vail vise éga­le­ment à déga­ger du temps libre pour que les indi­vi­dus puissent, libre­ment et selon leurs propres prio­ri­tés, se réin­ves­tir dans leurs com­mu­nau­tés de vie. Que ce soit en déve­lop­pant des acti­vi­tés de créa­tions cultu­relles ou artis­tiques, en s’impliquant dans des asso­cia­tions citoyennes visant la pro­mo­tion d’intérêts et de pro­jets locaux, en s’engageant dans des acti­vi­tés syn­di­cales ou de défense de droits, etc., on vise, par la réduc­tion du temps de tra­vail, à redon­ner à nos conci­toyens et à nos conci­toyennes le temps comme le goût de s’impliquer.

Semaine de 32h (ou instaurer un équivalent mensuel ou annuel)

Nous pro­po­sons la révi­sion du nombre d’heures devant consti­tuer la semaine nor­male de tra­vail, fai­sant passer cette der­nière de 40h à 32h. Cette trans­for­ma­tion n’est pas uni­que­ment à penser sur une base heb­do­ma­daire. Il serait tout à fait pos­sible de per­mettre aux gens qui le sou­haitent de main­te­nir la semaine de tra­vail de 40 heures si c’est pour aug­men­ter le temps de vacances. Nous sou­hai­tons néan­moins amener une nuance à cette pro­po­si­tion. S’il est tout à fait per­ti­nent et légi­time d’imposer une telle mesure par voie légis­la­tive aux entre­prises pri­vées puisque, comme nous l’avons dit plus haut, chaque heure passée par un-e sala­rié-e au ser­vice d’un patron est une heure durant laquelle s’instaure et se repro­duit une rela­tion d’exploitation ; nous ne pou­vons impo­ser cette mesure à la sphère démo­cra­tique de l’économie, c’est-à-dire aux entre­prises coopé­ra­tives basées sur l’autogestion.

Les entre­prises démo­cra­tiques devront déjà être sou­mises à un enca­dre­ment social et envi­ron­ne­men­tal de leurs acti­vi­tés et devront éga­le­ment revoir l’organisation interne de leur pro­duc­tion de manière à per­mettre à chacun-e de ses membres de par­ti­ci­per plei­ne­ment à l’administration de l’entreprise. Ainsi, il ne nous semble pas per­ti­nent de devoir impo­ser léga­le­ment une dimi­nu­tion du temps de tra­vail pour ces entre­prises, leur carac­té­ris­tique essen­tielle étant le main­tien d’une large auto­no­mie par rap­port à l’État. Bien entendu, les entre­prises gérées démo­cra­ti­que­ment devront tout de même se sou­mettre aux exi­gences mini­males pré­vues par la loi visant à empê­cher le sur-tra­vail. Certaines contraintes légales pour­raient venir forcer ces der­nières à l’embauche de nou­veaux et de nou­velles employé-e-s afin de res­pec­ter l’objectif social global de réduc­tion du temps de travail.

Il n’en va pas de même pour les entre­prises pri­vées qui, de notre point de vue, seront inca­pables d’adhérer volon­tai­re­ment à une poli­tique des­ti­née à réduire l’exploitation des sala­rié-e-s tout en contre­ve­nant direc­te­ment à leur recherche infi­nie du profit. Imposer la semaine de 32h, sans perdre en qua­lité de vie, est pour nous un pre­mier pas vers la révi­sion radi­cale du monde du tra­vail au Québec.

Simon Tremblay-Pepin
Philippe Hurteau
Eve-Lyne Couturier
Nika Deslauriers-Paquette
Guillaume Hébert
Charlotte Guay-Dussault
Bertrand Schepper-Valiquette
Pierre-André Champoux

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