Réduire et partager le temps de travail

La réduction du temps de travail est l’une des plus vieilles revendications du mouvement ouvrier. Le temps passé au service d’un patron étant associé à du temps d’exploitation, sa réduction a toujours été comprise comme l’un des moyens à privilégier pour développer une plus large autonomie individuelle et collective des salarié-e-s vis-à-vis de leurs patrons.

Il est possible de résumer les arguments classiques en faveur d’une telle mesure par l’idée suivante : l’augmentation du temps libre. Toutefois, l’objectif visé n’en est pas uniquement l’augmentation du temps oisif, mais bien celle du temps libre destiné à améliorer la qualité de vie des salarié-e-s et des travailleurs et travailleuses autonomes. En ce sens, nous voyons deux raisons pour défendre cette proposition : développer le temps passé par les individus pour prendre soin d’eux-mêmes et de leurs proches ainsi que le temps disponible pour l’implication sociale et politique. 

Le temps au service de la personne

Au plan personnel, nous lions évidemment une mesure de réduction du temps de travail avec ce que nous appelons aujourd’hui la conciliation famille-travail. Il s’agit de donner plus de temps de qualité à chacun-e pour pouvoir à la fois s’investir et profiter de ses proches. Que ce soit pour les relations amoureuses ou pour les relations familiales, un accroissement du temps libre peut permettre une amélioration de la qualité du temps passé avec ses proches. Mais cette conciliation entre vie personnelle et vie professionnelle ne s’arrête pas aux limites de la famille. Elle vise également à donner aux salarié-e-s de nouvelles occasions de développer leurs relations d’amitié, trop souvent limitées à de rapides et rares rencontres.

Sur un plan plus personnel, la réduction du temps de travail vise une mise en valeur du développement physique, intellectuel et spirituel de l’individu. Couplé à des mesures de stimulation de la création et de la diffusion artistique, d’encouragement des pratiques sportives et de valorisation des activités culturelles, la réduction du temps de travail vise à renverser la frénésie productiviste et consumériste de notre société au profit d’une culture sociale qui met au centre de ses préoccupations le développement d’un mode de vie axé sur la qualité et le bonheur plutôt que sur l’accumulation de biens matériels. En ce sens, une diminution du temps de travail se traduit en amélioration de la santé des travailleur-e-s et par conséquent, en une transformation des dépenses en santé vers la prévention plutôt que la guérison. De plus, cette amélioration de la qualité de vie contribue à faire diminuer les risques de dépression et ainsi la vente des nombreux produits et services liés à ce problème grandissant en Occident.

Le temps au service de la communauté

La réduction du temps de travail vise également à dégager du temps libre pour que les individus puissent, librement et selon leurs propres priorités, se réinvestir dans leurs communautés de vie. Que ce soit en développant des activités de créations culturelles ou artistiques, en s’impliquant dans des associations citoyennes visant la promotion d’intérêts et de projets locaux, en s’engageant dans des activités syndicales ou de défense de droits, etc., on vise, par la réduction du temps de travail, à redonner à nos concitoyens et à nos concitoyennes le temps comme le goût de s’impliquer.

Semaine de 32h (ou instaurer un équivalent mensuel ou annuel)

Nous proposons la révision du nombre d’heures devant constituer la semaine normale de travail, faisant passer cette dernière de 40h à 32h. Cette transformation n’est pas uniquement à penser sur une base hebdomadaire. Il serait tout à fait possible de permettre aux gens qui le souhaitent de maintenir la semaine de travail de 40 heures si c’est pour augmenter le temps de vacances. Nous souhaitons néanmoins amener une nuance à cette proposition. S’il est tout à fait pertinent et légitime d’imposer une telle mesure par voie législative aux entreprises privées puisque, comme nous l’avons dit plus haut, chaque heure passée par un-e salarié-e au service d’un patron est une heure durant laquelle s’instaure et se reproduit une relation d’exploitation ; nous ne pouvons imposer cette mesure à la sphère démocratique de l’économie, c’est-à-dire aux entreprises coopératives basées sur l’autogestion.

Les entreprises démocratiques devront déjà être soumises à un encadrement social et environnemental de leurs activités et devront également revoir l’organisation interne de leur production de manière à permettre à chacun-e de ses membres de participer pleinement à l’administration de l’entreprise. Ainsi, il ne nous semble pas pertinent de devoir imposer légalement une diminution du temps de travail pour ces entreprises, leur caractéristique essentielle étant le maintien d’une large autonomie par rapport à l’État. Bien entendu, les entreprises gérées démocratiquement devront tout de même se soumettre aux exigences minimales prévues par la loi visant à empêcher le sur-travail. Certaines contraintes légales pourraient venir forcer ces dernières à l’embauche de nouveaux et de nouvelles employé-e-s afin de respecter l’objectif social global de réduction du temps de travail.

Il n’en va pas de même pour les entreprises privées qui, de notre point de vue, seront incapables d’adhérer volontairement à une politique destinée à réduire l’exploitation des salarié-e-s tout en contrevenant directement à leur recherche infinie du profit. Imposer la semaine de 32h, sans perdre en qualité de vie, est pour nous un premier pas vers la révision radicale du monde du travail au Québec.

Simon Tremblay-Pepin
Philippe Hurteau
Eve-Lyne Couturier
Nika Deslauriers-Paquette
Guillaume Hébert
Charlotte Guay-Dussault
Bertrand Schepper-Valiquette
Pierre-André Champoux