L’autogouvernement zapatiste

Reconstruire pour mieux détruire

À la recherche d’une réunification des temps de la transformation sociale

Par Mis en ligne le 02 février 2011
Au len­de­main de la chute de l’Union Soviétique, sym­bole de la pré­ten­due défaite du mar­xisme, en pleine vague de « fin de l’histoire », le zapa­tisme avait sus­cité un vaste élan de sym­pa­thie. Mais qu’a-t-il réac­tivé, exac­te­ment ? Quelque chose d’entièrement nou­veau ? Yohan Dubigeon montre ici ce que le zapa­tisme a de commun avec des mou­ve­ments d’émancipation plus anciens, mais aussi ce qu’il a d’original. Marx n’est tou­jours pas enterré.

Gratter le vernis

Le 1er jan­vier 1994, la nébu­leuse des mou­ve­ments sociaux et de ses porte-parole s’est enthou­sias­mée pour ce qui est sou­dai­ne­ment apparu, à l’autre bout du monde, comme le témoi­gnage en acte du renou­veau des pra­tiques contes­ta­taires. Une armée popu­laire de mil­liers d’indigènes du Chiapas – l’un des états les plus pauvres du Mexique, emme­née par le bien­tôt très média­tique Sous-Commandant Marcos, se sou­le­vait pour dire Ya Basta ! au capi­ta­lisme néo­li­bé­ral triom­phant sans par­tage [1] et appa­rem­ment sans contes­ta­tion depuis la chute du mur de Berlin. Le mou­ve­ment zapa­tiste ne fai­sait qu’éclore sur la scène publique, et déjà il deve­nait la coque­luche des ana­lystes qui s’emparaient de l’objet avec enthou­siasme.

Après la chute de l’URSS, la pré­ten­due défaite du mar­xisme, et alors que les mou­ve­ments de contes­ta­tion sociale et poli­tique enta­maient une tra­ver­sée du désert, il faut bien recon­naître que le zapa­tisme réunis­sait tous les ingré­dients du mou­ve­ment poli­tique nova­teur et sym­bo­lique. Il attira, d’abord, par son côté « folk­lo­rique » lié à l’importante teneur indi­gène et cultu­relle de ses reven­di­ca­tions, qui sem­blaient bien épou­ser le troc des luttes de classes contre les reven­di­ca­tions iden­ti­taires éti­que­tées comme « nou­veaux mou­ve­ments sociaux ». Il intri­gua, ensuite, par ses choix idéo­lo­giques autant que stra­té­giques. Mouvement armé qui se détourna de la prise du pou­voir, le zapa­tisme reven­di­qua dès l’origine son rejet des modèles théo­riques héri­tés de trans­for­ma­tion sociale et se lança dans une recherche de dépas­se­ment poli­tique et pra­tique de ceux-ci. Il étonna, enfin, par sa capa­cité à rete­nir l’attention « sur le vif » des com­men­ta­teurs et ana­lystes en jouant avec les sym­boles tout en se jouant de ceux-ci : la figure et la rhé­to­rique de son porte-parole, le sous-com­man­dant Marcos, l’usage sym­bo­lique des passe-mon­tagnes, les dis­cours poli­tiques mêlant verve libé­ra­trice avec satire, poésie et ironie, la mani­pu­la­tion éton­nante des tech­niques de com­mu­ni­ca­tion, avec l’usage massif d’internet au pre­mier chef, sont autant de traits carac­té­ris­tiques qui ont faci­lité la dif­fu­sion rapide du mou­ve­ment, son influence, et l’intérêt massif mais biaisé – car trop can­tonné aux sor­ties média­tiques – qu’on a pu lui porter.

Or, le triomphe mar­ke­ting du zapa­tisme et de sa com­po­sante folk­lo­rique ne fut pas seule­ment éphé­mère, il fut éga­le­ment dom­ma­geable d’un point de vue théo­rique, pour une expé­rience poli­tique dont l’intérêt nous semble plus pro­fond, et sans doute plus com­plexe. « Le zapa­tisme est passé de mode ? Tant mieux ! » iro­nise Jérôme Baschet [2]], repre­nant à son compte les paroles du sous-com­man­dant Marcos. À l’instar de l’historien fran­çais, il nous semble que le temps est venu pour une ana­lyse plus pro­fonde du mou­ve­ment, et de la manière dont il s’insère dans le long che­mi­ne­ment des mou­ve­ments sociaux.

Le projet. Réactiver la longue histoire de l’auto-institution

Le zapa­tisme appa­raît en effet comme bien plus que les pério­diques embra­se­ments média­tiques dont res­tent par­fois dépen­dantes les ana­lyses. D’abord, on l’oublie trop sou­vent, parce qu’il conti­nue de se déve­lop­per aujourd’hui comme expé­rience et pra­tique poli­tique à ciel ouvert depuis plus de 16 ans – et depuis plus encore si l’on y ajoute la longue construc­tion du mou­ve­ment dans la clan­des­ti­nité. Mais sur­tout, parce que la pra­tique poli­tique de l’autogouvernement ainsi mise en place ne relève pas seule­ment de l’exotisme inclas­sable. Elle nous ren­voie à la longue his­toire des mou­ve­ments sociaux et nous permet, par ses choix, d’en éclai­rer les orien­ta­tions pré­sentes et futures. Le tra­vail que nous pro­po­sons, et que nous ne ferons qu’esquisser ici, consiste donc à délier cer­tains des nœuds théo­riques qui se nichent dans les expé­ri­men­ta­tions pra­tiques des zapa­tistes. Cette tâche, si indis­pen­sable qu’elle soit pour com­prendre le grand apport de la lutte zapa­tiste, n’en est rendue pas moins déli­cate par des fac­teurs propres au mou­ve­ment et à cer­taines de ses contra­dic­tions. La colo­ra­tion cultu­relle et loca­liste des reven­di­ca­tions zapa­tistes est une com­po­sante indis­pen­sable du mou­ve­ment et ne doit pas être obli­té­rée par notre propos. Nous pos­tu­lons cepen­dant que la recherche d’un ancrage cultu­rel et ter­ri­to­rial propre au zapa­tisme n’est pas incom­pa­tible avec son projet d’émancipation poli­tique plus large. La ques­tion de cette arti­cu­la­tion est même essen­tielle et stra­té­gique, mais nous ne l’aborderons pas ici fron­ta­le­ment. Pour autant, il ne s’agit pas de mettre cette ques­tion de côté ni de délier les fils théo­riques du mou­ve­ment « malgré » cet obs­tacle, mais plutôt de l’intégrer à notre objet de tra­vail et à sa construc­tion. En d’autres termes, l’ancrage cultu­rel du zapa­tisme en est une véri­table com­po­sante, puisque c’est au tra­vers de celui-ci qu’est reven­di­quée la pri­mauté de la pra­tique poli­tique sur la théo­ri­sa­tion, ainsi que le refus de caté­go­ri­sa­tion sur lequel insistent les dis­cours zapa­tistes [3] . Cette prio­rité donnée à la pra­tique, bien que s’accompagnant fata­le­ment de cer­tains échecs, consti­tue en elle-même une cer­taine approche de la trans­for­ma­tion sociale.

L’angle théo­rique qui nous semble donc le plus inté­res­sant est celui de la pra­tique zapa­tiste de l’autonomie en ce qu’elle consti­tue un projet poli­tique d’émancipation. Au-devant des décla­ra­tions et de la rhé­to­rique des porte-parole zapa­tistes, c’est bien – et ceux-ci ne cessent de le rap­pe­ler – la mise en place pro­gres­sive de pra­tiques et d’institutions d’autogouvernement qui demeure le grand apport de ce mou­ve­ment. Or, c’est jus­te­ment en ce qu’elle est posée à la fois comme méthode et comme fina­lité de la trans­for­ma­tion sociale que cette pra­tique de l’autonomie ne nous inté­resse pas seule­ment pour elle-même. Par cette arti­cu­la­tion par­ti­cu­lière, elle demeure l’une des luttes sociales et poli­tiques les plus inno­vantes et abou­ties post-1989 pour ce qu’elle invente, mais aussi et sur­tout pour ce qu’elle réac­tive. Par la pra­tique auto­nome autant que par les élé­ments théo­riques qui s’en dégagent, le mou­ve­ment zapa­tiste ren­voie en effet à de nom­breux débats stra­té­giques et fon­da­teurs de l’histoire du socia­lisme et du mou­ve­ment ouvrier. Il nous plonge donc dans ces débats ; et par la réponse qu’il y apporte, les réac­tua­lise et donne de riches ensei­gne­ments, à la lisière de la matu­ra­tion his­to­rique et de l’innovation. Ni réfor­misme social-démo­crate, ni néo-bol­che­visme, ni post-moder­nisme, c’est plutôt dans l’héritage conseilliste et cer­tains cou­rants du gau­chisme que se trace la voie zapa­tiste. C’est le sillon d’un projet d’émancipation sociale par le bas, par la pra­tique de l’auto-gouvernement, pensé à la fois comme fina­lité du politi-que, et comme juste moyen d’y accé­der.

La question du pouvoir. L’autonomie et le retour des sujets

Très vite [4] , alors même qu’il n’avait pu rompre com­plè­te­ment avec les ins­ti­tu­tions déjà exis­tantes (ne serait-ce qu’à l’échelle du Mexique, ou même du Chiapas), le mou­ve­ment zapa­tiste s’attela à mettre en œuvre une pra­tique poli­tique auto­nome se vou­lant en elle-même un germe révo­lu­tion­naire, un labo­ra­toire de « l’après ». Contrairement à ce que peuvent lais­ser entendre cer­taines ana­lyses [5] , ce germe n’est pas né ex-nihilo, et n’a pu se déve­lop­per qu’en pre­nant appui sur des bases maté­rielles indis­pen­sables : la récu­pé­ra­tion et la réap­pro­pria­tion des terres. Ainsi rendue pos­sible, la pra­tique auto­nome se déploie donc en plu­sieurs éche­lons de gou­ver­ne­ment, depuis l’assemblée com­mu­nau­taire déci­sion­nelle et déli­bé­ra­tive, épi­centre de la vie poli­tique, jusqu’aux Conseils de Bon Gouvernement, éche­lon suprême du pou­voir zapa­tiste. Au tra­vers de cette délé­ga­tion concen­trique et ascen­dante du pou­voir depuis la base, nous voyons trans­pa­raître trois grands prin­cipes démo­cra­tiques. Le pre­mier cor­res­pond évi­dem­ment à un prin­cipe d’autonomie de la base. Les indi­vi­dus regrou­pés en assem­blée à l’échelle la plus locale – qui cor­res­pond à l’échelle phy­sique, qu’il s’agisse de la com­mu­nauté géo­gra­phique ou du lieu de tra­vail – créent, ins­ti­tuent et décident sur l’ensemble des ques­tions qui leur incombent direc­te­ment et qu’ils sont en capa­cité de régler. On retrouve là le fameux prin­cipe de capa­cité dont se ser­vira Althusius pour oppo­ser l’idée ori­gi­nelle de sub­si­dia­rité au cen­tra­lisme de Bodin ; on retrouve sur­tout le sens pre­mier de l’autonomie : auto-nomos, régime d’auto-institution où l’on tend à se régir soi-même selon ses propres lois. S’ajoute à cette auto­no­mie-capa­ci­taire un prin­cipe de délé­ga­tion selon lequel la com­mu­nauté poli­tique délègue en cercles concen­triques et de manière rota­tive, les fonc­tions et déci­sions poli­tiques qu’il est néces­saire d’harmoniser à un second ou à un troi­sième niveau de cen­tra­li­sa­tion [6]. Enfin, un prin­cipe de contrôle déter­mi­nant est mis en œuvre sous la ban­nière de la célèbre et répé­tée for­mule zapa­tiste “Commander en obéis­sant” – “Mandar obe­de­ciendo”. Les man­dats des délé­gués tendent à être impé­ra­tifs, la révo­ca­bi­lité est per­ma­nente et les gouver-nants sont sans cesse contrô­lés par un comité ayant l’interdiction de prendre part au gou­ver­ne­ment civil. L’absence de rétri­bu­tion finan­cière liée aux charges poli­tiques, les tech­niques de recherche du consen­sus, et la prio­rité donnée à l’inclusion des mino­ri­tés [7], sont d’autres exemples des pro­cé­dés de contrôle mis en œuvre par l’autogouvernement zapa­tiste.

Ces prin­cipes de gou­ver­ne­ment, et les ins­ti­tu­tions qui leur cor­res­pondent – et qu’il serait néces­saire de pré­sen­ter de manière plus appro­fon­die – sont l’écho d’une ten­ta­tive d’exercice col­lec­tif et per­ma­nent du pou­voir, depuis la base de la société. Par oppo­si­tion au com­pro­mis instable entre éli­tisme et démo­cra­tie que main­tiennent nos régimes repré­sen­ta­tifs, et dans un souci démo­cra­tique réel, l’autogouvernement zapa­tiste vise à dif­fu­ser au maxi­mum l’exercice hori­zon­tal du pou­voir et à endi­guer au maxi-mum sa ver­ti­ca­lité, dans un mou­ve­ment inter­dé­pen­dant. Il ne s’agit évi­dem­ment pas de refu­ser naï­ve­ment toute ver­ti­ca­lité, c’est la raison pour laquelle on se refuse à parler de “démo­cra­tie directe” pour carac­té­ri­ser le pou­voir zapa­tiste. La délé­ga­tion est jugée néces­saire, et n’est ni évitée, ni aban­don­née aux tri­buns. En revanche, par méfiance natu­relle envers la cris­tal­li­sa­tion liée au pou­voir, l’exercice du poli­tique demeure à la fois réin­té­gré par un pro­ces­sus de dif­fu­sion hori­zon­tale et contrôlé, entre autres, par des pro­cé­dés de rota­tion et d’information ascen­dantes et des­cen­dantes.

Nous sommes ici face à une pra­tique qui avance à rebours d’une concep­tion tech­ni­cienne du poli­tique telle qu’elle fleu­rit dans les pen­sées libé­rale et répu­bli­caine, mais éga­le­ment dans cer­tains cou­rants his­to­riques issus de la pensée mar­xiste. Cette pra­tique trans­forme tota­le­ment le rap­port entre gou­ver­nants et gou­ver­nés, entre la com­mu­nauté ins­ti­tuante et le pou­voir ins­ti­tué ; l’autogouvernement est dès lors révo­lu­tion­naire en ce qu’il est jus­te­ment praxis poli­tique, acti­vité lucide de trans­for­ma­tion du social [8] qui ne pré­tend ni ne cherche à s’appuyer sur une théo­rie ache­vée du social. Nous sommes donc ici dans une cri­tique en acte du ver­sant ratio­na­liste du mar­xisme ; ver­sant dont Castoriadis fut l’un des pre­miers à poin­ter les dérives tout en conser­vant le projet d’émancipation sociale et poli­tique comme objec­tif de cette phi­lo­so­phie. Nous nous trou­vons ainsi en face d’un projet poli­tique qui se pro­pose de repen­ser fon­da­men­ta­le­ment le lien entre théo­rie et pra­tique poli­tique. La pre­mière n’est pas plus l’apanage des archi­tectes du social – même au ser­vice de la classe pro­lé­ta­rienne – que des rois phi­lo­sophes, mais se trouve intrin­sè­que­ment liée à la seconde et se construit dans un rap­port dyna­mique à celle-ci. On com­prend mieux ainsi la forme d’indétermination reven­di­quée par les zapa­tistes et expri­mée au tra­vers de leur for­mule “Marcher en ques­tion­nant” – “ [9]”. Contre les dérives ratio­na­listes du léni­nisme expli­ci­tées dans le Que faire ?, il ne s’agit plus de lais­ser l’organisation de la trans­for­ma­tion sociale aux mains de ceux qui maî­trisent la “science de l’Histoire”, mais de per­mettre aux objets de ce projet – la classe oppri­mée – d’en deve­nir les sujets, les “sub­jec­ti­vi­tés agis­santes” pour reprendre l’expression de John Hol-loway. La pos­ture zapa­tiste, maté­ria­li­sée par sa pra­tique poli­tique, semble s’orienter dans la direc­tion tracée avant eux par Rosa Luxemburg, puisque c’est par leur action auto­nome que les acteurs de la trans­for­ma­tion sociale doivent défi­nir pro­gres­si­ve­ment la meilleure stra­té­gie poli­tique de trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire. Se pose alors avec encore plus d’acuité la ques­tion du rôle et de la place que doivent tenir les « média-teurs » et orga­ni­sa­tions poli­tiques, ques­tion sur laquelle nous revien­drons plus en dé-tail.

La question de la méthode. Détruire et reconstruire, la double tâche des organes autonomes

Ce que l’on ren­contre ici in fine, c’est l’incarnation pra­tique du para­doxe de l’autonomie posée comme praxis : l’autonomie n’est pas seule­ment la fina­lité du projet d’émancipation poli­tique et sociale ; elle consti­tue éga­le­ment le meilleur moyen d’y accé­der. Mais cette affir­ma­tion ne suffit pas. Faire adve­nir l’autonomie, non encore adve­nue dans l’état actuel et contra­dic­toire des rela­tions sociales, au moyen même de cette auto­no­mie, semble être l’aporie à laquelle toute l’histoire des mou­ve­ments sociaux s’est heur­tée fron­ta­le­ment, en y appor­tant des réponses diverses, oppo­sées, mais non moins impar­faites, puisque som­brant chaque fois dans un écueil ou dans un autre. S’il nous semble incon­ce­vable de consi­dé­rer le zapa­tisme comme l’issue enfin trou­vée à cette impasse, ce mou­ve­ment nous inté­resse néan­moins en ce qu’il se plonge en plein cœur de ce débat essen­tiel et trop sou­vent oublié, ou recou­vert sous l’ardeur pas­sion­née des partis pris théo­riques et poli­tiques. Nous le disions, le cœur de cette ques­tion, c’est la rela­tion entre ins­ti­tuant et ins­ti­tué qui se tisse au tra­vers de la trans­for­ma­tion sociale expé­ri­men­tée comme praxis édu­ca­tive. L’enjeu est de recon­si­dé­rer les catégo-ries de sujets et d’objets de la poli­tique pour tendre vers une action qui consi­dè­re­rait autrui comme être auto­nome et comme “agent essen­tiel de déve­lop­pe­ment de [sa] propre auto­no­mie” [10]. Il s’agit donc de se pen­cher désor­mais sur l’autonomie comme méthode, même si nous répé­tons que cette sépa­ra­tion est arbi­traire en ce qu’il s’agit jus­te­ment de repen­ser la rela­tion entre fin et moyen. Nous nous per­met­tons sim­ple­ment cette sépa­ra­tion par objec­tif de “clarté” concep­tuelle.

Le nœud de la contra­dic­tion entre l’autonomie pensée comme fina­lité et comme moyen stra­té­gique doit être placé au cœur du double rôle qui est assi­gné aux organes de l’autogouvernement. C’est sans doute sur ce point cen­tral et pre­mier que l’autoinstitution zapa­tiste se rap­proche le plus de la forme his­to­rique des conseils ouvriers. Moyen de lutte pré­sent et labo­ra­toire du futur, ces organes se voient en effet assi­gnés à la double tâche de détruire la contra­dic­tion qui oxyde les rela­tions sociales exis­tantes, tout en expé­ri­men­tant et construi­sant des formes de rela­tions sociales qu’il s’agirait de faire adve­nir demain. Comme l’a très bien iden­ti­fié Jérôme Baschet, la pra­tique de l’autogouvernement incarne donc la volonté de fusion­ner les deux étapes de trans­for­ma­tion sociale qui ont presque tou­jours été sépa­rées : prendre le pou­voir d’une part, et trans­for­mer les rela­tions sociales exis­tantes d’autre part. Dans le cas des ins­ti­tu­tions zapa­tistes, comme dans le cas des conseils, il s’agirait de conci­lier pour les mêmes organes les fonc­tions de lutte et de recons­truc­tion. Ce qui paraît simple si l’on prend de trop grands rac­cour­cis, n’en demeure pas moins com­plexe aussi bien d’un point de vue théo­rique que de celui des illus­tra­tions his­to­riques que l’on peut prendre en exemple. Là encore, toute la dif­fi­culté consiste à pré­fi­gu­rer et faire adve­nir un état irréa­li­sable dans sa tota­lité au moment où les organes qui tentent de le construire sont encore pétris des contra­dic­tions pré­sentes. Ils doivent s’appuyer sur une auto­no­mie qui n’existe pas encore tota­le­ment pour jus­te­ment faire adve­nir un état auto­nome.

Ce pari risqué, cette double tâche impos­sible, comme on pour­rait l’appeler en réfé­rence à Freud [11] , consti­tue bien le pro­ces­sus à la fois évo­lu­tif et radi­cal que se fixaient les pre­mières expé­riences de conseils ouvriers. Leurs prin­cipes d’organisation (délé­gués avec man­dats impé­ra­tifs, red­di­tion de compte, révo­ca­bi­lité, rota­tion) autant que leur tâche de trans­for­ma­tion du social visaient paral­lè­le­ment, à l’instar du cas zapa­tiste, le rejet d’une divi­sion stable et ins­ti­tuée entre gou­ver­nants et gou­ver­nés. In fine, la ques­tion est bien celle du pou­voir. Depuis l’entreprise gérée par un conseil, ou depuis la com­mune zapa­tiste auto-orga­ni­sée, il s’agit de faire naître de nou­velles formes de rela­tions sociales, qui, par leur prin­cipe et leur exis­tence même, mettent radi­ca­le­ment en cause l’asymétrie des rela­tions préa­lables – les divi­sions pro­prié­tai­re/­non-pro­prié­taire et dirigeants/​exécutants, pour ne citer que celles-ci. Les expé­riences fon­da­trices de la Commune de Paris et des soviets, ainsi que les conseils ouvriers alle­mands, ita­liens ou hon­grois [12] dans leurs époques res­pec­tives, que ce soit par volonté préa­lable ou par état de fait, se sont donc ori­gi­nel­le­ment vu assi­gner cette double tâche [13], avant d’être mis à bas ou détour­nés de leur objec­tif pre­mier pour des rai­sons pro­fondes qu’il serait pré­ten­tieux de vou­loir résu­mer ici. Quoi qu’il en soit, il nous semble bien que c’est dans ce sillage que le zapa­tisme appa­raît comme la réac­ti­va­tion des pra­tiques révo­lu­tion­naires jus­te­ment là où elles furent dévouées, ou là où on les avait – volon­tai­re­ment ou non – aban­don­nées : dans la recherche d’une réuni­fi­ca­tion des temps de la trans­for­ma­tion sociale, dans la lignée d’un mar­xisme hété­ro­doxe et anti-auto­ri­taire, proche de la pensée conseilliste. Or, cette réac­ti­va­tion nous semble d’autant plus inté­res­sante en période de par­cel­li­sa­tion forte des luttes sociales, au sein de laquelle les formes clas­siques de l’organisation ins­ti­tuée de masse (parti, syn­di­cat) semblent peiner dans leur rôle de « moteur » du mou­ve­ment ouvrier.

La question de l’organisation. Autonomie, mouvement et médiateurs.

C’est jus­te­ment sur ce ter­rain essen­tiel de l’organisation vouée à mener à la trans­for­ma­tion sociale que nous voyons éga­le­ment dans la pra­tique zapa­tiste la réac­ti­va­tion de moda­li­tés aux­quelles cer­tains mou­ve­ments et pen­seurs ont été sen­sibles avant eux, en rap­port avec des inter­ro­ga­tions simi­laires et plus que jamais d’actualité aujourd’hui. Rappeler cette filia­tion, même indi­recte, permet donc de remettre de l’eau au moulin de la ques­tion de l’organisation et du rôle assi­gné aux média­teurs du mou­ve­ment social. Nous avons pré­cé­dem­ment iden­ti­fié ce qui nous semble, dans le zapa­tisme, témoi­gner d’une atten­tion par­ti­cu­lière donnée à une forme d’auto-institution qui se vou­drait par­ti­cu­liè­re­ment vigi­lante face aux écueils dans les­quels ont échoué nombre de pro­jets de trans­for­ma­tion sociale. Selon nous, ces erre­ments passés et pré­sents du mou­ve­ment ouvrier se jouent en grande partie autour de la rela­tion entre la fin et les moyens employés par et pour la lutte sociale. Cette ques­tion, qui est celle de l’organisation, se trouve en outre être l’une des ques­tions cen­trales des pro­jets d’autogouvernement. Les zapa­tistes ont apporté leur pierre à l’édifice, en se mon­trant notam­ment extrê­me­ment cri­tiques envers les notions de parti et d’avant-garde, et en maté­ria­li­sant ces cri­tiques par divers choix au fil du déve­lop­pe­ment de l’autogouvernement. Pour com­prendre en quoi ces pos­tures pra­tiques, autant que ces choix théo­riques se rap­prochent là encore de la filia­tion conseilliste et anti-auto­ri­taire, il faut replon­ger dans les ori­gines du débat sur l’organisation.

On trouve géné­ra­le­ment deux « idéaux types » sur cette posi­tion, incar­nés à l’origine par le bol­che­visme léni­niste d’une part, et la pensée liber­taire de tra­di­tion socia­liste-révo­lu­tion­naire d’autre part. Tandis que d’un côté sont stric­te­ment sépa­rés les fina­li­tés et les moyens de la lutte pour des rai­sons théo­riques claires, on va de l’autre bord tendre vers une adé­qua­tion par­faite entre la fin et « l’impureté des moyens ». Comme l’a expli­cité P. Corcuff à la relec­ture de Luxemburg [14], nous nous trou­vons face à deux écueils dont les dérives sont clai­re­ment iden­ti­fiables : la pre­mière posi­tion risque de tendre vers le sec­ta­risme et la perte de carac­tère de masse, là où la seconde mène à terme au réfor­misme et/​ou à l’abandon de l’objectif final par recherche d’adéquation par­faite entre fins et moyens employés. Tandis que les pre­miers se foca­lisent sur la lutte poli­tique, au risque de se détour­ner des mou­ve­ments sociaux par­tiels, les seconds se foca­lisent sur les luttes éco­no­miques et syn­di­cales, au risque d’abandonner le but final. Symbole des pre­miers, Lénine repris clai­re­ment dans Que faire ? les thèses de Kautsky selon les­quelles la lutte sociale et la conscience de classe étaient stric­te­ment sépa­rées [15] . En d’autres termes, le théo­ri­cien du parti bol­che­vique consi­dé­rait que par leurs luttes locales, éco­no­miques et par­tielles, les ouvriers ne pou­vaient tendre « natu­rel­le­ment » vers une conscience de classe glo­bale, poli­tique et révo­lu­tion­naire, mais tout au plus vers une « conscience trade-unio­niste ». L’élément poli­tique conscient ne peut selon ses vues être intro­duit que de l’extérieur, par l’intervention de mili­tants poli­tiques for­mant l’avant-garde. Puisque conscience de classe et mou­ve­ment social sont paral­lèles et ne se ren­contrent pas, et puisque c’est par l’organisation poli­tique qu’est intro­duite la poten­tia­lité révo­lu­tion­naire, Lénine choi­sira de se foca­li­ser en prio­rité sur la logique de l’organisation, au détri­ment de la logique du mou­ve­ment social en tant que tel. On tend ainsi vers ce que l’on pour­rait appe­ler une concep­tion dure de l’avant-garde, selon laquelle celle-ci est char­gée d’introduire, de l’extérieur, les élé­ments de conscien­ti­sa­tion, et d’éducation.

Sans som­brer dans l’écueil inverse et dans le refus de toute média­tion issue de l’extérieur [16], c’est à cette concep­tion de l’organisation que s’oppose expli­ci­te­ment le sous-com­man­dant Marcos dans ses écrits théo­riques, à la manière dont Rosa Luxemburg s’opposait direc­te­ment à Lénine. Pour cette der­nière, l’organisation se veut avant tout une ins­tance de dia­logue devant servir de pont, fran­chis­sable par les ouvriers eux-mêmes, entre les luttes quo­ti­diennes et l’horizon poli­tique plus large. Plutôt que de donner la prio­rité à l’une au détri­ment de l’autre, Luxemburg se veut vigi­lante à ce que l’organisation poli­tique cherche en per­ma­nence à main­te­nir un lien entre les deux. Au sein du groupe Socialisme ou Barbarie, Castoriadis défen­dra cette même posi­tion face à Lefort, en la jus­ti­fiant par un argu­ment qui nous paraît ici déter­mi­nant. Là où Lénine estime que l’horizon poli­tique est inac­ces­sible aux ouvriers pris dans un mou­ve­ment social par­tiel, là où Lefort et les liber­taires argue­ront que l’organisation n’a pas à inter­ve­nir dans la for­ma­tion de cette conscience poli­tique, Castoriadis défen­dra lui que l’horizon poli­tique à la fois dépasse les luttes par­tielles et en même temps se trouve déjà en germe en leur sein. La forme des conseils ou comi­tés d’usine semble en être la meilleure illus­tra­tion. Le rôle de l’organisation poli­tique sera donc de donner à voir, de trans­crire et d’expliciter ce germe pour que le mou­ve­ment social soit le point d’appui vers une recherche de trans­for­ma­tion sociale et poli­tique glo­bale.

L’Ezln, en tant qu’organisation mili­taire du mou­ve­ment zapa­tiste appuyée sur le gou­ver­ne­ment civil auto­nome mais res­tant exté­rieur à lui, semble n’avoir fait ni le choix de s’auto-dissoudre comme orga­ni­sa­tion, ni de se sub­sti­tuer aux organes de gou­ver­ne­ment auto­nome dans leur pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment. Critiquable par diverses posi­tions et conscient de l’être [17] , cet organe d’action et de média­tion nous semble se rap­pro­cher clai­re­ment de la posi­tion luxem­bur­giste et de l’héritage déve­loppé par Castoriadis. Cela peut sem­bler d’autant plus éton­nant que les écrits zapa­tistes n’y font jamais réfé­rence, et qu’il est même dif­fi­cile de cerner à quel point ils ont pu en avoir connais­sance ou non. Mais bien plus impor­tant que le degré de péné­tra­tion direct de ces idées, l’exemple zapa­tiste est l’illustration de l’actualité et de l’importance stra­té­gique de ces débats, à l’heure de la recom­po­si­tion des orga­ni­sa­tions qui se veulent porte-parole et moteurs de la trans­for­ma­tion et des luttes sociales. Si les partis de mobi­li­sa­tion sont en crise, si l’action syn­di­cale est en crise, si l’intervention mili­tante est en crise, il y a fort à parier que ce n’est pas uni­que­ment en raison de fac­teurs conjonc­tu­rels exté­rieurs (liés à la période, etc.) et qu’il y a dans cet exemple le ter­reau de débats struc­tu­rels qu’il est sans doute néces­saire et même urgent de déter­rer.

Gratter encore.

Certains nous repro­che­rons d’opposer de manière trop défi­ni­tive les clés théo­riques zapa­tistes et celles qui sub­sistent aujourd’hui dans la tra­di­tion mar­xiste-léni­niste clas­sique, tirant de ce fait des conclu­sions trop bru­tales sur l’originalité de ce que réac­tive la pra­tique zapa­tiste. D’autres esti­me­ront au contraire que l’on cherche à « bana­li­ser » ce mou­ve­ment inclas­sable en le rap­pro­chant de l’histoire du mou­ve­ment ouvrier euro­péen, obli­té­rant du même coup l’importance du ver­sant cultu­rel du zapa­tisme et les réfé­rences omni­pré­sentes à des formes de cos­mo­lo­gie indi­gène déter­mi­nantes. Nous consi­dé­rons avec sérieux ces argu­ments mais assu­mons le rap­pro­che­ment tenté ici pour des rai­sons fon­da­men­tales que nous vou­lons rap­pe­ler. La pre­mière est d’ordre stra­té­gique et pros­pec­tif, et est, scien­ti­fi­que­ment par­lant, la moins solide : nous pen­sons effec­ti­ve­ment que l’effritement contem­po­rain des mou­ve­ments sociaux pos­sède son sens, qu’on peut y voir des rai­sons his­to­riques et qu’il y a donc des leçons à en tirer. Mais par là même, nous pen­sons aussi qu’il est néces­saire de rester vigi­lant face aux exo­tismes qui servent par­fois d’échappatoire intel­lec­tuel et per­mettent d’éviter les ques­tions stra­té­giques res­tées en sus­pend et face aux­quels beau­coup conti­nuent de se cogner, sans même s’en rendre compte. Seconde raison, et c’est lié, ce rap­pro­che­ment nous semble per­ti­nent en ce que la pra­tique d’autogouvernement zapa­tiste, tout comme la recherche conseilliste de l’auto-organisation bous­culent à la fois la forme du gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif, et le socia­lisme « ins­tru­men­tal » ou « ratio­na­liste » sur, au moins, trois axes majeurs et inter­dé­pen­dants. La ques­tion du pou­voir, l’asymétrie fon­da­men­tale entre gou­ver­nant et gou­verné, ou entre diri­geant et exé­cu­tant est évi­dem­ment le pre­mier, et celui qui est au cœur de la ques­tion de l’autonomie. De cette ques­tion découle celle de l’articulation tra­di­tion­nelle entre théo­rie et pra­tique poli­tique, qui est là aussi mise en cause par l’autogouvernement. Enfin, c’est la ques­tion de la rela­tion entre la fin et les moyens de la trans­for­ma­tion sociale qui est retra­vaillée par la pensée et la pra­tique de l’autonomie. Il nous semble que c’est autour de chacun de ces trois axes que se déve­loppent simul­ta­né­ment l’ensemble des cri­tiques de la poli­tique envi­sa­gée comme acti­vité tech­nique (cri­tique de la pro­fes­sion­na­li­sa­tion, des formes de repré­sen­ta­tion, du consen­te­ment et de la sou­mis­sion) et les pro­po­si­tions qui émanent de l’autonomie comme auto-ins­ti­tu­tion du social (praxis poli­tique non déter­mi­niste, rôle et place de l’organisation poli­tique, stra­té­gie de trans­for­ma­tion sociale). Et c’est jus­te­ment la manière, à la fois ori­gi­nale et his­to­ri­que­ment intel­li­gible, dont les zapa­tistes se confrontent à ces trois axes, qui nous inter­pelle et nous semble digne d’un inté­rêt plus pro­fond que la cou­leur des cos­tumes qui habillent les nou­veaux acteurs de la lutte sociale et poli­tique.

Publié par Mouvements, le 28 jan­vier 2011. http://​www​.mou​ve​ments​.info/​L​-​a​u​t​o​g​o​u​v​e​r​n​e​m​e​n​t​-​z​a​p​a​t​i​s​t​e​-​a​-​l​a​.html

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