Recherche féministe, pratiques militantes et science

Se situer du point de vue des femmes pour contester l’androcentrisme des savoirs traditionnels et la « naturalisation » de l’infériorité des femmes par plusieurs grands penseurs de l’humanité n’a rien d’incompatible avec la raison d’être de l’activité scientifique, soit la production de connaissances nouvelles.

Deux questions me sont fréquemment adressées. La première est posée à la chercheuse universitaire : la recherche féministe peut-elle être considérée comme de la  «  vraie » recherche? La seconde interpelle la sociologue féministe : le féminisme serait-il allé trop loin?

Le féminisme serait-il allé trop loin?

Il est facile de répondre à la seconde question par une contre-interrogation. Trop loin par rapport à quoi? Trop loin en appelant à plus d’égalité et de justice sociale? Trop loin en exigeant que cesse la violence à l’égard des femmes ou que soient corrigées les inégalités systémiques qui les désignent, elles et leurs enfants, comme les premières victimes de la pauvreté?  Trop loin en souhaitant que les pratiques parentales reflètent concrètement les changements découlant de la participation massive des femmes au marché du travail?  Enfin, trop loin en réclamant pour toutes les femmes de la planète la liberté de penser et d’agir, si ce n’est la liberté de mouvement?

Une telle question, il va sans dire, s’alimente d’un antiféminisme ordinaire et sert de relais à l’expression du sexisme. Elle entretient l’idée que les mutations provoquées par les luttes féministes constituent une menace pour un ordre établi dont « l’équilibre » serait fondé sur la division/hiérarchie sociale des sexes et l’assignation des femmes à la sphère privée.

La recherche féministe, de la vraie recherche?

La première question demande que soit mieux comprise la nature de la recherche féministe dans sa double qualité de projet de production de connaissances et de problématique de changement.  En effet, au fil des récentes décennies, la recherche féministe a fait la preuve qu’il n’était plus possible de faire de la science « comme avant », c’est-à-dire en gommant les femmes comme sujets historiques ou en faisant fi de leurs expériences et contributions. Se situer du point de vue des femmes pour contester l’androcentrisme des savoirs traditionnels et la « naturalisation » de l’infériorité des femmes par plusieurs grands penseurs de l’humanité n’a donc rien d’incompatible avec la raison d’être de l’activité scientifique, soit  la production de connaissances nouvelles.

Or, en s’appuyant sur l’innovation conceptuelle et méthodologique, tout comme sur un engagement éthique explicite, pour analyser les processus sexués à l’œuvre dans le maintien de la subordination des femmes à travers l’histoire, la recherche féministe a révélé la dimension systémique des rapports de pouvoir entre les sexes et ébranlé les présomptions d’objectivité et d’universalité de la science moderne dans ses interprétations du féminin et des rôles de sexe. En inscrivant la réalité des femmes au cœur de son observation, en les positionnant comme catégorie sociologique critique, l’approche féministe en recherche a notamment donné accès à une multitude de nouveaux objets d’étude (violence, avortement, travail ménager, stéréotypes sexuels, etc.) et rendu possible la production d’un savoir sur la dynamique de la division sociale des sexes en tant que construit symbolique, matériel et social.

Dire et agir les rapports sociaux de sexe

L’impact des changements provoqués par le féminisme et l’évolution différenciée de la situation des femmes forcent dorénavant le féminisme à proposer une lecture plus complexe et actualisée de la pluralité de leurs expériences. En l’occurrence, le défi devient de retenir la catégorie « femmes » comme point nodal de l’analyse, tout en proposant une lecture qui tienne mieux compte de l’enchevêtrement des rapports de sexes avec les autres rapports sociaux de division et de hiérarchie (race, classe, impérialisme.) dans la  re/production des clivages entre les femmes et les hommes et entre les femmes elles-mêmes.

À la lumière de ces brefs énoncés, prétendre que recherche féministe et scientificité seraient  incompatibles traduit une méconnaissance des principes et objectifs de la recherche féministe, de même qu’une incapacité à concevoir l’activité scientifique hors d’une définition univoque et statique de la science et de ses finalités.

Ce qui m’amène à conclure que la capacité de la recherche féministe à conjuguer production de connaissances et engagement ne fait nullement obstacle à sa scientificité. Au contraire, elle répond à la nécessité de reconnaître la dimension sociale de toute recherche, de réduire les tensions entre théorie et pratique, d’élaborer des savoirs socialement enracinés et actualisés afin de transformer en profondeur la façon de penser, de dire et d’agir les rapports sociaux de sexe.

Mars 2012