Recherche féministe, pratiques militantes et science

Par , Mis en ligne le 18 novembre 2013

Se situer du point de vue des femmes pour contes­ter l’androcentrisme des savoirs tra­di­tion­nels et la « natu­ra­li­sa­tion » de l’infériorité des femmes par plu­sieurs grands pen­seurs de l’humanité n’a rien d’incompatible avec la raison d’être de l’activité scien­ti­fique, soit la pro­duc­tion de connais­sances nou­velles.

Deux ques­tions me sont fré­quem­ment adres­sées. La pre­mière est posée à la cher­cheuse uni­ver­si­taire : la recherche fémi­niste peut-elle être consi­dé­rée comme de la « vraie » recherche ? La seconde inter­pelle la socio­logue fémi­niste : le fémi­nisme serait-il allé trop loin ?

Le fémi­nisme serait-il allé trop loin ?

Il est facile de répondre à la seconde ques­tion par une contre-inter­ro­ga­tion. Trop loin par rap­port à quoi ? Trop loin en appe­lant à plus d’égalité et de jus­tice sociale ? Trop loin en exi­geant que cesse la vio­lence à l’égard des femmes ou que soient cor­ri­gées les inéga­li­tés sys­té­miques qui les dési­gnent, elles et leurs enfants, comme les pre­mières vic­times de la pau­vreté ? Trop loin en sou­hai­tant que les pra­tiques paren­tales reflètent concrè­te­ment les chan­ge­ments décou­lant de la par­ti­ci­pa­tion mas­sive des femmes au marché du tra­vail ? Enfin, trop loin en récla­mant pour toutes les femmes de la pla­nète la liberté de penser et d’agir, si ce n’est la liberté de mou­ve­ment ?

Une telle ques­tion, il va sans dire, s’alimente d’un anti­fé­mi­nisme ordi­naire et sert de relais à l’expression du sexisme. Elle entre­tient l’idée que les muta­tions pro­vo­quées par les luttes fémi­nistes consti­tuent une menace pour un ordre établi dont « l’équilibre » serait fondé sur la division/​hiérarchie sociale des sexes et l’assignation des femmes à la sphère privée.

La recherche fémi­niste, de la vraie recherche ?

La pre­mière ques­tion demande que soit mieux com­prise la nature de la recherche fémi­niste dans sa double qua­lité de projet de pro­duc­tion de connais­sances et de pro­blé­ma­tique de chan­ge­ment. En effet, au fil des récentes décen­nies, la recherche fémi­niste a fait la preuve qu’il n’était plus pos­sible de faire de la science « comme avant », c’est-à-dire en gom­mant les femmes comme sujets his­to­riques ou en fai­sant fi de leurs expé­riences et contri­bu­tions. Se situer du point de vue des femmes pour contes­ter l’androcentrisme des savoirs tra­di­tion­nels et la « natu­ra­li­sa­tion » de l’infériorité des femmes par plu­sieurs grands pen­seurs de l’humanité n’a donc rien d’incompatible avec la raison d’être de l’activité scien­ti­fique, soit la pro­duc­tion de connais­sances nou­velles.

Or, en s’appuyant sur l’innovation concep­tuelle et métho­do­lo­gique, tout comme sur un enga­ge­ment éthique expli­cite, pour ana­ly­ser les pro­ces­sus sexués à l’œuvre dans le main­tien de la subor­di­na­tion des femmes à tra­vers l’histoire, la recherche fémi­niste a révélé la dimen­sion sys­té­mique des rap­ports de pou­voir entre les sexes et ébranlé les pré­somp­tions d’objectivité et d’universalité de la science moderne dans ses inter­pré­ta­tions du fémi­nin et des rôles de sexe. En ins­cri­vant la réa­lité des femmes au cœur de son obser­va­tion, en les posi­tion­nant comme caté­go­rie socio­lo­gique cri­tique, l’approche fémi­niste en recherche a notam­ment donné accès à une mul­ti­tude de nou­veaux objets d’étude (vio­lence, avor­te­ment, tra­vail ména­ger, sté­réo­types sexuels, etc.) et rendu pos­sible la pro­duc­tion d’un savoir sur la dyna­mique de la divi­sion sociale des sexes en tant que construit sym­bo­lique, maté­riel et social.

Dire et agir les rap­ports sociaux de sexe

L’impact des chan­ge­ments pro­vo­qués par le fémi­nisme et l’évolution dif­fé­ren­ciée de la situa­tion des femmes forcent doré­na­vant le fémi­nisme à pro­po­ser une lec­ture plus com­plexe et actua­li­sée de la plu­ra­lité de leurs expé­riences. En l’occurrence, le défi devient de rete­nir la caté­go­rie « femmes » comme point nodal de l’analyse, tout en pro­po­sant une lec­ture qui tienne mieux compte de l’enchevêtrement des rap­ports de sexes avec les autres rap­ports sociaux de divi­sion et de hié­rar­chie (race, classe, impé­ria­lisme.) dans la re/​production des cli­vages entre les femmes et les hommes et entre les femmes elles-mêmes.

À la lumière de ces brefs énon­cés, pré­tendre que recherche fémi­niste et scien­ti­fi­cité seraient incom­pa­tibles tra­duit une mécon­nais­sance des prin­cipes et objec­tifs de la recherche fémi­niste, de même qu’une inca­pa­cité à conce­voir l’activité scien­ti­fique hors d’une défi­ni­tion uni­voque et sta­tique de la science et de ses fina­li­tés.

Ce qui m’amène à conclure que la capa­cité de la recherche fémi­niste à conju­guer pro­duc­tion de connais­sances et enga­ge­ment ne fait nul­le­ment obs­tacle à sa scien­ti­fi­cité. Au contraire, elle répond à la néces­sité de recon­naître la dimen­sion sociale de toute recherche, de réduire les ten­sions entre théo­rie et pra­tique, d’élaborer des savoirs socia­le­ment enra­ci­nés et actua­li­sés afin de trans­for­mer en pro­fon­deur la façon de penser, de dire et d’agir les rap­ports sociaux de sexe.

Mars 2012

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