Renouveler le syndicalisme

Réapprendre à faire de la politique

Par Mis en ligne le 03 septembre 2015

arton23123Le thème du renou­veau syn­di­cal a fait l’objet de nom­breuses dis­cus­sions au cours des der­nières années. Dans nos rangs comme ailleurs, les débats ont sur­tout porté sur des enjeux orga­ni­sa­tion­nels : l’information, la mobi­li­sa­tion, la démo­cra­tie syn­di­cale, la place des jeunes, la syn­di­ca­li­sa­tion et la repré­sen­ta­tion des tra­vailleuses et des tra­vailleurs pré­caires, etc. Tous des enjeux très impor­tants pour l’avenir, voire la survie du mou­ve­ment syn­di­cal. Plusieurs pro­grès ont d’ailleurs été réa­li­sés dans ces domaines.

Cependant, lors de ces débats, l’attention a très peu porté sur l’engagement et l’action poli­tique de nos orga­ni­sa­tions syn­di­cales. Un livre paru récem­ment aux édi­tions Écosociété me semble com­bler cette lacune. Renouveler le syn­di­ca­lisme. Pour chan­ger, le Québec [1] com­prend diverses contri­bu­tions parmi les­quelles des textes d’Alain Deneault et d’Amir Khadir. Ces deux auteurs bien connus abordent la ques­tion poli­tique, mais sous des angles dif­fé­rents : celui d’une radi­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment syn­di­cal pour le pre­mier, et celui d’une remise en ques­tion de la neu­tra­lité à l’égard des partis poli­tiques pour le second.

Changer les règles du jeu

Pour Alain Deneault, la survie du mou­ve­ment syn­di­cal passe par un virage poli­tique qui s’accomplit en renouant avec le syn­di­ca­lisme de combat et en sor­tant de la logique de par­te­na­riat dans lequel il a été enfermé [2]. Jusque-là rien de bien nou­veau, diront cer­tains, on a déjà entendu cette chan­son. Mais Deneault ne s’arrête pas là : il faut penser et agir afin de redé­fi­nir le cadre dans lequel nous évo­luons. En un mot, il faut réin­ves­tir le champ poli­tique et y être un acteur de chan­ge­ment, une « force sociale, por­teuse d’un dis­cours cohé­rent ».

On a cou­tume de dire, dans les milieux syn­di­caux, que la poli­tique de la chaise vide n’avance à rien. Il vaut mieux être pré­sent dans les lieux du pou­voir, quitte à être sou­ve­rai­ne­ment ignoré, que de ne pas y être du tout. Or, Deneault n’est pas de cet avis. Jouer le jeu du pou­voir selon les règles de la gou­ver­nance, du consen­sus et du com­pro­mis a un prix [3] : perte de contrôle sur ses propres orien­ta­tions stra­té­giques, inco­hé­rences dans le dis­cours syn­di­cal, éloi­gne­ment de la base… à quoi l’on pour­rait ajou­ter la démo­bi­li­sa­tion et l’effritement du rap­port de force.

Le virage poli­tique que Deneault appelle de ses vœux ne se fera qu’en radi­ca­li­sant l’action et le dis­cours syn­di­cal : le mou­ve­ment syn­di­cal doit « revoir aussi bien ses pra­tiques en ce qui concerne les recours à la grève que ses dis­cours en ce qui regarde, par exemple, ses cri­tiques de la mon­dia­li­sa­tion, de l’ultralibéralisme, du capi­ta­lisme » et des para­dis fis­caux. L’enfermement idéo­lo­gique dans lequel nous nous trou­vons appelle des solu­tions ima­gi­na­tives et une « cri­tique consé­quente [qui] donne envie aux citoyennes et citoyens de tra­vailler à la redé­fi­ni­tion du cadre dans lequel ils se trouvent… »

Faire la grève et défier les injonc­tions ou un éven­tuel décret ? Voilà déjà une réflexion qui s’impose à nous et qui nous oblige à une remise en ques­tion de ce cadre idéo­lo­gique.

Jouer le jeu de la poli­tique par­ti­sane

Le député de Québec soli­daire dans Mercier, Amir Khadir, croit pour sa part qu’est venu le temps de réflé­chir au rap­port qu’entretiennent les orga­ni­sa­tions sociales, syn­di­cales et com­mu­nau­taires, avec QS, seul parti pré­sent à l’Assemblée natio­nale à porter les inté­rêts des classes popu­laires.

La neu­tra­lité des mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux à l’égard des partis poli­tiques est consi­dé­rée comme garant de l’autonomie des orga­ni­sa­tions. La CSN, par exemple, a fait sienne cette posi­tion. Se garder de donner son appui à un parti poli­tique, peu importe qu’il soit de gauche ou de droite, c’est pré­ser­ver, insiste-t-on, sa liberté de penser et se pro­té­ger contre tout endoc­tri­ne­ment ou inféo­da­tion.

Or, Khadir s’interroge : « L’autonomie et l’indépendance poli­tique d’un mou­ve­ment ne consistent-elles pas jus­te­ment à pou­voir faire des choix poli­tiques et à les assu­mer ? » La ques­tion mérite d’être posée. Surtout dans la conjonc­ture actuelle où il n’est plus pos­sible, pour les mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux, « de camper uni­que­ment leurs actions dans un champ d’intervention social, auto­nome du champ de la poli­tique par­ti­sane, et d’appeler l’État à l’arbitrage. »

On le voit avec les mesures d’austérité du gou­ver­ne­ment Couillard, l’État a été confis­qué par les élites néo­li­bé­rales. Tout ce qui a été gagné de hautes luttes par les mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux au cours des der­nières décen­nies est en train de dis­pa­raître. On ne peut faire comme si rien n’avait changé et pour­suivre dans la même voie sans se ques­tion­ner sur le sens et la portée de nos actions. L’heure est aux choix. Voulons-nous faire irrup­tion dans le champ poli­tique et chan­ger le pou­voir ? Deneault et Khadir, chacun à leur manière, nous y invitent et nous donnent à réflé­chir. Une lec­ture sti­mu­lante.

Patrick St-Pierre

1er sep­tembre 2015

[1] P. Crevier, H. Forcier, S. Trépanier (éd.), Renouveler le syn­di­ca­lisme. Pour chan­ger le Québec, Écosociété, 2015 [2] Le syn­di­ca­lisme de combat a marqué le mou­ve­ment syn­di­cal des années 1960-1970. Au cours des années 1980, il a fait place à une stra­té­gie de par­te­na­riat. Dans son texte, Deneault revient sur les ratés du mou­ve­ment syn­di­cal lors du Sommet socio-éco­no­mique de 1996 orga­nisé par le gou­ver­ne­ment Bouchard. Les pre­mières cri­tiques de la stra­té­gie de par­te­na­riat ont été for­mu­lées à la suite de ce sommet. [3] La Grèce nous l’a rap­pelé de façon dra­ma­tique der­niè­re­ment.

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