BILAN DES ÉLECTIONS 2018

Réalignement, systèmes partisans et facteurs de polarisation

Par Mis en ligne le 16 janvier 2020

Il y a de ces élec­tions qui marquent l’histoire poli­tique du Québec et celle du 1er octobre der­nier en est une assu­ré­ment. D’aucuns la qua­li­fient d’élection de réali­gne­ment en ce qu’elle inau­gure l’entrée dans un nou­veau sys­tème par­ti­san, dominé par deux partis de droite fédé­ra­listes, la Coalition Avenir Québec (CAQ) et le Parti libé­ral du Québec (PLQ). Comment inter­pré­ter la signi­fi­ca­tion d’un tel chan­ge­ment de para­digme et quelles pos­si­bi­li­tés celui-ci recèle-t-il pour les forces pro­gres­sistes ? Un bref retour sur l’histoire élec­to­rale du Québec moderne peut four­nir quelques pistes de nature à enri­chir la réflexion.

La période de réfé­rence prin­ci­pa­le­ment uti­li­sée dans le cadre du pré­sent texte est celle de la pre­mière moitié des années 1970, qui annonce l’entrée dans un nou­veau sys­tème par­ti­san, dominé celui-là par le PLQ et le Parti qué­bé­cois (PQ). La rup­ture avec l’ancien sys­tème, dominé par le duo­pole Union natio­nale et PLQ, s’effectue sur plu­sieurs années. L’élection de 1970 sonne d’abord le glas du règne de l’Union natio­nale comme parti de gou­ver­ne­ment, puis deux autres élec­tions, en 1973 et en 1976, consacrent la pous­sée ful­gu­rante du PQ dans le suf­frage popu­laire.

La rupture des années 1970

Bien que le contexte social d’aujourd’hui soit pro­fon­dé­ment dif­fé­rent de celui des années 1970, un cer­tain nombre de res­sorts per­ma­nents demeurent tou­jours à l’œuvre, durant toutes ces décen­nies et jusqu’à aujourd’hui, d’où la néces­sité d’en exa­mi­ner les méca­nismes. On pense ici à des dyna­miques conflic­tuelles qui, lorsqu’exacerbées, sont de nature à pro­vo­quer des coups de ton­nerre élec­to­raux sem­blables à celui du 1er octobre 2018. En s’appuyant sur les études por­tant sur la poli­tique par­ti­sane de l’après-Révolution tran­quille, trois cli­vages dyna­miques peuvent être rete­nus et revi­si­tés : la lutte pour l’assainissement des mœurs poli­tiques par­ti­sanes, la ques­tion natio­nale et les rap­ports entre classes et frac­tions de classe[1].

L’élection de 1976 incarne l’alignement par­fait de ces trois cli­vages, qui tous favo­risent la vic­toire du PQ aux dépens des libé­raux. On l’oublie sou­vent, mais l’une des moti­va­tions du congé­die­ment des libé­raux est un désir pro­fond de mettre un terme aux pra­tiques de copi­nage et de finan­ce­ment occulte des caisses élec­to­rales, une pra­tique que le PLQ avait érigée en sys­tème en 1976. Le PQ de l’époque, scan­da­lisé lui aussi par de telles mœurs par­ti­sanes – et cham­pion du finan­ce­ment popu­laire par ailleurs –, avait mar­telé son mes­sage invi­tant l’électorat à opter pour « une caisse propre ». Ce magis­tral coup de balai contre les « enve­loppes brunes » plonge le PLQ dans un pro­fond pro­ces­sus de remise en ques­tion, qui durera de longues années.

À n’en point douter, l’évolution de la ques­tion natio­nale pla­çait éga­le­ment le PLQ sur la défen­sive. Les libé­raux de Robert Bourassa ne par­ve­naient plus à cana­li­ser la dyna­mique néo-natio­na­liste, échouant à donner moin­dre­ment suite aux aspi­ra­tions du peuple qué­bé­cois. Le fiasco de la loi 22[2] tra­duit bien cette faillite libé­rale sur le ter­rain natio­na­li­taire tout comme l’impasse consti­tu­tion­nelle depuis la confé­rence de Victoria, mon­trant une impuis­sance libé­rale à déve­lop­per face à Ottawa un rap­port de force qui, bien qu’ouvertement fédé­ra­liste, s’affirmerait en toute auto­no­mie par rap­port au gou­ver­ne­ment de Pierre Elliott Trudeau. Ici encore, le paral­lèle avec le PLQ de 2018 – très accom­mo­dant avec (sinon aligné sur) le gou­ver­ne­ment de Justin Trudeau – est ins­truc­tif.

Sur le ter­rain des rap­ports de classe, le PLQ des années 1970 est braqué sur la défense des inté­rêts du patro­nat qué­bé­cois et, plus lar­ge­ment, du capi­tal nord-amé­ri­cain, au moment même où le Québec se trouve en pleine période d’ébullition sociale. Alors que le mou­ve­ment ouvrier pour­suit sa pous­sée et par­vient même par­fois à dicter l’ordre du jour, le PLQ se durcit et s’isole de plus en plus. Inversement, le PQ, qui est par­venu à déve­lop­per cer­taines com­pli­ci­tés avec les mou­ve­ments popu­laires, épouse par­tiel­le­ment leurs pré­oc­cu­pa­tions. La vic­toire du 15 novembre 1976 tra­duit un reca­li­brage tem­po­raire des rap­ports de classe, aux dépens de la grande bour­geoi­sie et en faveur du « monde ordi­naire ».

Période 2014-2018 : une nouvelle rupture

À l’instar de la pre­mière moitié de la décen­nie 1970, les cinq années qui viennent de s’écouler sont celles d’une réor­ga­ni­sa­tion majeure de l’échiquier par­ti­san. Le duo­pole PLQ-PQ est consi­dé­ra­ble­ment ébranlé par deux for­ma­tions émer­gentes, la CAQ et Québec soli­daire (QS), au point où celles-ci glanent ensemble 54 % du suf­frage popu­laire le 1er octobre der­nier. La part com­bi­née du vote PLQ-PQ passe ainsi de 67 % en 2014 à 41 % en 2018. L’élection de 2014 met un terme au statut de parti de gou­ver­ne­ment qu’avait le PQ depuis 1976, alors que celle de 2018 fait de lui un tiers parti.

Cette évo­lu­tion favo­rable aux jeunes for­ma­tions poli­tiques était déjà visible depuis l’élection de 2007[3], mais elle a pris récem­ment un carac­tère irré­ver­sible. En s’appuyant sur la thèse des dyna­miques conflic­tuelles récur­rentes ayant carac­té­risé les moments de rup­ture dans l’histoire élec­to­rale des 50 der­nières années, peut-on éclai­rer quelque peu l’entrée dans un nou­veau sys­tème par­ti­san inter­ve­nue récem­ment ?

Double défaite du PQ

Le lamen­table résul­tat élec­to­ral de 2018 met en évi­dence deux grandes contra­dic­tions affli­geant le PQ. La pre­mière a trait bien sûr à la ques­tion natio­nale, un enjeu qui conti­nue d’affaiblir le parti alors qu’il devrait être le moteur de sa popu­la­rité. Il est signi­fi­ca­tif de consta­ter que cette for­ma­tion n’arrive plus à for­mu­ler un hori­zon d’émancipation natio­nale de nature à mobi­li­ser le peuple qué­bé­cois. Cette inap­ti­tude au plan pro­gram­ma­tique entraîne une panne onto­lo­gique – en ce qu’elle inter­dit à ce parti la prise du pou­voir – et le prive de toute pos­si­bi­lité d’être l’animateur pri­vi­lé­gié de la mou­vance sou­ve­rai­niste.

Au XXIe siècle, le PQ n’a jamais cher­ché à renou­ve­ler en pro­fon­deur le sens et les motifs du projet indé­pen­dan­tiste, alors que le contexte, inédit, l’exigeait pour­tant. En outre, ce projet peut dif­fi­ci­le­ment être pré­senté comme la réponse à un affront subi (de la part d’Ottawa) ou à un échec de négo­cia­tions consti­tu­tion­nelles. Les fac­teurs de pola­ri­sa­tion poli­tique qui avaient tant avan­tagé le PQ durant la pre­mière moitié de son exis­tence jouent contre lui aujourd’hui.

Autant la ques­tion natio­nale mine ce parti de l’intérieur, autant la ques­tion sociale semble lui échap­per, le PQ ayant perdu la rela­tion (labo­rieuse) de com­pli­cité avec le mou­ve­ment syn­di­cal et ne par­ve­nant pas non plus à être le relais, sur le ter­rain par­ti­san, des autres mou­ve­ments sociaux. Voilà une seconde tra­gé­die pour ce parti : sa perte de com­pli­cité avec les mou­ve­ments sociaux, un pro­ces­sus qui s’étend sur quelques décen­nies certes, mais qui avait connu briè­ve­ment un arrêt en 2012, quand le PQ avait opté pour le camp des carrés rouges, ce qui lui avait valu une ultime prise du pou­voir, quoiqu’éphémère. Au cours des der­nières années, alors que la conjonc­ture sociale se durcit en faveur de la droite et du 1 %, le PQ est com­plè­te­ment à la remorque ; il ne par­vient ni à se poser comme vec­teur des inté­rêts des couches popu­laires ni à affi­cher un pré­jugé favo­rable à la défense des syn­di­qué-e-s. Paradoxalement, aucune autre classe ou frac­tion de classe ne semble appe­lée a priori à deve­nir le béné­fi­ciaire mani­feste des poli­tiques péquistes.

Effondrement du PLQ

On aurait tort de passer sous silence les tur­pi­tudes libé­rales au cha­pitre des mœurs par­ti­sanes et de la gou­ver­nance. Qu’on le veuille ou non, l’enjeu de la trans­pa­rence des pra­tiques poli­tiques a mobi­lisé beau­coup d’attention et d’énergie durant la pré­sente décen­nie et le 1er octobre 2018 marque en quelque sorte le cou­ron­ne­ment d’un lent pro­ces­sus, animé par un désir latent (mais répandu) de net­toyage des écu­ries. Les réseaux de favo­ri­tisme et de finan­ce­ment occulte sur les­quels la Commission Charbonneau et d’autres enquêtes avaient pointé leurs pro­jec­teurs n’avaient pas donné lieu à des sanc­tions dignes de ce nom. Un sen­ti­ment que les cou­pables n’avaient pas été punis et que les pra­tiques de copi­nage abri­tées ou tolé­rées par la grande famille libé­rale n’avaient jamais été éra­di­quées a cer­tai­ne­ment pu ali­men­ter un désir chez l’électorat de faire maison nette. Ainsi, les élec­tions géné­rales ont pu être l’occasion de punir poli­ti­que­ment les réseaux libé­raux pro­vin­ciaux pour leur faible sens de l’éthique.

Un autre fac­teur de pola­ri­sa­tion de nature à atro­phier consi­dé­ra­ble­ment la popu­la­rité du PLQ est sans contre­dit la ques­tion natio­nale. Au fil des ans, le gou­ver­ne­ment de Philippe Couillard s’est campé dans une pos­ture fédé­ra­liste intran­si­geante, c’est-à-dire on ne peut plus favo­rable au statu quo consti­tu­tion­nel et congé­ni­ta­le­ment oppo­sée à toute mobi­li­sa­tion natio­nale contre les ten­dances cen­tra­li­sa­trices mises en œuvre depuis 2015. Que ce soit dans le domaine des oléo­ducs, de la lutte aux chan­ge­ments cli­ma­tiques ou de l’ALENA, le gou­ver­ne­ment du PLQ n’a jamais su amor­cer et déve­lop­per un rap­port de force consé­quent face au pou­voir cen­tral, la paix avec Ottawa sem­blant tenir lieu de ligne de conduite. Les résul­tats sont navrants, notam­ment pour le milieu agri­cole qué­bé­cois, plus exposé que jamais à la pro­duc­tion amé­ri­caine.

L’ultralibéralisme affi­ché par le PLQ sur les ques­tions iden­ti­taires par­ti­cipe de la même insou­ciance que celle mani­fes­tée sur le front natio­nal. Jusqu’à la toute fin de son règne, le gou­ver­ne­ment Couillard a tenu à lais­ser de côté les recom­man­da­tions de la Commission Bouchard-Taylor rela­tives aux sym­boles reli­gieux, optant pour une défense incon­di­tion­nelle et abso­lue des liber­tés reli­gieuses indi­vi­duelles, très com­pa­tible avec la poli­tique cana­dienne du mul­ti­cul­tu­ra­lisme. Le résul­tat net, pour le camp libé­ral, est encore une fois son impuis­sance à pro­po­ser un projet dif­fé­rent de celui du gou­ver­ne­ment fédé­ral sur les ques­tions de laï­cité, d’intégration inter­cul­tu­relle et d’identité qué­bé­coise dis­tincte. Ainsi, le gou­ver­ne­ment libé­ral pro­vin­cial a laissé béant un immense espace poli­tique, conjonc­ture pro­pice à une résur­gence du sen­ti­ment natio­nal.

La CAQ remporte une manche

Au cha­pitre des rap­ports de classe, le PLQ de 2018 s’est isolé autant que celui de 1976 et ce n’est pas la mal­heu­reuse décla­ra­tion du pre­mier ministre sur le panier d’épicerie à 75 dol­lars per­met­tant de nour­rir une famille pen­dant une semaine qui a pu dis­si­per le moindre doute sur les inté­rêts véri­tables de cette for­ma­tion poli­tique. Depuis 2014, le PLQ s’était fait ouver­te­ment l’apôtre des inté­rêts des grandes firmes mul­ti­na­tio­nales et de ceux d’une partie des notables (dont les méde­cins spé­cia­listes), ce qui a accé­léré un pro­ces­sus de réor­ga­ni­sa­tion poli­tique plus pro­fi­table à d’autres frac­tions de classe, notam­ment les entre­pre­neurs et ges­tion­naires qué­bé­cois plus proches des inté­rêts des PME notam­ment.

Ces der­niers ne se recon­nais­saient plus dans la poli­tique éco­no­mique du PLQ, trop spon­ta­né­ment favo­rable aux grands capi­taux glo­ba­li­sés. Pensons à Airbus dans le cas de la C Series (un pro­gramme d’avions de ligne gras­se­ment financé par les fonds publics en 2015, pré­ci­sé­ment au moment où le PLQ appli­quait à la popu­la­tion qué­bé­coise sa méde­cine de cheval aus­té­ri­taire), à Lowe’s dans le cas des quin­caille­ries RONA et à Alstom dans le cas des voi­tures du Réseau express métro­po­li­tain fabri­quées en Inde. Un examen du profil des can­di­da­tures de la CAQ pour le poste de député sug­gère une mobi­li­sa­tion poli­tique mani­feste de ces frac­tions de classe plus ou moins bien ser­vies par le PLQ. En outre, selon l’analyse effec­tuée par Michel Roche[4], poli­to­logue de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), parmi les élus et élues caquistes, on compte une ving­taine de pro­prié­taires d’entreprises et une ving­taine d’autres gagnent leur vie comme ges­tion­naires dans le sec­teur public ou privé.

Face à la dicho­to­mie oppo­sant le fédé­ra­lisme com­plai­sant envers Ottawa du gou­ver­ne­ment Couillard à l’option sou­ve­rai­niste des péquistes et soli­daires, la CAQ est par­ve­nue à pro­po­ser une troi­sième voie, que l’on peut qua­li­fier, à l’instar de Frédéric Boily, de néo­na­tio­na­lisme auto­no­miste[5]. La pos­ture caquiste sur la ques­tion natio­nale est en conti­nuité avec le posi­tion­ne­ment de l’Action démo­cra­tique du Québec, lui-même appa­renté à un natio­na­lisme de reven­di­ca­tion[6], qui tout en pro­po­sant la défense des droits d’une nation mino­ri­taire à l’échelle du pays ne cherche sur­tout pas à éman­ci­per celle-ci du cadre fédé­ral cana­dien.

Ce natio­na­lisme défen­sif est par­venu à s’imposer depuis le 1er octobre, en offrant à la CAQ le double avan­tage d’entretenir un dis­cours et un enra­ci­ne­ment natio­na­listes, mais sans jamais réveiller le spectre du réfé­ren­dum ou de l’indépendance. Profondément iden­ti­taire dans sa dimen­sion cana­dienne-fran­çaise, ce natio­na­lisme avait été éclipsé par le duel consti­tu­tion­nel ayant pen­dant 40 ans opposé le PQ au PLQ ; il était vir­tuel­le­ment en état de latence dans plu­sieurs régions du Québec, mais l’éclatement du duo­pole PQ-PLQ lui donne sou­dai­ne­ment un nou­veau souffle.

Le pivot de ce natio­na­lisme iden­ti­taire semble être, pour l’instant, la poli­tique de la CAQ à l’égard de l’immigration et des com­mu­nau­tés issues de celle-ci. Selon le poli­to­logue Frédéric Boily, le Québec a connu durant la période 2007 à 2014 un phé­no­mène d’exacerbation iden­ti­taire qui a redé­fini en partie l’espace poli­tique et amené les acteurs à prendre des posi­tions plus tran­chées[7]. La CAQ serait la for­ma­tion qui, pour l’instant, est le mieux par­ve­nue à tirer son épingle du jeu d’un tel pro­ces­sus. En témoigne la double offen­sive caquiste sur la ques­tion des quotas d’immigration et sur celle des sym­boles reli­gieux des fonc­tion­naires de l’État en posi­tion d’autorité. Sans com­por­ter de garan­tie de résoudre quoi que ce soit, cette double offen­sive de la CAQ offrait, durant la cam­pagne élec­to­rale, une réponse assu­ré­ment natio­na­liste à ce qui pre­nait l’allure d’une para­ly­sie libé­rale sur ces enjeux. Le PQ, quant à lui, avait choisi cette fois-ci une atti­tude rela­ti­ve­ment dis­crète sur ce ter­rain, s’étant dis­cré­dité – voire déchiré – avec la Charte des valeurs qué­bé­coises.

En défi­ni­tive, la vic­toire caquiste cor­res­pon­drait à l’alignement favo­rable (pour elle) de trois dyna­miques pola­ri­santes : le besoin de purger la direc­tion de l’État de cette clique libé­rale à l’éthique dou­teuse, la recom­po­si­tion poli­tique des inté­rêts de cer­taines frac­tions de classe petites-bour­geoises et la recherche d’une expres­sion du res­sort natio­na­li­taire à laquelle le PLQ et le PQ ne par­ve­naient plus à répondre.

Perspectives pour la gauche

S’il n’y a pas de réforme du mode de scru­tin, la loi d’airain du bipar­tisme, inti­me­ment liée au scru­tin uni­no­mi­nal à un tour, pour­rait rame­ner l’échiquier par­ti­san vers ce qui est son centre de gra­vité depuis 152 ans, soit l’alternance entre deux for­ma­tions poli­tiques « de gou­ver­ne­ment », sans empê­cher par ailleurs l’existence de tiers partis. À Québec comme à Ottawa, deux partis conti­nue­raient de s’échanger le pou­voir de géné­ra­tion en géné­ra­tion, avec cette nuance qu’au Québec l’alternance peut amener le PLQ à pra­ti­quer un pareil échange du pou­voir avec une for­ma­tion dif­fé­rente tous les 35 ou 40 ans. Le bal qui vient de s’ouvrir en l’honneur de la CAQ et du PLQ pour­rait donc s’éterniser, si les para­mètres ins­ti­tu­tion­nels en place depuis la fon­da­tion du pays res­tent inchan­gés.

Sur l’autre moitié du spectre poli­tique, le pro­ces­sus de recom­po­si­tion opère lui aussi en fonc­tion d’une logique animée par des frac­tions de classe aux inté­rêts tantôt concor­dants, tantôt diver­gents. Les cen­trales syn­di­cales, qui ont cessé depuis quelques décen­nies d’animer le mou­ve­ment de classe, sont res­tées remar­qua­ble­ment dis­crètes, poli­ti­que­ment par­lant, pen­dant toute l’année 2018, insis­tant pour répé­ter qu’elles n’avaient pas à donner de consigne de vote – ni même une consigne à l’effet de voter contre telle ou telle for­ma­tion. Tout indique que cette pos­ture de repli et d’attentisme, en matière d’action poli­tique auto­nome et de for­ma­tion poli­tique des membres, va se pour­suivre pen­dant quelques années encore.

Dans le mou­ve­ment de classe, l’initiative semble reve­nir davan­tage aux autres mou­ve­ments sociaux, ainsi qu’aux jeunes géné­ra­tions urbaines, sco­la­ri­sées, pré­ca­ri­sées par la nou­velle éco­no­mie, mais poli­ti­que­ment dégour­dies. La puis­sance du Printemps érable et la force de la mou­vance #Moi aussi laissent entendre que des caté­go­ries sociales lar­ge­ment indé­pen­dantes du mou­ve­ment ouvrier sont à même d’initier des mobi­li­sa­tions remar­quables, por­teuses de chan­ge­ment social. Les per­cées de Québec soli­daire dans plu­sieurs régions du Québec et la pres­ta­tion glo­bale de cette for­ma­tion dans le cadre des élec­tions de 2018 témoignent du carac­tère fécond de cette recom­po­si­tion sociale à gauche.

En matière plus spé­ci­fi­que­ment par­ti­sane, la réor­ga­ni­sa­tion de l’option et des forces sou­ve­rai­nistes devra se pour­suivre. La fusion de QS avec Option natio­nale était un coup de maître, dont les retom­bées dépassent les espé­rances for­mu­lées à l’étape de l’enclenchement des pour­par­lers entre les deux partis. Ce déve­lop­pe­ment poli­tique donne aux soli­daires des moyens idéo­lo­giques et orga­ni­sa­tion­nels inédits, de nature à hisser éven­tuel­le­ment le parti à la tête des forces sou­ve­rai­nistes. La mou­ture 2018 de QS a montré que ce parti avait désor­mais tout ce qui était néces­saire pour réin­ven­ter le projet indé­pen­dan­tiste à la lumière des enjeux du XXIe siècle et créer, de toutes pièces, une nou­velle péda­go­gie de la sou­ve­rai­neté, extir­pée de sa gangue iden­ti­taire.

La matrice ins­ti­tu­tion­nelle à laquelle le PQ et QS sont soumis depuis le 1er octobre, comme partis par­le­men­taires égaux, leur offrira d’ailleurs des occa­sions et un enca­dre­ment pro­pices à déve­lop­per leurs habi­le­tés au cha­pitre du dia­logue et du tra­vail en commun. Leurs inté­rêts les poussent en partie dans cette direc­tion : obten­tion du statut de groupe par­le­men­taire reconnu à l’Assemblée natio­nale, réforme du mode de scru­tin, pro­tec­tion des ser­vices publics, désir d’émancipation natio­nale du peuple qué­bé­cois, pour ne nommer que ceux-là. Les résul­tats du 1er octobre sont de nature à invi­ter le PQ à affi­cher une grande modes­tie dans ses rela­tions avec QS, tandis qu’ils invitent les soli­daires à ne plus avoir peur, c’est-à-dire avoir suf­fi­sam­ment confiance pour prendre quelques risques.

À ce cha­pitre, celui des risques, la posi­tion de qua­trième parti (en pour­cen­tage du vote) à l’Assemblée natio­nale reste encore rela­ti­ve­ment sécu­ri­taire pour la jeune for­ma­tion poli­tique ; elle n’implique pas de contra­dic­tion fon­da­men­tale ou de chan­ge­ment de para­digme. Mais à court ou moyen terme, une hypo­thé­tique vic­toire sur la réforme du mode de scru­tin, quoique fort dési­rable d’un point de vue démo­cra­tique, for­ce­rait QS à envi­sa­ger sérieu­se­ment la ques­tion de son rôle comme for­ma­tion d’appoint, appuyant ponc­tuel­le­ment (ou non) un parti auquel revien­drait l’exercice du pou­voir. Les gou­ver­ne­ments mino­ri­taires seraient pos­si­ble­ment la norme et QS aurait à se conce­voir tôt ou tard comme parti au gou­ver­ne­ment ou sou­te­nant le gou­ver­ne­ment. Cette éven­tua­lité, qui peut paraître théo­rique ou loin­taine, exige pour­tant une pro­fonde réflexion sur la nature et le mandat de QS, réflexion qui devra se faire lar­ge­ment dans les rangs du parti, ainsi qu’avec les alliés de celui-ci.

Philippe Boudreau, pro­fes­seur de science poli­tique au Collège Ahuntsic


  1. Trois sources prin­ci­pa­le­ment : Raymond Hudon, « Polarization and depo­la­ri­za­tion of Quebec poli­ti­cal par­ties », dans Alain G. Gagnon (dir.), Québec : State and Society, Toronto, Methuen, 1984, p. 314-330 ; Vincent Lemieux, Marcel Gilbert et André Blais, Une élec­tion de réali­gne­ment : l’élection géné­rale du 29 avril 1970 au Québec, Montréal, Éditions du Jour, 1970 ; Réjean Pelletier, « Political par­ties and the Quebec state since 1960 », dans Alain G. Gagnon (dir.), Québec : State and Society, Toronto, Methuen, 1984, p. 331-352.
  2. Loi fai­sant du fran­çais la langue offi­cielle du Québec, elle devait en prin­cipe, selon le PLQ, répondre aux mobi­li­sa­tions popu­laires en faveur de la pro­tec­tion du fran­çais. En matière de langue d’enseignement, la loi 22 sti­pu­lait que tout éco­lier qui ne connais­sait pas suf­fi­sam­ment l’anglais avant son ins­crip­tion dans une école anglaise devait rece­voir son ensei­gne­ment en fran­çais. En somme, l’école anglaise res­tait ouverte à tous les élèves en mesure de réus­sir un test d’admission (sur la connais­sance de l’anglais) imposé par le Ministère.
  3. En consi­dé­rant comme un seul et même cou­rant poli­tique l’Action démo­cra­tique du Québec et son suc­ces­seur, la CAQ.
  4. Michel Roche, « Le gou­ver­ne­ment caquiste : un échec inévi­table », Mauvaise Herbe, 10 octobre 2018, <www​.mau​vai​se​herbe​.ca/​2​0​1​8​/​1​0​/​1​0​/​l​e​-​g​o​u​v​e​r​n​e​m​e​n​t​-​c​a​q​u​i​s​t​e​-​u​n​-​e​c​h​e​c​-​i​n​e​v​i​t​able/>.
  5. Frédéric Boily, La Coalition avenir Québec. Une idéo­lo­gie à la recherche du pou­voir, Québec, Presses de l’Université Laval, 2018, p. 88-95.
  6. Denis Monière, Pour com­prendre le natio­na­lisme au Québec et ailleurs, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2001, cha­pitre 1.
  7. Boily, op. cit., p. 108-123.

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