Qu’est-ce que « l’écosocialisme » ?

Par Mis en ligne le 18 janvier 2012

Dans un livre qui vient de paraître, Michael Löwy pro­pose de faire le point sur un cou­rant qui se struc­ture peu à peu depuis une dizaine d’années : l’écosocialisme.

L’écosocialisme, dit-il, se fonde sur un constat : celui d’une incom­pa­ti­bi­lité entre capi­ta­lisme et éco­lo­gie. Rappelant le constat de dégra­da­tion éco­lo­gique de la pla­nète, l’inaction inter­na­tio­nale, l’attitude de « l’oligarchie », qui conti­nue de vou­loir gérer ses inté­rêts et ses parts de marché plutôt que de faci­li­ter l’évolution des modes de vie, Michael Löwy estime qu’une cer­taine éco­lo­gie, qui cherche à com­po­ser avec le marché, se leurre et s’illusionne sur ce qu’elle peut réel­le­ment obte­nir. L’écosocialisme est la seule issue ; para­phra­sant Castoriadis pour Löwy l’enjeu est : « éco­so­cia­lisme ou barbarie ».

Une telle prise de posi­tion implique bien entendu de revi­si­ter quelque peu le terme « socia­lisme », et à ce sujet les propos de l’auteur ont bien évolué. La pre­mière décla­ra­tion éco­so­cia­liste était en effet assez proche de la posi­tion anti­ca­pi­ta­liste clas­sique, qui consiste à ajou­ter l’écologie parmi les méfaits du capi­ta­lisme, sans chan­ger le corps de l’analyse : le capi­tal détruit la nature comme il détruit les tra­vailleurs, la solu­tion est tou­jours le socia­lisme. Une telle ana­lyse ne convainc guère les éco­lo­gistes, car elle fait l’économie d’une expli­ca­tion démon­trant ce qui, chez les socia­listes, a poussé au pro­duc­ti­visme que chacun a pu consta­ter soit en Union Soviétique soit dans les posi­tions actuelles du Front de Gauche, ou encore du Parti dit « socialiste ».

Elle fait aussi l’économie d’une réflexion sur la stra­té­gie à adop­ter. Sachant que les mou­ve­ments ouvriers ne portent guère de reven­di­ca­tions éco­lo­gistes – comme le montrent encore les reven­di­ca­tions de Lutte Ouvrière, du Front de Gauche ou des syn­di­cats – il est à craindre avec ce rai­son­ne­ment que la pla­nète ne soit détruite, avec la contri­bu­tion active des mou­ve­ments ouvriers, avant que le socia­lisme ne soit atteint. La seule mou­vance qui soit véri­ta­ble­ment éco­so­cia­liste, au sens où elle intègre les reven­di­ca­tions sociales et des reven­di­ca­tions éco­lo­gistes qui ne soient pas repous­sées après l’abolition du capi­ta­lisme sont les Alternatifs et dans une moindre mesure le cou­rant Utopia. Ils sont très mino­ri­taire dans le pay­sage poli­tique socia­liste, et ils portent une ana­lyse très dif­fé­rente des choses – depuis long­temps. La Déclaration éco­so­cia­liste de Bélem (2008) montre que ces remarques ont été prises en compte puisque de nou­veaux mou­ve­ments sociaux, notam­ment éco­lo­gistes, ont plei­ne­ment droit de cité. Les mou­ve­ments de la décrois­sance, en par­ti­cu­lier, après avoir été raillés et décriés par cer­tains éco­so­cia­listes, sont désor­mais jugés dignes d’intérêt.

Cela se tra­duit aussi dans la lec­ture de Marx que pro­pose l’auteur. A John Bellamy Foster, qui cherche à démon­trer que Marx était éco­lo­giste avant l’heure, Löwy reproche d’avoir une lec­ture exces­si­ve­ment bien­veillante, pas­sant sous silence les pas­sages qui font du déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives une com­po­sante révo­lu­tion­naire. En effet cher­cher à réha­bi­li­ter Marx en bloc est cer­tai­ne­ment une impasse, car il fau­drait non seule­ment se mettre d’accord sur une lec­ture de Marx, mais en plus expli­quer pour­quoi, depuis plus d’un siècle, la quasi-tota­lité des lec­teurs de Marx et d’Engels ont négligé la dimen­sion éco­lo­gique de leurs écrits, si elle était aussi visible que le dit Foster. Cela fait quand même beau­coup de mau­vais lec­teurs. Il fau­drait aussi expli­quer pour­quoi les mou­ve­ments ouvriers se sont lar­ge­ment recon­nus chez Marx, alors qu’ils ne sont pas spon­ta­né­ment portés à l’écologie, pour de mul­tiples rai­sons dont beau­coup sont tout-à-fait légi­times, compte-tenu de leur situa­tion. La voie emprun­tée par Löwy est de très loin celle qui est pré­fé­rable, car elle n’implique ni de tordre les textes ni de tordre l’histoire, évi­tant ainsi d’engendrer des débats intel­lec­tuels sans fin entre spé­cia­listes. L’écologie est bien un sujet mar­gi­nal chez Marx et Engels, et les socia­lismes réel­le­ment exis­tants ont bien eu ten­dance, pen­dant près d’un siècle, à mettre le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives au centre de la stra­té­gie révo­lu­tion­naire, esti­mant d’une part que l’anarchie capi­ta­liste frei­nait cette expan­sion, et d’autre part que l’objectif ultime de la révo­lu­tion était de mettre ces forces au ser­vice de ceux qui les pro­dui­saient : les pro­lé­taires, les tra­vailleurs. Les com­bats n’ont pas été dénués de jus­ti­fi­ca­tion pour autant, ils répon­daient et répondent encore à une néces­sité et à un contexte spé­ci­fique avec lequel il faut comp­ter si on veut construire une stra­té­gie éco­so­cia­liste ou même éco­lo­giste. Mais ceci explique que les éco­lo­gistes aient été consi­dé­rés comme des « enne­mis de classe », des « petits-bour­geois » ou au mieux un « front secon­daire ». Et ceci explique aussi qu’on ne puisse pas attendre des éco­lo­gistes, qui ont trouvé sur le chemin, depuis plus de qua­rante ans, les mou­ve­ments ouvriers et leurs orga­ni­sa­tions, qu’ils se ral­lient au « socia­lisme », comme si ce terme était le seul signi­fiant pos­sible pour des mou­ve­ments cher­chant à construire un monde meilleur.

La situa­tion n’a pas tou­jours été celle-là. Michaël Löwy, à faire naître « l’écosocialisme » dans les années 2000, passe sous silence le fait que les éco­lo­gistes se récla­maient fré­quem­ment du socia­lisme, dans les années 70, bien qu’ils n’en aient pas une connais­sance théo­rique appro­fon­die, et qu’ils dis­tinguent soi­gneu­se­ment ce socia­lisme du sta­li­nisme et du « cen­tra­lisme démo­cra­tique ». Claude-Marie Vadrot expli­quait en 1978 qu’après tout « le socia­lisme, c’est peut-être les soviets – les comi­tés de quar­tier ou de vil­lage – plus l’énergie solaire » (Histoire d’une sub­ver­sion, p. 233). Yves Lenoir, l’une des grandes figures de la lutte anti­nu­cléaire, n’avait aucune oppo­si­tion de prin­cipe : « en éco­no­mie socia­liste un modus vivendi plus accep­table est théo­ri­que­ment pos­sible. Cela pré­sup­pose l’abandon de la course à la puis­sance, un retour pro­gres­sif à l’autarcie éco­no­mique… on n’en voit la trace nulle part dans les décla­ra­tions des lea­ders de la gauche. Cependant la qua­lité de vie se dégrade tant qu’il faut bien en parler et com­men­cer à prendre des mesures » ( Technocratie fran­çaise, Pauvert, 1977, p. 259). Pour lui le pro­blème du socia­lisme c’était sur­tout de savoir qui l’instaurerait (p. 156). Pour Philippe Lebreton, le pro­blème était l’incapacité de la gauche à construire un socia­lisme véri­table, qui ne soit pas un capi­ta­lisme d’Etat (L’Ex-croissance, Denoël, 1978, p. 161) ; il estime dans ce contexte que « l’écologisme prend en charge les défaillances du socia­lisme », et en prend le relais (Ibid., p. 307). Pour Serge Moscovici l’écologisme s’inspire ouver­te­ment du socia­lisme (Jean-Paul Ribes, Pourquoi les éco­lo­gistes font-ils de la poli­tique, Seuil, 1978, p. 52). Il y a une diver­gence sur l’analyse de la situa­tion, pour les socia­listes la crise est tem­po­raire, ils s’opposent donc à l’austérité. Pour les éco­lo­gistes, dit Moscovici, c’est une crise de la crois­sance, vou­loir cor­ri­ger les erreurs et redé­mar­rer comme avant, même en pla­ni­fiant, est une erreur fon­da­men­tale (p. 61). Au carac­tère petit-bour­geois du mou­ve­ment éco­lo­giste Daniel Cohn-Bendit répond en 1981 dans un débat avec Castoriadis que les repré­sen­tants des ouvriers ont géné­ra­le­ment été des bour­geois (Castoriadis & Daniel Cohn-Bendit, De l’écologie à l’autonomie, Seuil, 1981, p. 67). La « société alter­na­tive » que Dominique Allan-Michaud pro­pose comme solu­tion est expli­ci­te­ment ancrée dans un socia­lisme non-auto­ri­taire, asso­cia­tion­niste1, esti­mant notam­ment que libé­ra­lisme et socia­lisme d’Etat sont cou­pables de mener une poli­tique d’assistance. Pour lui il ne fait pas de doute que le réou­tillage pro­posé par Ivan Illich et les orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires mises en avant par Ernst Schumacher (Small is beau­ti­ful) ou Jacques Ellul etc. sont liés aux idéaux socia­listes (Dominique Allan-Michaud p. 117). Le Texte de base des Amis de la Terre com­porte de nom­breux appels à l’autogestion. Et l’écosocialisme était déjà choisi par le Mouvement Ecologique, cet ancêtre des Verts, en 1975 (Dominique Allan-Michaud p. 177).

Löwy oublie aussi un autre cou­rant : celui qui va du socia­lisme à l’écologisme, par­ti­cu­liè­re­ment quand, dans les années 90, les déçus du socia­lisme voient dans les Verts, affai­blis par la créa­tion de Génération Ecologie par Mitterrand, une ouver­ture pour mener de nou­veaux com­bats, plus en cohé­rence avec leurs valeurs, for­çant les « cen­tristes » de Waechter à former un nou­veau parti, le MEI. Ce cou­rant « éco­so­cia­liste », d’une cer­taine manière, estime que le vert est l’avenir du rouge, et non l’inverse – ainsi Alain Lipietz, André Gorz ou Frieder Otto Wolf, très lié aux Verts alle­mands, ou encore de Jean-Paul Deléage, le direc­teur de la revue Ecologie & Politique. Alain Lipietz, dans un texte célèbre, résume bien la situa­tion2. Marx, comme bous­sole et « pour se recon­naître dans une situa­tion concrète et comme guide pour l’action trans­for­ma­trice de la société » (p. 181), doit être dépassé. L’écologisme pré­sente cer­tains points com­muns avec le mar­xisme, comme le maté­ria­lisme (l’explication du monde par le recours aux forces empi­riques), la dia­lec­tique (l’écologisme, comme Marx à ses ori­gines, se pré­sente comme une cri­tique de l’ordre exis­tant, plus que comme l’exaltation d’une solu­tion), l’historicisme (l’idée qu’un grand chan­ge­ment doit s’imposer, que les temps sont venus) et le pro­gres­sisme poli­tique. Mais il diverge sur un point essen­tiel : le « pro­grès des forces pro­duc­tives » (p. 183). C’est la dif­fé­rence que Lipietz met en avant entre les deux matrices de pensée, à juste titre. Vu la cen­tra­lité de cette thèse dans le corpus mar­xiste ortho­doxe, cela entraîne toute une série de consé­quences : pas de pré­émi­nence de l’économique sur les autres formes de rap­ports sociaux et en par­ti­cu­lier impor­tance redon­née à l’action poli­tique ; cri­tique de la tech­no­lo­gie ; aban­don du primat du mou­ve­ment ouvrier et de la pré­émi­nence de la pro­duc­tion ; concep­tion de la révo­lu­tion comme une « révo­lu­tion molé­cu­laire » pro­cé­dant par micro­cou­pures, selon le terme emprunté à Félix Guattari qui rejoint les Verts à cette époque-là, peu avant de dis­pa­raître, lais­sant en tes­ta­ment un ouvage : « Les trois éco­lo­gies »3, qui malgré son titre est plus proche du mar­xisme clas­sique que de l’écologisme. Pour Lipietz Marx doit être laissé de côté, ramené à un auteur parmi d’autres, et un nou­veau corps de doc­trine doit être construit. En 1995 Lipietz esti­mait que c’est le socia­liste James O’Connor qui a, à ce jour, fourni la pro­po­si­tion la plus convaincante.

Michael Löwy appar­tient en fait au troi­sième cou­rant, celui qui cherche à faire le mou­ve­ment inverse de celui opéré par Lipietz : inté­grer l’écologie dans le socia­lisme. Il conserve donc quelques traits typi­que­ment « socia­listes » qui peuvent heur­ter d’autres mou­ve­ments, éco­lo­gistes et liber­taires, notam­ment, et se défi­nit en s’opposant à un éco­lo­gisme non-socia­liste. Le pro­blème ici est que l’auteur pro­cède plu­sieurs fois par la cari­ca­ture à propos de cer­tains cou­rants éco­lo­gistes, deman­dant par exemple au lec­teur, pour lui démon­trer l’impasse de « l’écologie pro­fonde », si le bacille de Koch a le même droit à la vie qu’un enfant malade de la tuber­cu­lose. La réponse est très simple : une telle affir­ma­tion n’a évi­dem­ment jamais été sou­te­nue par per­sonne. On com­prend mal, aussi, pour­quoi Ernst Schumacher, l’auteur de Small is Beautiful est stig­ma­tisé pour son utopie de révo­lu­tion par le bas, par l’organisation de mil­liers de com­mu­nau­tés en rup­ture avec le sys­tème, alors que la même idée, quand elle vient de Joel Kovel, est jugée digne d’intérêt (p. 169). Enfin pour­quoi Latouche n’est-il cité que par un seul article, volon­tai­re­ment pro­vo­ca­teur, alors qu’il a écrit plu­sieurs livres sou­te­nant des thèses qui sont assez proches de celles de Löwy ? De tels déra­pages sont dom­ma­geables dans un ouvrage qui est par ailleurs assez équi­li­bré et fidèle aux posi­tions des uns et des autres. Löwy recon­naît tou­te­fois l’importance des cou­rants éco­lo­gistes dans l’altermondialisme, « dès Seattle » en 1999. Du côté éco­lo­giste on aura une lec­ture sen­si­ble­ment dif­fé­rente, esti­mant que l’engagement dans ce qui sera ulté­rieu­re­ment appelé « alter­mon­dia­lisme » a com­mencé dès le Sommet de Stockholm. Les contre-som­mets écolo existent en effet depuis 1972, et les contre-G7 depuis le début des années 80.

Plus grave, cepen­dant, ces approxi­ma­tions conduisent à passer trop rapi­de­ment sur le débat sur la valeur. Löwy estime qu’il s’agit pour l’essentiel d’un mal­en­tendu (p. 83). Ce n’est pas le cas, et cela explique toute l’importance de la deep eco­logy. Jean-Marie Harribey écrit que « la théo­rie dite de la valeur-tra­vail exprime deux points fon­da­men­taux pour une pro­blé­ma­tique éco­lo­giste : d’une part ‘c’est la loi du moindre effort pour la pro­duc­tion d’une valeur d’usage’ dit J. Bidet (1999 p. 295), et, d’autre part, c’est la cri­tique de la pro­duc­tion pour le profit au détri­ment des besoins sociaux […] La théo­rie de la valeur est donc au centre d’une théo­rie géné­rale inté­grant l’écologie et l’organisation sociale »4. Löwy aussi, tout en se disant favo­rable au déve­lop­pe­ment qua­li­ta­tif, et donc en reje­tant l’économisme, sou­tient malgré tout Gorz pour qui que seul le socia­lisme peut pro­cu­rer « le maxi­mum de satis­fac­tion avec le mini­mum de dépense » (p. 171). Si les éco­lo­gistes peuvent s’accorder avec la valeur-tra­vail com­prise comme prin­cipe cri­tique de répar­ti­tion de la pro­duc­tion, ils ne s’accorderont pas avec cette seconde thèse, car cette « loi du moindre effort » se confond pra­ti­que­ment avec l’efficacité éco­no­mique clas­sique : 5 km en voi­ture est moins fati­guant que 5 km à pied ; pro­duire 100 voi­tures avec des machines est moins fati­guant que les pro­duire à la main. Du côté de la pro­duc­tion Löwy assor­tit cette clause de la réduc­tion du temps de tra­vail – et les éco­lo­gistes eux-mêmes, depuis les années 70, mettent en avant cet élé­ment5. Mais ça n’en revient pas moins à mettre les « gains de pro­duc­ti­vité » au cœur du pro­ces­sus pro­duc­tif, alors que l’approche éco­lo­giste radi­cale, issue pré­ci­sé­ment de la deep eco­logy, est de prendre en compte la nature dans la pro­duc­tion, ce qui du coup revient à chan­ger com­plè­te­ment de cri­tère au profit de l’équilibre dans les échanges avec la nature. Un cri­tère bio­cen­trique que Löwy récuse sans vrai­ment le récu­ser puisqu’il intègre malgré tout dans son éthique le prin­cipe res­pon­sa­bi­lité de Hans Jonas, dont il semble igno­rer qu’il est fondé sur le res­pect de la nature (éco- ou bio­cen­trisme) et non sur les inté­rêts humains (anthro­po­cen­trisme). On pour­rait objec­ter que ce que l’on a en tête est « le moindre effort compte-tenu des exter­na­li­tés, qu’on aurait inter­na­li­sées » mais du coup nous voilà ren­voyés à la même pro­blé­ma­tique puisque le cri­tère pour jus­ti­fier l’internalisation devra être éco­cen­trique ou biocentrique.

L’insistance sur la pla­ni­fi­ca­tion, bien qu’agrémentée de pré­cau­tions rhé­to­riques sur la décen­tra­li­sa­tion et l’entrée des consom­ma­teurs, fémi­nistes etc. dans les conseils, conserve d’ailleurs un goût de « cen­tra­lisme démo­cra­tique » qui ne plaira pas à tous les mou­ve­ments qui s’accorderaient pour­tant sur les buts pro­po­sés par l’auteur. Même si ce der­nier se défend de vou­loir pla­ni­fier l’activité des bou­lan­gers et des arti­sans, la mise en cause du capi­ta­lisme tend malgré tout à inté­grer tout ce qui est mar­chand, sans dis­tinc­tion. Ce qui ren­force ce sen­ti­ment est la rela­tive fai­blesse de l’analyse de la bureau­cra­tie, et donc du « capi­ta­lisme d’Etat » – un para­doxe pour un théo­ri­cien issu du trots­kisme. Illich, dont les thèses rejoignent pour­tant lar­ge­ment celles de l’auteur (défense d’une « éco­no­mie morale » à la E.P. Thompson, sen­si­bi­lité au rôle pos­sible des reli­gions etc.) n’est pas exemple jamais cité. Löwy se défend se faire le jeu de toute forme de bureau­cra­tie mais il ne pro­duit pas d’analyse de cette ques­tion, à pro­pre­ment parler. Le point posi­tif, tou­te­fois, dans ce registre, est celui-ci : l’auteur recon­naît qu’on ne peut s’approprier ni l’Etat ni le sys­tème pro­duc­tif sans qu’aussitôt ce soit celui-ci qui s’empare de nous. Qu’il se fonde sur le Marx qui ana­lyse la Commune de Paris importe peu, dans ce contexte ; d’autres cou­rants idéo­lo­giques se fon­de­ront sur d’autres auteurs et d’autres exemples, en fonc­tion de leur tra­di­tion propre. Ce qui compte est que l’obstacle soit enfin reconnu, et que du coup soient recon­nues les rai­sons de l’engagement éco­lo­giste, contre les infra­struc­tures, contre la publi­cité etc. et cela en géné­ral en posi­tion de contre-pou­voir plutôt que de prise de pouvoir.

La cri­tique de « l’écologie de marché » reste de son côté un peu trop sous-déter­mi­née pour qu’on puisse réel­le­ment savoir de quoi et qui il s’agit. On pense évi­dem­ment aux célèbres permis à pol­luer etc. mais ces méca­nismes ont tou­jours été cri­ti­qués par les éco­lo­gistes. Il aurait fallu être plus précis. L’accusation de com­pro­mis­sion qui est faite à cer­tains éco­lo­gistes reste floue, d’autant que l’auteur recon­naît la néces­sité de com­pro­mis à court terme. Après tout les éco­so­cia­listes acceptent aussi de faire des com­pro­mis réfor­mistes lorsqu’il s’agit de plan­cher sur des pro­po­si­tions alter­na­tives dans les luttes sur la dette ou les retraites. C’est pour­tant ici que peut se mani­fes­ter le « natu­ra­lisme anti­hu­ma­niste » que Löwy prête à la deep eco­logy : une éco­lo­gie qui se soucie peu de social. Le flou sur le terme « marché » est impor­tant parce que que l’écologie « anti­hu­ma­niste » peut être mar­chande mais aussi non-mar­chande, selon la cause du faible souci de l’égalité, qu’il vienne d’un appé­tit pour le gain ou au nom d’une urgence éco­lo­gique. C’est bien là que social et éco­lo­gie peuvent, sur le ter­rain, ne pas aller de pair. On peut fabri­quer du solaire par amour de la pla­nète tout en trai­tant ses sala­riés de manière indé­cente ; on peut aussi donner une place impor­tante aux sala­riés dans la déci­sion sans avoir le moindre souci de la pla­nète. Sur ces ques­tions on regret­tera que Löwy évoque dans sa pré­face un « inté­rêt éco­lo­gique de classe » qui n’est pas défini ; c’est une notion sédui­sante mais le risque est que cela ne soit qu’une construc­tion théo­rique dénuée de fon­de­ments empiriques.

La dis­cus­sion sur le marché en appelle une autre. Il y a un cou­rant éco­lo­giste se récla­mant du socia­lisme qui est resté influencé par l’idée que le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste des forces pro­duc­tives conti­nue­rait à être pro­gres­siste, inté­grant la contrainte éco­lo­gique. Le sou­tien d’André Gorz et des revues Ecorev et Multitude aux tech­no­lo­gies de l’information peut être lu de cette manière, et c’est d’ailleurs ainsi que Cédric Biagini les inter­prète6. Ces cou­rants sont proches d’une concep­tion assez ortho­doxe du socia­lisme, et ils sont tenus par d’autres comme com­pa­tibles avec le capi­ta­lisme, dont ils sou­tiennent le déploie­ment accumulatif.

Malgré tout l’auteur rejoint lar­ge­ment les conclu­sions de Moishe Postone, qu’il ne cite pas (c’est dom­mage, on aurait aimé connaître son ana­lyse), selon les­quelles la lutte des classes clas­sique reste dans le capi­ta­lisme et n’en sort pas véri­ta­ble­ment. Elle conduit au mieux à une ges­tion du même appa­reil de pro­duc­tion, du même Etat, qui impose alors ses direc­tions et ne se com­porte pas comme un simple moyen, contrai­re­ment à ce qu’espéraient les mar­xistes-léni­nistes. La ques­tion d’une éthique alter­na­tive à l’éthique éco­no­mique (qu’elle soit animée par la défense du salaire ou par le profit) se pose donc avec une acuité par­ti­cu­lière. Löwy estime que l’éthique éco­so­cia­liste com­porte quatre dimen­sions. Elle est sociale, au sens où elle n’est pas fondée sur la culpa­bi­lité et l’ascétisme (c’est là, soit dit en pas­sant, que la deep eco­logy, avec sa concep­tion élar­gie du Soi, est d’un apport indis­pen­sable) ; elle est éga­li­taire, soli­daire (à l’échelle mon­diale), démo­cra­tique et « res­pon­sable » au sens de Jonas. Löwy met en avant l’anthropocentrisme huma­niste (p. 129) contre un natu­ra­lisme qui ne le serait pas mais il commet là encore la même erreur de lec­ture. Le débat entre Dave Foreman et Murray Bookchin, Quelle éco­lo­gie radi­cale (Ateliers de Création Libertaire, Lyon, 1994) cla­ri­fie beau­coup les choses. Foreman, mili­tant et fon­da­teur d’Earth First !, se dit d’accord avec les buts de Bookchin mais diverge sur la stra­té­gie à adop­ter, esti­mant que Bookchin fait le jeu du pro­duc­ti­visme. On peut ima­gi­ner que ce qui sor­ti­rait d’un débat entre un sala­rié du nucléaire, confronté à la menace des Verts, et ce que prô­nait la CFDT dans les années 70, serait assez simi­laire. Le désac­cord est peut-être moins sur le fond que sur la stra­té­gie à suivre, sur les prio­ri­tés. Sans doute faut-il recon­naître qu’il n’y a pas aujourd’hui de mou­ve­ment unique, et que le plu­ra­lisme est une force – ce que Löwy recon­naît d’ailleurs. Comprendre pour­quoi, pour les éco­lo­gistes, « moins » c’est « mieux » est évi­dem­ment un élé­ment fon­da­men­tal sans lequel « décrois­sance » est un slogan incompréhensible.

On pour­rait tout de même rétor­quer que l’argument des prio­ri­tés permet de rester dans l’ambiguïté : à défendre la nature tout en se disant socia­liste, ça me permet d’avoir quelques alliés sans avoir à payer de ma per­sonne puisqu’au nom de ma prio­rité je me consacre seule­ment à mes com­bats. Ce n’est pas faux mais c’est aussi vrai dans l’autre sens : que valait exac­te­ment la posi­tion de la fédé­ra­tion CFDT sur le nucléaire, en termes de levier d’action concret ? La ques­tion se pose de manière par­ti­cu­liè­re­ment aiguë depuis Fukushima.

Dernier élé­ment posi­tif de ce livre qui en com­porte déci­dé­ment beau­coup : Löwy situe la crise actuelle au niveau d’une crise de civi­li­sa­tion et non d’une muta­tion du capi­ta­lisme. C’est la consé­quence logique de ses posi­tions sur le socia­lisme et le capi­ta­lisme, les deux idéo­lo­gies qui ont dominé le 20ème siècle et qui ont toutes deux conduit à l’impasse dans laquelle nous sommes. Les auteurs du 19ème siècle, socia­listes ou capi­ta­listes, ont bien célé­bré la nais­sance de « la » civi­li­sa­tion, à cette époque-là. Ils ont pour la plu­part condamné les démarches lud­dites ou les voix iso­lées de ceux qui, comme George Perkins Marsh (Man and Nature, 1864), posaient la ques­tion du carac­tère des­truc­tif du pro­grès. Situant le pro­blème à ce niveau-là Löwy est logi­que­ment amené à com­pa­rer notre civi­li­sa­tion avec d’autres, et s’il com­mence par les socié­tés pri­mi­tives c’est parce qu’il répète le tro­pisme moderne qui veut que les socié­tés soient clas­sées en fonc­tion de leur degré de com­plexité – les socié­tés « pri­mi­tives » d’un côté et les socié­tés « déve­lop­pées » de l’autre. Comme le mou­ve­ment éco­lo­giste à ses débuts Löwy abou­tit à la conclu­sion qu’il n’y a à idéa­li­ser ni les unes ni les autres. Et il conclut en saluant l’oeuvre de Moralès, ce socia­liste venu des orga­ni­sa­tions autoch­tones (ou « indi­gènes »). C’est en effet de ce côté-là qu’il fau­drait regar­der car il n’y a pas d’autre « dehors » à la civi­li­sa­tion dans laquelle nous sommes entraî­nés. Les études post­co­lo­niales démontrent à quel point mar­xistes et capi­ta­listes ont pu avoir une vision réduc­trice des socié­tés « non-modernes » ; cela ne permet pas, cepen­dant, de conclure à leur carac­tère éman­ci­pa­teur, et l’on ne peut qu’être pru­dent sur ce qui se passe en Bolivie. Mais il faut bien, pour cri­ti­quer la moder­nité, fait l’expérience du « non-moderne », ou au moins du plus « non-moderne » qui soit.

1 Dominique Allan-Michaud, L’avenir de la société alter­na­tive, 2000

2 Alain Lipietz, « L’écologie poli­tique et l’avenir du mar­xisme », Actuel Marx, « Congrès Marx International », 1995.

3 Félix Guattari, Les trois éco­lo­gies, 1989.

4 Dictionnaire Marx contem­po­rain, 2001, p. 195.

5 Collectif Adret, Travailler deux heures par jour, 1977.

6 Voir son article dans La Décroissance, octobre 2011.Qu’est-ce que « l’écosocialisme » ?

date :

17/01/2012 – 12:10

Fabrice Flipo [3]


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[3] http://​www​.contre​temps​.eu/​a​u​t​e​u​r​s​/​f​a​b​r​i​c​e​-​flipo

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