Quels enjeux derrière le passeport vaccinal ?

Dimitri M'Bama, The Conversation, 3 septembre 2021

Depuis le 1er septembre au Québec, un passeport vaccinal est nécessaire pour accéder aux restaurants, bars, gyms et autres lieux de rassemblements. La province s’ajoute ainsi à des pays comme la France, la Chine, Israël ou le Danemark, ainsi que la Ville de New York. Le gouvernement ontarien a lui aussi annoncé qu’un passeport vaccinal entrerait en vigueur dès le 22 septembre.

Une grande majorité de Québécois est en faveur du passeport vaccinal. Certaines voix s’élèvent néanmoins contre l’unanimité à laquelle donnent lieu ces mesures sanitaires. Jusqu’ici, les gouvernements ont joué la corde du moralisme : François Legault a parlé « d’arguments non fondés » des opposants à cette mesure et à la vaccination, ajoutant « qu’un moment donné, il faut suivre la science », tandis que le président français Emmanuel Macron a fustigé « l’irresponsabilité et l’égoïsme » de ses concitoyens réfractaires.

La fracture organisée par la plupart des médias entre « vaccinés » et « non vaccinés » favorise un climat de partisanerie qui empêche, à mon avis, toute réflexion approfondie sur le sujet. Cela incite à délaisser l’analyse de l’économie politique pour privilégier celle des comportements. Je m’intéresse aux impacts du néolibéralisme et c’est dans cet esprit que je m’inspire ici des travaux du philosophe français Michel Foucault afin de poser cette question : quel modèle de société sous-tend le passeport vaccinal ?

Le passeport sanitaire est-il une nouveauté ?

Pour comprendre notre présent, il faut remonter dans le passé. Plus précisément, au carrefour du 17e et du XVIIIe siècles, où Michel Foucault détecte un glissement : celui du pouvoir de l’Ancien Régime, dans lequel le souverain a droit de mort sur ses sujets, à un nouveau type de pouvoir, qui a plutôt pour tâche de prendre en charge la vie. Il s’agit « d’une des plus massives transformations du droit politique », explique-t-il, et qui « a consisté […] à compléter ce vieux droit de souveraineté : faire mourir ou laisser vivre — par un autre droit nouveau : le pouvoir de « faire » vivre et de « laisser » mourir ».

Concrètement, cela veut dire que les sociétés libérales se proposent comme nouveau but de gérer le bien-être de la population grâce à un ensemble de techniques. Ce sont les statistiques ou encore la police, qui doivent désormais aider à agir directement sur la vie. Foucault nomme ainsi « biopouvoir » ce pouvoir qui opère dans tous les domaines de l’existence.

Mais cette gestion de la vie comporte aussi de forts enjeux économiques. Foucault rappelle en effet que le biopouvoir est « un élément indispensable au développement du capitalisme ». Celui-ci ne peut être assuré qu’au prix de l’insertion contrôlée des corps dans l’appareil de production. À l’ère industrielle, déjà, l’accès aux usines était soumis à une hygiène de vie particulièrement stricte.

Le passeport sanitaire ne vient donc pas de nulle part. Il s’inscrit dans la droite lignée du capitalisme industriel. Dans les sociétés modernes, l’activité économique nécessite tout simplement un suivi de plus en plus serré de la santé des individus. Cela explique pourquoi les entreprises pharmaceutiques se sont engagées très tôt dans la course aux vaccins.

C’est que le bien-être individuel, de plus en plus réduit dans nos sociétés au bien-être physique, est plus que jamais indispensable au profit. Ce n’est d’ailleurs que sous cet angle qu’il semble légitime de critiquer les « antivax » : si l’on suit leur logique, leurs revendications ne devraient pas seulement concerner le passeport vaccinal, mais bien l’économie politique toute entière.

Plus important encore, le « biopouvoir » ne peut pas fonctionner de manière démocratique. Il requiert une société d’experts. Pas de meilleures preuves à ce niveau que l’absence de consultation des citoyens sur la politique sanitaire depuis le début de la pandémie. Les mesures gouvernementales sont donc aujourd’hui légitimées par l’avis des médecins et des économistes, dont l’avis est ensuite relayé en boucle par les médias pour « fabriquer le consentement ».

Dans les faits, le passeport sanitaire ne peut donc se déployer que dans un « État d’exception », où l’impératif sécuritaire l’a définitivement emporté sur l’État de droit. En résumé : le passeport vaccinal ne fait que signer le basculement de nos sociétés vers un modèle post-démocratique, dans lequel des valeurs comme l’efficacité et la rentabilité se substituent à la volonté du peuple. Il est donc tout à fait possible de plébisciter le passeport sanitaire — à condition de plébisciter un gouvernement des élites.

Des risques de marginalisation

Dès lors, l’important n’est plus de prendre position pour ou contre le passeport vaccinal. Il faut en fait prévoir les conséquences possibles à son instauration. Cela n’est pas qu’une question de vaccin : le passeport vaccinal accentue aussi des inégalités sociales, notamment celles qui préexistent dans l’accès aux soins et aux services de santé.

Ce qui se présente à nous n’est ni plus ni moins qu’une « société de contrôle ». Dans cette dernière, la liberté de mouvement est à la fois suspendue à la santé et au statut économique, faisant de la « société ouverte » promise par la mondialisation une « société fermée ». Le passeport vaccinal entérine donc une limitation de la mobilité désormais mondiale, qu’il s’agisse des territoires nationaux ou de leurs frontières.

Voilà d’ailleurs le sens profond des « gestes barrières » et celui des barrières bien réelles — dans les bars, les restaurants — qui se sont installés dans nos environnements depuis un an et demi.

Second risque, la marginalisation. Foucault en fait la face sombre du biopouvoir : gérer la vie implique selon lui d’effectuer une « coupure entre ce qui doit vivre et ce qui doit mourir ». La modernité est donc marquée par l’exclusion de populations définies comme « dangereuses » ou « malades », raison pour laquelle Foucault n’a cessé de s’engager auprès des marginaux.

Le passeport vaccinal ne semble en effet pas incompatible avec les nombreuses discriminations qui empoisonnent déjà nos sociétés. Il nous faut donc à tout prix empêcher l’avènement ou le renforcement d’un monde dans lequel la mise au banc de certains individus pour leur opinion ou leur statut médical remplacerait la réflexion. L’agressivité croissante de certains discours dans les médias va malheureusement dans le sens d’une politique de l’émotion. À l’inverse, celle de certains opposants au passeport vaccinal sert à l’extrême droite.

S’attaquer au bon adversaire

Cela ne doit pourtant pas nous empêcher d’envisager les choses de façon pragmatique. Il faut notamment prendre en compte l’usure d’un personnel médical confronté à un manque de ressources persistant. Plusieurs études ont ainsi montré que les soignants ont connu une aggravation des problèmes psychologiques depuis le début de la pandémie.

Mais plutôt que de penser que le passeport vaccinal va tout résoudre, il est urgent de réfléchir aux causes structurelles, à savoir aux politiques néolibérales qui ont démantelé la plupart des structures publiques au cours des quarante dernières années. Selon moi, le passeport sanitaire ne constitue une solution « idéale » qu’aux yeux d’une gouvernance rompue à la logique de l’efficacité bureaucratique et hostile à tout autre modèle sociétal.

Nous semblons malheureusement condamnés à une nouvelle chasse aux sorcières — énième épisode historique dans lequel les rôles se distribueraient une fois de plus entre « bons citoyens » et boucs émissaires. Il semble pourtant urgent de trouver une solution apte à soulager les maux des soignants les plus exposés et des personnes vulnérables.

L’essentiel n’est pas de prendre position « pour ou contre » le passeport vaccinal. L’essentiel est de s’interroger sur les raisons qui ont plongé notre monde dans le chaos. Et pour cela, comme disait Foucault, il faut commencer à « penser autrement qu’on ne pense et à percevoir autrement qu’on ne voit ».