Quelques réflexions sur le soulèvement de Mai 68

Mis en ligne le 10 mai 2008

Cette contribution a été écrite à l’occasion d’un échange de points de vue sur Mai 68 est au sein du Conseil scientifique d’Attac — qui a fait circuler cet article dans ses réseaux de diffusion.

Par Isaac JOHSUA *

La littérature sur Mai 68 est considérable. Ce texte n’a pas pour ambition de passer en revue les événements, d’en faire (à nouveau) un compte-rendu complet et encore moins d’être exhaustif. Je voudrais plutôt, en un nombre réduit de pages, compléter l’existant, mettre en avant des éléments d’analyse qui (à ma connaissance) ont été peu ou pas soulignés dans les présentations disponibles. Tant il est vrai que le soulèvement printanier de 68 brille encore, quarante ans après, de mille feux, présente mille facettes, dont il sera difficile de faire le tour.

A mon avis, le bon cadre d’interprétation de la vague mondiale des années 60 nous est fourni par la tectonique des plaques. Celle-ci nous apprend que les plaques continentales glissent l’une sur l’autre. Les poussées sont gigantesques, mais les forces de frottement s’y opposent. L’ajustement tarde à se faire, les forces s’accumulent en des endroits précis et toute la structure lâche d’un coup. C’est le tremblement de terre, qui provoque d’énormes dégâts, mais rétablit, pour un temps, l’équilibre.

Je crois qu’il est impossible de comprendre la vague des années 60 sans prendre en compte la période 1914-45, exceptionnelle entre toutes, englobant sur une seule trentaine d’années, coup sur coup, les deux guerres mondiales et la plus grave crise économique que le monde ait connue. Une période que Churchill aurait qualifiée de « guerre de trente ans », qui a aussi été désignée comme époque « des guerres, des crises et des révolutions » par la 3e Internationale communiste. Par la violence déployée, par son ampleur, par la surface (mondiale) couverte, mais aussi par sa diversité (crises militaires, économiques, politiques, etc.) cette guerre de 30 ans marque la fin d’un monde. Après un tel choc, rien ne pouvait plus être comme avant. Pourtant pays dominants et classes dominantes n’ont rien eu de plus pressé que de tenter de reconstituer les anciennes formes de leur suprématie. Tentative vouée à l’échec, dans les pays colonisés, mais aussi au sein des métropoles impérialistes.

Du côté des pays colonisés, des choses essentielles avaient été brisées. La grande crise a suscité une effoyable misère, mais ce sont les deux guerres mondiales qui ont eu le plus grand impact. Elles ont montré des « maîtres » luttant à mort entre eux, terriblement affaiblis, incapables d’assurer leur domination, obligés, en désespoir de cause, de faire appel à l’aide de « colonisés » si méprisés par ailleurs. En positif, ces colonisés avaient les exemples des révolutions russe et chinoise. La révolution russe a montré qu’il était possible de s’émanciper de la tutelle des grands puissances établies. La chinoise a, encore plus clairement, montré qu’un peuple humilié par les grandes puissances et massacré par l’impérialisme japonais pouvait conquérir son indépendance. Ce n’est pas ici le lieu de détailler les conditions qui ont rendu possibles ces deux révolutions, mais il est clair que la guerre de 30 ans est à mettre au premier plan, qu’il s’agisse celle de 14-18 pour la Russie ou de l’invasion japonaise pour la Chine. Le colonisation était condamnée, car ses fondements avaient été sapés. Et pourtant les puissances coloniales n’ont eu qu’une seule idée : rétablir leur domination, dès la guerre terminée (le massacre de Sétif date du 8 mai 1945, la lutte du peuple vietnamien contre l’impérialisme français commence en 1946, etc. ). La lutte des peuples opprimés contre la domination coloniale va alors se déployer sur une trentaine d’années, occupant tout particulièrement les années 60 avec la lutte de libération du peuple vietnamien.

Si nous nous tournons maintenant vers les métropoles, la guerre de 30 ans n’y est certainement pas restée sans conséquences : elle a été suivie d’un violent mouvement de rattrapage. En Europe, les deux guerres mondiales et la grande crise ont entraîné énormément de destructions, d’usure et de non-renouvellement du capital fixe. Dès que les conditions du redémarrage de l’activité ont été réunies, une vague d’accumulation s’est gonflée, alimentée par la possibilité d’importer l’avance technique déjà acquise par les Etats-Unis. Aux Etats-Unis, sous l’impact de la grande crise, le volume du stock de capital fixe productif recule ou stagne à partir de 1931. Ici aussi il y a un effet de rattrapage, au sens de « rattraper son retard » par rapport à ce qui aurait pu avoir lieu si la tendance de long terme s’était prolongée sur sa lancée. Dans un cas et dans l’autre, en Europe ou aux Etats-Unis, le renouvellement d’ampleur du stock de capital fixe, son rajeunissement massif ou la diffusion accélérée des innovations ont poussé vers le haut productivités du capital et du travail, soutenant le taux de profit, entraînant une expansion accélérée.

Dès lors, qu’il s’agisse des pays colonisés ou des métropoles, le même phénomène est à l’œuvre, bien qu’avec des modalités extrêmement diversifiées : il y a un très grand retard de la « superstructure » sur « l’infrastructure ». Dans les pays colonisés, les bases de la domination ont été sapées, et pourtant celle-ci, dans ses modalités politiques, institutionnelles, militaires, etc. se perpétue, voire se renforce. Dans les métropoles, le rattrapage, l’expansion accélérée d’après-guerre se sont inévitablement accompagnés de bouleversements sociaux (montée rapide du salariat, de l’urbanisation, etc.) qui n’ont pas eu leur traduction dans une superstructure (institutions, mœurs, culture, etc.) demeurée figée, en décalage total avec une société profondément transformée. Dans les deux cas (pays colonisés et métropoles) une évolution qui aurait dû avoir lieu de toutes façons a été comprimée sur un temps très court par le choc de la guerre de 30 ans. Obligeant ce faisant la « superstructure » à un ajustement réalisé avec un grand retard, et dans la brutalité de l’explosion (ainsi que le suggère l’image de la tectonique des plaques).

La mondialisation actuelle, souvent présentée comme celle des échanges, est en réalité celle du capital productif, c’est-à-dire celle du salariat. Il est du plus haut intérêt de constater qu’elle a commencé, non dans les années 1990, mais au cours ou dès les lendemains de la seconde guerre mondiale. Le recul accéléré de la population employée dans l’agriculture (et la montée concomitante du salariat) datent de cette époque pour des pays tels que l’Italie, le Portugal ou l’Espagne, mais également pour le Mexique ou le Brésil, ou encore la Corée du sud et Taiwan. Or, l’environnement institutionnel, culturel, idéologique, etc. qui convient à un monde de paysans n’est pas du tout le même que celui adapté à un univers de salariés, celui valant pour la ruralité n’est pas celui qui vaut pour l’urbain, etc. L’ajustement aurait dû se produire de toutes façons, mais la réalité sociale s’est modifiée si vite qu’elle n’a pas laissé le temps de s’adapter à la superstructure institutionnelle, ou alors avec grand retard et grand fracas.

Ce schéma, valable pour des pays très divers, mais ayant en commun d’être entrés tardivement dans la course à la salarisation, vaut aussi pour la France, contrairement aux apparences. En 1914, la France aborde la « guerre de 30 ans » comme un pays encore agraire et rural par beaucoup d’aspects. En 1929 les Etats-Unis ont 60% de leur revenu national sous forme de salaires, alors que le pourcentage correspondant pour la France n’est, à la même date, que de 41%. Le poids des salaires dans le revenu national n’a d’ailleurs atteint en France le niveau américain de 1929 qu’après 1974 (58,2%, à cette dernière date). Il faudra attendre 1967 pour qu’en ce qui concerne l’économie privée, la part de l’emploi salarié dans l’emploi total rattrape en France le niveau que les Etats-Unis avaient atteint dès 1929, soit 72,2%. Des chiffres qui montrent que l’essentiel de la mutation a eu lieu dans les années d’après-guerre, accompagnant la marche forcée des « trente glorieuses ».

Si nous voulons encore illustrer par un autre aspect cette vision de 68 comme un contrecoup lointain du choc extrême de la guerre de 30 ans, n’oublions pas que, dans tous les pays, le mouvement de ces années est au premier chef celui de la jeunesse. Il est donc étroitement lié au baby boom de l’immédiat après-guerre, que nombre de démographes interprètent, là encore, comme un rattrapage après les pertes sans nombre et le déficit des naissances des deux conflits mondiaux et de la grande dépression, en somme comme un sursaut vital après une longue période mortifère.

Le Mai français

Mai 68, mouvement mondial, a aussi suivi des rails nationaux dans chaque pays. Je voudrais consacrer les pages qui suivent à la France. Parce que nous sommes directement intéressés. Mais aussi parce que le 68 français a été à nul autre pareil, révélant fortement des traits qui n’ont été qu’esquissés ailleurs.

Au sortir de la deuxième guerre mondiale la société française demeure encore, par beaucoup d’aspects, agraire, artisanale, rurale. A quelques grandes exceptions près, la taille des entreprises est toujours modeste, et la classe ouvrière encore proche du métier. Après la Libération, la transformation est brutale, en une vingtaine d’années. On assiste à un extraordinaire essor du salariat, du nombre et de la place relative des ouvriers, de l’urbanisation. S’agissant de la classe ouvrière, le même vocable ne recouvre pas la même réalité : taylorisme et fordisme sont passés par là, brisant le métier et les qualifications, poussant les cadences, avilissant le travail, lui enlevant le peu de sens qu’il pouvait encore avoir. Des usines, imposantes en nombre et en taille, ont été bâties, d’énormes concentrations ouvrières ont remodelé le paysage urbain. Un retard séculaire, aggravé depuis 1914, a été rattrapé par une course éperdue, en quelques années.

Pourtant, tout l’environnement institutionnel et culturel n’a pas suivi. Cet environnement est demeuré celui, figé, traditionnel, autoritaire, adapté à la société d’avant la guerre de 30 ans. Une société qui, dans ses profondeurs, relevait plus de la petite production marchande que du capitalisme développé. Or, il y a une adéquation entre un monde de petite production (paysans, artisans, petits commerçants, petits patrons) et un univers institutionnel et culturel où prédominent les notions d’autorité, d’une hiérarchie teintée de paternalisme, d’ordre et de tradition. Une société moralisante, dont la pièce centrale est la famille et qui, de ce fait même, repose fortement sur l’oppression de la femme et de la jeunesse ainsi que sur un strict contrôle de la sexualité. Des institutions sont là pour accompagner ce rôle (école, université, apprentissage), le garantir (casernes, prisons, etc.), le prolonger (contrôle moralisant de la culture). Le « travail, famille, patrie » du pétainisme n’est pas tombé du ciel, il était l’idéal inavoué d’une société où petite production et famille traditionnelle pouvaient se recouvrir, où la patrie était vue comme la coagulation de millions de petites unités.

En se constituant, le capitalisme a trouvé la famille déjà depuis longtemps installée. Il s’en est emparée, se l’est subordonnée, en une articulation faite de consolidation mais également de destruction. En effet, ce n’est que quand elle est liée à la petite production (paysannerie, artisanat, etc.) que la famille peut déployer et combiner ses différentes fonctions : lieu de reproduction de l’espèce, d’apprentissage social général, de formation professionnelle, de production matérielle, de consommation, d’assurance sociale, de loisir. Le développement capitaliste arrache à la famille ces fonctions une à une, et crée ainsi sa crise. Tel est en particulier le cas de la fonction de production (déplacée dans l’entreprise) et de celle de formation (concentrée dans l’école). Ainsi est créée la jeunesse comme catégorie sociale spécifique, parce qu’écartelée entre diverses instances (famille, école, entreprise, etc.) et parce que regroupée en masse dans des institutions qui lui sont propres. Or, cette évolution, déjà entamée depuis fort longtemps, a été brutalement accélérée dans l’après-guerre et concentrée sur une vingtaine d’années où la petite production a été battue en brèche alors que le salariat se généralisait. Ses bases habituelles venant à lui manquer, la famille a tout à coup approfondi sa crise, alors que la jeunesse était créée comme phénomène de masse. Un phénomène de masse concentré (par l’explosion de l’urbanisation) et organisé (par la multiplication des instances sociales de formation). Mais alimenté également par le boom démographique (en 1970, les moins de 21 ans représentent en France plus de 40% de la population totale) et par l’extraordinaire montée en puissance du nombre d’étudiants et plus généralement de la scolarisation (de 1952 à 1962, le nombre des élèves du second degré a crû de 44% en RFA, de 62% en Angleterre, de 133% en France !).

Sur la ferme paysanne traditionnelle d’avant-guerre, rapport de production et famille se superposaient exactement et se renforçaient mutuellement : la petite production était maintenue parce qu’elle mettait en œuvre les forces d’une famille, la famille était confortée parce qu’elle disposait en permanence du soubassement matériel de la petite production, le tout fonctionnant d’autant mieux que la petite exploitation accordait encore une assez grande place à la production pour compte propre. Dans un tel cadre, l’oppression de la femme n’a pas d’échappatoire : le mari est tout à la fois le propriétaire de la terre, le chef de l’exploitation (c’est-à-dire l’organisateur des travaux) et le chef de famille. Dès lors, l’insertion massive des femmes dans le salariat d’après guerre aura une extraordinaire portée émancipatrice, parce que (contrairement à la petite production) elle fait sortir la femme du cercle étroit de la famille, lui fournit un revenu distinct de celui du mari et la fait pénétrer dans d’autres institutions, avec d’autres règles (l’entreprise, éventuellement le syndicat, etc.). Ainsi, la crise de la famille jette les bases de la révolte féministe. Elle jette aussi les bases d’un bouleversement de la sexualité, car la famille traditionnelle n’est plus en mesure d’imposer ce qu’elle exigeait jusque-là (et qui allait de pair avec sa reproduction), à savoir une sexualité strictement encadrée, hétérosexuelle et se réalisant par le mariage.

Mai 68 est d’abord l’expression de cette contradiction : toute une superstructure institutionnelle et culturelle n’est plus en adéquation avec ce qu’est désormais la réalité économique et sociale de la France de la fin des années soixante. Le capitalisme développé est constamment en mouvement ; il est inévitablement ouvert aux innovations, au renouvellement rapide des produits, des méthodes, des modes. A peine a-t-il établi une réalité qu’il lui faut la modifier. La grande ville brasse en permanence les rapports, les relations que la vie rurale avait figé. Le salariat de grandes entreprises brise le rapport paternaliste qui peut encore prévaloir dans les PME et fait apparaître dans une plus grande clarté les rapports d’exploitation. Ce salariat de grandes unités donne une plus grande place à l’organisation propre de la classe et une plus grande fluidité aux rapports directs entre travailleurs. L’insertion grandissante des femmes dans le salariat mine l’ancien lien de dépendance familiale, donne un nouvel essor à leur mouvement de libération. L’école enrôle des jeunes de plus en plus nombreux et pour de plus en plus longtemps. La lutte des femmes pour leur émancipation, la révolte de la jeunesse accentuent, en retour, la crise la famille traditionnelle. Tout converge donc pour remettre en cause l’ancien carcan de l’immobilisme, de la tradition, du moralisme, de l’autorité, du paternalisme.

Le pouvoir de de Gaulle était une parfaite symbolique des profondes contradictions traversant la société française des années soixante. Il ne s’agissait pas seulement du « pouvoir personnel », quasi-monarchique d’un Président de la Ve République. Il avait une façon bien à lui d’exercer ce pouvoir : celui d’un père qu’on peut admirer et craindre tout à la fois, d’un père qui rassure, encourage, exalte les grandes vertus, mais gronde quand il le faut et peut châtier si nécessaire. Le paternalisme autoritaire au sommet de l’Etat couronnait ainsi le paternalisme autoritaire dans la société. De Gaulle a concentré en sa personne les traits de l’ancienne société : il n’est pas étonnant que, pris pour cible, il ait été chassé par le mouvement, avec un an d’écart.

Mai 68 a été la combinaison originale d’une puissante révolte étudiante et d’un immense soulèvement ouvrier, avec près de 10 millions de grévistes (dont beaucoup occupaient leur lieu de travail). Rien de contradictoire avec le Mai 68 vu comme un mouvement de révolte libertaire, anti-autoritaire, secouant les anciennes institutions, bouleversant les anciennes mœurs. Une grille de lecture qui ne vaut pas seulement pour la révolte étudiante ou lycéenne, qui concerne aussi d’importantes franges du mouvement ouvrier, en particulier les nombreux jeunes récemment intégrés dans les usines. Sans doute avons-nous ici la résurgence d’un très ancien courant révolutionnaire français, mais pas seulement. La société française a en quelque sorte remis les pendules à l’heure, entamant en quelques semaines l’adaptation qui avait trop tardé des institutions, des mœurs, de la culture, à une réalité sociale qui avait profondément changé depuis la Libération. Ainsi en a-t-il été également de cette institution qu’on appelle l’entreprise, dont le mode de « gouvernance » était trop souvent hérité de l’ancienne entreprise familiale, paternaliste, autoritaire, hiérarchisée, une entreprise avec, souvent, des « syndicats maisons » imposés, une répression féroce, des attaques de « nervis » payés par le patron. Dans cette entreprise, Mai 68 a surtout signifié une « modernisation » des rapports sociaux (reconnaissance de la section syndicale, un nouvel espace de la négociation sociale, etc.), des exigences démocratiques entièrement nouvelles dans la conduite des luttes (décisions en AG, élection de délégués, etc.), et enfin une quête, toujours inachevée (cf. Lip) de l’autogestion et, au-delà, du sens du travail.

Qu’il s’agisse de l’entreprise, de la famille, de l’école, de la prison, des hôpitaux psychiatriques, etc., pas une seule institution qui ait échappé à la contestation, au feu roulant de la critique. Mai 68 est, au fond, une immense prise de parole. Prise de parole pendant les événements, partout, dans les amphithéâtres, dans les cours d’usine ou d’école, dans les bureaux, dans la rue. Mais prise de parole aussi après, car toutes les institutions devaient être remodelées pour refuser ce qui tombait d’en haut sans être discuté, pour faire en sorte que chacun ait son mot à dire.

Si le problème du pouvoir a partout été posé, à tous les niveaux, dans toutes les institutions, il ne l’a pas été, nous le savons, en ce qui concerne le pouvoir politique central, ni dans le vouloir subjectif des masses, ni même de par la dynamique incontrôlée mise en mouvement par la révolte étudiante. Il y a eu l’aspiration profonde à une autre société, mais pas d’exigence d’un autre pouvoir politique, et encore moins de double pouvoir.

Entendons-nous bien. Tout grand mouvement populaire (et celui de Mai en était un) pose inévitablement la question de la révolution. Il fait éclater au grand jour les couches superposées d’exploitation et d’oppression sur lesquelles repose le capitalisme, libère la parole de ceux qui ne la prennent jamais, révèle l’aspiration latente à une autre société, l’espoir d’un autre monde. Quel que soit son point de départ ou l’occasion qui lui donne naissance, il jette sur la scène centrale ceux qui ont pendant longtemps subi en silence injustices et rebuffades. Les soutiers montent sur le pont et prennent la parole. Même si ce n’est pas la révolution, il en reste toujours quelque chose, et quelque chose d’essentiel. Une grande partie du mouvement de mai 68 voulait la révolution, mais, étant donné ses motivations profondes, pouvait se contenter d’une révolution de la société et non du pouvoir qui la chapeautait. Le mot d’ordre « changer la vie » exprime bien cette formidable ambiguïté : il disait à la fois la volonté révolutionnaire, mais aussi avouait qu’il s’agissait de changer la vie…de tous les jours. Très nombreux parmi les participants sont d’ailleurs ceux (à l’Université, par exemple) qui se sont intégrés dans les multiples processus de réforme institutionnelle sans avoir en aucune façon le sentiment de trahir leurs idéaux de départ. C’est aussi pourquoi le reflux s’est fait aussi vite, pourquoi le mouvement s’est scindé si vite entre les « politiques » et les autres : l’ancien cadre vermoulu avait sauté, une brèche était à l’évidence ouverte et ceux qui n’avaient jamais espéré rien d’autre qu’une « révolution sociétale » pouvaient se sentir satisfaits.

Tout grand mouvement populaire a son enjeu. Ce qui ne veut pas dire que son aboutissement soit écrit d’avance : de l’affrontement même qui le constitue peut sortir autre chose que ce qui y était inclus. Il n’en demeure pas moins que cet enjeu existe et qu’il va lester d’une certaine pesanteur la trajectoire suivie. La révolution des œillets au Portugal avait pour enjeu la disparition du salazarisme, la démocratie et l’entrée du pays dans la modernité (ce qui voulait dire aussi dans l’UE) et non une improbable révolution socialiste. Le peuple portugais était prêt à se battre pour le premier de ces enjeux, pas pour le second. L’enjeu du Mai français était clairement celui d’une révolution de la société et non celui d’un renversement du pouvoir politique central.

Les protagonistes de Mai

L’analyse qui précède devrait nous amener à jeter un regard neuf sur les rôles joués par les deux grands protagonistes du Mai français, le mouvement étudiant et la classe ouvrière. En ce qui concerne le premier de ces acteurs, nous avons eu tendance à lui appliquer les vieux schémas : le mouvement étudiant était vu comme une plaque sensible de la société, comme un révélateur de ses contradictions, etc.., quitte à y ajouter une analyse spécifique des problèmes particuliers vécus par les étudiants de l’époque. Rien de tout cela n’est faux, mais demeure insuffisant. La question est la suivante : est-ce simplement en tant qu’étudiants que les étudiants ont agi ou bien déjà en tant que futurs salariés ? Bien plus nombreux que par le passé, les étudiants de 1968 avaient une origine populaire bien plus marquée que les générations antérieures de l’Université. Ceux parmi eux qui faisaient des études pour reprendre l’étude ou le cabinet de papa n’étaient plus qu’une minorité. La grande majorité était destinée au salariat et le savait. Mais pas n’importe quel salariat : pas celui des ouvriers, mais celui des employés, des techniciens, des cadres. Par une sorte de révolution en avance, ils se sont révoltés en tant que membres et représentants de ce nouveau salariat. A un nouveau salariat devait nécessairement correspondre un nouvel environnement. Avoir un niveau d’éducation élevé, être technicien ou cadre, etc.. apparaissait comme étant en totale contradiction avec le maintien d’une société figée dans un univers à la Pétain.

Entre le mouvement étudiant (qui représentait bien plus que lui-même) et la classe ouvrière traditionnelle, il y a eu convergence, au mieux confluence, mais guère plus. « Frapper ensemble », sans doute, « marcher séparément », certainement. Dans cette valse-hésitation, la domination stalinienne sur la classe ouvrière a joué son rôle, mais aussi le fait qu’étaient en présence un ancien et un nouveau salariat et que, au-delà des programmes et des revendications, la façon même de voir le monde n’était pas la même de part et d’autre. L’aspiration anti-autoritaire, la lutte féministe, celle pour la libération sexuelle, etc.. apparaissaient comme autant de revendications étranges (pour ne pas dire plus) à la classe ouvrière traditionnelle. Il y a une adéquation entre la façon de fonctionner du stalinisme et un certain sens de l’autorité, de l’ordre, de la discipline, de la classe ouvrière traditionnelle, telle qu’elle a été forgée et éduquée par le despotisme d’usine. Cette classe ouvrière, qui s’est affirmée pendant le mouvement de mai comme l’opposant le plus formidable à la bourgeoisie (les dix millions de grévistes..) était aussi, en quelque sorte, le symétrique de la société d’ordre que combattait le mouvement. D’où, une incompréhension qui ne découlait pas seulement de la prégnance du PCF ou de problèmes de langage.

La comparaison avec 1936 est ici particulièrement éclairante. Les grandes grèves avec occupation de juin 36 constituent certainement le premier grand soulèvement ouvrier de France. Les succès alors engrangés renvoient, pour une bonne part, à la capacité du pôle ouvrier à rassembler autour de lui les diverses catégories d’un nouveau salariat encore peu développé et, au-delà, à susciter la sympathie ou neutraliser l’opposition des couches de la petite production, encore nombreuses à cette époque. Un front de classe, avec hégémonie ouvrière, telle est aussi une des dimensions essentielles de la Résistance, avec les luttes des mineurs, des cheminots, le rôle du PC, mais aussi avec le programme de ladite Résistance, dont la création d’une Sécurité Sociale significativement destinée au départ aux seuls salariés.

En 68, nous n’avons plus l’hégémonie ouvrière incontestée de 36, mais un nouveau salariat qui passe une alliance précautionneuse avec l’ancienne classe ouvrière d’usine pour tenter de se frayer un chemin entre deux conservatismes, l’un, le gaullisme de la société officielle, l’autre, le stalinisme de la contre-société. C’est cette alliance maintenue qui, dans la foulée de 68, a obtenu coup sur coup deux grands succès politiques : le départ de de Gaulle en 69 et l’arrivée de Mitterand au pouvoir en 81. 1936, c’est l’irruption du fait ouvrier. 1968, c’est l’affirmation du caractère désormais universel du salariat. Un salariat qui couvre la quasi-intégralité de l’espace social, mais qui s’est, en contrepartie, diversifié, englobant les situations et les niveaux de vie les plus divers. Comment constituer l’unité politique de ce prolétariat élargi ? Mai 68 avait réussi à le faire, mais la question demeure toujours posée aujourd’hui, comme un enjeu stratégique majeur.

L’avenir de Mai

Il est impossible de refaire l’Histoire ; mais il est tout aussi impossible d’admettre que rien d’autre ne pouvait advenir que ce qui est advenu. Une autre configuration politique, un autre déroulement des événements auraient pu déboucher sur d’autres horizons. Cela n’a pas été le cas, et il est fréquent d’entendre dire que ce soulèvement n’a fait, en définitive, qu’annoncer l’individualisme et le libéralisme des temps actuels. Mais n’est-ce pas là une banalité ? Tout mouvement qui brasse une société toute entière ouvre une alternative. Soit il débouche sur la révolution. Soit, comme toute crise, il dénoue les anciennes contradictions, et, aidant le système à se réformer, le modernise. Il y a, à l’évidence, un lien entre Mai et la modernisation du capitalisme qui a suivi, celle de la « participation », de « l’enrichissement des tâches », du travail en équipes. Il serait cependant aberrant d’en déduire que c’est à cela que se réduit l’héritage de 68.

Il faudrait tenir un discours sur cet héritage ; mais cela reviendrait à écrire un tout autre texte. Certaines choses pourtant sautent aux yeux. De la dénonciation de l’Etat policier à celle des « petits chefs » dans les usines, de l’attaque lancée contre les mandarins de l’Université au démontage critique de toutes les institutions, questionner le pouvoir est bien un fil conducteur du Mai français. Partout, la même mise en demeure est lancée : autorité, justifie-toi ! Il en est résulté une contrepartie éminemment positive : la compréhension que le pouvoir ne se réduit pas à celui, central, de l’Etat, qu’il est partout et doit être partout questionné ; que l’exigence démocratique ne se ramène pas au jour sacré des élections mais doit être portée chaque jour et en tous lieux ; que l’espoir du grand soir doit aller de pair avec la construction d’espaces de lutte qui préfigurent dès aujourd’hui l’autre monde que nous voulons. Mais il en est résulté aussi une contrepartie négative qu’il ne faut pas oublier, la tendance à contourner deux des fondements, et pas des moindres, du pouvoir bourgeois : l’exploitation du travail, à une extrémité, et l’Etat, à l’autre extrémité.

N’est-il pas significatif que nous retrouvions avec le mouvement altermondialiste les mêmes impasses, mais aussi les mêmes exigences ? A savoir la démocratie, que l’on veut voir approfondie jour après jour, étendue à tous les domaines, une démocratie qui rentre alors en contradiction avec la société d’oppression et d’exploitation. A savoir aussi ne pas déléguer à d’autres son émancipation, prendre en charge sa propre libération. A savoir enfin ne pas tout renvoyer aux lendemains qui chantent, commencer à esquisser un autre monde ici et maintenant, même s’il est clair qu’un autre monde exige une autre société.

Il faudrait aller bien au-delà et interroger le foisonnement de Mai, en étant certain d’y trouver bien des réponses à nos questions. Mais avant d’en venir là, il faudrait dire cette chose toute simple : que l’apport essentiel de Mai 68 est d’abord d’avoir eu lieu et que c’est bien ce que lui reprochent surtout ses détracteurs. D’avoir eu lieu et d’avoir rappelé que l’élan, le stupéfiant élan pour un autre monde n’attend que l’occasion de revenir parmi nous.


* Isaac Johsua est économiste, membre du Conseil scientifique d’Attac.


Source : Europe Solidaire Sans Frontières


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