Quelques réflexions sur le soulèvement de Mai 68

Mis en ligne le 10 mai 2008

Cette contri­bu­tion a été écrite à l’occasion d’un échange de points de vue sur Mai 68 est au sein du Conseil scien­ti­fique d’Attac — qui a fait cir­cu­ler cet article dans ses réseaux de dif­fu­sion.

Par Isaac JOHSUA *

La lit­té­ra­ture sur Mai 68 est consi­dé­rable. Ce texte n’a pas pour ambi­tion de passer en revue les évé­ne­ments, d’en faire (à nou­veau) un compte-rendu com­plet et encore moins d’être exhaus­tif. Je vou­drais plutôt, en un nombre réduit de pages, com­plé­ter l’existant, mettre en avant des élé­ments d’analyse qui (à ma connais­sance) ont été peu ou pas sou­li­gnés dans les pré­sen­ta­tions dis­po­nibles. Tant il est vrai que le sou­lè­ve­ment prin­ta­nier de 68 brille encore, qua­rante ans après, de mille feux, pré­sente mille facettes, dont il sera dif­fi­cile de faire le tour.

A mon avis, le bon cadre d’interprétation de la vague mon­diale des années 60 nous est fourni par la tec­to­nique des plaques. Celle-ci nous apprend que les plaques conti­nen­tales glissent l’une sur l’autre. Les pous­sées sont gigan­tesques, mais les forces de frot­te­ment s’y opposent. L’ajustement tarde à se faire, les forces s’accumulent en des endroits précis et toute la struc­ture lâche d’un coup. C’est le trem­ble­ment de terre, qui pro­voque d’énormes dégâts, mais réta­blit, pour un temps, l’équilibre.

Je crois qu’il est impos­sible de com­prendre la vague des années 60 sans prendre en compte la période 1914-45, excep­tion­nelle entre toutes, englo­bant sur une seule tren­taine d’années, coup sur coup, les deux guerres mon­diales et la plus grave crise éco­no­mique que le monde ait connue. Une période que Churchill aurait qua­li­fiée de « guerre de trente ans », qui a aussi été dési­gnée comme époque « des guerres, des crises et des révo­lu­tions » par la 3e Internationale com­mu­niste. Par la vio­lence déployée, par son ampleur, par la sur­face (mon­diale) cou­verte, mais aussi par sa diver­sité (crises mili­taires, éco­no­miques, poli­tiques, etc.) cette guerre de 30 ans marque la fin d’un monde. Après un tel choc, rien ne pou­vait plus être comme avant. Pourtant pays domi­nants et classes domi­nantes n’ont rien eu de plus pressé que de tenter de recons­ti­tuer les anciennes formes de leur supré­ma­tie. Tentative vouée à l’échec, dans les pays colo­ni­sés, mais aussi au sein des métro­poles impé­ria­listes.

Du côté des pays colo­ni­sés, des choses essen­tielles avaient été bri­sées. La grande crise a sus­cité une effoyable misère, mais ce sont les deux guerres mon­diales qui ont eu le plus grand impact. Elles ont montré des « maîtres » lut­tant à mort entre eux, ter­ri­ble­ment affai­blis, inca­pables d’assurer leur domi­na­tion, obli­gés, en déses­poir de cause, de faire appel à l’aide de « colo­ni­sés » si mépri­sés par ailleurs. En posi­tif, ces colo­ni­sés avaient les exemples des révo­lu­tions russe et chi­noise. La révo­lu­tion russe a montré qu’il était pos­sible de s’émanciper de la tutelle des grands puis­sances éta­blies. La chi­noise a, encore plus clai­re­ment, montré qu’un peuple humi­lié par les grandes puis­sances et mas­sa­cré par l’impérialisme japo­nais pou­vait conqué­rir son indé­pen­dance. Ce n’est pas ici le lieu de détailler les condi­tions qui ont rendu pos­sibles ces deux révo­lu­tions, mais il est clair que la guerre de 30 ans est à mettre au pre­mier plan, qu’il s’agisse celle de 14-18 pour la Russie ou de l’invasion japo­naise pour la Chine. Le colo­ni­sa­tion était condam­née, car ses fon­de­ments avaient été sapés. Et pour­tant les puis­sances colo­niales n’ont eu qu’une seule idée : réta­blir leur domi­na­tion, dès la guerre ter­mi­née (le mas­sacre de Sétif date du 8 mai 1945, la lutte du peuple viet­na­mien contre l’impérialisme fran­çais com­mence en 1946, etc. ). La lutte des peuples oppri­més contre la domi­na­tion colo­niale va alors se déployer sur une tren­taine d’années, occu­pant tout par­ti­cu­liè­re­ment les années 60 avec la lutte de libé­ra­tion du peuple viet­na­mien.

Si nous nous tour­nons main­te­nant vers les métro­poles, la guerre de 30 ans n’y est cer­tai­ne­ment pas restée sans consé­quences : elle a été suivie d’un violent mou­ve­ment de rat­tra­page. En Europe, les deux guerres mon­diales et la grande crise ont entraîné énor­mé­ment de des­truc­tions, d’usure et de non-renou­vel­le­ment du capi­tal fixe. Dès que les condi­tions du redé­mar­rage de l’activité ont été réunies, une vague d’accumulation s’est gon­flée, ali­men­tée par la pos­si­bi­lité d’importer l’avance tech­nique déjà acquise par les Etats-Unis. Aux Etats-Unis, sous l’impact de la grande crise, le volume du stock de capi­tal fixe pro­duc­tif recule ou stagne à partir de 1931. Ici aussi il y a un effet de rat­tra­page, au sens de « rat­tra­per son retard » par rap­port à ce qui aurait pu avoir lieu si la ten­dance de long terme s’était pro­lon­gée sur sa lancée. Dans un cas et dans l’autre, en Europe ou aux Etats-Unis, le renou­vel­le­ment d’ampleur du stock de capi­tal fixe, son rajeu­nis­se­ment massif ou la dif­fu­sion accé­lé­rée des inno­va­tions ont poussé vers le haut pro­duc­ti­vi­tés du capi­tal et du tra­vail, sou­te­nant le taux de profit, entraî­nant une expan­sion accé­lé­rée.

Dès lors, qu’il s’agisse des pays colo­ni­sés ou des métro­poles, le même phé­no­mène est à l’œuvre, bien qu’avec des moda­li­tés extrê­me­ment diver­si­fiées : il y a un très grand retard de la « super­struc­ture » sur « l’infrastructure ». Dans les pays colo­ni­sés, les bases de la domi­na­tion ont été sapées, et pour­tant celle-ci, dans ses moda­li­tés poli­tiques, ins­ti­tu­tion­nelles, mili­taires, etc. se per­pé­tue, voire se ren­force. Dans les métro­poles, le rat­tra­page, l’expansion accé­lé­rée d’après-guerre se sont inévi­ta­ble­ment accom­pa­gnés de bou­le­ver­se­ments sociaux (montée rapide du sala­riat, de l’urbanisation, etc.) qui n’ont pas eu leur tra­duc­tion dans une super­struc­ture (ins­ti­tu­tions, mœurs, culture, etc.) demeu­rée figée, en déca­lage total avec une société pro­fon­dé­ment trans­for­mée. Dans les deux cas (pays colo­ni­sés et métro­poles) une évo­lu­tion qui aurait dû avoir lieu de toutes façons a été com­pri­mée sur un temps très court par le choc de la guerre de 30 ans. Obligeant ce fai­sant la « super­struc­ture » à un ajus­te­ment réa­lisé avec un grand retard, et dans la bru­ta­lité de l’explosion (ainsi que le sug­gère l’image de la tec­to­nique des plaques).

La mon­dia­li­sa­tion actuelle, sou­vent pré­sen­tée comme celle des échanges, est en réa­lité celle du capi­tal pro­duc­tif, c’est-à-dire celle du sala­riat. Il est du plus haut inté­rêt de consta­ter qu’elle a com­mencé, non dans les années 1990, mais au cours ou dès les len­de­mains de la seconde guerre mon­diale. Le recul accé­léré de la popu­la­tion employée dans l’agriculture (et la montée conco­mi­tante du sala­riat) datent de cette époque pour des pays tels que l’Italie, le Portugal ou l’Espagne, mais éga­le­ment pour le Mexique ou le Brésil, ou encore la Corée du sud et Taiwan. Or, l’environnement ins­ti­tu­tion­nel, cultu­rel, idéo­lo­gique, etc. qui convient à un monde de pay­sans n’est pas du tout le même que celui adapté à un uni­vers de sala­riés, celui valant pour la rura­lité n’est pas celui qui vaut pour l’urbain, etc. L’ajustement aurait dû se pro­duire de toutes façons, mais la réa­lité sociale s’est modi­fiée si vite qu’elle n’a pas laissé le temps de s’adapter à la super­struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle, ou alors avec grand retard et grand fracas.

Ce schéma, valable pour des pays très divers, mais ayant en commun d’être entrés tar­di­ve­ment dans la course à la sala­ri­sa­tion, vaut aussi pour la France, contrai­re­ment aux appa­rences. En 1914, la France aborde la « guerre de 30 ans » comme un pays encore agraire et rural par beau­coup d’aspects. En 1929 les Etats-Unis ont 60% de leur revenu natio­nal sous forme de salaires, alors que le pour­cen­tage cor­res­pon­dant pour la France n’est, à la même date, que de 41%. Le poids des salaires dans le revenu natio­nal n’a d’ailleurs atteint en France le niveau amé­ri­cain de 1929 qu’après 1974 (58,2%, à cette der­nière date). Il faudra attendre 1967 pour qu’en ce qui concerne l’économie privée, la part de l’emploi sala­rié dans l’emploi total rat­trape en France le niveau que les Etats-Unis avaient atteint dès 1929, soit 72,2%. Des chiffres qui montrent que l’essentiel de la muta­tion a eu lieu dans les années d’après-guerre, accom­pa­gnant la marche forcée des « trente glo­rieuses ».

Si nous vou­lons encore illus­trer par un autre aspect cette vision de 68 comme un contre­coup loin­tain du choc extrême de la guerre de 30 ans, n’oublions pas que, dans tous les pays, le mou­ve­ment de ces années est au pre­mier chef celui de la jeu­nesse. Il est donc étroi­te­ment lié au baby boom de l’immédiat après-guerre, que nombre de démo­graphes inter­prètent, là encore, comme un rat­tra­page après les pertes sans nombre et le défi­cit des nais­sances des deux conflits mon­diaux et de la grande dépres­sion, en somme comme un sur­saut vital après une longue période mor­ti­fère.

Le Mai français

Mai 68, mou­ve­ment mon­dial, a aussi suivi des rails natio­naux dans chaque pays. Je vou­drais consa­crer les pages qui suivent à la France. Parce que nous sommes direc­te­ment inté­res­sés. Mais aussi parce que le 68 fran­çais a été à nul autre pareil, révé­lant for­te­ment des traits qui n’ont été qu’esquissés ailleurs.

Au sortir de la deuxième guerre mon­diale la société fran­çaise demeure encore, par beau­coup d’aspects, agraire, arti­sa­nale, rurale. A quelques grandes excep­tions près, la taille des entre­prises est tou­jours modeste, et la classe ouvrière encore proche du métier. Après la Libération, la trans­for­ma­tion est bru­tale, en une ving­taine d’années. On assiste à un extra­or­di­naire essor du sala­riat, du nombre et de la place rela­tive des ouvriers, de l’urbanisation. S’agissant de la classe ouvrière, le même vocable ne recouvre pas la même réa­lité : tay­lo­risme et for­disme sont passés par là, bri­sant le métier et les qua­li­fi­ca­tions, pous­sant les cadences, avi­lis­sant le tra­vail, lui enle­vant le peu de sens qu’il pou­vait encore avoir. Des usines, impo­santes en nombre et en taille, ont été bâties, d’énormes concen­tra­tions ouvrières ont remo­delé le pay­sage urbain. Un retard sécu­laire, aggravé depuis 1914, a été rat­trapé par une course éper­due, en quelques années.

Pourtant, tout l’environnement ins­ti­tu­tion­nel et cultu­rel n’a pas suivi. Cet envi­ron­ne­ment est demeuré celui, figé, tra­di­tion­nel, auto­ri­taire, adapté à la société d’avant la guerre de 30 ans. Une société qui, dans ses pro­fon­deurs, rele­vait plus de la petite pro­duc­tion mar­chande que du capi­ta­lisme déve­loppé. Or, il y a une adé­qua­tion entre un monde de petite pro­duc­tion (pay­sans, arti­sans, petits com­mer­çants, petits patrons) et un uni­vers ins­ti­tu­tion­nel et cultu­rel où pré­do­minent les notions d’autorité, d’une hié­rar­chie tein­tée de pater­na­lisme, d’ordre et de tra­di­tion. Une société mora­li­sante, dont la pièce cen­trale est la famille et qui, de ce fait même, repose for­te­ment sur l’oppression de la femme et de la jeu­nesse ainsi que sur un strict contrôle de la sexua­lité. Des ins­ti­tu­tions sont là pour accom­pa­gner ce rôle (école, uni­ver­sité, appren­tis­sage), le garan­tir (casernes, pri­sons, etc.), le pro­lon­ger (contrôle mora­li­sant de la culture). Le « tra­vail, famille, patrie » du pétai­nisme n’est pas tombé du ciel, il était l’idéal inavoué d’une société où petite pro­duc­tion et famille tra­di­tion­nelle pou­vaient se recou­vrir, où la patrie était vue comme la coa­gu­la­tion de mil­lions de petites unités.

En se consti­tuant, le capi­ta­lisme a trouvé la famille déjà depuis long­temps ins­tal­lée. Il s’en est empa­rée, se l’est subor­don­née, en une arti­cu­la­tion faite de conso­li­da­tion mais éga­le­ment de des­truc­tion. En effet, ce n’est que quand elle est liée à la petite pro­duc­tion (pay­san­ne­rie, arti­sa­nat, etc.) que la famille peut déployer et com­bi­ner ses dif­fé­rentes fonc­tions : lieu de repro­duc­tion de l’espèce, d’apprentissage social géné­ral, de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, de pro­duc­tion maté­rielle, de consom­ma­tion, d’assurance sociale, de loisir. Le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste arrache à la famille ces fonc­tions une à une, et crée ainsi sa crise. Tel est en par­ti­cu­lier le cas de la fonc­tion de pro­duc­tion (dépla­cée dans l’entreprise) et de celle de for­ma­tion (concen­trée dans l’école). Ainsi est créée la jeu­nesse comme caté­go­rie sociale spé­ci­fique, parce qu’écartelée entre diverses ins­tances (famille, école, entre­prise, etc.) et parce que regrou­pée en masse dans des ins­ti­tu­tions qui lui sont propres. Or, cette évo­lu­tion, déjà enta­mée depuis fort long­temps, a été bru­ta­le­ment accé­lé­rée dans l’après-guerre et concen­trée sur une ving­taine d’années où la petite pro­duc­tion a été battue en brèche alors que le sala­riat se géné­ra­li­sait. Ses bases habi­tuelles venant à lui man­quer, la famille a tout à coup appro­fondi sa crise, alors que la jeu­nesse était créée comme phé­no­mène de masse. Un phé­no­mène de masse concen­tré (par l’explosion de l’urbanisation) et orga­nisé (par la mul­ti­pli­ca­tion des ins­tances sociales de for­ma­tion). Mais ali­menté éga­le­ment par le boom démo­gra­phique (en 1970, les moins de 21 ans repré­sentent en France plus de 40% de la popu­la­tion totale) et par l’extraordinaire montée en puis­sance du nombre d’étudiants et plus géné­ra­le­ment de la sco­la­ri­sa­tion (de 1952 à 1962, le nombre des élèves du second degré a crû de 44% en RFA, de 62% en Angleterre, de 133% en France !).

Sur la ferme pay­sanne tra­di­tion­nelle d’avant-guerre, rap­port de pro­duc­tion et famille se super­po­saient exac­te­ment et se ren­for­çaient mutuel­le­ment : la petite pro­duc­tion était main­te­nue parce qu’elle met­tait en œuvre les forces d’une famille, la famille était confor­tée parce qu’elle dis­po­sait en per­ma­nence du sou­bas­se­ment maté­riel de la petite pro­duc­tion, le tout fonc­tion­nant d’autant mieux que la petite exploi­ta­tion accor­dait encore une assez grande place à la pro­duc­tion pour compte propre. Dans un tel cadre, l’oppression de la femme n’a pas d’échappatoire : le mari est tout à la fois le pro­prié­taire de la terre, le chef de l’exploitation (c’est-à-dire l’organisateur des tra­vaux) et le chef de famille. Dès lors, l’insertion mas­sive des femmes dans le sala­riat d’après guerre aura une extra­or­di­naire portée éman­ci­pa­trice, parce que (contrai­re­ment à la petite pro­duc­tion) elle fait sortir la femme du cercle étroit de la famille, lui four­nit un revenu dis­tinct de celui du mari et la fait péné­trer dans d’autres ins­ti­tu­tions, avec d’autres règles (l’entreprise, éven­tuel­le­ment le syn­di­cat, etc.). Ainsi, la crise de la famille jette les bases de la révolte fémi­niste. Elle jette aussi les bases d’un bou­le­ver­se­ment de la sexua­lité, car la famille tra­di­tion­nelle n’est plus en mesure d’imposer ce qu’elle exi­geait jusque-là (et qui allait de pair avec sa repro­duc­tion), à savoir une sexua­lité stric­te­ment enca­drée, hété­ro­sexuelle et se réa­li­sant par le mariage.

Mai 68 est d’abord l’expression de cette contra­dic­tion : toute une super­struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle et cultu­relle n’est plus en adé­qua­tion avec ce qu’est désor­mais la réa­lité éco­no­mique et sociale de la France de la fin des années soixante. Le capi­ta­lisme déve­loppé est constam­ment en mou­ve­ment ; il est inévi­ta­ble­ment ouvert aux inno­va­tions, au renou­vel­le­ment rapide des pro­duits, des méthodes, des modes. A peine a-t-il établi une réa­lité qu’il lui faut la modi­fier. La grande ville brasse en per­ma­nence les rap­ports, les rela­tions que la vie rurale avait figé. Le sala­riat de grandes entre­prises brise le rap­port pater­na­liste qui peut encore pré­va­loir dans les PME et fait appa­raître dans une plus grande clarté les rap­ports d’exploitation. Ce sala­riat de grandes unités donne une plus grande place à l’organisation propre de la classe et une plus grande flui­dité aux rap­ports directs entre tra­vailleurs. L’insertion gran­dis­sante des femmes dans le sala­riat mine l’ancien lien de dépen­dance fami­liale, donne un nouvel essor à leur mou­ve­ment de libé­ra­tion. L’école enrôle des jeunes de plus en plus nom­breux et pour de plus en plus long­temps. La lutte des femmes pour leur éman­ci­pa­tion, la révolte de la jeu­nesse accen­tuent, en retour, la crise la famille tra­di­tion­nelle. Tout converge donc pour remettre en cause l’ancien carcan de l’immobilisme, de la tra­di­tion, du mora­lisme, de l’autorité, du pater­na­lisme.

Le pou­voir de de Gaulle était une par­faite sym­bo­lique des pro­fondes contra­dic­tions tra­ver­sant la société fran­çaise des années soixante. Il ne s’agissait pas seule­ment du « pou­voir per­son­nel », quasi-monar­chique d’un Président de la Ve République. Il avait une façon bien à lui d’exercer ce pou­voir : celui d’un père qu’on peut admi­rer et craindre tout à la fois, d’un père qui ras­sure, encou­rage, exalte les grandes vertus, mais gronde quand il le faut et peut châ­tier si néces­saire. Le pater­na­lisme auto­ri­taire au sommet de l’Etat cou­ron­nait ainsi le pater­na­lisme auto­ri­taire dans la société. De Gaulle a concen­tré en sa per­sonne les traits de l’ancienne société : il n’est pas éton­nant que, pris pour cible, il ait été chassé par le mou­ve­ment, avec un an d’écart.

Mai 68 a été la com­bi­nai­son ori­gi­nale d’une puis­sante révolte étu­diante et d’un immense sou­lè­ve­ment ouvrier, avec près de 10 mil­lions de gré­vistes (dont beau­coup occu­paient leur lieu de tra­vail). Rien de contra­dic­toire avec le Mai 68 vu comme un mou­ve­ment de révolte liber­taire, anti-auto­ri­taire, secouant les anciennes ins­ti­tu­tions, bou­le­ver­sant les anciennes mœurs. Une grille de lec­ture qui ne vaut pas seule­ment pour la révolte étu­diante ou lycéenne, qui concerne aussi d’importantes franges du mou­ve­ment ouvrier, en par­ti­cu­lier les nom­breux jeunes récem­ment inté­grés dans les usines. Sans doute avons-nous ici la résur­gence d’un très ancien cou­rant révo­lu­tion­naire fran­çais, mais pas seule­ment. La société fran­çaise a en quelque sorte remis les pen­dules à l’heure, enta­mant en quelques semaines l’adaptation qui avait trop tardé des ins­ti­tu­tions, des mœurs, de la culture, à une réa­lité sociale qui avait pro­fon­dé­ment changé depuis la Libération. Ainsi en a-t-il été éga­le­ment de cette ins­ti­tu­tion qu’on appelle l’entreprise, dont le mode de « gou­ver­nance » était trop sou­vent hérité de l’ancienne entre­prise fami­liale, pater­na­liste, auto­ri­taire, hié­rar­chi­sée, une entre­prise avec, sou­vent, des « syn­di­cats mai­sons » impo­sés, une répres­sion féroce, des attaques de « nervis » payés par le patron. Dans cette entre­prise, Mai 68 a sur­tout signi­fié une « moder­ni­sa­tion » des rap­ports sociaux (recon­nais­sance de la sec­tion syn­di­cale, un nouvel espace de la négo­cia­tion sociale, etc.), des exi­gences démo­cra­tiques entiè­re­ment nou­velles dans la conduite des luttes (déci­sions en AG, élec­tion de délé­gués, etc.), et enfin une quête, tou­jours inache­vée (cf. Lip) de l’autogestion et, au-delà, du sens du tra­vail.

Qu’il s’agisse de l’entreprise, de la famille, de l’école, de la prison, des hôpi­taux psy­chia­triques, etc., pas une seule ins­ti­tu­tion qui ait échappé à la contes­ta­tion, au feu rou­lant de la cri­tique. Mai 68 est, au fond, une immense prise de parole. Prise de parole pen­dant les évé­ne­ments, par­tout, dans les amphi­théâtres, dans les cours d’usine ou d’école, dans les bureaux, dans la rue. Mais prise de parole aussi après, car toutes les ins­ti­tu­tions devaient être remo­de­lées pour refu­ser ce qui tom­bait d’en haut sans être dis­cuté, pour faire en sorte que chacun ait son mot à dire.

Si le pro­blème du pou­voir a par­tout été posé, à tous les niveaux, dans toutes les ins­ti­tu­tions, il ne l’a pas été, nous le savons, en ce qui concerne le pou­voir poli­tique cen­tral, ni dans le vou­loir sub­jec­tif des masses, ni même de par la dyna­mique incon­trô­lée mise en mou­ve­ment par la révolte étu­diante. Il y a eu l’aspiration pro­fonde à une autre société, mais pas d’exigence d’un autre pou­voir poli­tique, et encore moins de double pou­voir.

Entendons-nous bien. Tout grand mou­ve­ment popu­laire (et celui de Mai en était un) pose inévi­ta­ble­ment la ques­tion de la révo­lu­tion. Il fait écla­ter au grand jour les couches super­po­sées d’exploitation et d’oppression sur les­quelles repose le capi­ta­lisme, libère la parole de ceux qui ne la prennent jamais, révèle l’aspiration latente à une autre société, l’espoir d’un autre monde. Quel que soit son point de départ ou l’occasion qui lui donne nais­sance, il jette sur la scène cen­trale ceux qui ont pen­dant long­temps subi en silence injus­tices et rebuf­fades. Les sou­tiers montent sur le pont et prennent la parole. Même si ce n’est pas la révo­lu­tion, il en reste tou­jours quelque chose, et quelque chose d’essentiel. Une grande partie du mou­ve­ment de mai 68 vou­lait la révo­lu­tion, mais, étant donné ses moti­va­tions pro­fondes, pou­vait se conten­ter d’une révo­lu­tion de la société et non du pou­voir qui la cha­peau­tait. Le mot d’ordre « chan­ger la vie » exprime bien cette for­mi­dable ambi­guïté : il disait à la fois la volonté révo­lu­tion­naire, mais aussi avouait qu’il s’agissait de chan­ger la vie…de tous les jours. Très nom­breux parmi les par­ti­ci­pants sont d’ailleurs ceux (à l’Université, par exemple) qui se sont inté­grés dans les mul­tiples pro­ces­sus de réforme ins­ti­tu­tion­nelle sans avoir en aucune façon le sen­ti­ment de trahir leurs idéaux de départ. C’est aussi pour­quoi le reflux s’est fait aussi vite, pour­quoi le mou­ve­ment s’est scindé si vite entre les « poli­tiques » et les autres : l’ancien cadre ver­moulu avait sauté, une brèche était à l’évidence ouverte et ceux qui n’avaient jamais espéré rien d’autre qu’une « révo­lu­tion socié­tale » pou­vaient se sentir satis­faits.

Tout grand mou­ve­ment popu­laire a son enjeu. Ce qui ne veut pas dire que son abou­tis­se­ment soit écrit d’avance : de l’affrontement même qui le consti­tue peut sortir autre chose que ce qui y était inclus. Il n’en demeure pas moins que cet enjeu existe et qu’il va lester d’une cer­taine pesan­teur la tra­jec­toire suivie. La révo­lu­tion des œillets au Portugal avait pour enjeu la dis­pa­ri­tion du sala­za­risme, la démo­cra­tie et l’entrée du pays dans la moder­nité (ce qui vou­lait dire aussi dans l’UE) et non une impro­bable révo­lu­tion socia­liste. Le peuple por­tu­gais était prêt à se battre pour le pre­mier de ces enjeux, pas pour le second. L’enjeu du Mai fran­çais était clai­re­ment celui d’une révo­lu­tion de la société et non celui d’un ren­ver­se­ment du pou­voir poli­tique cen­tral.

Les protagonistes de Mai

L’analyse qui pré­cède devrait nous amener à jeter un regard neuf sur les rôles joués par les deux grands pro­ta­go­nistes du Mai fran­çais, le mou­ve­ment étu­diant et la classe ouvrière. En ce qui concerne le pre­mier de ces acteurs, nous avons eu ten­dance à lui appli­quer les vieux sché­mas : le mou­ve­ment étu­diant était vu comme une plaque sen­sible de la société, comme un révé­la­teur de ses contra­dic­tions, etc.., quitte à y ajou­ter une ana­lyse spé­ci­fique des pro­blèmes par­ti­cu­liers vécus par les étu­diants de l’époque. Rien de tout cela n’est faux, mais demeure insuf­fi­sant. La ques­tion est la sui­vante : est-ce sim­ple­ment en tant qu’étudiants que les étu­diants ont agi ou bien déjà en tant que futurs sala­riés ? Bien plus nom­breux que par le passé, les étu­diants de 1968 avaient une ori­gine popu­laire bien plus mar­quée que les géné­ra­tions anté­rieures de l’Université. Ceux parmi eux qui fai­saient des études pour reprendre l’étude ou le cabi­net de papa n’étaient plus qu’une mino­rité. La grande majo­rité était des­ti­née au sala­riat et le savait. Mais pas n’importe quel sala­riat : pas celui des ouvriers, mais celui des employés, des tech­ni­ciens, des cadres. Par une sorte de révo­lu­tion en avance, ils se sont révol­tés en tant que membres et repré­sen­tants de ce nou­veau sala­riat. A un nou­veau sala­riat devait néces­sai­re­ment cor­res­pondre un nouvel envi­ron­ne­ment. Avoir un niveau d’éducation élevé, être tech­ni­cien ou cadre, etc.. appa­rais­sait comme étant en totale contra­dic­tion avec le main­tien d’une société figée dans un uni­vers à la Pétain.

Entre le mou­ve­ment étu­diant (qui repré­sen­tait bien plus que lui-même) et la classe ouvrière tra­di­tion­nelle, il y a eu conver­gence, au mieux confluence, mais guère plus. « Frapper ensemble », sans doute, « mar­cher sépa­ré­ment », cer­tai­ne­ment. Dans cette valse-hési­ta­tion, la domi­na­tion sta­li­nienne sur la classe ouvrière a joué son rôle, mais aussi le fait qu’étaient en pré­sence un ancien et un nou­veau sala­riat et que, au-delà des pro­grammes et des reven­di­ca­tions, la façon même de voir le monde n’était pas la même de part et d’autre. L’aspiration anti-auto­ri­taire, la lutte fémi­niste, celle pour la libé­ra­tion sexuelle, etc.. appa­rais­saient comme autant de reven­di­ca­tions étranges (pour ne pas dire plus) à la classe ouvrière tra­di­tion­nelle. Il y a une adé­qua­tion entre la façon de fonc­tion­ner du sta­li­nisme et un cer­tain sens de l’autorité, de l’ordre, de la dis­ci­pline, de la classe ouvrière tra­di­tion­nelle, telle qu’elle a été forgée et édu­quée par le des­po­tisme d’usine. Cette classe ouvrière, qui s’est affir­mée pen­dant le mou­ve­ment de mai comme l’opposant le plus for­mi­dable à la bour­geoi­sie (les dix mil­lions de gré­vistes..) était aussi, en quelque sorte, le symé­trique de la société d’ordre que com­bat­tait le mou­ve­ment. D’où, une incom­pré­hen­sion qui ne décou­lait pas seule­ment de la pré­gnance du PCF ou de pro­blèmes de lan­gage.

La com­pa­rai­son avec 1936 est ici par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rante. Les grandes grèves avec occu­pa­tion de juin 36 consti­tuent cer­tai­ne­ment le pre­mier grand sou­lè­ve­ment ouvrier de France. Les succès alors engran­gés ren­voient, pour une bonne part, à la capa­cité du pôle ouvrier à ras­sem­bler autour de lui les diverses caté­go­ries d’un nou­veau sala­riat encore peu déve­loppé et, au-delà, à sus­ci­ter la sym­pa­thie ou neu­tra­li­ser l’opposition des couches de la petite pro­duc­tion, encore nom­breuses à cette époque. Un front de classe, avec hégé­mo­nie ouvrière, telle est aussi une des dimen­sions essen­tielles de la Résistance, avec les luttes des mineurs, des che­mi­nots, le rôle du PC, mais aussi avec le pro­gramme de ladite Résistance, dont la créa­tion d’une Sécurité Sociale signi­fi­ca­ti­ve­ment des­ti­née au départ aux seuls sala­riés.

En 68, nous n’avons plus l’hégémonie ouvrière incon­tes­tée de 36, mais un nou­veau sala­riat qui passe une alliance pré­cau­tion­neuse avec l’ancienne classe ouvrière d’usine pour tenter de se frayer un chemin entre deux conser­va­tismes, l’un, le gaul­lisme de la société offi­cielle, l’autre, le sta­li­nisme de la contre-société. C’est cette alliance main­te­nue qui, dans la foulée de 68, a obtenu coup sur coup deux grands succès poli­tiques : le départ de de Gaulle en 69 et l’arrivée de Mitterand au pou­voir en 81. 1936, c’est l’irruption du fait ouvrier. 1968, c’est l’affirmation du carac­tère désor­mais uni­ver­sel du sala­riat. Un sala­riat qui couvre la quasi-inté­gra­lité de l’espace social, mais qui s’est, en contre­par­tie, diver­si­fié, englo­bant les situa­tions et les niveaux de vie les plus divers. Comment consti­tuer l’unité poli­tique de ce pro­lé­ta­riat élargi ? Mai 68 avait réussi à le faire, mais la ques­tion demeure tou­jours posée aujourd’hui, comme un enjeu stra­té­gique majeur.

L’avenir de Mai

Il est impos­sible de refaire l’Histoire ; mais il est tout aussi impos­sible d’admettre que rien d’autre ne pou­vait adve­nir que ce qui est advenu. Une autre confi­gu­ra­tion poli­tique, un autre dérou­le­ment des évé­ne­ments auraient pu débou­cher sur d’autres hori­zons. Cela n’a pas été le cas, et il est fré­quent d’entendre dire que ce sou­lè­ve­ment n’a fait, en défi­ni­tive, qu’annoncer l’individualisme et le libé­ra­lisme des temps actuels. Mais n’est-ce pas là une bana­lité ? Tout mou­ve­ment qui brasse une société toute entière ouvre une alter­na­tive. Soit il débouche sur la révo­lu­tion. Soit, comme toute crise, il dénoue les anciennes contra­dic­tions, et, aidant le sys­tème à se réfor­mer, le moder­nise. Il y a, à l’évidence, un lien entre Mai et la moder­ni­sa­tion du capi­ta­lisme qui a suivi, celle de la « par­ti­ci­pa­tion », de « l’enrichissement des tâches », du tra­vail en équipes. Il serait cepen­dant aber­rant d’en déduire que c’est à cela que se réduit l’héritage de 68.

Il fau­drait tenir un dis­cours sur cet héri­tage ; mais cela revien­drait à écrire un tout autre texte. Certaines choses pour­tant sautent aux yeux. De la dénon­cia­tion de l’Etat poli­cier à celle des « petits chefs » dans les usines, de l’attaque lancée contre les man­da­rins de l’Université au démon­tage cri­tique de toutes les ins­ti­tu­tions, ques­tion­ner le pou­voir est bien un fil conduc­teur du Mai fran­çais. Partout, la même mise en demeure est lancée : auto­rité, jus­ti­fie-toi ! Il en est résulté une contre­par­tie émi­nem­ment posi­tive : la com­pré­hen­sion que le pou­voir ne se réduit pas à celui, cen­tral, de l’Etat, qu’il est par­tout et doit être par­tout ques­tionné ; que l’exigence démo­cra­tique ne se ramène pas au jour sacré des élec­tions mais doit être portée chaque jour et en tous lieux ; que l’espoir du grand soir doit aller de pair avec la construc­tion d’espaces de lutte qui pré­fi­gurent dès aujourd’hui l’autre monde que nous vou­lons. Mais il en est résulté aussi une contre­par­tie néga­tive qu’il ne faut pas oublier, la ten­dance à contour­ner deux des fon­de­ments, et pas des moindres, du pou­voir bour­geois : l’exploitation du tra­vail, à une extré­mité, et l’Etat, à l’autre extré­mité.

N’est-il pas signi­fi­ca­tif que nous retrou­vions avec le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste les mêmes impasses, mais aussi les mêmes exi­gences ? A savoir la démo­cra­tie, que l’on veut voir appro­fon­die jour après jour, éten­due à tous les domaines, une démo­cra­tie qui rentre alors en contra­dic­tion avec la société d’oppression et d’exploitation. A savoir aussi ne pas délé­guer à d’autres son éman­ci­pa­tion, prendre en charge sa propre libé­ra­tion. A savoir enfin ne pas tout ren­voyer aux len­de­mains qui chantent, com­men­cer à esquis­ser un autre monde ici et main­te­nant, même s’il est clair qu’un autre monde exige une autre société.

Il fau­drait aller bien au-delà et inter­ro­ger le foi­son­ne­ment de Mai, en étant cer­tain d’y trou­ver bien des réponses à nos ques­tions. Mais avant d’en venir là, il fau­drait dire cette chose toute simple : que l’apport essen­tiel de Mai 68 est d’abord d’avoir eu lieu et que c’est bien ce que lui reprochent sur­tout ses détrac­teurs. D’avoir eu lieu et d’avoir rap­pelé que l’élan, le stu­pé­fiant élan pour un autre monde n’attend que l’occasion de reve­nir parmi nous.


* Isaac Johsua est éco­no­miste, membre du Conseil scien­ti­fique d’Attac.
Source : Europe Solidaire Sans Frontières

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