Quelques réflexions sur le socialisme du XXIe siècle

Mis en ligne le 05 août 2007

Le Venezuela et le socia­lisme du XXIe siècle

Le socia­lisme du siècle actuel se fera à la fois en conti­nuité et en rup­ture avec le socia­lisme du siècle passé. Nos luttes, nos résis­tantes, nos pers­pec­tives actuelles s’enracinent dans une grande lutte d’émancipation de l’humanité qui dure depuis long­temps. En Amérique latine, nous conti­nuons de porter l’étendard des Tupac Amaru, Simon Bolivar, Emiliano Zapata, José Marti, Antonio Mella, Augusto Sandino, Farabundo Marti, Carlos Mariategui, Luis Carlos Prestes, Ernesto « Che » Guevara, Salvador Allende et des mil­liers d’autres dont les noms et les visages sont incon­nus mais qui ont été et qui demeurent nos héros. Nos résis­tances sont aussi ali­men­tées par des mil­liers d’autres com­bat­tants de la liberté dans le monde, en Europe, en Afrique, en Asie, en Amérique du Nord. Cet héri­tage très riche doit être brandi avec hon­neur en n’oubliant jamais tou­te­fois que l’essence du socia­lisme et de la lutte pour la trans­for­ma­tion sociale est de garder sa per­ti­nence dans un monde en per­pé­tuel mou­ve­ment. Évidemment, nous savons tous qu’il n’y a pas de « modèle » ni de plan établi qu’il s’agit de copier. La réa­lité sociale extrê­me­ment vaste, riche, fluc­tuante est un ter­rain sur lequel nos ima­gi­na­tions, nos créa­ti­vi­tés, nos intui­tions doivent se déployer avec cou­rage et per­sé­vé­rance, en sachant qu’il faut par­fois sortir des sen­tiers battus.

Par Pierre Beaudet

Le socia­lisme du 21ième siècle sera éco­so­cia­liste ou ne sera pas

Aujourd’hui, le capi­ta­lisme contem­po­rain sous la forme du néo­li­bé­ra­lisme atteint un degré inédit dans l’exploitation et l’oppression des peuples et des classes popu­laires. Mais en plus de subor­don­ner les domi­nés, le capi­ta­lisme d’aujourd’hui est en train de détruire la pla­nète. Nous sommes donc dou­ble­ment mena­cés en tant que domi­nés et en tant qu’êtres humains par un sys­tème aussi absurde que violent. Pour impo­ser ce « modèle», ce capi­ta­lisme a créé une série de para­digmes qui sont pré­sen­tés comme des évi­dences, des pro­ces­sus natu­rels, et qui enferment la pensée. La crois­sance éco­no­mique à tout prix, l’exploitation effré­née des res­sources, le consu­mé­risme, la néga­tion de la plu­ra­lité de l’expression sociale, la déshu­ma­ni­sa­tion se com­binent pour créer une des plus grandes crises de l’histoire de l’humanité et qui s’exprime au niveau éco­no­mique, social, poli­tique, cultu­rel et évi­dem­ment, écologique.

Ou bien nous réus­si­rons à empê­cher ce pro­ces­sus. Ou bien le monde dans lequel nous vivons va glis­ser dans la bar­ba­rie et la des­truc­tion. Pour le blo­quer cepen­dant, il faut pro­po­ser une alter­na­tive. Contrairement au passé, le pro­chain socia­lisme devra dans ce contexte éla­bo­rer un autre modèle dépas­sant l’économicisme, le scien­tisme, la croyance aveugle dans le pro­grès tech­nique pour réin­ven­ter, en se ser­vant des savoirs et des talents des peuples, une autre mode de déve­lop­pe­ment, capable non seule­ment de satis­faire les besoins essen­tiels actuels, mais d’assurer la repro­duc­tion des res­sources dont nos des­cen­dants auront besoin. Des mil­liers de pro­jets de petite enver­gure sont en train d’être expé­ri­men­tés à ce niveau pour chan­ger nos modes de pro­duire, de consom­mer, de trai­ter avec la nature. Une pers­pec­tive éco­lo­gique de trans­for­ma­tion sociale, qu’on peut appe­ler l’éco-socialisme est indis­pen­sable non seule­ment pour nour­rir et sou­te­nir les trois mil­liards de pauvres sur la pla­nète, mais aussi pour blo­quer les catas­trophes qui s’en viennent dans le sillon des des­truc­tions du néolibéralisme.

Le socia­lisme du 21e siècle sera démo­cra­tique ou ne sera pas

Dans le passé, les volon­tés éman­ci­pa­trices des peuples se sont expri­mées dans de splen­dides révo­lu­tions et de magni­fiques mou­ve­ments. Nous reven­di­quons cet héri­tage et sur la base de ces expé­riences, et nous vou­lons appro­fon­dir la capa­cité de nos luttes de pro­duire une huma­nité consciente de ses besoins, auto­nome, libre. En ce moment, le néo­li­bé­ra­lisme en plus de détruire l’économie et l’environnement est en train de détruire la démo­cra­tie. Sous le cha­peau de la guerre sans fin de Bush et des efforts des domi­nants un peu par­tout dans le monde pour pro­mou­voir l’autoritarisme, on assiste à une grave éro­sion des liber­tés publiques, une véri­table « guan­ta­na­moi­sa­tion » du monde. Le socia­lisme pro­chain sera le cham­pion des luttes pour recons­truire une véri­table démo­cra­tie en fonc­tion­nant essen­tiel­le­ment et simul­ta­né­ment à trois niveaux :

  • Défendre et pro­mou­voir la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive en lui redon­nant son sens véri­table, en assai­nis­sant la vie poli­tique, le sys­tème des partis, les struc­tures élec­to­rales, en garan­tis­sant l’indépendance du judi­ciaire, la liberté des médias et des asso­cia­tions. Tout cela impli­quant une culture du res­pect, de la tolé­rance, de la négociation.
  • Développer et inten­si­fier la démo­cra­tie sociale et économique 
    • Imposer par la consti­tu­tion ou d’autres moyens le prin­cipe que les besoins de base des humains (tra­vail, terre, eau, santé, édu­ca­tion) pré­do­minent sur les autres droits ou besoins
    • Agir par « dis­cri­mi­na­tion posi­tive » en faveur des dému­nis et des exploi­tés, en par­ti­cu­lier les exploi­tés des exploi­tés qui sont les femmes, les enfants, les autoch­tones, les réfu­giés, les exclus.
    • Également lutter sans merci contre la dette odieuse et cri­mi­nelle qui empêche les peuples et les pays de vivre.
  • Enfin déve­lop­per de nou­veaux méca­nismes de par­ti­ci­pa­tion au pou­voir, de manière à briser la mono­po­li­sa­tion de celui-ci par un petit groupe, de donner aux domi­nés la pos­si­bi­lité de pou­voir réel­le­ment déci­der sur leur sort et de se trans­for­mer en agents directs de la trans­for­ma­tion sociale, de décen­tra­li­ser le pro­ces­sus de prise de déci­sion en fai­sant en sorte que tous aient accès aux méca­nismes per­met­tant de restruc­tu­rer la vie sociale en fonc­tion des besoins des gens.

Le socia­lisme du 21ième siècle sera inter­na­tio­na­liste ou ne sera pas

La mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale du monde sous l’égide du capi­ta­lisme contem­po­rain implique une trans­for­ma­tion radi­cale du monde que Karl Marx avait pro­phé­ti­que­ment évoqué dans son Manifeste de 1848. Aujourd’hui, tout cela se fait sous nos yeux. Dans un sens, cette mon­dia­li­sa­tion accé­lère le poten­tiel des alter­na­tives glo­bales qui se construisent un peu par­tout. Par contre, elle implique une réelle appro­pria­tion, théo­rique et pra­tique, de l’internationalisme comme mode d’action, au-delà des décla­ra­tions de prin­cipe et des bonnes intentions.

Le socia­lisme pro­chain sera en mesure de construire, de déve­lop­per, de conso­li­der des pas­se­relles qui existent entre les peuples, les couches popu­laires, les orga­ni­sa­tions qui luttent pour la trans­for­ma­tion sociale. Il s’appuiera sur les méca­nismes mis en place dans le sillon du Forum social mon­dial, des coor­di­na­tions inter­na­tio­nales des mou­ve­ments pay­sans (Via cam­pe­sina), des femmes (Marche mon­diale des femmes), des syn­di­qués et des jeunes. Il éla­bo­rera des stra­té­gies de déve­lop­pe­ment com­munes comme on le voit dans le cadre des conver­gences des États et des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes en Amérique latine, notam­ment l’ALBA. Il se per­met­tra d’intervenir en faveur des luttes et des résis­tances par­tout dans le monde en recon­nais­sant le carac­tère émi­nem­ment inter­na­tio­nal de la lutte.

Le Venezuela au centre de la construc­tion des alternatives

La révo­lu­tion boli­va­rienne a déclen­ché dans ce pays et au-delà dans le conti­nent et dans le monde un nou­veau cycle d’élaborations, de recherches, de conver­gences. Cette révo­lu­tion permet des ouver­tures extra­or­di­naires faci­li­tant l’auto-organisation du peuple, l’élaboration de nou­veaux méca­nismes de pou­voir (les conseils com­mu­naux), le déve­lop­pe­ment de nou­velles soli­da­ri­tés internationales.

Pour le mou­ve­ment social du monde entier, c’est une impor­tante base d’appui, un labo­ra­toire, une source d’inspiration et d’encouragement. Ce qui permet éga­le­ment de déga­ger des sources d’appui, de créa­ti­vité, de tra­vail commun, un peu par­tout dans le monde, et qui veulent tra­vailler avec et pour le peuple véné­zué­lien et la révo­lu­tion boli­va­rienne. Sur chacun des chan­tiers évo­qués plus haut (éco­so­cia­lisme, démo­cra­tie, inter­na­tio­na­lisme), il y a des coopé­ra­tions soli­daires concrètes à mettre en place.

D’autres rendez-vous seront néces­saires pour éla­bo­rer davan­tage tout cela. Mais d’ores et déjà, des cen­taines de pro­jets sont en cours d’élaboration liant ensemble des mou­ve­ments sociaux, des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes, des intel­lec­tuels de plu­sieurs pays, en Amérique latine et même au-delà. En 2009, le Forum social mon­dial recon­voque les mou­ve­ments de tous les pays à Bélem à la fron­tière des pays de l’Amazonie. En 2008, le Forum social des Amériques se réunira à Guatémala Ciudad. D’autres ren­contres et d’autres pro­ces­sus sont éga­le­ment en marche ce qui per­met­tra de valo­ri­ser encore davan­tage les éla­bo­ra­tions de la Cumbre et les expé­riences concrètes de coopé­ra­tion alter­mon­dia­liste et soli­daire qui vont en découler.

* Présentation faite dans le cadre du 6e sommet pour l’union latino-amé­ri­caine et cari­béenne orga­nisé par le gou­ver­ne­ment véné­zué­lien à Caracas, du 31 juillet au 5 août 2007.

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