Des élections présidentielles en France

Quelques réflexions à propos d’un premier tour

Des perspectives pour la gauche radicale

Par Mis en ligne le 29 avril 2017

Les résul­tats du pre­mier tour achèvent pro­vi­soi­re­ment une cam­pagne élec­to­rale éton­nante mar­quée par des rebon­dis­se­ments inat­ten­dus. Il n’est pas inin­té­res­sant d’en tirer quelques leçons. En tenant compte du contexte sur la situa­tion poli­tique en France, la crise euro­péenne accen­tuée par le Brexit, la situa­tion inter­na­tio­nale mar­quée par l’élection de Trump.

La colère et le « ras-le-bol » tra­duisent en fait un pro­fond désir de renou­vel­le­ment. Le rejet des partis de gou­ver­ne­ment, par­ti­cu­liè­re­ment le PS et les Républicains, s’est tra­duit par un véri­table jeu de quilles qui a fait tomber suc­ces­si­ve­ment : Hollande, Sarkozy, Juppé, Valls, Fillon.

Pour beau­coup, il s’agissait avec un bul­le­tin de vote, abs­ten­tion com­prise, de répondre à trois ques­tions : quel serait le moins mau­vais pré­sident ou le moins mau­vais pro­gramme ? com­ment faire bar­rage au Front natio­nal ? com­ment le mieux pré­pa­rer la suite pour une recom­po­si­tion de la gauche ? Les voix de gauche se sont répar­ties en fonc­tion de la prio­rité donnée à une des ques­tions. Aucune de ces ques­tions n’est hors de propos.

Ces ques­tions res­tent posées pour le second tour, pour lequel res­tent en lice Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Beaucoup se déter­mi­ne­ront d’abord contre l’un des deux can­di­dats, voire contre les deux. Du point de vue de la pré­si­dence et des pro­grammes, sans se valoir pour autant, les deux pro­grammes sont détes­tables et contra­dic­toires. Celui de Marine Le Pen se pré­sente de manière fac­tice comme celui de la défense des pauvres natio­naux contre la mon­dia­li­sa­tion et l’oligarchie, par­ti­cu­liè­re­ment euro­péenne. Il verse dans une ver­sion xéno­phobe et raciste du natio­na­lisme. Celui d’Emmanuel Macron est une réaf­fir­ma­tion du néo­li­bé­ra­lisme le plus débridé, une sou­mis­sion au capi­tal finan­cier et la pré­ca­ri­sa­tion du tra­vail. Il com­bine la moder­ni­sa­tion éco­no­mique avec un libé­ra­lisme poli­tique qui ne se rallie pas (pas encore ?) aux dérives autoritaires.

La ques­tion du bar­rage au Front National n’est pas secon­daire. Elle est ren­for­cée par le large mou­ve­ment d’opinion inter­na­tio­nal en faveur des mou­ve­ments iden­ti­taires, sou­vent d’extrême droite, dont on a vu l’actualité avec l’élection de Donald Trump, l’évolution des régimes notam­ment en Amérique Latine, en Inde, en Russie et ailleurs. Cette évo­lu­tion démontre mal­heu­reu­se­ment que le pire n’est pas impos­sible. L’accord est facile sur « pas une voix pour Marine Le Pen » sans se lais­ser arrê­ter par le mélange de ceux qui adop­te­ront cette posi­tion. Le fait qu’en France l’extrême droite n’ait pas réussi une percée annon­cée n’est pas négli­geable et pour la France et pour l’évolution poli­tique inter­na­tio­nale. Et le fait que Marine Le Pen ne soit pas arri­vée en tête n’est pas non plus négligeable.

« Pas une voix pour le Pen et pas une voix pour Macron » peut être sédui­sant. Je pré­fère pour ma part : « battre Le Pen, com­battre Macron ». Renvoyer dos à dos deux options que l’on refuse ne revient pas seule­ment à mon­trer le rejet du néo­li­bé­ra­lisme dont on a pu mesu­rer les consé­quences, y com­pris dans la montée des natio­na­lismes xéno­phobes. Il sug­gère aussi que les deux situa­tions, celle d’un néo­li­bé­ra­lisme que nous avons connu et com­battu est équi­va­lente à celle d’un sys­tème repo­sant sur l’affirmation de la xéno­pho­bie et du racisme. Pour l’instant, la prio­rité est de ne pas divi­ser pro­fon­dé­ment ceux qui pour battre le Front National s’abstiendront et ceux qui vote­ront. Est-ce qu’il vaut mieux que le Front National n’ait pas un bon résul­tat ou que Macron n’en ait pas un trop bon ? De fait, pour la gauche aucun des deux ne pourra se pré­va­loir d’un sou­tien à son pro­gramme. On peut aussi se réfu­gier der­rière l’idée que l’abstention est sans risque en comp­tant sur ceux qui vote­ront pour éviter le pire. En réa­lité, le pari est risqué sur­tout pour ceux qui se donnent pour objec­tif de faire battre de très peu le Front National. Dans tous les cas, même si les consé­quences peuvent être graves, les évi­dences ne sont pas incon­tes­tables. Le droit de vote est essen­tiel contre la ten­dance aux dic­ta­tures et régimes auto­ri­taires ; le choix du vote est un choix tac­tique indi­vi­duel qui dépend des situa­tions. Pour l’inscrire dans un choix col­lec­tif, la dis­cus­sion porte sur la construc­tion d’un projet alternatif.

Du point de vue de l’avenir, le plus impor­tant est le ren­for­ce­ment d’une gauche de gauche, d’une gauche radi­cale. C’était inat­tendu et c’est une très bonne nou­velle. Jean Luc Mélenchon a su porter son audience et en être le cata­ly­seur en recueillant près de 20% des suf­frages. Elle a atteint 28% des votes avec quatre can­di­dats, mani­fes­te­ment assez de voix mais trop de can­di­dats pour être au second tour. Cette gauche radi­cale est diverse, active, reven­di­ca­tive, inven­tive ; c’est ce qu‘elle a montré. Elle a avancé en met­tant en avant plu­sieurs pro­po­si­tions inté­res­santes et nou­velles, en esquis­sant un projet alter­na­tif qui com­prend plu­sieurs variantes sur des points impor­tants. Elle n’a pas vrai­ment démon­tré son envie et sa capa­cité à mettre en avant un projet de gou­ver­ne­ment cor­res­pon­dant à la situa­tion actuelle et à ses contra­dic­tions. Cette ques­tion qui parais­sait loin­taine s’est impo­sée à l’ordre du jour. C’est l’enjeu de la période que lui ouvre son succès inachevé. À condi­tion que les affron­te­ments pour le deuxième tour et les légis­la­tives ne dégé­nèrent pas en guerre de reli­gion et ne viennent pas com­pro­mettre les espoirs.

Les légis­la­tives vont inter­ve­nir dans une période d’incertitudes. Elles vont s’inscrire dans une pro­fonde crise ins­ti­tu­tion­nelle. Depuis plus d’un siècle, dans les régimes par­le­men­taires, deux coa­li­tions, l’une de centre droit, l’autre de centre gauche se dis­putent le pou­voir gou­ver­ne­men­tal. Depuis les années 1970, on a vu une extrême droite monter en puis­sance à la droite de la droite et une gauche radi­cale contes­ter la gauche clas­sique. Chacun des camps a radi­ca­lisé son dis­cours pour ral­lier ses ailes, comme en France, François Mitterrand pour la gauche, Nicolas Sarkozy pour la droite. Ou alors, en trou­vant une réponse comme en Allemagne, qui a mis en place un cabi­net d’union natio­nale. L’effondrement des cou­rants clas­siques de la gauche et de la droite se tra­duit par l’affirmation de quatre cou­rants plus ou moins sta­bi­li­sés, sans oublier l’abstention et le refus de vote. Le fonc­tion­ne­ment des régimes par­le­men­taires va en être bouleversé.

Aujourd’hui, l’évidence d’une « majo­rité pré­si­den­tielle » aux légis­la­tives n’est pas assu­rée. Les scores cumu­lés des « gauches de gauches » indiquent qu’il serait pos­sible de porter à l’Assemblée natio­nale un groupe consé­quent ou une coa­li­tion de groupes consé­quente. Mais pour cela il fau­drait qu’un seul can­di­dat incarne dans chaque cir­cons­crip­tion cette gauche éco­lo­gique et sociale, et non pas les 4 ou 5 annon­cés par les com­men­ta­teurs. Un can­di­dat pour défendre un pro­gramme d’urgence sur quelques points majeurs (comme on sut le faire dans un contexte ins­ti­tu­tion­nel dif­fé­rent, les gauches por­tu­gaises). Faute de quoi, compte tenu du sys­tème élec­to­ral la gauche radi­cale serait inca­pable à l’Assemblée de s’opposer et de résis­ter aux dik­tats anti­so­ciaux ou aux dérives autoritaires

Il serait certes très oppor­tun, mais fort peu pro­bable que la gauche radi­cale par­vienne à se mettre d’accord, par une dis­cus­sion d’appareils poli­tiques, même sous la pres­sion du « peuple de gauche ». Pour les échéances immé­diates, le second tour et les légis­la­tives, on peut tenter d’éviter les affron­te­ments pour pré­ser­ver les espé­rances nées de la période récente. Pour cela, une méthode est de tra­vailler à construire une alter­na­tive de gauche radi­cale, en par­tant des enjeux, par le ren­for­ce­ment des mobi­li­sa­tions et le débat, dans ces mobi­li­sa­tions, des pro­po­si­tions sociales et éco­lo­giques, poli­tiques et idéo­lo­giques. Ce sera long, mais on a vu avec l’évolution du débat dans le pre­mier tour des élec­tions, com­ment les can­di­dats ont pris en compte les posi­tions issues des mobi­li­sa­tions. C’est au-delà des élec­tions, la réponse à Marine Le Pen et à Emmanuel Macron.

Proposons d’identifier les mobi­li­sa­tions cor­res­pon­dant à ces enjeux, celles à partir des­quelles peut se défi­nir le projet poli­tique et se construire l’unité de la gauche radi­cale. La mobi­li­sa­tion sociale com­men­cera par le refus de la sou­mis­sion du droit du tra­vail au patro­nat. La mobi­li­sa­tion éco­no­mique mettra en cause le pou­voir de la finan­cia­ri­sa­tion et les para­dis fis­caux. La mobi­li­sa­tion éco­lo­gique, qui a pro­gressé dans la gauche radi­cale, devra être mise en œuvre à tra­vers les pra­tiques alter­na­tives et les pres­sions sur les poli­tiques publiques. La lutte idéo­lo­gique contre le racisme, la xéno­pho­bie et les attaques des migrants peut s’appuyer sur les résis­tances de la société fran­çaise ; comme le montre la cam­pagne Sursaut citoyen qui en quelques semaines a iden­ti­fié plus de mille ini­tia­tives de soli­da­rité avec les migrants. Et comme le démontre aussi la résis­tance de larges sec­teurs de la société fran­çaise aux offen­sives de charme du Front National.

Il existe une rela­tion dia­lec­tique entre bases sociales et projet d’émancipation ; mais il n’y a pas de strict déter­mi­nisme entre les deux. Aujourd’hui en France, et de manière ana­logue dans presque toutes les socié­tés, en dehors des bases sociales des couches diri­geantes (élites, com­pé­tents, action­naires), trois bases sociales popu­laires s’expriment dans les mobi­li­sa­tions. L’une d’entre elles est formée des tra­vailleurs sala­riés stables, ouvriers, employés et tech­ni­ciens ; elle s’est expri­mée dans les mobi­li­sa­tions contre la loi tra­vail. Une autre est formée des sco­la­ri­sés pré­ca­ri­sés qui ne se réduisent pas à la petite bour­geoi­sie ; elle s’est expri­mée dans les mobi­li­sa­tions de Nuit Debout. La troi­sième est celle des quar­tiers popu­laires ; elle s’est expri­mée par les luttes contre les dis­cri­mi­na­tions, les racismes et les xéno­pho­bies. Le défi prin­ci­pal de la période à venir est de faire émer­ger un projet commun d’émancipation, res­pec­tueux des posi­tions issues des dif­fé­rentes situations.

Les mobi­li­sa­tions et les réflexions portent aussi sur les ins­tances poli­tiques. La réponse à la mon­dia­li­sa­tion domi­nante passe par l’articulation entre les formes de pou­voir local, natio­nal, euro­péen et mon­dial. Au niveau local, l’exemple de Barcelone et Madrid ouvre de nou­velles pistes qui pour­raient être explo­rées pour les pro­chaines élec­tions locales. Le niveau mon­dial est celui du droit inter­na­tio­nal. À ce niveau deux ques­tions fortes sont d’actualité, celle de la paix et celle de l’affirmation des droits civils, poli­tiques, éco­no­miques, sociaux, éco­lo­giques et cultu­rels. Le niveau euro­péen est le plus dif­fi­cile ; la néces­sité euro­péenne ne peut être confon­due avec ce que repré­sente l’Union Européenne. La ques­tion de l’Europe est ouverte pour la gauche. La ques­tion natio­nale, tou­jours pré­sente, doit être renou­ve­lée. La sou­ve­rai­neté natio­nale ne peut être confon­due avec le natio­na­lisme xénophobe.

La bonne nou­velle c’est que la gauche est de nou­veau d’actualité. Quelle dif­fé­rence avec le début de la cam­pagne élec­to­rale ! À ce moment nous parais­sions condam­nés à un duel Le Pen – Fillon pour le deuxième tour. C’était conforme à l’évolution inter­na­tio­nale confir­mée par l’élection de Donald Trump. Aujourd’hui, la gauche est pré­sente et c’est la gauche radi­cale. La colère contre la mon­dia­li­sa­tion néo-libé­rale et l’oligarchie n’est plus l’apanage des mou­ve­ments iden­ti­taires, xéno­phobes et racistes. Avec les mobi­li­sa­tions contre Donald Trump et la montée de la gauche radi­cale en France, la ten­dance est peut-être en train de s’inverser et les contra­dic­tions vont s’aiguiser. Ne man­quons pas les oppor­tu­ni­tés de faire revivre la gauche.

28 avril 2017

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