Quelles solutions à quelles crises?*

Les solutions de Susan George

Par Mis en ligne le 06 octobre 2011

« L’investissement est néces­saire, mais quand il rap­porte entre 15% et 20%, cela devient inique », opine Susan George, pré­si­dente d’honneur de la sec­tion fran­çaise de l’Association pour la taxa­tion des tran­sac­tions finan­cières et pour l’action citoyenne (ATTAC-France). Cet orga­nisme, fondé en 1998, s’est fait connaître pour la pro­mo­tion de la Taxe Tobin.

Susan George nomme les crises et pro­pose des solu­tions. « Vous avez dit crise ? Tenez : vous avez l’embarras du choix. Effondrement de l’économie-casino et des finances mon­diales, pau­vreté et inéga­li­tés crois­santes depuis trente ans, combat quo­ti­dien de mil­lions de gens pour accé­der à l’eau et à la nour­ri­ture, réchauf­fe­ment cli­ma­tique aux consé­quences humaines désas­treuses. Toutes ces crises pro­cèdent des mêmes poli­tiques néo­li­bé­rales mises en œuvre dans le monde par les mêmes acteurs ; elles s’aggravent mutuel­le­ment et pour­tant aucune n’est une fata­lité. Nous pour­rions jouir d’un monde propre, vert, riche et juste, où chacun vivrait digne­ment. À leur logique, oppo­sons la nôtre », écrit-elle en qua­trième de cou­ver­ture de son bou­quin Leurs crises, nos solu­tions (Albin Michel, 2010).

Ses solu­tions parai­tront radi­cales à cer­tains, mais elle demeure cynique face au Grand Soir. « Le mythe révo­lu­tion­naire est tenace, mais j’y croi­rai quand on m’aura donné le nom du tsar que nous sommes censés ren­ver­ser cette fois-ci et l’adresse du palais d’Hiver où on peut le trou­ver, lui et ses conseillers, afin de les pendre à la lan­terne la plus proche. Tout ce que je sais, c’est que ce palais ne se trouve ni à Wall Street ni à la City de Londres (…) en dépit de leurs propres irré­flexions, impru­dence et stu­pi­dité. »

Lors d’une confé­rence donnée dans le cadre de l’université popu­laire des Nouveaux cahiers du socia­lisme, en août der­nier, elle sou­li­gnait que « quatre cents per­sonnes aux États-Unis pos­sèdent plus que la moitié de la pla­nète réunie ».

Par contre, appe­ler à la fin du capi­ta­lisme, pré­cé­dée ou non d’une révo­lu­tion, « je sym­pa­thise, mais là encore, je serais plus à l’aise si je savais ce que cela veut dire. »

Susan George mise sur les forces sociales. Elle croit au « pro­ces­sus évo­lu­tif de trans­for­ma­tion, ali­menté par une pres­sion publique constante – locale, natio­nale et inter­na­tio­nale lorsque c’est pos­sible -, qui contrain­dra les États à frei­ner le sec­teur privé, notam­ment les conglo­mé­rats finan­ciers, et à faire passer les peuples et la pla­nète avant l’accumulation et le profit, dans un contexte social beau­coup plus coopé­ra­tif. »

Quels chan­ge­ments ?

En clair, inver­sons les para­digmes, sug­gère-t-elle : finance-éco­no­mie-société-pla­nète doivent virer de cap en cap. Priorité devrait aller à la pla­nète si nous vou­lons sur­vivre, ensuite à la société. « L’économie ne repré­sen­te­rait qu’un simple aspect de la vie sociale, celui qui assure la pro­duc­tion et la répar­ti­tion des moyens d’existence concrets de la société. » Quant à la finance, elle pas­se­rait de la sphère la plus impor­tante à la sphère la plus ténue, afin qu’elle rede­vienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un sou­tien à l’économie, elle-même sou­tien à la société.

Les solu­tions de Susan George : un « New Deal vert », qui impli­que­rait l’abolition des para­dis fis­caux, la trans­for­ma­tion des agences de nota­tion en socié­tés publiques, l’interdiction des pro­duits déri­vés qui incitent à la spé­cu­la­tion et à la prise de risque, la res­tau­ra­tion d’une stricte régu­la­tion sur les mar­chés finan­ciers et les banques d’affaires. La natio­na­li­sa­tion des banques fait aussi partie du pro­gramme, afin qu’elles servent mieux les inté­rêts sociaux. Aux per­sonnes qui craignent les inter­ven­tions de l’État, elle répond que « les socié­tés les plus éga­li­taires sont celles où les dépenses publiques sont les plus éle­vées. »

Elle ne sous-estime pas l’ampleur du défi : « les popu­la­tions du monde ont une énorme tâche à accom­plir, un effort qui n’a jamais été encore exigé de l’humanité. »

Ne sommes-nous pas que des grains de sable face à un sys­tème finan­cier qui nous échappe tota­le­ment ? Oui ! Par contre, l’un de ces grains sur un amas de sable, de temps à autre, « peut pro­vo­quer un mou­ve­ment mineur, qui ne va pas bien loin – mais fina­le­ment un grain de plus, un seul, déclenche une énorme ava­lanche et le sys­tème « se recon­fi­gure » ; la pente du tas de sable devient beau­coup moins abrupte ; il se réor­ga­nise dans un état beau­coup plus stable. Aucun grain de sable (…) ne jouit de pro­priété spé­ciale – en eux-mêmes, ils sont tous insi­gni­fiants. »

« Je pour­rais faire quelque chose, écrit Susan George, ou donner à d’autres envie d’agir à leur façon ; je pour­rais être le grain de sable insi­gni­fiant mais cru­cial qui pro­voque la recon­fi­gu­ra­tion du sys­tème dans un ordre plus sain, plus vert, plus juste, plus civi­lisé et plus humain. »

« Vous aussi », conclut-elle.

Susan George, Leurs crises, nos solu­tions, Albin Michel, 2010, 366 pages


Encadré

Parmi les solu­tions de Susan George

– Séparer banques de dépôt et banques d’affaires consti­tue le pre­mier point à l’ordre du jour. « Trop grand pour faire faillite veut dire trop grand. Point final. On ne doit plus jamais donner aux banques l’autorisation mal­saine de garder leurs pertes secrètes et leur risques hors bilan »

– « Les agences de nota­tion payées par ceux dont elles notent les titres, ce n’est plus pos­sible. Cette mis­sion doit être confiée à des socié­tés publiques et non pri­vées. »

– La créa­tion d’un New Deal vert. « Ces nou­veaux sec­teurs et pro­duits bons pour l’environnement béné­fi­cie­raient tous d’une immense valeur à l’exportation et pour­raient vite s’imposer comme la norme mon­diale. Les Chinois l’ont com­pris et inves­tissent mas­si­ve­ment dans le solaire et les éoliennes. »

– « À la fin 2008 encore, sug­gé­rer de natio­na­li­ser des banques eût été s’exposer à d’horribles accu­sa­tions de com­mu­nisme masqué ou d’hérésie, voire être jugée digne de l’asile d’aliénés : aujourd’hui, l’idée fait son chemin, et elle est ouver­te­ment défen­due par des per­sonnes tout à fait res­pec­tables, parmi les­quelles des lau­réats du prix Nobel comme Joseph Stiglitz. »

– Annulation de dette des pays pauvres très endet­tés à la condi­tion qu’ils uti­lisent une partie des sommes ainsi épar­gnées pour pro­té­ger le climat, par le reboi­se­ment et autres actions pour pro­té­ger l’environnement

– Augmenter les reve­nus de l’État en impo­sant davan­tage les riches (Warren Buffet lui-même le recom­mande), en taxant les tran­sac­tions finan­cières (Nicolas Sarkozy s’en fait le pro­mo­teur) et en abo­lis­sant les para­dis fis­caux.

Susan George mise sur les pro­jets publics de grande enver­gure. « Nous devons bra­quer les pro­jec­teurs sur les meilleures ini­tia­tives issues du sec­teur public, de pré­fé­rence les grandes, parce que la meilleure pra­tique éco­lo­gique est encore à trop petite échelle et sou­vent plus proche du folk­lore que du projet poli­tique cré­dible. Les dis­po­si­tifs qui fonc­tionnent doivent être popu­la­ri­sés et repro­duits ; et ces succès doivent être portés au crédit des diri­geants qui les mettent en place. »

Elle n’accorde pas une confiance aveugle à l’État pour autant. « Ce que les citoyens doivent exiger et pro­vo­quer, à mon avis, c’est une coa­li­tion des entre­prises (sur­tout petites et moyennes), des pou­voirs publics et des citoyens dans une nou­velle figure de l’économie de guerre key­né­sienne. »

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*Publié dans le maga­zine Conseiller, octobre 2011

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