Quelles perspectives pour l’économie politique ?

Par Mis en ligne le 22 novembre 2010

Les perspectives pour l’économie politique paraissent aussi incertaines, je le crains, que celles qui concernent le changement climatique.

Nous avons une cer­taine idée de ce qui s’est passé et pour­quoi, ainsi qu’une idée de ce qu’il fau­drait faire, voire même de la façon de le faire, des condi­tions néces­saires en termes de modi­fi­ca­tion des rap­ports de force et de ce qui pour­rait faire adve­nir tout cela. Au-delà, tout n’est que fra­gile spé­cu­la­tion ou vœux pieux. On pour­rait en dire autant du socia­lisme, pers­pec­tive tout à la fois urgente et incer­taine, ou plutôt, com­plè­te­ment exclue de l’ordre du jour malgré les spec­ta­cu­laires dys­fonc­tion­ne­ments révé­lés par la crise éco­no­mique en cours. On disait par­fois du socia­lisme qu’il était bien beau en théo­rie mais qu’il ne mar­chait pas en pra­tique. Assurément, on peut en dire autant de l’hypothèse des mar­chés effi­cients. Les fonds publics uti­li­sés pour le sau­ve­tage du sec­teur finan­cier ont dépassé de très loin les res­sources néces­saires à l’élimination de la pau­vreté dans le monde pour les cin­quante pro­chaines années et, soit dit en pas­sant, les recettes de l’ensemble des pri­va­ti­sa­tions jamais réa­li­sées (Fine, Hall, 2011). Dans le même temps, les défi­cits creu­sés pour sauver le sys­tème ban­caire enfoncent tou­jours plus pro­fon­dé­ment le monde dans la réces­sion et la pau­vreté.

L’absurdité du cours des choses est évi­dente, mais on peut la voir de dif­fé­rentes façons. Stiglitz, dans ses publi­ca­tions, avance que les mar­chés ont des imper­fec­tions mais qu’on peut en amé­lio­rer le fonc­tion­ne­ment. Selon Krugman, Buiter, Solow et de nom­breux autres auteurs, peut-être même Richard Posner der­niè­re­ment, les idées domi­nantes en éco­no­mie se sont écar­tées du réa­lisme ; il convient désor­mais de cher­cher à com­bler cet écart, mais par une meilleure appli­ca­tion des mêmes prin­cipes. A cet égard, je dois com­men­cer par poser trois conclu­sions. Premièrement, aussi recon­nus soient-ils, les « dis­si­dents domi­nants » ont eu une influence négli­geable sur les poli­tiques publiques. Stiglitz, le plus éner­gique, n’en a eu aucune. Cela le conduit, dans ses efforts de rec­ti­fi­ca­tion de la théo­rie vis-à-vis de la réa­lité, à consi­dé­rer comme déci­sive la puis­sance des inté­rêts (finan­ciers) dis­si­mu­lés et des idéo­lo­gies. Je pense qu’il a raison, mais on ne peut que se deman­der pour­quoi ses tra­vaux ne font qu’aboutir à ce point, et n’en font pas un point de départ, plutôt que de parler d’individus impar­fai­te­ment infor­més et coor­don­nés. Deuxièmement, lorsque les rap­ports entres les dif­fé­rentes forces sociales, mou­ve­ments et orga­ni­sa­tions per­met­tront de mettre à l’ordre du jour des solu­tions pro­gres­sistes, ces éco­no­mistes dis­si­dents auront pro­ba­ble­ment une influence limi­ta­tive. Troisièmement, la prin­ci­pale tâche de l’économie poli­tique aujourd’hui est de conti­nuer à animer des tra­di­tions alter­na­tives, pour elles-mêmes, mais aussi par anti­ci­pa­tion des ana­lyses plus pro­fondes qui seront néces­saires dès que les excès de finance seront consi­dé­rés comme un pro­blème dû au capi­ta­lisme et non à la seule finance.

Mais je ne fais là qu’imaginer un monde futur car, dans l’immédiat, même si l’école de Chicago a connu un échec cui­sant, elle conti­nue à se défendre avec viva­cité (quelle crise ? Les bulles n’existent pas). C’est insensé, mais les pers­pec­tives qui s’offrent à elles sont plus favo­rables que celles de l’économie poli­tique, à moins d’un chan­ge­ment radi­cal des ten­dances actuelles et de leurs déter­mi­nants sous-jacents. C’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai en ce qui concerne les rela­tions entre science éco­no­mique et éco­no­mie poli­tique. Cependant, comme nous le ver­rons dans la troi­sième partie de ce texte, les pers­pec­tives de l’économie poli­tique sont consi­dé­ra­ble­ment meilleures, bien que tout aussi incer­taines, dans l’ensemble des sciences sociales (éco­no­mie mise à part) car celles-ci ont com­mencé à se reti­rer de deux grands extrêmes, le néo­li­bé­ra­lisme et le post­mo­der­nisme, et s’efforcent davan­tage de saisir la nature du capi­ta­lisme contem­po­rain (voir Fine, Milonakis, 2009, pour une dis­cus­sion plus com­plète). Dans la deuxième partie de ce texte, je montre que l’économie poli­tique s’est déta­chée de la science éco­no­mique de telle façon et à tel point qu’elle n’a plus la pos­si­bi­lité de s’épanouir dans son cadre ou en s’y asso­ciant. L’annexe 1 vient illus­trer cela en évo­quant la montée des théo­ries neuro-éco­no­miques. La conclu­sion sug­gère que la régé­né­ra­tion de l’économie poli­tique dépend de celle de forces pro­gres­sistes, seules à même d’imposer d’autres poli­tiques, et à terme, une trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux.

D’une science lamen­table à une science para­doxale ?

Pour appré­hen­der les pers­pec­tives qui s’offrent à l’économie poli­tique, il est com­mode de com­men­cer par ana­ly­ser sa situa­tion par rap­port au cou­rant domi­nant en éco­no­mie à partir d’un double point de vue. D’abord, il faut se deman­der quel est l’espace dont dis­pose l’économie poli­tique au sein de l’économie en tant que dis­ci­pline, c’est-à-dire son poids interne. Ensuite, il convient de situer l’économie poli­tique en dehors du cou­rant domi­nant, c’est-à-dire son poids externe. On peut débattre pour savoir jusqu’à quel point ces deux dimen­sions se super­posent, notam­ment parce que s’il est une chose que les cher­cheurs en éco­no­mie poli­tique ont en commun, c’est jus­te­ment une oppo­si­tion (au moins par­tielle) au cou­rant domi­nant. Cependant, comme Fred Lee (2010) l’a sou­tenu de manière convain­cante, l’économie poli­tique (hété­ro­doxe) a des tra­di­tions qui lui sont propres et qui sou­tiennent des approches et des ana­lyses, indé­pen­dam­ment de toute rela­tion au cou­rant domi­nant. Des tra­di­tions qui, de plus, lui sont anté­rieures, en par­ti­cu­lier dans le cas de l’économie poli­tique mar­xiste et, dans une moindre mesure, pour l’école (néo)autrichienne.

Il est facile de décrire la place de l’économie poli­tique au sein de l’économie domi­nante : elle est peu ou prou négli­geable. En revanche, une ques­tion plus déli­cate et, dans une cer­taine mesure, plus contro­ver­sée, est de savoir pour­quoi et com­ment il en est ainsi. C’est pour­tant un point cru­cial que je vais trai­ter en poin­tant une série de para­doxes qui tra­versent le cou­rant domi­nant.

En pre­mier lieu, il est remar­quable d’observer qu’alors que le cou­rant domi­nant occupe une posi­tion extrê­me­ment solide sur le plan ins­ti­tu­tion­nel – une forme de mono­pole, il est dans le même temps extra­or­di­nai­re­ment faible et fra­gile sur le plan intel­lec­tuel. Cela s’explique par le fait qu’il a eu besoin, pour se main­te­nir, d’exclure toute his­toire de la pensée éco­no­mique, toute réflexion cri­tique sur la métho­do­lo­gie, toute forme de débat avec les approches alter­na­tives telles que l’économie poli­tique, et tout réa­lisme (notion qui peut être inter­pré­tée de dif­fé­rentes manières mais qui implique, a minima, une salu­taire rela­tion avec des élé­ments empi­riques per­ti­nents, abon­dants et variés). Si ne serait-ce qu’une seule de ces ques­tions était prise au sérieux, cela en serait fini du cou­rant domi­nant dans sa forme actuelle. Et ce n’est cer­tai­ne­ment pas un hasard si, au cours des cin­quante der­nières années, ces pro­blèmes ont été de plus en plus écar­tés de ce qui était considéré comme légi­time par le cou­rant domi­nant au fur et à mesure que celui-ci s’est consti­tué en mono­pole intel­lec­tuel. Bien entendu, il y a des excep­tions à ces pro­po­si­tions extrêmes, avec par exemple le débat sur la science éco­no­mique comme rhé­to­rique, mais ce ne sont que des excep­tions qui confirment la règle hégé­mo­nique, sans la fra­gi­li­ser de quelque manière que ce soit. En effet, la dis­cus­sion intel­lec­tuelle au sein du cou­rant domi­nant quant à sa propre véra­cité – qu’elle soit consi­dé­rée via la ques­tion des ori­gines du cou­rant, de ses méthodes, des alter­na­tives ou bien du rap­port à la réa­lité – est tel­le­ment limi­tée qu’on ne peut même pas parler de tolérance répres­sive. Il s’agit de répres­sion pure et simple.

Le second para­doxe est d’une cer­taine façon le corol­laire du pre­mier : la pré­ten­tion du cou­rant domi­nant à la rigueur et à la scien­ti­fi­cité ne tient pas, même selon ses propres cri­tères. Cela se joue à plu­sieurs niveaux. Le plus simple concerne le fait que les résul­tats obte­nus par le cou­rant domi­nant – par exemple l’existence d’un équi­libre concur­ren­tiel qui soit unique, stable et conforme à l’optimum de Pareto – dépendent très lar­ge­ment des hypo­thèses axio­ma­tiques des modèles mathé­ma­tiques. Des condi­tions extra­or­di­nai­re­ment exi­geantes, voire éso­té­riques, sont sim­ple­ment sup­po­sées vraies. On pour­rait en dire autant des consé­quences de la théo­rie de l’optimum de deuxième rang ou encore de l’idée très lar­ge­ment par­ta­gée que le libre-échange est une bonne chose et que les mesures de pro­tec­tion doivent être réduites (démons­tra­tion qui requiert seule­ment deux biens dans l’économie, pas d’intrants non-échan­geables, pas de firmes mul­ti­na­tio­nales, un risque éga­le­ment réparti entre des sec­teurs d’intensité capi­ta­lis­tique dis­tincte, pas d’économies d’échelle ni de variété, etc. – Deraniyagala et Fine, 2001). Il est néces­saire de rap­pe­ler aux jeunes géné­ra­tions d’économistes les effets dévas­ta­teurs de la Critique de Cambridge, une contro­verse dont la plu­part de mes nou­veaux étu­diants de troi­sième cycle n’ont jamais entendu parler, pas plus d’ailleurs que de la révo­lu­tion mar­gi­na­liste, de l’économie poli­tique clas­sique ou de la moindre consi­dé­ra­tion métho­do­lo­gique. En dépit des implications dévas­ta­trices de la Critique pour la fonc­tion de pro­duc­tion à un secteur et pour la mesure de la pro­duc­ti­vité glo­bale des fac­teurs, celles-ci res­tent des élé­ments typiques de la boite à outils néo­clas­sique. Il en est de même pour l’économétrie qui, en pra­tique, est uti­li­sée sans les pré­cau­tions néces­saires – y com­pris du point de vue de se propres règles de l’art – afin d’écraser d’autorité des pro­blèmes concer­nant les rela­tions entre théo­rie et don­nées empi­riques, entre expli­ca­tions et causes. A un niveau plus pro­fond, l’utilisation des mathé­ma­tiques dans le cadre de modèles fondés sur l’individualisme métho­do­lo­gique écarte d’emblée, et sans l’assumer, un trai­te­ment adé­quat de variables sociales liées à la liqui­dité, à l’État et aux ins­ti­tu­tions notam­ment (Fine, 2007, b). Comment, par exemple, la nou­velle éco­no­mie clas­sique peut-elle conclure que l’État est inef­fi­cace alors même qu’elle n’a pas de théo­rie de l’État qui soit – ou puisse être – déri­vée d’un com­por­te­ment opti­mi­sa­teur des indi­vi­dus ?

Un troi­sième para­doxe tient au fait que le cou­rant domi­nant est demeuré atta­ché de manière per­ma­nente et incon­di­tion­nelle à un cœur théo­rique consti­tué autour de la cen­tra­lité de l’efficience, de la notion d’équilibre et des indi­vi­dus opti­mi­sa­teurs. Pourtant, ce cou­rant a connu des déve­lop­pe­ments très rapides : plus ça change, plus c’est la même chose. Son appa­reil tech­nique (AT1) consti­tué de fonc­tions de pro­duc­tion et d’utilité, d’une part, et, d’autre part, son archi­tec­ture tech­nique (AT2) qui dérive l’équilibre de ces fonc­tions sont des élé­ments de ter­mi­no­lo­gie sacro-saints (Al-Jazaeri, 2008) qui demeurent inchan­gés au fil des évo­lu­tions tech­niques. Mais com­ment, et pour quelles rai­sons, ce qu’on peut appe­ler l’AT2 connaît-elle des usages extrê­me­ment variables et chan­geants ? C’est une ques­tion de modes suc­ces­sives, carac­té­ris­tique au plus des cinquante der­nières années. Avant la révo­lu­tion for­ma­liste des années 1950 qui a tendu à placer la dis­ci­pline sur une base axio­ma­tique fondée sur l’AT2, il y avait des limites strictes à la vitesse et au champ de l’évolution de ce para­digme. Cela était due en partie au fait que l’AT2 était en train de s’établir à l’aide de la théo­rie de l’équilibre géné­ral et des conditions de Slutsky-Hicks-Samuelson ; l’attention était donc avant tout intros­pec­tive et, plus pré­ci­sé­ment, cen­trée sur les pos­si­bi­li­tés de par­ve­nir à un tel résul­tat, quel qu’en soit le coût en terme d’hypothèses, de méthodes et de per­ti­nence empi­rique. Ces efforts, bien que sanc­tion­nés au sein de la dis­ci­pline, ne furent perçus que comme n’en concer­nant qu’un domaine étroit et spé­cia­lisé : le com­por­te­ment indi­vi­duel sur le marché confiné à l’offre et à la demande. Ce champ se dis­tin­guait de l’ancienne éco­no­mie ins­ti­tu­tion­nelle et de l’émergence, en paral­lèle, de la macroé­co­no­mie key­né­sienne. Enfin, une cer­taine atten­tion était accor­dée à l’examen des contours et des limites de cette microé­co­no­mie nais­sante, pré­oc­cu­pa­tion qui fut par la suite com­plè­te­ment aban­don­née.

Une fois que l’AT2 fut bien éta­blie, la situa­tion devint tout autre, en par­ti­cu­lier avec la mise en échec du key­né­sia­nisme dans les années 1970 et l’essor, qui en fut le corol­laire, de la nou­velle éco­no­mie clas­sique consis­tant en une cap­ture de la macroé­co­no­mie par une forme extrême de la microé­co­no­mie (agents repré­sen­ta­tifs, mar­chés purs et par­faits, anti­ci­pa­tions ration­nelles, etc.). La pro­pa­ga­tion de ces prin­cipes au sein de l’économie ainsi que dans d’autres domaines fut d’une cer­taine manière irré­flé­chie, sans aucune consi­dé­ra­tion pour les objets concer­nés, la métho­do­lo­gie appro­priée, les fon­da­tions induc­tives ou les tra­di­tions éta­blies. Ce syn­drome est patent dans la nou­velle théo­rie de la crois­sance, la (nou­velle) éco­no­mie finan­cière, mais aussi au sein de champs de recherche entiers tels que la nou­velle éco­no­mie ins­ti­tu­tionnelle, la nou­velle his­toire éco­no­mique, la nou­velle éco­no­mie géo­gra­phique, la nou­velle éco­no­mie du bien-être, etc. Je le recon­nais, toutes les contri­bu­tions à ces divers champs de la lit­té­ra­ture ne sont pas stric­te­ment cou­pables des défi­ciences scien­ti­fiques que je pointe. En effet, comme nous allons le montrer, le fait d’outrepasser les limites étroites de l’AT² est une ten­dance endé­mique dans les récents déve­lop­pe­ment de l’économie, même si elle reste fon­da­men­ta­le­ment para­doxale. Mais je main­tiens cepen­dant la jus­tesse de la des­cription faite de l’adoption de nou­veaux objets de recherche par les éco­no­mistes à partir de méthodes déve­lop­pées à des fins qui étaient toutes autres.

Précisément, parce qu’elle est deve­nue un ensemble de méthodes tech­niques et sta­tis­tiques sus­cep­tibles d’être appli­quées de manière uni­ver­selle, l’économie est capable à la fois de flot­ter libre­ment par rap­port à ses ori­gines et à son noyau théo­rique tout en demeu­rant indé­fec­ti­ble­ment atta­chée à eux. Elle peut aller n’importe où sans ne jamais partir. C’est ce que montre bien l’essor de la neuro-éco­no­mie en par­ti­cu­lier (voir l’annexe 1) et, plus lar­ge­ment de l’économie sau­gre­nue (frea­ko­no­mics) qui pré­sup­pose qu’il peut y avoir une théo­rie éco­no­mique de presque tout. Du point de vue d’une dia­lec­tique som­maire, on peut consi­dé­rer que ces élé­ments, pris dans leur ensemble, illus­trent un remar­quable pro­ces­sus de « sus­pen­sion ».

Ce phé­no­mène est à son tour carac­té­risé et expli­qué par trois para­doxes sup­plé­men­taires. Le qua­trième dans notre liste est ce que Milonakis et Fine (2009) et Fine et Milonakis (2009) ont appelé la logique his­to­rique de l’impérialisme de l’économie (voir ci-des­sous). Comme nous l’avons indi­qué, l’AT² a été éta­blie par le pas­sage de la révo­lu­tion mar­gi­na­liste des années 1870 à la révo­lu­tion for­ma­liste des années 1950, qui a donné lieu à ce qu’on pour­rait appe­ler une implo­sion autour d’un ensemble d’hypothèses et de méthodes extrêmes (déduc­tion axio­ma­tique, sta­bi­lité des pré­fé­rences, com­por­te­ment indi­vi­duel guidé exclu­si­ve­ment par la maxi­mi­sa­tion de l’utilité, etc..). Mais, dans le contexte intel­lec­tuel de l’époque, les fron­tières sépa­rant l’économie des autres dis­ci­plines étaient en train de se ren­for­cer et, au sein même de l’économie, il était consi­déré que l’appareil tech­nique avait voca­tion à être limité à l’étude des inter­ac­tions entre l’offre et la demande sur le marché. Voilà pour l’histoire. Mais la logique qui en a découlé fut toute autre – comme avec la défi­ni­tion de l’économie par Robbins qui, lorsqu’elle a été for­mu­lée, n’était ni repré­sen­ta­tive ni accep­tée ; les prin­cipes déri­vés de l’appareil tech­nique ont acquis une portée uni­ver­selle et ne sont aucu­ne­ment demeu­rés confi­nés à l’étude du marché. A la suite de la révo­lu­tion for­ma­liste, l’implosion ini­tiale autour de l’AT² a débou­ché sur une explo­sion de son appli­ca­tion, bien qu’à des rythmes qui lui furent propres et avec des ten­sions para­doxales entre l’historique et le logique qui devaient être réso­lues en faveur de l’un des deux.

Comme cin­quième para­doxe, nous trouvons donc le fait que les méthodes et les tech­niques de l’économie domi­nante se sont dis­sociées de leurs ori­gines his­to­riques ainsi que de leur objet ini­tial. En consé­quence, l’économie déploie ses tech­niques de façon arbi­traire et pré­lève des outils et des méthodes dans d’autres domaines de manière éga­le­ment plus ou moins arbi­traire. Ceci favo­rise les phé­no­mènes de modes et même des lubies, l’économie sau­gre­nue (frea­ko­no­mics) offrant la meilleure illus­tra­tion de cette dyna­mique. Bien entendu, il ne s’agit pas de sug­gé­rer que chaque jour l’économie recom­mence tout depuis le début avec une série de techniques et de savoir-faire en main et d’autres poten­tiel­le­ment dis­po­nibles et qu’elle s’embarque alors dans n’importe qu’elle direc­tion. Les tra­di­tions au sein de la dis­ci­pline et des fac­teurs externes, intel­lec­tuels et autres, exercent une influence sur l’offre et l’utilisation de nou­veaux outils. Ainsi, comme l’ont montré les para­doxes pré­cé­dents, l’économie domi­nante est bien enra­ci­née dans son passé mais, pour pour­suivre la méta­phore, elle est aussi capable de poser des greffes d’une immense variété sur son tronc ini­tial.

Tout cela donne nais­sance à un sixième para­doxe concer­nant les rela­tions entre l’économie et les autres sciences sociales, à savoir l’impérialisme de l’économie. Comme l’ont montré Fine et Milonakis (2009), la pre­mière phase de cet impé­ria­lisme, incar­née par Gary Becker, a consisté en une simple exten­sion de la logique maxi­mi­sa­trice à des phé­no­mènes hors du marché et a rem­porté un succès rela­tif. Cette pre­mière phase a été sup­plan­tée par une seconde, dont l’importance a été bien plus consi­dé­rable. Toutes sortes de phé­no­mènes, qu’ils relèvent ou non des mar­chés, ont été réduits à des pro­blèmes d’imperfections de mar­chés. Inévitablement, à la lumière des para­doxes précé­dents, le contenu précis, la direc­tion et l’impact de cet impé­ria­lisme de l’économie ont été très inégaux selon les dis­ci­plines et selon les sujets. Et il faut ajou­ter le fac­teur cru­cial qu’est la récep­tion de cet impé­ria­lisme par les dif­fé­rentes dis­ci­plines concer­nées qui reposent elles-mêmes sur des méthodes, des tra­di­tions et des dyna­miques tout à fait spé­ci­fiques (voire contra­dic­toires avec lui). Au delà du rejet pur et simple, trois types (ou com­bi­nai­sons) de consé­quences peuvent être envi­sa­gées qui vont de l’acceptation au sein des dis­ci­pline colo­ni­sées (par exemple la clio­mé­trie) en pas­sant par la coexis­tence (la nou­velle éco­no­mie géo­gra­phique) jusqu’à l’absorption au sein de l’économie (la nou­velle éco­no­mie du déve­lop­pe­ment, bien qu’elle exerce aussi une influence au sein du champ plus large des études du déve­lop­pe­ment).

Les para­doxes qui tra­versent l’économie domi­nante – sa force ins­ti­tu­tion­nelle mais sa fai­blesse intel­lec­tuelle ; sa pré­ten­tion fal­la­cieuse à être une science rigou­reuse ; les modes et les lubies qui se suc­cèdent ; sa logique his­to­rique et sa boîte à outil, élar­gie ou non mais plus ou moins iden­tique quel que soit le pro­blème consi­déré – tendent ainsi à s’accentuer au fur et à mesure que l’économie déploie son impé­ria­lisme sur les autres sciences sociales.

Les sciences sociales contre-attaquent ?

Il faut insis­ter sur le fait que l’impérialisme de l’économie a fait l’objet de contes­ta­tions. Deux élé­ments ont marqué les sciences sociales au cours des deux der­nières décen­nies. Le pre­mier est le renon­ce­ment aux formes extrêmes de post­mo­der­nisme – la foca­li­sa­tion sur la sub­jec­ti­vité, la créa­ti­vité, l’auto-construction et la dé-construc­tion de l’individu, l’attention au sens et à l’interprétation du monde pour mieux igno­rer – ou même nier – ses carac­té­ris­tiques maté­rielles. Il est inté­res­sant de consta­ter qu’au cours des pre­mières décennies du néo­li­bé­ra­lisme, le post­mo­der­nisme a pros­péré paral­lè­le­ment à l’économie domi­nante. Mais ils étaient tota­le­ment incom­pa­tibles. D’un côté, celui de l’économie domi­nante, on a l’individu opti­mi­sa­teur doté de pré­fé­rences por­tant sur des biens donnés ; de l’autre, celui du post­mo­der­nisme, on trouve la sub­jec­ti­vité, la créa­ti­vité et le sens comme prin­ci­pales pré­oc­cu­pa­tions. Je me réjouis de ce renon­ce­ment aux formes extrêmes de post­mo­der­nisme, non en raison de sa mise en ques­tion salu­taire des concepts, mais parce qu’il est indis­pen­sable d’accrocher cette mise en ques­tion aux réa­li­tés maté­rielles du capi­ta­lisme contem­po­rain.

Mais une seconde carac­té­ris­tique des sciences sociales au cours des der­nières décen­nies a été l’abandon des formes extrêmes de néo­li­bé­ra­lisme – même si à mon sens, il s’agit d’une seconde phase du néo­li­bé­ra­lisme plutôt que de sa fin. La pre­mière phase était celle lors de laquelle le capi­tal était sou­tenu incon­di­tion­nel­le­ment par l’État, et se déchaî­nait sur le monde sous la forme d’une thé­ra­pie de choc qui alla bien au-delà, et même pré­céda, les poli­tiques mises en œuvre en Europe de l’Est. Pendant cette phase, on cher­cha à élar­gir la sphère du capi­tal privé et de la finance, sans se pré­oc­cu­per des consé­quences qui en résul­te­raient. La seconde période du néo­li­bé­ra­lisme cherche à cor­ri­ger les dys­fonc­tion­ne­ments et les inéga­li­tés carac­té­ris­tiques de la pre­mière, par des inter­ven­tions ponc­tuelles visant à cor­ri­ger les imper­fec­tions du marché. Mais, et c’est le plus impor­tant, cette seconde phase per­siste à pro­mou­voir l’expansion du sec­teur finan­cier (de manière sys­tématique et appuyée, dans le cadre des réponses indé­nia­ble­ment néo­li­bé­rales à la crise actuelle).

Cette réac­tion interne face aux formes extrêmes du néo­li­bé­ra­lisme et la montée en puis­sance d’un nouvel ordre du jour de poli­tiques éco­no­miques sont illus­trées par l’émergence de deux concepts : la mon­dia­li­sa­tion et le capi­tal social. La lit­té­ra­ture por­tant sur la mon­dia­li­sa­tion, et le mot lui-même, n’existaient pas avant 1990. Il s’agissait de toute évi­dence d’une idée néo­li­bé­rale : l’État était en train de dis­pa­raître, et c’était une bonne chose. Par la suite, la lit­té­ra­ture aca­dé­mique a pris une autre tour­nure. Elle s’est effor­cée de défi­nir le capi­ta­lisme contem­po­rain comme un sys­tème-monde ; elle a admis l’importance per­sis­tante de l’État ; et sans nier l’existence de la mon­dia­li­sa­tion, elle a reconnu en elle un phé­no­mène com­plexe, indui­sant des consé­quences diverses selon les régions, les époques et les domaines. En somme, l’émergence de la mon­dia­li­sa­tion comme concept témoigne de cette réac­tion contre le néo­li­bé­ra­lisme dans les sciences sociales, qui a pris la forme d’un rejet de l’idée de départ selon laquelle la dis­pa­ri­tion de l’État est à la fois réelle et sou­hai­table. Après tout, le néo­li­bé­ra­lisme consiste depuis tou­jours en une inter­ven­tion de l’État des­ti­née à pro­mou­voir les inté­rêts du capi­tal privé, en par­ti­cu­lier dans le contexte de son inter­na­tio­na­li­sa­tion (avec la finan­cia­ri­sa­tion aux avant-postes dans la période actuelle).

L’émergence tout aussi rapide du concept de capi­tal social est net­te­ment moins posi­tive. Une brève liste de ses défi­ciences inclut notam­ment les élé­ments sui­vants : l’homogénéisation de contextes dif­fé­rents ; l’impasse faite sur l’économie, la poli­tique (à l’exception de sa dimen­sion élec­to­rale), les syn­di­cats, l’État, le pou­voir et le conflit, le genre, la « race », et la classe ; la ten­ta­tive de dis­si­mu­ler les ori­gines de ce concept dans la socio­lo­gie du choix ration­nel ; l’idéalisation de l’initiative indi­vi­duelle qui est élevée au rang de prin­cipe col­lec­tif ; l’absence de prise en compte de la dimen­sion mon­diale et du fonc­tion­ne­ment des élites ; l’utilisation qu’en a faite la Banque mon­diale comme élé­ment de réponse aux cri­tiques de ses poli­tiques éco­no­miques et sociales.

Ce que nous com­pre­nons en exa­mi­nant ces deux concepts, c’est que les réponses à la situa­tion actuelle peuvent être très dif­fé­rentes. Les pers­pec­tives de l’économie poli­tique paraissent bien plus favo­rables si l’on consi­dère la notion de mon­dia­li­sa­tion plutôt qu’un concept comme celui de capi­tal social. Mais, même si la situa­tion est ambi­va­lente, les pers­pec­tives pour l’économie poli­tique paraissent bien plus favo­rables dans les autres sciences sociales qu’en éco­no­mie, ce qui s’explique pré­ci­sé­ment par ce double renon­ce­ment au post­mo­der­nisme et au néo­li­bé­ra­lisme. Ce double renon­ce­ment témoigne d’un véri­table inté­rêt pour la dimension maté­rielle du monde dans lequel nous évo­luons. Par consé­quent, on constate dans les sciences sociales une véri­table volonté de com­prendre les réa­li­tés du capi­ta­lisme contem­po­rain ; en revanche, cet objec­tif n’intéresse pas véri­ta­ble­ment l’économie domi­nante ce qui met cruel­le­ment en lumières ses insuf­fi­sances.

Passer des para­doxes au pro­grès ?

En bref, du strict point de vue intel­lec­tuel, la dis­cus­sion qui pré­cède sug­gère que les pers­pec­tives de l’économie poli­tique comme sec­teur de l’économie aca­dé­mique demeurent très sombres, et bien que cer­tains pensent le contraire, elles se sont même dégra­dées. La cri­tique de la dis­ci­pline éco­no­mique du point de vue d’une éco­no­mie poli­tique loca­li­sée à l’extérieur ne promet pas davan­tage de contri­buer à la dis­so­lu­tion de la dis­ci­pline et à sa trans­for­ma­tion. Ceci ne signi­fie pas qu’il n’est pas inté­res­sant, pour d’autres rai­sons, de s’engager dans une cri­tique de l’économie domi­nante : on peut, par exemple, cher­cher à sus­ci­ter des conver­sions (ou bien à éviter qu’elles ne soient néces­saires) ; il importe aussi de s’efforcer de com­prendre l’économie et son idéo­lo­gie afin d’en faire un repous­soir. Il s’agit là de tâches poten­tiel­le­ment, si ce n’est à coup sûr, très utiles, mais qui com­portent néan­moins cer­taines dif­fi­cul­tés. En effet, les pos­si­bi­li­tés de se former à la fois à la com­pré­hen­sion et à la prise de dis­tance cri­tique par rap­port à l’orthodoxie sont deve­nues de plus en plus limi­tées. C’est l’une des consé­quences de l’institutionnalisation de l’économie autour de l’orthodoxie, dont l’américanisation de la dis­ci­pline est la prin­ci­pale cause, phé­no­mène aggravé par rap­port à d’autres sciences sociales du fait de son poids et de son homo­gé­néité.

Mais qu’en est-il de l’impact d’événements exté­rieurs comme source poten­tielle d’évolutions plus favo­rables pour l’économie poli­tique ? L’histoire nous offre deux exemples clai­re­ment oppo­sés – l’émergence du key­né­sia­nisme dans le sillage des années 1930, et celle de la nou­velle éco­no­mie clas­sique en réponse à la stag­fla­tion des années 1970. Comme je l’ai déjà dit, les réponses ortho­doxes actuelles à la crise ne sont pas à la hau­teur : Chicago est demeuré la réfé­rence ; sa défense vigou­reuse s’est agré­men­tée d’un appel à davan­tage de réa­lisme concer­nant les hypo­thèses (com­por­te­men­tales) et les faits empi­riques. Il serait donc sur­pre­nant que le key­né­sia­nisme et l’analyse des imper­fec­tions de marché ne béné­fi­cient pas d’un regain d’intérêt. Cependant, ces approches n’ont qu’un lien ténu avec l’économie poli­tique. Ainsi Joseph Stiglitz – qui est une figure de proue de cette sen­si­bi­lité du fait de ses fonc­tions aca­dé­miques aussi bien que non aca­dé­miques – per­siste à arrê­ter ses ana­lyses là où elles devraient en fait com­men­cer (et où elles contre­disent tout ce qu’il a dit aupa­ra­vant). Dans son adresse pré­si­den­tielle à l’Eastern Economic Association, il affirme qu’ « Il y a des batailles poli­tiques à venir. Les inté­rêts par­ti­cu­liers essaie­ront de blo­quer nombre de réformes. L’avenir de notre nation dépen­dra en bonne partie de l’issue de ces batailles. » (Stiglitz (2009, p. 281).

Cette décla­ra­tion est une invi­ta­tion à ana­ly­ser les inté­rêts par­ti­cu­liers, les rela­tions de pou­voirs et les conflits qui en découlent. En effet, Stiglitz affirme « com­prendre l’enthousiasme débridé pour les argu­ments en faveur de la déré­gu­la­tion de ceux qui grâce à elle voient leurs pro­fits aug­men­tés ». Cependant, il pour­suit en affir­mant : « Je com­prends moins bien ce qui motive tant d’économistes », p. 293. Ce qui est clair, en revanche, c’est ce qu’il sou­hai­te­rait voir moti­ver leur com­pré­hen­sion par la prise en compte de l’ « irra­tio­na­lité » et de l’ « incon­sis­tance intel­lec­tuelle », « des mou­ve­ments hau­te­ment cor­ré­lés dans les prix de l’immobilier », « une dis­tri­bu­tion des reve­nus très inégale », « de nou­velles asy­mé­tries d’information », « des inci­ta­tions per­verses », « des banques trop grosses pour faire faillite ». Autant d’éléments – pour m’en tenir à la p. 294 – qui conduisent à la conclu­sion que « notre sys­tème finan­cier a échoué dans ses prin­ci­pales mis­sions – l’allocation du capi­tal et la ges­tion des risques », p. 296, et, un peu plus loin, que « La gauche com­prend désor­mais les mar­chés et le rôle que les mar­chés devraient et pour­raient jouer dans l’économie […] La nou­velle gauche s’efforce de faire fonc­tion­ner les mar­chés » Stiglitz (2008, p. 2). Ces décla­ra­tions se situent loin de la sub­stance de l’économie poli­tique, elle ne pour­rait, tout au plus, qu’en consti­tuer un point de départ. En pas­sant, on peut d’ailleurs signa­ler qu’en éco­no­mie l’asymétrie d’information est systé­ma­ti­que­ment en défa­veur des éco­no­mistes poli­tiques, qui sont contraints de maî­tri­ser l’orthodoxie, sans réci­pro­cité. Mais le pou­voir au sein de la dis­ci­pline est orienté dans l’autre sens. Les inté­rêts par­ti­cu­liers et l’idéologie ne sont affaire ni d’information asy­mé­trique, ni d’imperfections de marché, que ce soit dans l’économie réelle ou dans l’économie comme dis­ci­pline.

De la même façon, les pers­pec­tives de l’économie poli­tique n’ont de chances de s’améliorer que lorsqu’elles seront sous-ten­dues par des modi­fi­ca­tions dans la nature et l’équilibre des inté­rêts par­ti­cu­liers et des idéo­lo­gies au sein de la société. Et ce qu’il y a de plus frap­pant encore que l’échec de la crise à chan­ger l’économie comme dis­ci­pline, c’est l’échec de l’économie à chan­ger les poli­tiques menées. Tout comme la théo­rie des exter­na­li­tés la plus élé­men­taire suffit à jus­ti­fier une inter­ven­tion mas­sive pour gérer le chan­ge­ment cli­ma­tique, de même le prix Nobel Jim Mirrlees (2010), peut conclure, après un dis­cours concer­nant les vertus de l’économie mathé­ma­tique en géné­ral et de l’équilibre géné­ral en par­ti­cu­lier, qu’un « très grand nombre d’actifs devraient être éli­mi­nés ». Or une telle mesure est abso­lu­ment incon­ce­vable en l’absence d’un énorme chan­ge­ment de la situa­tion en faveur des forces pro­gres­sistes et de l’économie poli­tique.

On ne sera pas sur­pris d’apprendre que, de mon point de vue, les pro­blèmes de métho­do­lo­gie, de réa­lisme, et ainsi de suite, qui devraient acca­bler le cou­rant domi­nant, et doivent nous conduire à inté­grer les spé­ci­fi­ci­tés his­to­riques du capi­ta­lisme, ne peuvent être trai­tés adé­qua­te­ment que dans le cadre de la théo­rie de la valeur de Marx. Mais celle-ci doit être enri­chie par un dia­logue avec d’autres écoles de pensée et d’autres approches, par la confron­ta­tion avec les faits empi­riques, et même, par­fois, en pre­nant l’orthodoxie comme point de départ. Car il serait erroné de per­ce­voir la rela­tion entre l’économie poli­tique et l’économie (domi­nante) comme uni­di­men­sion­nelle, avec, par exemple, l’équilibre géné­ral à un extrême, et un mar­xisme idéa­lisé à un autre extrême. Il n’est pas plus adé­quat de conce­voir la rela­tion entre l’économie poli­tique et l’économie (domi­nante) comme une rela­tion mul­ti­di­men­sion­nelle qui serait mar­quée par une amé­lio­ra­tion gra­duelle, un mou­ve­ment pro­gres­siste qui résul­te­rait de l’incorporation, petit à petit, du réel, du social, de l’histoire, etc. En fait, les rela­tions entre ces mul­tiples dimen­sions sont frac­tu­rées, fluides, mou­vantes, aussi bien sur le plan intel­lec­tuel que pour ce qui relève du rap­port au monde réel, des mobi­li­sa­tions, de l’idéologie et des débats poli­tiques.

Ceci rend les dicho­to­mies sim­plistes entre l’économie poli­tique et l’orthodoxie inte­nables et entre­tient un cer­tain flou entre ces deux mondes, même si une masse amorphe de théo­ries ortho­doxes se trouve défi­ni­ti­ve­ment du mau­vais côté de la fron­tière. De la même manière, il y a beau­coup de théo­ries hété­ro­doxes qui, bien qu’ayant enjambé la fron­tière, finissent par ne plus se situer du même côté que l’orthodoxie tant est grand le poten­tiel pour des dévia­tions même mar­gi­nales mais des­truc­tives pour l’économie domi­nante. En fin de compte, il y a un besoin d’unité entre la cri­tique de l’orthodoxie et la construc­tion d’approches alter­na­tives. Et ce qui est sûr, c’est que s’il est une chose aussi contre­pro­duc­tive qu’un éco­no­miste domi­nant, c’est un éco­no­miste poli­tique qui est cer­tain d’avoir raison contre tout le monde. Celles et ceux qui sont enga­gés dans l’économie poli­tique doivent donc apprendre les uns des autres, y com­pris par la cri­tique mais sans se tirer dans les pattes.

Traduction : Mathieu Bonzom, Cédric Durand et Razmig Keucheyan

Annexe 1 : L’économie gref­fée au cer­veau, ou De La Liberté du choix… aux « réponses motrices à la chimie du cer­veau »

Les dif­fi­cul­tés du cou­rant domi­nant n’ouvrent pas néces­sai­re­ment plus d’espace pour l’économie poli­tique à l’intérieur de l’économie comme dis­ci­pline. C’est même exac­te­ment le contraire qui semble se passer tandis que l’orthodoxie occupe le ter­rain que le hété­ro­doxes ont habi­tuel­le­ment trouvé plus accueillant, et s’intéresse à des consi­dé­ra­tions qui leur sont tra­di­tion­nel­le­ment asso­ciées. Ce point de vue est cepen­dant contro­versé dans son contenu comme dans ses impli­ca­tions stra­té­giques. Certains com­men­ta­teurs, l’énergique David Colander en tête, estiment non seule­ment que les para­doxes que j’ai indi­qués sont le signe d’une révo­lu­tion autour de la science éco­no­mique, qui tire sa force des marges de la dis­ci­pline, mais aussi qu’ils ouvrent la voie à une plus grande influence de l’hétérodoxie, même si celle-ci devra peut-être com­men­cer par adop­ter les condi­tions impo­sées par l’orthodoxie dans un pre­mier temps, pour ensuite l’influencer et la trans­for­mer. Je consi­dère pour ma part que cette ana­lyse est irréa­liste et s’apparente à un vœu pieux, même si l’on peut tou­jours trou­ver quelques exemples d’évolution dans ou autour de la dis­ci­pline étayer de telles idées. Il semble en effet qu’un tel opti­misme ne confonde la « sus­pen­sion » de l’analyse éco­no­mique à son noyau, avec une révo­lu­tion dans ou autour de ce même noyau.

Je pro­pose d’examiner briè­ve­ment un exemple, celui des théo­ries neuro-éco­no­miques, qui peut-être consi­déré comme appar­te­nant au champ de l’économie com­por­te­men­tale, cou­rant dont le déve­lop­pe­ment est lui-même consi­déré comme un signe du déclin du cou­rant domi­nant. Mais com­men­çons par remar­quer la rapi­dité de la montée en puis­sance de ce champ d’étude. Comme le sou­ligne McCabe (2008, p. 348) :

Alors que ce texte était en cours de rédac­tion la « Société de Neuro-éco­no­mie » (Society for Neuroeconomics) s’est réunie à New York pour annon­cer la paru­tion pro­chaine du « Manuel de Neuro-éco­no­mie ». La neuro-éco­no­mie a dix ans à peine ; le congrès a pour­tant ras­sem­blé plus de 600 per­sonnes.

Le texte en ques­tion est l’un des seize publiés dans un numéro spé­cial de la revue Economics and Philosophy (vol. 24, n°3, 2008) consa­cré au débat sur l’importance de ce nou­veau champ. Il a été suivi par un numéro spé­cial, com­por­tant onze articles, du Journal of Economic Methodology (vol. 17, n°2, 2010), visant le même objec­tif. On pour­rait consi­dé­rer que ces deux revues se situent à la limite entre ortho­doxie et hété­ro­doxie, voire même appar­tiennent à cette der­nière. Y trouve-t-on la moindre trace d’économie poli­tique ? J’ai eu recours au pro­cédé, certes gros­sier mais simple, de cher­cher dans le texte de ces articles les occur­rences de concepts-clés de l’économie poli­tique. Celui de « capi­tal* » n’apparaît pas une fois dans le JEM. Il appa­raît seule­ment à quelques reprises dans E&P. La plu­part des occur­rences sont auto-réfé­ren­tielles (on pour­rait presque que c’est de l’auto-dérision !) puisqu’il s’agit en fait d’appliquer à la neuro-éco­no­mie elle-même les théo­ries néo­clas­siques : en effet, les recherches dans ce domaine exigent l’utilisation d’équipements oné­reux de type scan­ner pour mesu­rer l’activité céré­brale. Pour reprendre les remarques de Harrison (2008, p. 338) :

Du point de vue des éco­no­mistes, la lit­té­ra­ture neuro-éco­no­mique semble avoir appli­qué une fonc­tion de pro­duc­tion à partir d’un mix non-opti­mal de capi­tal humain et de capi­tal phy­sique, toute à sa fas­ci­na­tion émue pour les jou­joux des neu­ros­ciences.

Par ailleurs, dans l’ensemble des contri­bu­tions, les réfé­rences au capi­tal sont tout à fait ortho­doxes, expri­mant une allé­geance à la théo­rie du capi­tal humain – dont le « capi­tal céré­bral » est une com­po­sante, d’après Schipper (2008, p. 512) – accom­pa­gnée de l’affirmation sur­pre­nante : « J’ai pensé que nous disposions d’une théo­rie du capi­tal humain et de la com­pen­sa­tion des dif­fé­ren­tiels de reve­nus selon les sujets qui fonc­tion­nait assez bien » (p. 308), une théo­rie qui semble bien faire abs­trac­tion de presque tous les aspects socia­le­ment déter­mi­nés des inéga­li­tés de rému­né­ra­tion en fonc­tion de la « race », du genre, etc.

Le « tra­vail » n’est pas traité plus favo­ra­ble­ment dans ces contri­bu­tions puisqu’il n’apparait que très rare­ment, et uni­que­ment pour dési­gner le tra­vail du neuro-éco­no­miste, ou par un féti­chisme extra­or­di­naire, le « tra­vail » du cer­veau lui-même, puisque son acti­vité (comme aiguillon de l’action) est com­prise en ces termes, comme dans l’idée de « tra­vail cog­ni­tif » par exemple. Ainsi, pour Guala et Hodgson (2010, p. 152) :

La divi­sion du tra­vail entre com­plexe amyg­da­lien [une région lim­bique du cer­veau appar­te­nant au sys­tème dopa­mi­ner­gique] et OFC [cortex orbi­to­fron­tal] est impor­tante dans l’interprétation par Damasio du « test du jeu de l’Iowa » (« Iowa Gambling Task »), une expé­rience de prise de déci­sion qui consti­tue la source prin­ci­pale de don­nées pour la SMH [hypo­thèse des mar­queurs soma­tiques] (nous sou­li­gnons).

Le « profit » brille éga­le­ment par son absence dans l’ensemble des textes et n’apparaît, une fois de plus, que dans des consi­dé­ra­tions auto-réfé­ren­tielles sur la ren­ta­bi­lité de la neuro-éco­no­mie elle-même, en tant qu’entreprise deman­dant des inves­tis­se­ments impor­tants, ou dans le cadre d’une remise en cause pas­sa­gère du profit comme unique motif du com­por­te­ment dans le monde des affaires. « Financ* » ren­voie prin­ci­pa­le­ment à des ques­tions de choix indi­vi­duels, ainsi qu’à la dis­po­ni­bi­lité et à l’usage des finan­ce­ments de recherche à l’intérieur de la neuro-éco­no­mie.

On l’aura com­pris, le propos de ces recherches, ample­ment confor­tées par la lec­ture des contri­bu­tions pro­pre­ment dites, est de démon­trer à quel point la neuro-éco­no­mie a peu de choses à dire sur les concepts les plus simples de l’économie poli­tique, à quel point elle demeure fidèle à l’orthodoxie, et ce même au prisme des auteurs qui cri­tiquent le nou­veau champ, et qui tra­vaillent dans le cadre de revues plus favo­rables à l’hétérodoxie du fait de leur atta­che­ment à la métho­do­lo­gie et à la phi­lo­so­phie. Évidemment, au moment où ces numé­ros spé­ciaux sont parus, la crise mon­diale avait déjà éclaté. Nulle trace de « réces­sion », de « crise », ou (plus sur­pre­nant ?) de « dépres­sion » dans les articles. Tandis que le cou­rant domi­nant s’emploie à décou­vrir les secrets de l’économie capi­ta­liste en dis­sé­quant l’activité céré­brale, Wilcox (2008, p. 524) affirme, même si tout cela est for­mulé en termes cog­ni­tifs, que « Cette his­toire de crois­sance éco­no­mique est l’histoire d’une mar­gi­na­li­sa­tion pro­gres­sive des cer­veaux indi­vi­duels et d’une montée en puis­sance de la cog­ni­tion socia­le­ment dis­tri­buée ». Et il conclut, p. 531 :

Je pense que la théo­rie éco­no­mique néo­clas­sique ne dit pra­ti­que­ment rien de cer­tains pro­blèmes éco­no­miques impor­tants […]. Et je com­mence à me méfier de l’idée que les formes les plus impor­tantes de cog­ni­tion éco­no­mique se mani­festent uni­que­ment dans des machines qui ne révèlent leurs secrets qu’à des ins­tru­ments médi­caux. Il s’agit d’une cri­tique de notre obses­sion pour la cog­ni­tion indi­vi­duelle en géné­ral, et la neuro-éco­no­mie n’est que l’une de ses mani­fes­ta­tions.

Il y a là une bru­tale objec­tion à l’idée que la neuro-éco­no­mie puisse repré­sen­ter une pos­si­bi­lité pour l’économie poli­tique de trou­ver une place au sein de l’économie domi­nante. Une cui­sante objec­tion de la part d’un auteur qui est néan­moins dis­posé à « consi­dé­rer la théo­rie éco­no­mique néo­clas­sique comme une com­po­sante néces­saire d’une science cog­ni­tive rigou­reuse et com­plète ».

Annexe 2 : nos anciennes hypo­thèses

Hypothèse 1 : L’économie n’est PAS rigou­reuse mathé­ma­ti­que­ment, et encore moins sur le plan concep­tuel.

Hypothèse 2 : L’économie pro­gresse en défi­nis­sant des limites qu’elle n’a de cesse d’ignorer.

Hypothèse 3 : Les fonc­tions d’utilité et de pro­duc­tion, c’est puis­sant, on a com­pris.

Hypothèse 4 : Les fon­de­ments de la révo­lu­tion for­ma­liste sont dictés par des consi­dé­ra­tions d’ordre tech­nique.

Hypothèse 5 : Avant la révo­lu­tion for­ma­liste, l’hypothèse de la ratio­na­lité éco­no­mique des agents est confi­née dans une partie seule­ment de la dis­ci­pline.

Hypothèse 6 : La montée de la ratio­na­lité en éco­no­mie l’éloigne des autres sciences sociales.

Hypothèse 7 : La ten­dance de la ratio­na­lité éco­no­mique à voir sa portée réduite s’inverse après la révo­lu­tion for­ma­liste.

Hypothèse 8 : L’idée d’étendre la portée de la ratio­na­lité éco­no­mique a sus­cité dans un pre­mier temps une forte résis­tance…

Hypothèse 9 : …Celle-ci a affecté le contenu et le rythme de pro­gres­sion du for­ma­lisme.

Hypothèse 10 : Au fil du temps, les limites de la ratio­na­lité éco­no­mique sont moins bien mises en évi­dence, et plus vite et plus com­plè­te­ment écar­tées.

Hypothèse 11 : Les théo­ries de l’information inté­grées à l’approche éco­no­mique favo­risent l’impérialisme de la science éco­no­mique.

Hypothèse 12 : Les consé­quences de l’impérialisme de l’économie sont mul­tiples, et se mul­ti­plient encore.

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Schiffman, D. (2004) “Mainstream Economics, Heterodoxy and Academic

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Notes

Ben Fine est pro­fes­seur au dépar­te­ment d’économie de la SOAS. Cet article est basé sur le texte et la pré­sen­ta­tion réa­li­sés pour la Première confé­rence inter­na­tio­nale de l’Initiative Internationale pour la Promotion de l’Économie Politique (« International Initiative for Promoting Political Economy », IIPPE), orga­ni­sée en Crète en sep­tembre 2010 : « Au-delà de la crise » (« Beyond the Crisis »), http://​www​.iippe​.org/​w​i​k​i​/​F​i​r​s​t​_​I​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​_​C​o​n​f​e​r​e​n​c​e​_​i​n​_​P​o​l​i​t​i​c​a​l​_​E​c​onomy

Pour une dis­cus­sion plus appro­fon­die des posi­tions prises ici, et de concepts fon­da­men­taux comme la mon­dia­li­sa­tion, le néo­li­bé­ra­lisme, la finan­cia­ri­sa­tion, l’impérialisme de l’économie, etc., voir les réfé­rences réunies sur la page : http://​www​.soas​.ac​.uk/​s​t​a​f​f​/​s​t​a​f​f​3​0​9​4​0.php

Connu (et tris­te­ment célèbre, à des degrés divers) pour avoir été Secrétaire du Trésor (Ministre des Finances) des États-Unis, Chef éco­no­miste de la Banque Mondiale, et Président de l’Université de Harvard, Larry Summers a donné une des­crip­tion de l’hypothèse des mar­chés effi­cients, citée par Davidson (2008) :

Les fonc­tions sociales essen­tielles [assu­mées par les mar­chés finan­ciers – NDT ]sont la dif­fu­sion des risques, l’orientation du capi­tal rare vers l’investissement et le trai­te­ment et la dis­sé­mi­na­tion de l’information déte­nue par les divers acteurs du marché. […] Les prix sont tou­jours le reflet de valeurs fon­da­men­tales. […] La logique des mar­chés effi­cients est impla­cable.

Je n’inclus pas l’ « éco­no­mie poli­tique » du cou­rant domi­nant dans ma défi­ni­tion de l’économie poli­tique. Elle en par­tage le nom mais n’est rien de plus que l’application à la poli­tique des théo­ries éco­no­miques domi­nantes, géné­ra­le­ment (pas exclu­si­ve­ment) dans le cadre de la théo­rie du choix ration­nel, ce qui n’a rien à voir avec l’économie poli­tique telle que je l’entends et qui se carac­té­rise par une ana­lyse sys­té­mique de l’économie (capi­ta­liste, en un sens his­to­ri­que­ment déli­mité) par tous les moyens et toutes les entrées pos­sibles.

Ceci suit les hypo­thèses repro­duites dans l’annexe (2) et reprises de Fine (2007a).

Comme Schiffman (2004 : 1091) l’a indi­qué : « il est pos­sible d’obtenir un doc­to­rat en éco­no­mie sans jamais avoir entendu parler de l’instrumentalisme Friedman (le degré de réa­lisme des hypo­thèses n’est pas une ques­tion per­ti­nente), de la contro­verse mar­gi­na­liste, du pro­blème de l’agrégation de la demande, de la contro­verse de Cambridge sur la nature du capi­tal, des doutes concer­nant la per­ti­nence des ren­de­ments d’échelles constants, de la courbe moyenne en U ou encore de l’analyse IS-LM. ».

Voir le der­nier chap­titre de B. Fine and A. Saad-Filho, Marx’s ‘Capital‘, London, Pluto Press, fifth edi­tion, 2010.

Voir Fine (2001 et 2010a). Le tra­vail de Bourdieu offre une pers­pec­tive clai­re­ment dif­fé­rente mais il a été lar­ge­ment ignoré ou neu­tra­lisé dans la lité­ra­ture sur le capi­tal social, et il a des limites qui lui sont propres.

L’influence consi­dé­rable de l’économie domi­nante s’appuie sur le déclin de sa propre hété­ro­doxie et sur l’intégration de l’hétérodoxie à l’orthodoxie, ins­ti­tu­tion­nel­le­ment et intel­lec­tuel­le­ment. Le rôle de Chicago est ici consi­dé­rable. Voir Fine (2010b, p. 585) pour un indice de cela :

Selon le site web de l’université de Chicago, cette uni­ver­sité serait liée d’une manière ou d’une autre à 25 des 64 prix nobel d’économie. A titre de com­pa­rai­son, cette connec­tion ne concerne que 3 nobels en lit­té­ra­ture et 16 en chimie mais, pour ces deux der­niers domaines, la période consi­dé­rée est de 108 années contre 40 pour l’économie : http://​www​.uchi​cago​.edu/​a​b​o​u​t​/​a​c​c​o​l​a​d​e​s​/​n​obel/

Pour le Prix Nobel de la paix, Chicago n’affiche qu’une connec­tion : Barack Obama !

Concernant les cri­tères, il est bien connu que Ostrom est la pre­mière femme a avoir obtenu le Nobel ; d’autre part, 60% des prix ont concerné des amé­ri­cians tandis que 4 seule­ment ont été accordé à des lau­réats qui, de nais­sance ou par natu­ra­li­sa­tion, viennent d’autres régions que les États-Unis ou l’Europe de l’Ouest – Arthur Lewis, Leonid Kantorovich, Amartya Sen and Robert Mundell avec les impli­ca­tions cor­res­pon­dantes en terme de com­po­si­tion raciale.

Voir Hands (2010), p. 644 : « Milton et Rose Friedman ont inti­tulé leur livre célèbre La Liberté du choix (1990), pas »chimie du cer­veau et réflexes moteurs », ni »le réflexe condi­tionné sur le marché » ».

J’ai cher­ché le mot « capi­tal ». L’astérisque (*) indique que cette recherche aurait aussi fait appa­raître les occur­rences de « capi­ta­lisme », etc.

Il est aussi fait réfé­rence aux coûts d’entrée élevés de ces recherches, p. 338, « pour l’acquisition du capi­tal humain et le temps de mesure » (Ortmann (2008, p. 442). Cette « émo­tion » ou « fas­ci­na­tion » invi­te­rait à employer les outils de la neuro-éco­no­mie sur le neuro-éco­no­miste, mais un tel retour réflexif sur les ori­gines plus pro­fondes des idées est notoi­re­ment absent même si McCabe (2008, p. 348) sug­gère qu’il s’agit là de la fas­ci­na­tion exer­cée depuis long­temps par le cer­veau, dont on peut désor­mais exa­mi­ner les rouages internes.

Harrison (2008, p. 313) révèle cru­ment les rac­cour­cis emprun­tés entre mesures céré­brales et inter­pré­ta­tion :

La VBM (Voxel-Based Morphometry) consti­tue indu­bi­ta­ble­ment une archi­tec­ture puis­sante qui permet d’éviter le recours à une seg­men­ta­tion du tra­vail fondée sur l’expertise mais débouche, pour l’instant, sur un autre pro­blème dif­fi­cile, celui de l’interprétation et de la vali­da­tion, qui en réduit signi­fi­ca­ti­ve­ment l’efficacité.

Marx appa­raît tout de même deux fois dans l’ensemble. La pre­mière est un aver­tis­se­ment contre les mal­en­ten­dus. Selon Harrison (2008, p. 336) :

Il nous faut être pru­dents sur ce point, puisque l’histoire de la pensée éco­no­mique nous apprend que Keynes n’avait rien d’un key­né­sien ; même Marx aurait informé ses propres par­ti­sans que « Ce qu’il y a de cer­tain c’est que moi, je ne suis pas mar­xiste » [en fran­çais dans le texte – NDT] (http://​www​.mar​xists​.org/​a​r​c​h​i​v​e​/​m​a​r​x​/​w​orks/ 1882/letters/82_11_02.htm).

L’autre, de façon révé­la­trice, le remet à sa place dans l’Association Américaine d’Économie (AEA) :

Sous pré­texte qu’un article peut man­quer de pré­ci­sion tech­nique, […] on ne peut mettre en accu­sa­tion un champ de recherche entier. Le fait que des éco­no­mistes mar­xistes puissent entrer à l’AEA et par­ti­ci­per à ses congrès annuels ne signi­fie pas que l’on doive cri­ti­quer la pro­fes­sion éco­no­mique pour « son » mar­xisme.

Ben Fine

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